‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 256 sur 553 · XXXIV. — Toulouse prise 6- abandonnée au pillage par Cépîon · texte numérisé non relu

XXXIV. — Toulouse prise 6- abandonnée au pillage par Cépîon

Or de Toulouse.

Éd. orîpin.

Plusieurs d'entre les Toulousains, craip;nant cependant avec raison le iuste " ~T

..'.'-'.' ' An de Rome

ressentiment des Romains, si ceux-ci venoient à reprendre leur première supé- c^s

refuge n'avaient point encore de population fixe, & par conséquent pas de constructions ou d'habitations permanentes". Les érnigrants que la crainte y amenait de cantons ou de villages plus ou moins éloignés, y vivaient pendant l'été avec leurs familles, sous des tentes de toile ou dans des gourbis de ramée, à demi enfoncés dans le sol , autour desquels paissaient au piquet ou en liberté les bêtes de somme [lumenta] & les troupeaux {armenîn^ pecudes) de chaque village** j car les populations restaient distinctes, autant que possible, même dans la confusion de ces émigrations momentanées. Pendant l'hiver, où le froid devient souvent vif sur ces hauts lieux battus de tous les vents, ils se bâtissaient à la hâte des cabanes construites de troncs d'arbres ou de baliveaux, calfeutrées à l'intérieur de terre battue ou revêtues de nattes de paille en manière de tentures. A Genahum (Orléans), où César était entré sans résistance après la défaite de la grande armée de Vercingétorix, & où deux de ses légions, la quatorzième & la sixième, passèrent une partie de l'hiver à surveiller les projets & les mouvements des Carnutes, il n'avait rien trouvé de mieux, nous dit un de ses lieutenants, que d'établir une partie de ses légionnaires dans ces maisons de bois & de terre battue. Les autres avaient dressé & aligné leurs tentes " dans la partie de l'oppiJam qui n'était pas bâtie » , en les recouvrant, à cause du froid, d'une épaisse toiture de chaume ou de roseaux*'.

in. — Comme la plupart de ces lieux de refuge si bien décrits par César, qui en avait assiégé & forcé plusieurs en personne, Voppidum de Vieille - Toulouse était situé au sommet d'une haute colline, dont les croupes escarpées s'élèvent à plus de i5o mè-

*7 Calamitatc cetcrorum ducti Carnutes desertis l'icis oppidisque , quae lolcrandac biemis causa constitutis repente exiiiuii ad necessitatem aedificiis incolebant... dispersé prnfu^iunt. (A. Hirtivs, /./. c. 5.) — Nous essaierons d'expliquer ailleurs de quelle manière & par quelles causes diverses quelques-uns de ces oppida travaillaient dis avant ia conquclc, & étaient parvenus, dans certains pays surtout, \ se transformer en villes {urbes, Caes.), au sens classique fil habituel du mot.

*8 ...non tantum pecora atque iumenta... (l.t. c. 41.) ^'' fil oppido ('arnutum Genabo ■ castra ponît atque in tecta partim (îatlorum , partim quae coniectis celeriter stramentis tenloriorum integendorum gratia erant in.icdijicala, milites coniei.il. (/./. c. 5.)

très au-dessus de la plaine &du fleuve qu'elles dominent'". Couvert du côté du couchant par les falaises abruptes qui forment de ce côté la berge de la rivière, comme il l'était du côté du Sud par la crête de la colline bordée ici de ravins & de vallons escarpés, au-dessus desquels elle surplombe"; il n'était réellement accessible que du côté du Nord, où le sol s'abaisse par une série d'ondulations & de paliers étages, dont le plus considérable est l'espèce de plateau transversal connu dans le pays SOIS le nom roman de la planho (la plaine, l'esplanade). Du côté de l'Orient, où s'ouvrait, selon toute apparence, la principale entrée de Voppidum, ses hauteurs se confondaient avec les croupes culminantes de la colline, dont il n'était séparé par aucune ligne de démarcation naturelle, car on ne trouve point trace ici de ces étranglements latéraux ou de ces ressauts de terrain plus ou moins marqués qui isolaient ailleurs Voppidum de la chaîne de collines dont il forme d'ordinaire l'éperon ou le promontoire". Mais il suffisait, dans ce cas, de quelques ouvrages d'art bien entendus ou bien disposés, comme nous le dirions aujourd'hui, pour mettre la place à l'abri d'une attaque, & César avait déjà remarqué avec quelle habileté les ingénieurs gaulois, charpentiers ou maçons de leur métier, savaient varier sur ces points menacés leurs moyens de défense, tantôt en exhaussant ou en doublant, s'il le fallait, la muraille qui formait l'enceinte extérieure de Voppidum ^^, tantôt en l'étayant elle-même de quelque ouvrage détaché.

5" Elle n'a pas moins de 239 mètres d'altitude, sur le plateau qui en forme le couronnement, & de 253 mètres à la crclc. La Croix de fer, le point culminant du système de hauteurs, atteint jusqu'à 269 mètres.

S' Egregie natura munitum... egregie natura loci munitum... praeruptum undique oppidum (Caes. pass.) — Un ruisseau qui scintille au fond de ces ravins forme de ce cfittî l'encadrement du paysage, que limite, à l'Est & an Nord, un autre ruisseau, originaire de la cotiine, & tributaire aussi de la Garonne, où il vient se perdre au pied de la côte de Vieillc-Toulonse.

" Ces points d'attache & de contact sont désignés par César sous le nom générique d^aditus (acccs)(è... ad eam partem oppidi quae... aditum angustum habebat (Caes. 1. 7, c. 17)... QkoJ cum ex omnibus in circuilu partibus altissimas rupes despectus que hateret (.oppidum Aduatucorum), una ex parte leniter adclivis aditus in latitudinem non amplius ducentnrum pedum relinquebatur. (Caes. 2, 29.)

SI Qitem locum dupliei allissimo muro munierant. (Caes.

An de Rome

riorité, demeurèrent fidèles à l'alliance que leur ville avoit contractée avec la R.épublique & désapprouvèrent la défection de leurs concitoyens ; mais comme

supérieur à la muraille & destiné à la soutenir si ses défenseurs venaient à faiblir ■'''',

Ce mur d'enceinte, sur lequel s'arrête involontairement l'attention quand on étudie les oppida gaulois, car il formait partout la grande ligne & la base de leur système de défense, a disparu ici sur la plus grande partie de son parcours, ce qui explique, pour le dire en passant, comment il avait été à peine remarqué jusqu'aujourd'hui par ceux mêmes qui ont étudié avec le plus de soin le ssl antique de Vieille-Toulouse". Nous ne l'avons retrouvé debout & intact, à quelques éboulements près, que du côté de l'Orient, où il borde de hauts talus la route du village qui longeait extérieurement l'enceinte de Voppidum, aux dépens duquel elle s'est rectifiée ou élargie à plusieurs reprises ^^. Au Nord & à l'Ouest, où le temps, les pluies & la charrue en ont eu presque raison, les grandes lignes de ses courtines ne sont plus marquées que par des ressauts de terrain qui en représentent aujourd'hui les escarpes émoussées, & par la composition de ses éboulements, dont la terre noirâtre & friable, mêlée de débris de poterie plus ou moins nombreux, n'a plus rien de commun avec le sous-sol géologique argilo-sableux qui lui sert de base. Mais il en reste assez pour nous permettre d'affirmer, dès à présent, qu'il était composé, comme toutes les murailles gauloises, de talus ou de terrassements superposés, soutenus extérieurement par un revêtement de pierre sèche ou de brique qui devait s'arrêter, s'il existait réellement, à une faible hauteur audessus du sol, car nous en avons vainement cherché les assises ou les débris sur tous les points de l'enceinte que nous avons explorée avec beaucoup de soin ^'. Au bord de la route où cène chaussée.

3^ Ces ouvrages, détachés ou engagés, qui jalonnaient de distance en distance le mur d'enceinte de Voppidum des Aduatuques, où ils formaient comme autant de réduits ou de places d'armes distinctes, sont désignés par César sous le nom latin de Castella, qui rappelle de bien près celui de notre Castéra... Vallo pcdum xii, in circuilu xv milium, crehris que castcllis circum munito oppiJo , sese continebant. (Adualuci, Caes. 1. 2, c. 3o.)

55 A commencer par l'abbé Audibert qui ne paraît pas s'être douté de son existence & qui mentionne à peine, en décrivant l'emplacement qu'elle occupait, la butte du Castéra, au pied de laquelle il avait passé bien des lois. Les hauts talus dont nous parlons plus loin ne sont pour lui que « les tertres » latéraux du plateau de la planho, qui domine à la fois le cliemip (!t la rivière. (\'oyez Dissert. p. 6, 10, 36.)

56 C'est probableiuent par suite d'une de ces rectifications, de date récijutc pour la plupart (l'abbé Audibert en signale plusieurs), que la ferme de la Borde-Basse s'est trouvée détachée en apparence de Voppidum, dans l'enceinte duquel elle était comprise à l'origine, comme X&Ji^lina ù laquelle elle a succédé.

57 Nous n'y avons point non plus trouvé trace à l'inté-

comme l'appelle César (agger, agger mûri), atteint encore trois ou quatre -mètres d'élévation verticale, ses remblais sont remplis depuis la base jusqu'au sommet de tessons de poterie, mêlés d'osseipents d'animaux, d'ustensiles & de monnaies antiques, dont la présence à douze ou quinze pieds de profondeur, embarrassait très-sérieusement l'abbé Audibert ''. Disséminées le plus souvent & comme noyées dans le terreau du remblai, avec lequel elles ont été visiblement transportées, ces poteries s'accumulent sur quelques points de Vagger, en assises horizontales dont les lignes bariolées, suivant la nature de leurs débris, découpent à diverses hauteurs le fond sombre des terrassements. A la base du mur, un double cordon de briques énormes, que nous avons atteint & déchaussé sur plusieurs points, à l'aide de tranchées pratiquées verticalement de distance en distance'', servait de point d'appui aux talus du remblai & en avait probablement marqué sur le terrain le tracé & la limite extérieure que les travailleurs n'avaient plus qu'à combler en exhaussant de couche en couche le sol de rapport dont il était formé.

