‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 268 sur 553 · LXXIII. — Retraite de Marc Antoine dans la Province romaine · texte numérisé non relu

LXXIII. — Retraite de Marc Antoine dans la Province romaine

Les deux provinces des Gaules, savoir la nouvelle, formée des conquêtes de Jules César, 8c l'ancienne, ou Province romaine, étoient alors gouvernées, celle-là par Munacius Plancus, 8c celle-ci parLépidus. Le sénat avoit d'abord fXT-ï'^- l'ésolu d'appeler ces deux généraux en Italie, au secours de César; mais sur le soupçon de leur fidélité, il les laissa dans les Gaules 8c leur ordonna de fonder une ville au confluent du Rhône 8c de la Saône, dans un lieu appelé Lugudunum, lequel prit alors le nom de Lugdunum ou de Lyon. Plancus ' exécuta seul cette commission par le moyen de plusieurs citoyens de Vienne, dans la Province romaine, qui, chassés de leur ville par les Allobroges, s'étoient réfugiés dans cet endroit. Ce gouverneur y établit ensuite une colonie romaine.

Marc Antoine, obligé d'abandonner l'Italie 8c comptant sur l'amitié de Lépidus, se flatta de trouver chez lui une retraite assurée. Ce dernier penchoit, en effet, entièrement de son côté contre César, quoiqu'il eût affecté de paroître neutre, 8c que pour marque de sa neutralité, dans une lettre fort équivoque qu'il avoit écrite au sénat au sujet de ces deux fameux compétiteurs, il eût offert sa médiation pour tâcher de les concilier ; mais le sénat étoit informé de ses véritables sentimens. Lépidus ne les avoit pas dissimulés dans divers discours qu'il avoit tenus publiquement à Narbonne, en faveur d'Antoine. D'ailleurs sa conduite avoit parfaitement répondu à ses paroles; car il avoit fait partir M. Silanus pour l'Italie, avec un corps de troupes, pendant le siège de Modène, sous prétexte d'aller au secours de la République; 8c quoiqu'il ne lui eût pas marqué en particulier en faveur duquel des deux partis il devoit se déclarer, Silanus connoissant cependant ses favorables dispositions pour Antoine, avoit été joindre celui-ci. Le sénat n'ignoroit pas non plus que quoique Lépidus lui donnât toujours des assurances de sa fidélité, il avoit

' Voir Pighi, t. 3, p. 480.

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sollicité secrètement Asinius PoUio, gouverneur d'Espagne, en faveur d'Antoine, qu'il avoit tâché de débaucher les troupes de ce gouverneur, qu'il avoit fait fouiller ou retarder les courriers qui allant de Rome en Espagne passoient par Narbonne, & qu'enfin il avoit fait garder exactement les passages de son gouvernement pour dérober aux provinces d'Espagne la connoissance de la défaite de Marc Antoine devant Modène.

Ce dernier, qui étoit presque assuré des' dispositions favorables de Lépidus à son égard, ne comptoit pas moins sur la plupart des légions qui étoient sous les ordres de ce gouverneur, & surtout de la dixième, qu'il savoit lui être entièrement dévouée. Pour s'assurer du reste des Gaules, il y envoya des émissaires 8c tâcha de les gagner à son parti ; mais Plancus, qui en avoit le gouvernement, rompit par sa vigilance toutes ses mesures; Si quoiqu'il se fût déjà rendu suspect au sénat pour lui avoir écrit, conjointement avec Lépidus, d'accordé»- la paix à Marc Antoine, il se comporta, du moins au dehors, dans cette occasion, en bon 8t fidèle républicain. Il avoit assemblé, en effet, une armée dans le dessein de la conduire en Italie au secours d'Octave, Se après la bataille de Modène, il alla se camper dans le pays des Allobroges, pour y attendre des nouvelles d'Antoine St lui défendre l'entrée des Gaules.