Quant à la direction & à l'étendue de ce grand mur, il nous a été facile de reconnaître, ces principes une fois posés, qu'il embrassait dans sa vaste enceinte tout le système des hauteurs qui forment le couronnement de la colline & qu'il les circonscrivait, comme le font d'ordinaire les murs gaulois, en suiva.nt les ondulations & les mouvements du sol accidenté qui lui servait de base. A

rieur de cet ingénieux système de charpente, formé de poutres entre-croisées (le murus Gallicus de César), dont le mode d'agencement a été si clairement expliqué par M. Castagne de Cahors, qui a poussé l'oblireance jusqu'à venir étudier avec moi Voppidum des Tolosates & dont l'expérience & les conseils m'ont été bien utiles dans ces études spéciales, à peu prés nouvelles pour moi. (Voir le Mém. imprimé de M. Castagne, ?,\irVoppidum de Murcens. Cahors 1S6S, 1 à 16 pages de texte avec 8 planches in-f** & subsidiairement le mémoire manuscrit du même auteur sur les oppida de Murcens & i'Vxellodunum, couronné, en 1870, par l'Académie de Toulouse.)— Le plan géométrique qui accompagne cette partie de notre travail a été dressé sur ses instructions par M. Lacroix, conducteur des ponts-&-chaussées, que je tiens à remercier aussi du soin & de l'intelligence qu'il a apportés à cette opération, délicate sur plus d'un point.

58 Voir Dissert. p. 36. — Ces poteries & ces ossements, entre-croisés, mêlés en divers sens à la terre argileuse ou friable, étaient évidemment destinés à donner de la consistance aux terrassements, dont les parois en venaient ainsi- à délier les saisons & les siècles. Nous en trouverions une preuve dans les talus encore debout qui bordent le chemin du village & dans le cône elliptique du Castéra, que les pluies ont à peine entamé du côté de l'Est.

59 Celles que nous avons pu mesurer n'avaient pas moins de 7 à 8 centimètres d'épaisseur, sur une largeur de 35 à 40 centimètres.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IL 177 XTâTâ^

ils n'étoient pas les plus forts, ils n'osèrent se déclarer ouvertement & se contentèrent de faire savoir leurs dispositions au consul Q. Servilius Cépion, que

partir de la route où nous venons de voir ses talus s'affiiisser à la hauteur d'un petit ruisseau qui trace encore de ce côté la limite de la paroisse, il se repliait à angle droit et courait transversalement de l'Est à l'Ouest, en couvrant de ses courtines le plateau qui formait comme le centre ou la place d'armes de Voppidum. Il devait être flanqué, sur ce point, d'un fossé, dans lequel nous avons retrouvé ses éboulements toujours reconnaissables au mélange de terreau noirâtre & de poteries brisées qui lui servaient de charpente^". Du côté de la rivière où la place n'avait point paru suffisamment défendue par les hauts ravins qui la bordent, il suivait, en s'élevant avec eux, la Crète de leurs escarpements où nous avons retrouvé, sur plusieurs points, ses assises & ses débris à un ou deux mètres en contre-bas de leur crête actuelle, ce qui prouve que le profil & l'aspect de ces falaises n'a pas notablement changé depuis l'époque où l'oppidum a été construit. Après les avoir suivis & couronnés dans toute leur étendue, il redescendait vers la rivière par une série d'éboulements & de ressauts tourmentés qui succèdent ici aux falaises à pic & qui avaient du attirer l'attention des ingérjieurs sur ce point découvert, facilement abordable au moyen de barques ou de radeaux".

Dans la partie supérieure àe Voppiium , le fil conducteur qui nous avait servi de guide jusqu'ici s'est brisé plus d'une fois entre nos mains. Nous n'avons plus retrouvé trace, au delà du cirque bouleversé dont nous venons de parler, de ces substructions affaissées, & de ces éboulements noirâtres, mêlés de poteries antiques'^', qui représentaient

«• Un fossé de drainage que l'on aperçoit au-dessous d'un pli de terrain assez marque, à quelques pa» des deux lavoirs qui bordent le chemin, reprtiscnlerait assez exactement la foisa, dont le vallum tétait ici llanquô. Il aurait alors servi d'émissaire à une fontaine qui sourdait dans cette partie de Voppidum & dont l'eau alimente encore les deux lavoirs dont nous venons de parler.

S' Nous y avons constati;, dans une de nos dernières visites, l'existence de deux retranchements distincts & superpos<;s, tailleis l'un & l'autre dans les gradins du vaste cirque que forment de ce côté les éboulements ou les affaissements du terrain.

6' La terre qui a servi à optirer les remblais dont nous parlons ici paraît provenir de la partie occidentale de la planho, dont la superficie aurait Hé niveli'c intentionnellement pour en faire la place d'armes de Voppidum, & les diiblais, transportés de là sur les divers points de l'enceinte où nous les retrouvons auiourd'hui. On voit encore parfaitement du haut du CastérJ comment l'intumescence du plateau a étti transporttîe, non point sous tbrmc de rempart, mais en masse continue & nivelée, jusqu'au bord de la route où l'abbé Audibert était surpris de retrouver des monnaies & des poteries « enterrées i plus de dix pieds de profondeur, » ^Diisurl. p. 36.)

pour nous ce que César appelle, d'un mot trèsjuste, la chaussée ou la levée du mur {"gger mûri). Etendu jusqu'à la crête de la colline qui en aurait tracé la limite de l'Est à l'Ouest, Voppidum des Tolosates prenait, il est vrai, des proportions considérables, supérieures à celles de la plupart des oppida , reconnus ou étudiés dans ces derniers temps*'. Mais il ne faut point oublier que la nation à' laquelle il appartenait avait été longtemps une des plus puissantes de la Gaule méridionale & qu'il était situé lui-même à l'entrée de vastes plaines, où les oppida sont toujours rares, à quelques pas d'une ville naissante, dont la population se développait rapidement depuis la conquête. N'était-ce point d'ailleurs au niveau de cette crête, dont elle semble surveiller les abords, que s'élevait la butte transversale du Castéra, dont le mode de construction rappelle exactement celui des hauts talus qui bordent à l'Orient le chemin du village** ? Située, comme elle l'est toujours, au pointvulnérable de la place, à peu de distance d'une de ses portes qu'elle surveillait aussi, elle servait à la fois de point d'appui aux deux levées qui formaient de ce côté la chemise de la place, comme le diraient nos ingénieurs actuels"'. C'est d'elle que part la partie de l'enceinte qui court rejoindre, à l'Ouest, les promontoires & les hautes falaises des bords de la Garonne, comme c'était sur elle que s'appuyait à l'Est la rampe de talus & de remblais qui surplombent au-dessus de la route, & en étudiant de plus près la configuration du sol, régularisée plu-

«' Surtout si l'on y rattache les ouvrages avancés dont nous parlons plus loin. Réduit à son mur d'enceinte qui atteint 3. 600 mètres de développement, il aurait encore une superficie de 38 à 40 hectares, deux fois supérieure par conséquent à celle de Voppidum de Luzech, récemment découvert chez les Cadurques par M. Castagne, avec lequel nous l'avons visité l'automne dernier. Celui de Murcens (Muricincti), qui atteint jusqu'à i5o hectares, n'avait que 2,220 mètres de murs, avec poutres entre-croisées & revêtement de pierres sèches. Sur les autres points, il n'était défendu que par les escarpements du plateau ou par des remblais de terre rapportée, mêlés de pierres & de débris, comme ceux du célèbre oppidum d'UxeltoJunum.

s* Avec cette dilférence seulement que la terre dont elle est formée est tout argileuse cette fois & qu'elle provient, suivant toute apparence, des environs de la Borde-Basse, où existait, à l'époque romaine, une des plus importantes Ji^u~ titiac qui couronnaient le plateau. (Voir plus loin.)

«5 Cette éminence , que M. Castagne croit comme nous d'origine gauloise, « constitue, à son sens, un des ouvrages les plus remarquables de cet oppidum qu'elle commande presque tout entier. C'était incontestablement là que se trouvait placée, sinon l'unique, du moins la principale porte de l'enceinte. » (Lettre du 6 mai 1873.) Elle a, d'après nos mesures, 32 mètres de longueur au sommet, sur une largeur de 19 mètres, avec une hauteur variable de 12 mitres d'un côté, de 1 5 mètres de l'autre, & était couronnée d'un parapet continu, encore reconiiaissable aujourd'hui.

An de Rome

la République avoit envoyé depuis peu pour gouverner la Province. Ils lui firent offrir d'introduire de concert ses troupes dans la ville & de l'aider à déli-

tât que transformée par ces grands travaux, nous nous sommes convaincus que le mur de Voppidum se confondait réellement avec la crête de la colline dont il suivait, de l'Est à l'Ouest, les escarpements tourmentés, embrassant ainsi dans son vaste périmètre le château de Vieille-Toulouse (Laniisse) , qui paraît avoir succédé à quelque villa gallo-romaine'"'', & la petite fontaine qui sourd à quelques pas du château, du côté du Sud-Est^'.

Telle qu'elle est aujourd'hui, cette partie de l'enceinte nous a paru rappeler de très-près, comme mode de construction, celle qui borde encore le chemin du village, au-dessous & au-dessus de la Borde-Basse. Elle, est composée presque partout d'une couche de remblai, plus ou moins épaisse, superposée à des talus de grès miocène, taillés aussi de main d'homme, sous un angle de 3o à 40°. Les talus suivent, en les accusant, les ondulations des ravins qui s'affaissent à l'Ouest, vers le lit de la Garonne, & qui forment de ce côté la véritable défense de la place. Les remblais, dont la terre argileuse rappelle celle des hauteurs du plateau, sont mêlés aussi de débris de poterie, beaucoup moins nombreux & moins variés, il est vrai, que dans la partie orientale de l'enceinte. Ils ne paraissent point avoir été revêtus, même à la base, d'un parement de pierre ou de brique''^ auquel il faut probablement renoncer ici, & n'ont pas mieux conservé trace du parapet qui devait les couronner''', à moins qu'il n'ait été remplacé,

65 Cette villa, dont nous ne parlons que par induction, quoique l'on en ait retrouvé à plusieurs reprises les substructions & les conduites d'eau, aurait été bâtie dans les premiers temps de l'Empire, à l'époque où les oppUia, devenus inutiles, faisaient retour, soit aux communautés, soit au domaine impérial, & se trouvaient ainsi exposés, d'un côté comme de l'autre, à être aliénés en faveur de simples particuliers qui convertissaient en domaines privés {J'undi, latifundia) CCS propriétés publiques, en leur laissant souvent leur ancien caractère & en respectant même leur ancienne industrie qui aurait ainsi traversé tout le moj-en âge.— Rappelons incidemment que le village de Vieille-Toulouse figurait encore, au treizième siècle, avec ceux de Castanet & de Portct, dans le domaine temporel des évêques de la ville. (Voir le texte de la Philippine chez Lafaille, Annal, de Toulouse, 2" série de preuves, t. 11, p, 6.)

67 Celte fontaine, qu'il était impossible de laisser elle-même en dehors de l'enceinte de la place, avec une zone de hauteurs qui la dominent tout entière, formait avec celle de la Borde- Basse, qui paraît perpétuelle aussi, toute la provision d'eau de Voppiduw, puisque la source qui aliuieutc les deux lavoirs se trouvait en dehors ou sur les limites du mur d'enceinte.

68 Construit ainsi de simples terrassements, sans revêtemont d'aucune espèce & sans entrecroisement de poutres .'i l'intérieur, Yoppidum des Tolosates se rattacherait plutôt à celui â'Vxcllodunum qu'à ceux de Murcens & de T.uzcch, où M. Castagne retrouve avec raison tous les caractères du munis Gallicus de César.

''-'' Il est resté très-bien marqué au sommet de la butte du

comme il l'était assez souvent, par une rangée de palissades, derrière laquelle s'abritaient les défenseurs, ou par des quartiers de rochers'" que l'on faisait rouler sur l'ennemi en cas d'escalade, le seul péril sérieux que l'on eût à redouter de ce côté. Mais il n'est plus possible de douter ici que cette première ligne de défense n'ait été flanquée sur certains points d'ouvrages avancés, analogues souvent à ceux de nos fortifications polygonales, & destinés comme eux à enlever à l'ennemi , en les reliant à la place, tous les accidents de terrain dont il aurait pu tirer parti contre elle". C'est ainsi, qu'à partir du hameau de Ventenac, nous nous sommes trouvés en présence d'un mur anguleux élevé ou plutôt taillé de main d'homme", pour couvrir une sorte de promontoire qui se détache des flancs du plateau, à un ou deux mètres au-dessous de la ligne de faîte, & qui offrait aux assiégeants une place d'armes toute préparée. Plus loin, il se relie à d'autres talus du même genre, destinés aussi à mettre à l'abri d'un coup de main les croupes inférieures des deux promontoires qui forment à l'Ouest la limite de Vopp'idum. Du côté du Castéra, le point vulnérable de la place comme nous l'avons déjà remarqué, ces ouvrages avancés, en s'étendant par degrés & en se raccordant les uns aux autres, avaient fini par faire de cette butte artificielle une véritable citadelle au sens moderne du mot; car elle a , comme les nôtres, son système de défense à elle, ses glacis découverts & ses approches en pente douce, défendus à leur tour par une ligne de retranchements continus, qui s'étendait, comme l'indique notre plan , depuis le chemin de la côte dont elle se détache au-dessus de la Borde-Basse, jusqu'au delà du village qui se trouvait compris ainsi, moins une ou deux maisons toutes modernes, dans l'enceinte extérieure de Voppidum. L'al-

Castéra & même au bord de la grande falaise du Sud-Ouest, dont le mur de grès tombe presque à pic, d'une hauteur de 3o mètres au moins sur les alluvions de la rivière.

"> ...tum maiini ponderis saxa & praeacutas Irabes in muro conlocabant (Caes. I. 2, c. 29). Ces quartiers de rochers, aussi rares à Vieille-Toulouse qu'à Toulouse même, pouvaient être ici remplacés avantageusement par les galets ou les cailloux roulés que charrie la Garonne & dont ses grèves sont formées en grande partie.

7' Ces travaux de défense extérieure que nous avions reconnus ou entrevus sur d'autres points de la zone fortifiée, sont surtout marqués à l'intérieur du grand ravin du Sud- Ouest, dont les principaux gr.ndins paraissent avoir reçu chacun leur système de défense, tracé ici par un demi cercle de lignes concaves, au lieu d'être convexes, comme elles le sont au pied des deux promontoires.

T 11 a été remanié à des époques toutes récentes pou/ élargir la roule qui mène à la Croix de fer, en le conlouniant du côté du Sud.

vrer les Romains que leurs autres compatriotes avoient faits prisonniers. L'occasion de reprendre une des plus importantes places de la Province parut trop

An de Rome

titude de ces terrassements exécutés aussi de main d'homme, car nous y avons retrouvé à diverses hauteurs des tessons de tuiles & d'amphores, atteint sur certains points jusqu'à neuf ou dix mètres & descend rarement au-dessous de trois ou quatre. Ici, comme ailleurs, ils ont donné naissance à un chemin de ronde tracé en partie par ces tranchées latérales, & dont s'emparaient à leur tour les possessores du voisinage, pour mettre en communication ou en culture les terres excellentes dont Voppidum était entouré,

IV. — A défaut de renseignements historiques sur la fondation & sur la date de ces antiques oppiJa, qui paraissent avoir précédé ou accompagné la naissance des plus anciennes villes de la Gaule, nos lecteurs auront été certainement frappés du grand rôle que jouent, dans la construction de leurs murailles, ces innombrables débris de poterie qui prenaient ici un intérêt exceptionnel à cause de leur forme toute romaine & des estampilles toutes latines dont ils sont quelquefois marqués. M. Castagne, qui avait étudié quelques années avant nous les oppiia des Cadurques, n'avait pas été médiocrement turpris de trouver leurs murs n farcis »" & même bâtis sur quelques points de ces étranges matériaux qui se combinaient, à Murcens comme à Luzech, avec le système des poutres entre-croisées, destinées à leur servir intérieurement de charpente". Il en avait conclu, avec toute raison, que ces murailles, regardées longtemps comme antéhistoriques, étaient au contraire d'origine relativement récente, & nous ne croyons point aller trop loin pour notre part en affirmant que celles de Vieille -Toulouse, telles que nous les retrouvons aujourd'hui, sont postérieures en date à la conquête de la Gaule Narbonnaise (121-118)", d'oii les productions 8(. les habitudes romaines péné-

'î Le mot est de i'abbé Audibert. (Dissert, pass.)

7* « Les diverses fouilles pratiquées dans le rempart ont

mis à jour des débris de poterie gauloise mêles avec de

nombreux & gros fragments d'amphores à culots allongés, garnies de deux fortes anses, & fabriquées avec une argile de couleur jaunc-paille, ou bien de nuance rougeâtre. Les débris d'amphores sont en si grande quantité qu'ils forment une portion du remplissage du rempart sur certains points... Ils se trouvent à toutes les hauteurs & jusque dans le fondement de la muraille. » (M. Castagne, Mémoire sur l'oppidum de Murcens, p. 11.)

75 Elles pourraient ainsi remonter, soit à l'époque des mouvements produits dans la Province par l'approche de la grande armée des Cimbres & des Teutons, qui y avaient réveillé des espérances, dit un historien ancien, soit à l'époque des insurrections sertoricnnes (voir plus loin), auxquelles les Volkcs Tcctosages ont dû prendre une part active comme les Voikes Arécomiques, si rudement traités par Pompée & par Fontéius. (Voir nos diverses notes sur l'histoire de Nemausus.)

traient par anticipation dans les provinces méridionales de la Gaule Chevelue, encore indépendante à cette époque.

Chez les Cadurques, dont les oppida, abandonnés dès le temps d'Auguste, ne paraissent point avoir eu de population permanente'^, il était difficile de voir autre chose, dans ces débris dont le sol était jonché de loin en loin, que le résultat des émigrations qu'y amenaient presque chaque année les guerres privées, devenues endémiques dans le pays, & les guerres étrangères qui se mêlaient dans les derniers temps aux guerres privées. Pour ne point mourir de faim ou de soif sur ces cimes dénudées, incultes & désertes pour la plupart, chaque famille d'émigrants était tenue d'apporter avec elle son blé, son vin, son huile, & quelquefois son eau, qui manquait le plus souvent sur ces hauteurs arides". Les grandes amphores à deux anses dans lesquelles on charriait tout cela à dos d'âne ou de mulet, comme nous le représentent de curieuses figurines de terre cuite fabriquées dans la Gaule centrale, quelques générations plus tard", arrivaient rarement sans accident à la porte de Voppidum, où l'on accédait par des sentiers de montagne, encombrés alors de fuyards & de bêtes de somme. Celles qui survivaient à ces voyages & à ces transbordements tumultueux finissaient par se briser à leur tour quand elles étaient vidées. Leurs débris, dispersés autour de chaque campement, à l'intérieur des oppiia, encombraient le sol de distance en

76 A l'exception peut-être de celui d'Uxello.iunum, dont César désigne à plusieurs reprises les habitants sous le nom d'oppidani. Remarquer incidemment que cet oppidum était à cette époque dans la clientèle de Luctérius (in clicnlcla dus. Caes. i. 8, c. 32). qui put s'y enfermer & soutenir un siège avec une armée levée & commandée par lui.

77 Voir ce que nous disons au chapitre précédent sur ces émigrations momentanées. Les petits moulins à bras que l'on trouve en grand nombre dans tous les oppida gaulois y étaient apportés de ia plaine comme le blé qu'ils servaient à moudre.

7« L'une de ces figurines représente un mulet chargé d'un bât en charpente, sur les flancs duquel sont dressées symétriquement deux amphores de même taille (elles diffèrent comme forme de celles des Tolosates) . assujetties latéralement par deux forts montants en bois, & engagées par le culot dans une sorte de carcan, fixé lui-même à l'extrémité inférieure du bât. Elle est dessinée & expliquée dans le sixième volume des Collectanea anîiqua de M. lîoach-Smilh (Romano-Gitulicfi Jictilia, p. 48 à 75, pi. xiii), qui la signale avec raison « comme le seul exemple connu de la manière dont on transportait dans les Gaules ces grands vaisseaux sans pied, remplis de vin ou d'huile (/./. p. 67). M. Edmond Tudot, auquel il l'emprunte, a oublié de la reproduire dans les planches du grand ouvrage où il a décrit les curieuses figurines de terre blanche, découvertes en 1856 dans leajifflinae du champ Lary, près de Toulon-sur-AlIicr, à six kilomètres Sud de la ville de Moulins. (Collection de figurines en argile, &c. In-4»; Paris, Rollin, 1S60.)

An de Rome

favorable à Cépion pour la laisser échapper ; il se mit aussitôt en état d'en profiter, & s'étant approché de Toulouse à la faveur de la nuit & d'une intel-

dlstance, & l'on comprend sans peine que les ingénieurs chargés d'en construire & d'en réparer Jes murailles aient eu l'idée de s'en emparer pour donner plus de consistance aux terrassements dont elles sont formées.