Plancus fit encore quelque chose de plus : car, quoique brouillé avec Lépidus*, il voulut bien sacrifier son ressentiment particulier aux intérêts de la République. Il employa Latérensis, lieutenant de ce gouverneur de la Province, pour le presser de joindre ses troupes aux siennes, d'entrer dans les vues du sénat Se d'agir de concert avec lui contre les entreprises d'Antoine. Lépidus fit eemblant d'être gagné par les sollicitations de Plancus St promit à Latérensis d'aller joindre ce général"; mais c'étoit pour mieux couvrir son jeu Se. cacher ses véritables desseins. Plancus, comptant sur ses promesses, passa l'Isère le 12 de mai Se. campa sur les bords de cette rivière. Il avoit dessein de s'avancer pour aller à la rencontre de Lépidus, lorsqu'il apprit que L. Antonius, frère de Marc Antoine, avoit passé les Alpes avec un corps de cavalerie, St qu'il étoit déjà arrivé du côté de Fréjus le i5 du même mois. Il prit alors d'autres mesures St détacha, sous la conduite de son frère, quatre mille chevaux pour le combattre, tandis qu'il se disposa lui-même à suivre dans peu ce détachement avec quatre légions dont son armée étoit composée, St le reste de la cavalerie.

Lépidus^, qui de son côté s'étoit mis en marche, s'arrêta auprès du Rhône, en attendant, disoit-il, des nouvelles d'Antoine; mais son véritable dessein n'étoit ni de le combattre, ni de lui disputer le passage des Alpes. En effet, Culeo, son lieutenant, qu'il avoit commis à la garde des passages de ces mon- éd. origin tagnes, ne fit aucune résistance St laissa passer librement les deux Antoines. Pour sauver cependant les apparences, sur l'avis qu'il eut de l'arrivée de

' Cicéron, Eplstolae ai fam'diar. 1. 9, epist. 4, 6, ' Cicéron, Ephtolac ad famillar. 1. 10, cpist. 17,

8, 9 & I I ( 1. 10, epist. II. I 8, 2 1 & 34. — Appien, de Bello civ'ili, 1. 3, p. 679

' Cicéron, Ihid. 1. 10, epist. 1 5. & seq.

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L. Antonius à Fréjus, & des approches de Marc Antoine, il décampa, Si ayant passé le Rhône, feignit de vouloir attaquer ces deux frères; il s'avança môme vers eux 8c alla camper à Forum Voconii sur la rivière d'Argens', à vingtquatre milles de Fréjus, que les uns croient être la ville de Draguignan, les autres le lieu du Luc.

Marc Antoine, après son passage que Culeo lui avoit permis, avoit grossi son armée non-seulement des troupes de ce général qui s'étoit rangé sous ses enseignes, mais aussi de trois légions que Ventidius, son lieutenant, avoit levées, de toute la deuxième légion, de plusieurs soldats de deux autres, & d'un grand corps de cavalerie qu'il avoit amené d'Italie. En arrivant dans la Province romaine, il écrivit d'abord à Lépidus pour le faire ressouvenir de leur ancienne amitié, & alla ensuite planter son camp auprès du sien, en sorte que leurs armées n'étoient séparées que par la rivière d'Argens. Antoine ne prit aucun soin de se retrancher & fit assez connoître, par cette conduite, qu'il étoit persuadé que Lépidus n'avoit aucun dessein de le combattre, & que s'il s'étoit approché de lui, c'étoit plutôt pour se joindre à un ami, que pour s'opposer à un adversaire. En effet, le commerce presque continuel que ces deux généraux eurent ensemble, par divers messagers, 8<. le peu de précaution qu'ils prenoient de se mettre en garde l'un contre l'autre, faisoient assez voir leur intelligence, & que si l'un ne craignoit pas d'être surpris, l'autre n'avoit aucun dessein de surprendre. Marc Antoine rappeloit souvent à Lépidus, par le moyen de ses émissaires, le souvenir de leur ancienne amitié Se lui représentoit qu'il étoit de leur intérêt de s'unir, sans quoi la perte des amis &. des partisans de Jules César étoit inévitable. Lépidus, qui souhaitoit autant que lui cette jonction, garda quelques mesures au dehors, fit semblant de s'excuser sur les ordres du sénat fk offrit de consentir à la paix, pourvu que le sénat y consentît aussi; mais, malgré ses excuses, il souffroit que ses soldats,, qui n'ignoroient pas la disposition des deux généraux, se mêlassent avec ceux d'Antoine & qu'ils eussent d'abord ensemble un commerce secret, 8i ensuite public, nonobstant les défenses des tribuns. Enfin ce commerce alla si loin que, pour se voir plus souvent & plus commodément, les soldats des deux camps firent un pont de bateaux sur la rivière qui les séparoit, ce qui donna occasion aux troupes de Marc Antoine de débaucher 8c de gagner au parti de leur général celles de Lépidus, en sorte que les Décumans qui servoient dans l'armée de ce dernier, 8c qui étoient entièrement dévoués à Antoine, briguoient hautement en sa faveur.

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