Mais cette explication, acceptable à Luzech & à Murcens", ne le serait plus à Vieille-Toulouse, où l'on ne trouve presque jamais d'armes ou d'ustensiles de guerre, pas plus de bronze que de silex, & dont les grands murs, construits à la hâte, comme tout l'indique, n'ont probablement jamais eu de siège à soutenir. Comment oublier d'ailleurs que ces poteries, disséminées à la surface du sol dans les oppida des Cadurques, se présentent ici en masses compactes qui atteignent jusqu'à un demi-mètre de profondeur sur quelques points'", & qu'il n'est pas rare d'y rencontrer des fours de potier, analogues comme forme & comme taille à ceux que l'on a découverts dans ces derniers temps sur divers points de l'Aquitaine & de la Narbonnaise? Il devenait donc à peu près certain que la colline était déjà habitée à l'époque où Voppidum avait été construit, & nous n'avons jamais douté, pour notre part, que cette population n'ait été composée en majeure partie de potiers romains (figulini) qu'y avaient attirés de Narbonne ou d'ailleurs les riches gisements d'nrgile qui recouvrent sur plusieurs points la croupe de la colline".

79 « Les fouilles ont mis à diîcouvcrt, à l'intiîrieur de la place (Murcciis), un bout de fl^-clie ou de javelot en silex, enfoui à plus d'un mètre de profondeur; mais les liabitanls de la contrée trouvent fréquemment de ces ficches sur le plateau, ainsi que des silex taillés du genre appelé couteau. » (M, Castagne, /./. p. i3.)

8» « Le père de M. Berdoulat en a fait charrier une quantité qui est telle, que Monsieur son fils l'évalue à trois mille charretées, » & en note, « j'entends ici & les briques proprement dites & les débris des urnes. » (Audibert, Dissert. p. 43.)

8' Voir à ce sujet l'intéressante notice publiée par M. Adolphe Magen sur les fours à poterie du plateau de Bellevue, au-dessus d'Aginnnm, chez les Nitiobn'g-cs (p. i à 17, avec deux planches), & les articles de M. Elle Rossignol {BuUeliii monumental de M. de Caumont, années 1859-61-62) sur la poterie de Montans, près de Gaillac, où a été découvert, il y a quelques années, un autre four d'une construction & d'une conservation remarquables, — Les fours de l'Allier, si bien étudiés par MM. Bertrand, Esmonnot & Tudot, appartiennent à un autre type & étaient destinés à un genre de fabrication différent. A Vieille-Toulouse, où ces fours devaient être communs, le dernier que l'on ait découvert était situé à l'extrémité orientale & méridionale de Voppidum , au delà de la route qui longe le Ca&téra, au-dessous d'un pigeonnier qui forme de ce côté la limite du village. M, Chalande, qui l'a vu peu de temps après relfondrcment qui en a révélé l'existence, m'assure que les murs latéraux & les piliers carrés qui en supportaient la voûte ou le plancher étaient construits de grandes briques à rebord, d'apparence antique. La chambre & le foj-erdu four s'ouvraient du côté du Nord, dans le flanc de la colline, très-escarpée en cet endroit. La chambre, soutenue par des piliers carrés, disposés & es-

Etablis sur ces hauteurs peu de temps après la conquête romaine, dont ils devenaient à leur façon les missionnaires & les instruments, ces figulini y avaient installé, à portée des deux on trois sources que recèle le plateau, leurs hangars en plein air & leurs fours souterrains, d'où sont sortis à leur tour les innombrables débris qui obstruent encore sur beaucoup de points le sol meuble de la place. A en juger par la nature & par la forme de ces débris, qui ne seraient que la casse ou le reiut des figlinae disséminées sur les croupes de la colline, ce qu'elles produisaient de préférence était ce que nous appellerions aujourd'hui la poterie d'usage ou la grosse poterie. Le type dominant au milieu de ces types, assez peu variés d'ailleurs, est celui des grandes amphores à longues anses (</iofa)" dont les Romains avaient généralisé l'usage en leur donnant quelque chose de légal, en en faisant, comme en Italie, une mesure de capacité". C'est à ce titre que le propréteur Fontéius, au temps de Pompée, avait frappé d'un impôt de quatre deniers chaque amphore de vin qui remontait de Narbonne dans le Toulousain, pour passer de là dans l'Aquitaine & dans le Quercy, dont la vigne n'avait point encore pris possession à cette époque reculée'''.

pacés régulièrement, était de forme circulaire ou elliptique. Elle avait i™5o de hauteur, sur une largeur maximum de a^-So; elle était évidemment destinée à recevoir & à cuire de grandes pièces. Les argiles qui servaient à la fabrication provenaient, suivant toute apparence, du plateau que couronne encore la métairie de la Borde-Basse, à côté de laquelle sourd une fontaine. On y a découvert tout récemment un puits rasé, rempli jusqu'à la marge de tessons de poterie. On désigne à Vieille-Toulouse, sous le nom générique de tute^ tous les endroits creux à l'intérieur, où le sol résonne sous les pieds.

8^ Ces fragments d'amphore, de la même forme, de la même taille, & presque de la même pâte, à quelques différences de teinte près, représentent certainement à Vieille-Toulouse les quatre cinquièmes de la poterie dont le sol est encore obstrué.

83 Comme mesure de capacité, l'amphore contenait trois moJii (muids), huit cong-i'i (congés), ou quarante-huit seArfarii (setiers). Elle était devenue, par suite de ce grand usage, une sorte d'unité typique, analogue à la tonne de notre ancien système métrique ; car on disait : un navire de trois cents, de six cents, de deux mille amphores, comme nous disons aujourd'hui un navire de trois cents, de six cents, de deux mille tonneaux (Voir chez Freund, sub voce Amphora, les preuves & les textes à l'appui).

8-t K Titurium Tolosae quaternos denarios in sinpula-: vint amphoras portorii nomine excgisse. » (Cic, pro l'ont. c. 5-9,) Ce texte de Cicéron, qui nous montre déjà l'usage de l'amphore devenu général dans la Province, où elle servait à transporter des liquides de toute espèce, depuis le vin & l'huile jusqu'au miel, suffirait pour réduire à leur juste valeur les idées systématiques de nos anciens historiens, qui prenaient ces innombrables amphores pour des urnes cinéraires & qui ont bâti sur ces données fausses les explications les plus aventureuses (Voir passim la Dissertation de l'abbé Audibert, qui a discuté avec beaucoup d'esprit & de sens quelques-unes de ces théories). — Parmi celles que l'on y re-

ligence bien ménagée, il se rendit maître de cette ville sans coup férir, dans le temps que les factieux s'y attendoient le moins.

An de Rome

Mais cette modeste industrie paraît en revanche y avoir été très-active & très-féconde. Situées comme elles l'étaient à l'extrémité de la Province, au bord d'un grand fleuve navigable, les figlinae de Vieille- Toulouse (c'est le nom générique sous lequel on désignait alors ces villages de potiers, oubliés presque partout des historiens & des géographes) avaient étendu par degrés leurs relations dans une grande partie du pays compris entre les deux mers. Leurs amphores de terre blanche ou rougeâtre étaient aussi appréciées chez les barbares que chez les 7*0losates où on les trouve presque partout, & nous sommes fort tentés de croire, pour notre part, que celles dont on se servait dans les cités voisines, chez les Auscii , chez les Nitiobriges & chez les Cadurques, séparés les uns des autres par le fleuve Garouna^ sortaient pour la plupart des mêmes ateliers*^. Cette identité de provenance que nous en sommes encore réduits à supposer, deviendrait un fait acquis à la science, si on retrouvait leurs débris marqués dans ces divers territoires des mêmes noms ou des mêmes sigles.

Fabriquées comme elles l'étaient sur la colline**^, ces poteries y auraient été vendues surplace dans des foires ou des marchés périodiques que la Gaule du Sud possédait en grand nombre à l'époque où les Romains en sont devenus les maîtres.

trouve intactes, quelques-unes peuvent avoir servi i'oltae aux plus pauvres des figulini, qui exploitaient les argiles de la colline (AuDiBEHT, /./. p. ^), mais !a plupart litaient destint'cs à contenir l'huile & surtout le vin que l'on y laissait vieillir {lîibuli consutis amplioram, Hor. Ode m, 2^8; Falernum Upimianum annorum centum, Petkon. Satyric. ch. 34). On les y retrouve, comme à Pompe! » rangdes à côti! l'une de Taulrc. ■ dans des celliers, creusés quelquefois dans les talus de Yafçger^ comme de petits fours à cuire le pain dont j'avais j.iJis remarqua les restes disparus aujourd'hui. Un de ces celliers, découvert au temps de l'abW Audibert, ne contenait pas moins de vingt-six amphores, toutes vides malheureusement.

83 La chose me parait certaine dès à prissent pour le Qucrcy (fiaturci), où la forme & la taille des amphores, diicouvertes par M. Caslagn{i dans les oppida qu'il a explorés, sont exactement celles de nos diota, dont elles rappellent de plus les teintes caractéristiques (jaune-paille & rouge-clair). Chez les Nitiobriges, riverains de la Garonne, & chez les Auscii, le type toulousain paraît se mêler en proportions inégales suivant les lieux avec les types de poterie & d'amphores que possédaient, dès le premier siècle de l'Empire, la plupart des civitates gauloises & qu'elles ont conservé longtemps. (Voitj sur ces questions plus intéressantes qu'on ne le suppose, les travaux de .MM. de Saint-Amans & Magen sur les Nitiobriges ; ceux de MM. Devals & Rossignol sur les Tasconi & les Albienset.)

•«A l'exception des poteries grises, brunes ou rouges, assez rare» du reste à Vieille-Toulouse, où elles paraissent avoir été importées pour la plupart. Nous y avons trouvé pourtant des débris de poterie samienne de grande dimension, dont la terre d'un rouge pâle rappelle à plus d'un égard la terre rougeStre i paillettes de mica qui servait à la fabrication des amphores.

puisque l'histoire nous les montre à plusieurs reprises installant & organisant leurs nouvellesvilles (celles du second ordre au moins,) sur ces assises de population & de civilisation antérieures. C'est ainsi que dès les premiers temps de la conquête, le proconsul Cn. Domitius Ahenobarbus avait érigé en ville romaine, sous le nom de Forum Domitii, un de ces marchés indigènes situé chez les Volkes Arécomiques, sur les bords de la voie Domitia qu'il travaillait alors à ouvrir ou à frayer. Celles de Forum Julii (Fréjus), de Forum f^oconii (Le Canet du Luc, près de Fréjus), de Forum Tiherii (Kaiserstuhl , chez les Helvetil; Danville), de Forum Neronis {Loteva, Lodève), dont les noms & l'emplacement sont connus de tout le monde", devaient de même leur origine à des marchés continentaux ou maritimes érigés en villes à des époques plus récentes, & dotés par leurs fondateurs de privilèges politiques & municipaux que l'on désignait eux-mêmes sous le nom générique ie forum, tout mercantile à l'origine".

Situé comme il l'était sur le territoire & à peu de distance d'une ville naissante (Voir plus loin), sur laquelle s'était arrêtée naturellement l'attention des conquérants lors de la première organisation donnée par eux à la Province, le marché de la colline n'a point eu l'honneur d'être transformé par eux en ville romaine sous le vocable de son fondateur. Oublié des historiens & des géographes comme les antiques figlinae dont la prospérité lui avait donné naissance, il en est resté jusqu'au temps d'.\uguste à l'état de forum ou de marché barbare, sans autre notoriété & sans autre importance que celle de ses foires du printemps ou de l'automne dont nous ne savons absolument que ce que nous en apprend l'archéologie. Mais il est impossible de douter, en présence des indications & des témoignages de toute espèce recueillis par elle sur ce sol riche en souvenirs, qu'elles n'aient joui pendant plus d'un demi-siècle d'une popularité &

>' Voir, au sujet de ces diverses localités, les itinéraires & les cartes anciennes (la Table Théodosienne), les Notitiac prni'iJiciariim , les inscriptions antiques & les études plus récentes dont plusieurs d'entre elles ont été l'objet.

fi* Comme nous l'apprend le texte souvent cité de Festus ; Forum sex modis inîelligitur, primo ne^tiationis loîits ut forum Flaminium , forum luHum ab eorum nominibns qui ca fora constituenda curaritnt, quod etiam locis privalis & in viis & in agrisjieri solet... (Festus, p. **+)• Sur l'organisation municipale de ces marchés transformés en ville, voir pass. les textes de lois romaines, interprétés ou commentés par les légistes du seizième siècle & par ceux d'aujourd'hui. — C'est du n\o\ forum que sont dérivés, comme on le sait, les mois romans foro (italien), fuero, fueros (espagnol), fors.feurs, foires (français), qui ont conservé tantôt l'un tantôt l'autre des deux sens que nous venons d'indiquer.

An de Rome

Ce consul, moins occupé de la gloire d'avoir repris Toulouse que du désir de satisfaire son avarice, sous prétexte de se venger de la trahison des Toulou-

d'une vogue qui tenait en grande partie au voisinage d'une grande ville d'où l'on s'y rendait au moins une fols l'année, comme on se rendait, pendant le moyen âge, à la foire de Saint-Barthélemi (une foire de poterie aussi), qui se tenait une fois l'an à l'extrémité méridionale de la ville, à quelques pas d'une des routes qui menaient à Vieille-Toulouse par la Porte du Château Narbonnais. Elles auraient été dans leur moment d'éclat un demi-siècle avant notre ère, quarante ou cinquante ans après la fondation de Voppidum^'^ qui avait lui-même contribué à cette prospérité en leur donnant pour théâtre un lieu public, fermé de bonnes murailles, & en les plaçant sous la protection des magistrats du f "gus (magistri pagi), qui y maintenaient le bon ordre à l'intérieur en surveillant au dehors les sentiers ou les routes qui y conduisaient.

Le champ de foire {forum, forum rerum venalium, Sallust.) qui occupait la partie centrale de Voppidum, aurait répondu à peu de chose près, comme emplacement & comme dimension, au petit plateau de la planho dans lequel s'enferment avec une sorte de précision les monnaies & les débris antiques. Il était circonscrit & limité extérieurement par une rangée d'échoppes ou de boutiques permanentes, bâties en bois ou en pisé, comme elles Pétaient souvent dans ces marchés de second ordre que les itinéraires désignent sous le titre générique de forum ligneum, sans nous apprendre le plus souvent s'ils avaient un nom à eux^". C'était sur le plancher & sur les rayons de ces échoppes que s'empilaient ou que s'étageaient sur un ou plusieurs rangs les poteries de forme & de taille diverses"

89 Voir plus bas les preuves à l'appui de cette assertion. — Un autre résultat de cette fondation qui a son importance dans l'histoire des premiers temps de la ville, avait été de transformer les habitants du coteau, potiers ou laboureurs de profession, en oppidani, comme les appelle César d'un mot qui différait à coup siir de celui de vicani & de rustici, quoiqu'il n'ait rien de commun avec le nom tout municipal de ctves que les Romains allaient appliquer aux villes d'espèces diverses, fondées & oiganisées par eux.

90 Nous citerons comme exemple le Forum ti^tieu?n (Foro îignco) que Vltïnéraire d'Antonin place entre le summum Pyrenaeum (la ligne de faîte de la montagne) & les localités d'Aspaluga & d'Uuro {lîurone, Oloron), sur une route qui menait de Saragosse à Benearnum. (Voyez Itin. Anton, édit. L. Renier, i85o, n. 342.)

9' Indépendamment des amphores (diota) dont nous avons parlé longuement, on trouve à Vieille-Toulouse des briques ou des tuiles de toute espèce & de toute dimension (plates, doubles, à rebords, à canal), des acrotères, des poids en forme de pyramide tronquée, percés d'un trou de suspension à l'une de leurs extrémités, des tambours de colonne, divisés en quatre parties, arrondis extérieurement, anguleux à l'intérieur où on les réunissait à l'aide d'un mastic, des pesons en terre de diverse taille destinés à augmenter le poids du fuseau, de

qui formaient, comme nous dirions aujourd'hui, la spécialité du marché ''.. Mais comment oublier d'un autre côté les ustensiles de cuisine ou de ménage que recèle aussi le sol du coteau & que l'on y trouve fréquemment mêlés à de petits bijoux de bronze ou d'argent (à l'usage des femmes le plus souvent)" & même à des jouets d'enfant {crepundia) les uns de bronze les autres de terre cuite, brisés probablement peu de temps après avoir été achetés ^^ ? Il en était donc de ces foires primitives comme de celles qui se tiennent encore pendant l'été sous le porche de nos églises [la Dalbade, Samt-Sernin) , où des marchands forains de toute espèce [negotiatores circum foranei) viennent arrêter leur place dès la veille au soir & dresser leurs tréteaux ou leurs bancs boiteux recouverts de toiles blanches sur lesquelles s'étalent, à l'adresse des enfants & des jeunes filles, des cupedines de toute espèce, images saintes, bijoux & jouets, moins durables pour la plupart que les bijoux & les jouets de bronze auxquels ils ont succédé ^^,

petites briques de carrellement que l'on plaçait de champ & anguleusement (spicatim). Nous avons trouvé à Vieille-Toulouse même de grands fragments de ce pavage, encore adhérents au béton qui leur servait de base.

9^ Varron, dans son texte célèbre sur les fora qu'il appelle aussi des lieux de vente : (quae venderc velïent quo confcrrent, forum appellarunt), signale déji l'existence de ces marchés spéciaux qui empruntaient souvent leur nom à la spécialité des objets que l'on y vendait ; ubi quid gcneralim (spécialement, par espèces distinctes), — in foro vendilur addilum ab eo cognomcn, ut forum boarium. forum olitorium, cupedinis (Varro, de Ung. lat. 5, 32 ; 41, § i.0). On disait de mîmt forum piscarium, suarium, {apud j'uris prudent, pass.) — Un texte du grammairien Donatus semblerait indiquer que chaque marchand était tenu d'écrire à l'entrée ou au-dessus de sa boutique le prix de chacun des objets exposés en vente... Illos negociatores qui ante locum commerça non praescribunt quanti vendant... Mais ces mesures savantes de précaution n'étaient pas imposées ni pratiquées partout, puisque les marchands se réglaient le plus souvent sur les prix courants du marché... Secundum annonam fori (Donatus, cité par Freund, sa* voce Forum).

93 Des intailles ou pierres gravées, d'un travail assez grossier d'ordinaire (agate ou cornaline) , des grains de collier de verre & de bronze, ceux-ci très-abondants, des épingles de tète plus ou moins ornées, des fibules de forme variée & de petite dimension pour la plupart, des bagues muettes ou inscrites (voir au Musée de Toulouse de nombreux specimina de ces divers objets provenant la plupart de mes collections). — Les ustensiles de ménage & de cuisine dont nous parlions tout à l'heure sont le plus souvent des couteaux ou des cuillères de bronze, des lampes de bronze ou de terre cuite, des chaînettes tissucs ou nouées de diverses manières, des clefs de fer ou de bronze, des clous de suspension à tSte plus ou moins ornée, &c.

9^ I^e plus curieux de ces jouets de bronze est une petite roue à six jantes & à moyeu saillant qui devait supporter un carpentum ou un bige de bronze, comme celui qui portait les triomphatcu'-s. (Voir au Musée de Toulouse.)

95 Des bateleurs & des charlatans que la foule attire à son tour, se mêlaient, selon toute apparence, à ces m.archands forains, comme ils le font encore dans les grandes foires du

saîns, abandonna alors leur ville, extrêmement opulente, au pillage de ses soldats, qui n'épargnèrent pas même les temples les plus respectables : ils firent

An de Rome

Les monnaies cul jonchent en si grand nombre le sol du petit plateau, auraient servi à défrayer les transactions du marché qui se faisaient toutes en argent & au comptant, comme nous le dirions aujourd'hui. Les entailles & les coups de lime dont elles sont souvent marquées dans la série d'argent, indiqueraient de plus qu'on ne les y acceptait qu'à la suite de pesées ou d'essais^^ qui expliqueraient à leur tour le nombre énorme ici de monnaies perdues qu« recèle le sol du champ de foire. Celles que Ton y rencontre coupées en deux & même en quatre auraient servi, comme les subdivisions de la drachme & de l'obole, très-communes aussi dans la série des monnaies volkes, à compléter ou à parfaire les petits payements qui l'emportaient ici de beaucoup sur les gros. Leur diversité d'origine & de provenance sur laquelle nous nous sommes déjà expliqués, prouverait simplement que routes les monnaies de la Gaule du Sud & même celles de contrées ou de villes étrangères y avaient cours légaP', concurremment avec les monnaies volkes ou romaines^^. Leur âge, que

piej des Pyrén^îcs, à Aspet & à Montrtjcau notamment, dont la physionomie doit rappeler, aux costumes & à la pOL-sie prcs, celle de ces foires primitives que l'on retrouve établies & en vogue dans tous les pays où les villes sont rares & les communications diiîiciles. Cicéron parle quelque part d'un L. Clfjdius, pharmacofola circumforaneus qui battait de son temps les foires du nord de ritaltc... eut fora multa restarent (Cic. Fff> Cluentio, 14, 40). On a trouvé à Vicilic- Toiilo'.:sc une tliîgantc spatule (aujourd'hui au musce de Toulouse:) vjui pourrait fort bien avoir appartenu à un de ces opJra:eurs ambulants dont la trousse «itait plus riche que celle de nos praticiens actuels, s'il faut en juger par celle du chirurgien de Pompcî où les instruments connus ou inconnus se comptvrnt par centaines. (Voyez Celsi, Medicin. I. 7. 26 & pa$s, & les dissertations de MM. Fox, d'Édimbourj;, QuARANTA. de N'aples, &c.)

56 Les monnaies ou les médailles fourrées, comme on les appelait jadis, sont très-communes à Vieille-Tonlousc. 11 n'est mcmc pas rare d'y trouver des moules destinés h fondre K-s monnaies de bronze indigènes ou étrangères qui avaient cours sur le marché. (Voir à ce sujet la valve d'un moule Je monnaie ibéricnne en bronze, cédé par nous au Musée de Toulouse.) L'n sjyle à écrire en os, d'une forme & d'une conscrvaljon charmante (tbiJ.), servait à écrire les commandes ou à régler des comptes sur les tablettes enduites de cire (/'U^i7/dre5).

9' L'abbé Audibert cite parmi les monnaies recueillies par lui à Vieilie-Toulousc un denier d'argent d'Aradus, en Phénicie (/./. p, 16). — Un curieux fragment de tessera f^ladia' tora en sléalite, une espèce de marbre originaire des Alpes françaises, découverte aussi sur le plateau de Vieille-Touioiise il y a quelques années & publiée par nous dans le bulletin de la Société archéologique du Midi, semblerait indiquer t-]ue le marché était fréquenté, au temps de sa splendeur, par des voyageurs ou des marchands venus de 1 Italie du nord ou de la vallée du Rhône, qui avait déjà de grandes villes romaines à celte époque. On sait que les plus récentes tcsséres de gladiateurs, avec nom de consul (tcsserae conmlare^)^ ne dépassent guère chronologiquement les régnes de Claude i& de Ncron.

9» Celles-là conservant toujours leur valeur numérique; ce

l'on s'exagérait au siècle dernier, répondait luimême à peu de chose près à ce que nous appelions tout à l'heure l'époque brillante du marché, puisque les plus anciennes ne doivent guère remonter au delà du second siècle avant notre ère & que la plupart paraissent avoir été frappées dans le cours du siècle qui l'a précédée^^.

Florissantes encore au temps d'Auguste comme le prouvent les monnaies coloniales de Nemausus & celles du Kofvov des trois Gaules, mêlées ici en grand nombre à ces monnaies barbares, les foires du coteau '"*' n'auraient réellement décliné qu'à dater des règnes de Tibère & de Caligula, où Ton voit les monnaies romaines elles-mêmes, devenues l'espèce dominante du marché, diminuer rapidement de nombre & disparaître à peu près complètement vers le milieu du premier siècle. Mais ce phénomène, que l'abbé Audibert expliquait par des révolutions impossibles, s'expliquerait à notre sens d'une manière beaucoup plus simple par les transformations politiques & sociales que la Gaule a subies au temps d'Auguste & par l'espèce de suzeraineté municipale que la ville de la plaine allait prendre sur le vaste territoire dont elle n'était jadis qu'une enclave. C'est à cette époque, en effet, ou peu de temps après cette époque, que paraît avoir été commencée l'immense muraille de briques qui lui servait d'enceinte même du côté du fleuve

Tolosam.

Cocîilihus mûris ^uam circuit amhltus ingens.

(AtSON. Cîar. urb. Xii, Toîosa, v. 1-2.)

& dont la construction avait nécessité, sur tous les points où le sol le permettait, la création 6.t figli^ nae nouvelles qui auront survécu pour la plupart à la cause qui les avait produites. Les grandes am-

qui indique assez clairement que le marché de la colline était surtout fréquenté par des indigènes, c'est-à-dire par les gens de la eivitiis, telle que les Romains l'avaient délimiiée, ou par ceux du grand pays anciennement possédé par les Volkes, car les monnaies volkes de Vieille-Toulouse qui nous sont parvenues très-frustes le plus souvent doivent remonter pour la plupart à une époque antérieure à la conquête.

99 Voir les preuves à l'appui de cette assertion dans nos diverses notes relatives à la numismatique ancienne de la Province & celle où nous constatons l'inlluencc exercée par le parti scrtorien en deçà des Pyrénées. Quant aux monnaies massaliottes. si communes à Vieille-Toulouse, il est certain que l'on n'en trouve aucune remontant aux époques archaïques & même aux époques élégantes du monnayage marseillais, dont le déclin paraît commencer un siècle ou un siècle & demi avant notre ère. (Voir p^^'^- ^L de la Saussave, Numismatique de la Gaule S'arronnaise.)

"»^ Nous ne faisons ici que traduire en français les mots /«/^^ fue^, puech, puy, pech, &c., sous lesquels la colline était désignée à l'époque celtique.

An de Rome 6^8

entre autres un butin très-considérable dans celui d'Apollon, alors très-riche par les dons & les offrandes des peuples ; car telle étoit dans ce temps-là la superstition des Toulousains de consacrer aux temples de leurs dieux tout l'or & l'argent en masse qu'ils tiroient des mines de leur pays & qu'ils jetoient, apparemment pour plus grande sûreté, dans des lacs voisins de ces lieux sacrés, quoique d'ailleurs personne n'eût osé, par respect, s'emparer de ces offrandes'. Il paroît que les trésors que les Toulousains conservoient dans les lacs voisins du temple d'Apollon ne turent pas entièrement pillés dans cette occasion ; car ces lacs ayant été vendus ensuite par les Romains, les acheteurs eurent encore de quoi s'enrichir de l'argent^ en masse qu'ils y trouvèrent.

Les anciens^ historiens sont fort partagés sur la quantité d'or & d'argent que

phores dont la colline avait eu pendant longtemps le monopole en étaient venues elles-mêmes à être fabriquées un peu partout, & il y a plus d'une raison de croire que les figulitti de Vieills-Toulouse, menacés dans leur industrie par ces concurrences de plus d'un genre, se seront alors décidés à exporter eux-mêmes leurs produits & à venir les vendre sur les marchés urbains ou suburbains de la nouvelle ville, dont plusieurs remontent comme point de départ à l'époque romaine & où les poteries paraissent avoir )Oué de tout temps un assez grand rcle.

Ce que l'on peut affirmer au moins, c'est que la fabrication des poteries & le village des figuUni qui les produisaient ont survécu l'un 8c l'autre, quelque réduits qu'on les suppose, à la fondation de la ville romaine & à la chute des foires qui attiraient jadis la foule sur la colline. Nous en trouverions la preuve, si le fait avait besoin d'être prouvé, dans la technique avancée de quelques-uns des objets que l'on découvre à Vieille- Toulouse, à côté de monnaies impériales '"', beaucoup moins nombreuses, il est vrai, que les monnaies barbares de l'époque antérieure & dans les substructions d'âges très-divers, qu'ont mises à découvert les fouilles pratiquées à diverses époques sur les hauteurs de la colline'"'. C'est ainsi que cette industrie, toute romaine d'origine, s'y est perpétuée sans déplacement & sans transformation bien marquée, de l'époque impériale au moyen âge & du moyen âge aux temps modernes où les anciens plans de Toulouse nous signalent encore de nom-

">■ Elles y redeviennent presque communes à partir de l'époque de Constantin qui ne fournit plus, il est vrai, que de moyens & de petits bronzes ; le haut empire y est surtout représenté par des monnaies de Claude, de Trajan & d'Antonin.

»°^ M. Jules Soulages qui avait pris une part très-active à la plus importante de ces fouilles, exécutées par les colonels Dubarry & Dupuy, m'a parlé plus d'une fois d'une espèce de rue pavée qui coupait transversalement le champ de foire & que bordaient de chaque côté des substructions irrégulières, pavées elles-mêmes de petites briques placées de champ & disposées en arêtes de poisson (spicatim).

breuses tuileries dissém.inées sur les deux versants du coteau "",

L'oppidum, qui avait servi longtemps d'asile aux figuUni 8c à leurs foires, avait perdu lui-même son sens 8c sa valeur par l'établissement de la paix Romaine qui avait mis fin du même coup aux guerres civiles 8c aux guerres étrangères '"*. La charrue avait repris possession du soi fertile qu'entouraient ses grands murs, ébréchés ou éboulés sur plusieurs points, 8c tout semble indiquer que dès la fin de l'époque impériale, il était déjà transformé en propriété privée [fundus , latifundium ^ praedium), couronnée comme elle l'est toujours par une élégante villa 8c habitée, à titre do colons, il est vrai, par les descendants des hommes libres, romains ou barbares, qui en avaient cultivé le sol ou exploité les figlinae '"'' . [E. B.]

' Dion, Fragmenta apud Valesium, p. 63o. — Aulu-Gelle, 1. 3, c. 9. — Strabon, 1. 4, p. r85 8c seq. — Orose, I. 5, c. i5.

" Strabon, 1. 4, p. 180.

' Ibid. — Orose, 1. 5, c. i5. — Justin, 1. 32, c. 3.

'oï Voir passim le plan de l'ingénieur Jouvin & ceux du dix-septième & du seizième siècle dans la collection de M. Chambert.

»°^ C'est par les mêmes causes & vers le même temps que les oppida des Cadurques paraissent être tombés en désuétude. (Voir les travaux imprimés & manuscrits de M. Castagne sur les oppida de Murcens, à' Uxellodunum & de Luzech.)

■ 05 Une de ces propriétés privées dont l'existence nous est attestée par une marque de potier circulaire, estampée sur un tesson de dolium de grande taille (au Musée de Leyde aujourd'hui), appartenait à la colonie de Lyon (EX P CCC... Ex praediis Coloniae Copiae Claudiae), sous le consulat de Q. Articulcius Paetinus & de L. Vcrruleius Apronianus qui répond à l'an i23 de notre ère. C'était des mains de ces villes qu'elles passaient, on ne sait trop comment, entre celles de riches propriétaires comme un Adaerius dont on trouve le nom sur une marque de potier du Musée de Lyon (BoissiEU, p. 146). Ceux qui ne dirigeaient point eux-mêmes ces exploitations les confiaient à quelque intendant (actor) dont je trouve le nom associé à celui de son maître sur un si^illum jigulinum de ma collection :

ROMANI CALPURNINl ACTORIS

(VoW pasiim les Recueils de .MM. Froehner, Scheuennans, de Boissieu, &c, &c.)

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. II. i85 ^^ ^^ ^^^^

Cépion emporta de Toulouse. Justin, dont le sentiment' est le plus suivi, en '^

fait monter la somme à cent dix mille livres pesant d'or, & à quinze cent mille pesant d'argent, ce qui revient environ à cent trente millions de notre monnoie. On n'est pas moins partagé sur l'origine de cet or & de cet argent : les uns le font venir du fameux temple de Delphes, qu'ils prétendent avoir été pillé par nos Tectosages, Se les autres, avec plus de fondement^, comme on vient de dire, des offrandes que les Toulousains superstitieux faisoient au dieu Apollon, 8c qu'ils tiroient des mines du pays, qui étoient assez abondantes. Ces peuples, vivant d'ailleurs dans une grande frugalité, pouvoient plus aisément accumuler des richesses 8c les consacrer aux temples de leurs dieux. Il est cependant vraisemblable qu'une partie de ces trésors provenoit du pillage que les anciens Tectosages, qui avoient autrefois fait des courses dans la Grèce, avoient apporté dans leur patrie.

XXXV. — L'or de Toulouse enlevé par Cépion. — Suites funestes de cet

enlèvement.

Quoi qu'il en soit, Cépion, après avoir rétabli la garnison romaine dans Toulouse 8c s'être assuré de la fidélité des habitans, songea^ à sa fortune particulière 8c à s'enrichir des dépouilles des Toulousains 8c des trésors de leurs temples. Dans cette vue, il les fit voiturerà Marseille, sous prétexte que cette ville étoit une place sûre 8c que ses habitans étoient alliés de la République ; on assure que ce consul donna en même temps un ordre secret à quelques personnes affidées d'attaquer en chemin l'escorte qui devoit conduire ces trésors à Marseille 8c de les enlever. Ce qu'il y a de certain, c'est que les conducteurs ayant été attaqués sur leur route, toutes ces richesses furent dissipées, en sorte qu'il n'en revint aucun avantage à la République, 8c que cet enlèvement donna lieu d'accuser dans la suite Cépion de péculat, 8c tous ceux qu'on crut avoir été ses complices. On prétend même qu'ils périrent tous misérablement, 8c que c'est leur malheur qui donna lieu de dire en proverbe d'un homme à qui rien ne réussit : qu'il a de l'or de Toulouse {hahet aurum Tolosanum). Ft en effet, comme depuis ce temps-là Cépion fut toujours malheureux, les Romains ne manquèrent pas d'attribuer toute la suite de ses mauvais succès au pillage sacrilège qu'il avoit fait des temples de Toulouse.

XXXVI. — Mésintelligence de Mallius t- de Cépion, commandant dans la

Province. Éd. orisin.

Cependant le sénat 8c le peuple romain jugèrent à propos de continuer

Cépion encore l'année suivante"* dans le gouvernement de la Province, avec " 649°""'

' Justin, 1. 32, c. 3. — Le P. Petau, Rationa- ' Strabon, 1. 4, p. 180. — AuUi-Gelle, 1. 8, c. 9.

rium temporum, 1. 4, c. 14. — Lagni, Dissert. t. 1 . — Orose, I. 5, c. 1.5.

— La Faille. ^ Dion, Fragmenta apuJ Falcsium, p. 61 8 & 63o.

' Voyez tome II, Note IV, n. 12. — T. Live, Epitome 67. — Orose, 1. 5, c. 16.

An ae Rome ' ^6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IL

l'autorité de proconsul, & de lui donner pour collègue dans cet emploi le consul C. Mallius ou Manilius. Ce dernier partit de Rome avec une puissante armée, dans l'espérance de terminer la guerre contre les Cimbres, dont la République craignoit extrêmement les suites ; mais ce partage égal d'autorité entre deux généraux dont la dignité n'étoit pas égale fit naître entre eux bientôt apfès la jalousie & la mésintelligence qui leur furent très-fatales, & plus encore à la République. Cépion, qui se croyoit supérieur à Mallius, soit pour la naissance Se le mérite, soit pour l'expérience dans les armes, soit enfin pour la connoissance qu'il avoit des affaires de la Province & des ennemis qu'on avoit à combattre, vouloit commander & l'emporter sur le consul, pour lequel il avoit un parfait mépris. Mallius, dont le génie étoit aussi médiocre que son extraction étoit obscure, & que la seule brigue avoit élevé au consulat, ne croyoit pa», de son côté, qu'il fût de sa dignité de céder à un proconsul ; ces deux généraux, ne pouvant s'accorder sur le commandement principal, convinrent enfin, pour un bien de paix, de partager entre eux le gouvernement de la Province, dont le Rhône feroit la séparation. Par ce partage, l'un commanda avec une pleine autorité dans la partie de cette province qui est en deçà de cette rivière & qu'on appelle aujourd'hui Languedoc, & l'autre dans celle qui est au delà & qui comprend la Provence, le Dauphiné & la Savoie. Nous ne savons pas cependant laquelle de ces deux parties échut plutôt à l'un qu'à l'autre.

XXXVII. ^ Aurélius Scaurus vaincu Ç^ fait prisonnier par les Cimbres.

La mésintelligence de Mallius & de Cépion fit d'autant plus de plaisir aux Cimbres, qu'ils craignoient de se voir chassés de la Province dont ils commençoient d'aimer le séjour, si ces deux généraux venoient à se réconcilier & à se réunir. Ils crurent avec raison que les troupes romaines étant divisées, il leur seroit bien plus aisé de les battre. L'occasion se présenta bientôt , ils attaquèrent vivement un corps de troupes commandé par M. Aurélius Scaurus, lieutenant de Mallius, qu'ils avoient déjà vaincu trois ans auparavant dans le temps qu'il étoit consul & gouverneur de la Province, &. après l'avoir entièrement défait ', ils le firent prisonnier.

Ces barbares, enflés de cet heureux succès, menaçoient de passer les Alpes S<. de porter leurs armes victorieuses jusque dans le cœur de l'Italie; la plupart ^ même vouloient tenter incessamment cette entreprise : mais les avis se trouvant partagés dans un conseil de guerre qui fut tenu sur ce sujet, on conclut que M. Aurélius Scaurus, leur prisonnier, seroit consulté, & qu'on s'en rapporteroit à sa décision. Cet illustre Pv.omain fut ensuite appelé dans l'assemblée, Se se voyant pressé par les principaux officiers cimbres de dire son avis sur le dessein qu'ils^avoient de porter la guerre en Italie, il n'omit rien pour les détourner de cette entreprise dont il craignoit les suites pour sa patrie, 5c répondit, quoique prisonnier, avec tout le courage d'un homme libre, qu'il croyoit cette

• Quiiitilien, Declam. 3.

HISTOIREGENERALEDELANGUEDOC.LIV.il. iSy An de Rome

entreprise téméraire 8t sans espérance de succès, par la raison que les Romains étoient invincibles chez eux, 8c que le destin de Rome étoit de ne pouvoir être jamais assujettie. Bolus ou Biorix, l'un des chefs ou rois des Cimbres, piqué de la liberté de cette réponse, tira alors son poignard & l'enfonça avec fureur dans le sein de ce brave Romain, qui sacrifia ainsi sa vie pour la détense & le salut de sa patrie '.

XXXVIII. — Entière défaite de Cépion &• de Mallius par les Cimbres.

Mallius, averti de la défaite & de la mort tragique de M. Aurélius Scaurus, son lieutenant, & craignant des suites encore plus funestes de sa mésintelligence avec Cépion, fit représenter à ce dernier la nécessité où ils se trouvoient de se réunir & d'agir de concert contre des ennemis communs qui méditoient leur ruine & celle de la République; mais Cépion, plus occupé de sa passion & des sentimens d'une basse jalousie que de l'intérêt de l'Etat, lui fit répondre qu'il n'avoit qu'à défendre son département, 8c. que, de son côté, il sauroit bien prendre la défense du sien. Faisant cependant ensuite réflexion sur sa réponse Si sur la gloire que Mallius pourroit acquérir s'il battoit sans son secours les ennemis delà République, il changea d'avis, passa le Rhône avec ses troupes St vint se poster auprès de l'armée du consul, sans vouloir pourtant camper ni rien concerter avec lui 5 81 pour lui ravir la gloire de combattre le t""! "p'^o-'. premier contre les Cimbres, il planta son camp entre ceux de ces barbares 81 du consul, au voisinage de la même rivière.

La réconciliation apparente des deux généraux fit impression sur les Cimbres, qui, craignant ne pouvoir résister aux deux armées réunies des Romains, prirent le parti d'envoyer des députés à Mallius pour lui faire des propositions de paix, persuadés que les Romains, ayant déjà éprouvé les suites funestes du mépris qu'ils en avoient fait, seroient plus traitables dans cette occasion. Ces députés passèrent ensuite au camp de Cépion pour lui faire les mêmes propositions; mais ce général, choqué de ce qu'ils s'étoient adressés auparavant à son collègue, refusa de les écouter, 8c, s'abandonnant à son ressentiment, menaça même de les massacrer. Ses soldats, indignés d'un tel procédé, coururent en foule à sa tente, 8c joignant à des reproches sanglans des remontrances trèsvives sur sa conduite, ils furent sur le point de venger sur lui l'affront qu'il venoitde faire aux députés oes Cimbres, 8c le droit des gens violé en leurs personnes. Cépion, pour ne pas s'exposer à la fureur de ses soldats, feignant alors de se rendre à leurs avis Se de céder à leurs instances, alla joindre Mallius, son collègue, fit semblant de vouloir se réconcilier avec lui 8c de prendre de concert de justes mesures contre les barbares. Ces deux généraux entrèrent, en effet, en conférence; mais l'animosité qu'ils conservoient l'un contre l'autre ne leur ayant pas permis de rien conclure sur ce qu'ils dévoient entreprendre, ils se séparèrent plus ennemis qu'auparavant, après en être venus aux paroles les plus

' Voyez, au tome II de cette édition, la Note rectificative des Bénédictins, p. 35 & suiv.

T~rZ i88 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IL

An de Rome

piquantes 8c aux injures les plus grossières. Leur mésintelligence fut fatale à la République & lui attira enfin la perte la plus considérable qu'elle eût encore faite depuis sa fondation, comme nous allons voir.

Les Cimbres, outrés de l'injure faite à leurs envoyés, animés d'ailleurs par l'espérance de la victoire que la désunion des deux généraux sembloit leur promettre, fondirent avec fureur & dans le même instant sur les deux armées romaines, les défirent entièrement &. demeurèrent maîtres des deux champs de bataille. Leur victoire fut si complète, & la perte de l'armée romaine si considérable, qu'il resta à peine dix soldats pour porter à Pv.ome la nouvelle de cette sanglante bataille. Il y a lieu de croire que Mallius eut le malheur d'y périr; car il n'est plus parlé de lui dans la suite : on trouva ses deux fils parmi les morts, dont on fait monter le nombre à quatre-vingt mille tant Romains qu'alliés de la République, sans compter quarante mille vivandiers, goujats ou valets qui étoient à la suite de cette armée, &c qui périrent tous. Le jeune Q. Sertorius', que ses expéditions en Espagne rendirent depuis si célèbre, & qui faisoit alors ses premières campagnes sous Cépion , fut presque le seul Romain de considération, avec ce proconsul, qui échappa à la fureur des barbares : il eut son cheval tué dans l'action, 81 ne fut redevable de sa vie 8c de son salut qu'au courage 8c à la force qu'il eut de passer le Rhône à la nage, quoique couvert de blessures 8c chargé du poids de sa cuirasse &c de son bouclier. Les Ambrons^, peuples gaulois qui s'étoient joints aux Cimbres, firent dans cette occasion des prodiges de valeur 8c ne contribuèrent pas peu à la victoire de ces barbares.

Les Cimbres, fidèles à accomplir le vœu qu'ils avoient fait à leurs dieux avant le combat, leur offrirent en sacrifice toutes les dépouilles de leurs ennemis, mirent en pièces les habits 8c les armes, jetèrent l'or 8c l'argent dans le Rhône, y noyèrent les chevaux des vaincus, 8c firent pendre ensuite tous les pri-sonniers; témoignant par là qu'ils avoient moins combattu pour le butin que pour la gloire. Ces barbares se voyant alors en état de porter partout leurs armes victorieuses, se répandirent sans opposition dans toute la Province romaine entre le Rhône 8c les Pyrénées ^, qu'ils désolèrent entièrement, jusqu'à ce qu'enfin ils prirent la route d'Espagne dans le dessein de s'y établir.

XXXIX, — Punition de Cépion. — Marins lui succède dans le commandement

de la Province.

Sur l'avis qu'on eut à Rome de la perte totale des deux armées romaines, 8c de

la victoire des barbares que rien n'empêchoit d'exécuter le projet qu'ils avoient

formé d'entrer en Italie, cette capitale se trouble 8c la terreur se répand parmi

i?1',°p'.^68'. ses citoyens les plus intrépides : chacun pleure le malheur de la République*

' Plutarque, in Sertono. ■* Cicéron, in Bruîo,c. 4; & de Orator. 1. i , c. 53.

' Ibid. in Mario. — Salliiste, de Bello Jugurt, c. 114.

^ T. Live, Epiîome 6-j.

HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. II. i8n . . „

J An de Rome

comme le sien propre, 8c se couvre de deuil. Le sénat rend deux décrets, par l'un desquels il ordonne de marquer au nombre des jours malheureux le sixième jour d'octobre, qui étoit celui de cette funeste bataille; & par l'autre, il ôte ignominieusement à Cépion le commandement de l'armée 8t le gouvernement de la Province dont il avoit causé la ruine par sa mauvaise conduite. On confisqua ensuite tous les biens de ce général qu'on emprisonna, & on prononça contre lui une sentence de mort qui auroit été exécutée, si Rhéginus, son ami, alors tribun du peuple, n'eût favorisé son évasion ' 8c sa fuite à Smyrne, où il mourut quelque temps après, accablé de malheurs 8c du chagrin de se voir déshonoré par ses deux filles. Tel est le récit que Valère Maxime fait de la mort de Cépion : cet auteur^ paroît cependant se contredire en assurant ailleurs que cet ancien gouverneur de la Province romaine mourut en prison par la main du bourreau, ce qui paroît peu vraisemblable à un habile critique 3, Quoi qu'il en soit, les Romains attribuèrent "^ tous les malheurs de Cépion 8c ceux de la République qui en furent les suites, à l'impiété qu'il avoit eue de piller les temples de Toulouse.

Rome, consternée 5 de la perte qu'elle venoit de faire 8c du péril dont elle étoit menacée, fit les derniers efforts pour apporter un prompt remède à tant de maux. Le consul P. Rutilius, collègue de Mallius, fut d'abord chargé de lever une nouvelle armée pour l'opposer aux Cimbres. On chercha ensuite un général capable de la commander 8c d'arrêter les progrès de ces barbares; 8c comme entre tous les Romains, on ne voyoit que le seul C. Marins digne de cet emploi, tant pour sa valeur 8c son expérience dans l'art militaire, que pour la réputation que lui avoient déjà acquise les victoires qu'il venoit de remporter en Afrique sur Jugurtha, roi de Numidie, on lui déféra le commandement. Le péril extrême où se.trouvoit alors la République romaine, fit que dans la nécessité d'envoyer au plus tôt Marins contre les Cimbres, le peuple le désigna consul pour l'année suivante, quoiqu'il fût absent de Rome, 8c que le terme marqué par la loi ne fût pas encore expiré depuis son dernier consulat : on crut devoir passer en sa faveur par dessus ces formalités, nonobstant l'opposition de quelques-uns qui vouloient s'en tenir à la rigueur de la loi. Marins, informé de la nouvelle de son élection, partit aussitôt d'Afrique avec son armée pour se rendre à Rome, où après avoir pris possession de son second consulat, le premier de janvier de l'an 65o de Rome, il reçut le même jour les honneurs du triomphe que sa victoire sur le roi Jugurtha, qu'il emmenoit captif, lui "" 65 avoit mérité : on lui décerna ensuite le commandement de la Province romaine, sans l'assujétir à l'usage de tirer cette province au sort, &c on lui permit de choisir celle des deux armées qu'il jugeroit la plus propre pour l'exécution de ses projets. Il prit^ celle que P. Rutilius venoit d'assembler Se qui, quoique moins nombreuse, étoit mieux disciplinée.

' Cicéron, fro L. Balbo. — Strabon, l. 4, p. i83. ■• Justin, 1. 32, c, 3.

— Valère Maxime, 1. 4, c. 7, n. 3. ' Pkitarque, in Mario.

' Valère Maxime, I. 6, c. 9, n. |3. ' Frontin, Stratagemata. — Voyez Piglii , t. 3,

' Cellarius, Dissert. Je Cimir. n. 20. p. lij;.

An de Rome

TT^Tr^ 190 HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. II.

XL. — Stratagème de Marias pour éprouver la fidélité des peuples

de la Province.

Marius, qu'on nous représente comme un homme dont l'extrême sévérité pour le maintien de la discipline militaire' égaloit l'exactitude pour l'administration de la justice, & qui joignoit à l'expérience d'un grand capitaine toute la bravoure d'un bon soldat, se mit aussitôt en marche avec ses troupes. A son arrivée dans la Province, son premier soin fut de faire reposer ses soldats & de les bien exercer avant que d'aller à la rencontre des barbares. Il ne fut pas moins soigneux de rétablir le bon ordre dans le pays oii l'absence de l'armée romaine avoit causé quelques mouvemens. En effet, soit que l'entière défaite des Romains eût flatté les peuples de la Province de l'espérance de secouer le joug de la République, ou que la crainte des barbares les eût obligés de favoriser ces derniers & de s'unir à eux , Marius trouva à son arrivée que les esprits des provinciaux n'étoient pas bien disposés en faveur des Romains, & que les Tectosages entre autres remuoient ouvertement. Pour s'assurer donc de la fidélité des peuples de la Province, il usa d'un stratagème qui lui réussit. Il fit porter de sa part des lettres à chaque peuple particulier, avec défense d'ouvrir celle qui étoit sous une enveloppe, que le jour qu'il leur marqua. Le consul ayant prévenu ensuite le terme indiqué & fait demander toutes ces lettres, il vit que la plupart les avoient ouvertes; ce qui le confirma dans la défiance où il étoit déjà, & lui fit connoître la disposition des peuples à la révolte.

XLI. — Révolte des Tectosages punie. — Copillus, leur roi, fiiit prisonnier. Éd. oricin. Lcs Tcctosages, qui furent les premiers à se révolter, furent aussi les pre-

t. 1, p. 69. . . J? \,^ . . ^ , J • J -- Ml 1

miers punis. Ils setoient mis en campagne sous la conduite de Copillus, leur chef ou leur roi. Celui-ci se flattoit d'entraîner par son exemple le reste de la Province, quand Sylla^, auparavant questeur de Marius dans la guerre d'Afrique, & alors son lieutenant, ayant reçu ordre de s'avancer vers le pays des Tectosages, attaqua ces peuples, les défit entièrement, après avoir fait prisonnier Copillus, leur roi (y-Yéij.uv) ou général. Sylla, ayant reçu leur soumission, pacifia sans peine le reste de la Province, dont les peuples particuliers étoient déjà prêts à suivre l'exemple des Tectosages & à se révolter comme eux. Il tourna ensuite ses armes contre quelques peuples de la Germanie qui s'étoient répandus dans la Province, avec dessein de se joindre aux Cimbres, & les battit en quelques rencontres^.

' Plutarqiie, in Mar'io. — Frontin, Stratagemata, ' Voyez, au tome II de cette édition, la Note rec-

1. I c. 2, n. 6. tificative des Bénédictins, placée à la suite de la

' Viuiart^MS, in Sylla. — Velléius Paterculus, 1. 2, Note XIII, p. Sy & suiv. c, 17. — Aurélius Victor, de Viris illustr. n. 75.

Page 1