‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 269 sur 553 · LXXIV. — Jonction de Lépidus avec Marc Antoine · texte numérisé non relu

LXXIV. — Jonction de Lépidus avec Marc Antoine

Une telle conduite, quoique désapprouvée en apparence par Lépidus^, donna lieu aux principaux officiers de le soupçonner d'une intelligence

' Pline, 1. 3, n. 5. ' Cicéron, Epistnlac ad familiar. 1. lo, epist. 18

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. II, iSy

An de Rome 7"

secrète avec Marc Antoine. Ils se confirmèrent d'autant plus dans ce soupçon, que dans une harangue que Lépidus fit quelques jours après à ses soldats, ceux-ci ayant crié publiquement qu'il y avoit assez de sang romain répandu & qu'ils vouloient la paix, ils virent que ce général ne se donna aucun soin de réprimer l'audace de ses troupes & de punir cette espèce de révolte.

Cependant Plancus, conformément aux mesures prises avec Lépidus & Latérensis, leva son camp des bords de l'Isère, le 22 du mois de mai, 81 se mit en marche pour les aller joindre, ce qu'il comptoit pouvoir faire en huit jours. Quoiqu'il eût conçu de violens soupçons sur la conduite du premier, il se flattoit néanmoins que sa présence détourneroit les troupes de ce général de se déclarer en faveur d'Antoine; mais à peine eut-il décampé, qu'il reçut une lettre de Lépidus qui lui marquoit que, se trouvant assez fort pour se soutenir seul contre Antoine, ou en état de négocier avec lui toutes les affaires de la République, il le prioit de demeurer dans son camp sur les bords de l'Isère. Plancus crut d'abord, ou fit semblant de croire que Lépidus ne refusoit son secours que pour ne pas partager la gloire de combattre & de vaincre Antoine; il résolut pourtant de continuer sa marche pour se mettre du moins à portée de lui donner du secours; mais il apprit bientôt, par une lettre de Latérensis, le jugement qu'il devoit porter de celle de Lépidus, les soupçons violens qu'on avoit de son intelligence avec Antoine & la disposition prochaine de ses troupes à se joindre avec celles de ce général. Sur cet avis, Plancus crut qu'il étoit de la prudence de ne pas s'exposer à la merci de deux armées beaucoup l'J-oriRin. supérieures à la sienne. II se contenta donc de camper dans un lieu avantageux Si de mettre la Province à couvert, en attendant les événemens qui pourroient arriver & le secours qui devoit lui venir d'Italie. Cette conduite de Plancus, quoique très-sage, donna lieu à ceux qui ignoroient les véritables motifs de son retardement & de la lenteur de sa marche vers Lépidus, de le soupçonner d'avoir voulu favoriser Antoine; mais il tâcha de se justifier par une lettre qu'il écrivit là-dessus à Cicéron.

Les soupçons qu'on avoit formés sur la conduite de Lépidus étoient beaucoup mieux fondés, malgré' les assurances réitérées qu'il affectoit de donner de sa fidélité pour le sénat 8c de son éloignement pour Marc Antoine. Sa lettre à Cicéron, en date du 21 de mai, du camp du pont d'Argens, dans laquelle il se qualifie empereur 81 grand pontife, est une preuve de ses bonnes dispositions pour ce général ; aussi ne différa-t-il pas longtemps à se déclarer ouvertement en sa faveur.

Le sénateur Juvencus Latérensis, son lieutenant, homme très-zélé pour la République, voyant les fortes brigues des soldats de ce général en faveur d'Antoine, ne cessoit de l'exhorter d'y apporter un prompt remède 81 de réprimer leurs intrigues. Lépidus, qui jusqu'alors avoit fait semblant de ne rien croire de tout ce qu'on lui rapportoit de ses troupes, feignit de se rendre

' cicéron, Epistolae ad familtar. 1. lo, epist. 23, 24 & 34. — Appien , de Bcllo ciyili, I. 3, p. Ô79 & seq. — Velléius Paterciiliis, c. 2, n. 68.

An de Rome 7"

à ses sollicitations 8< consentit enfin de s'assurer de la fidélité de ses soldats; il partagea son année en trois corps la nuit du 29 au 3o de mai, & les fit mettre sous les armes, comme s'il eût eu dessein de décamper; mais, dès la quatrième veille, ces troupes s'emparent des retranchemens du camp, y introduisent Antoine, qui, en ayant été averti, avoit déjà passé la rivière, & le conduisent au prétoire, en criant à Lépidus d'accorder à de pauvres citoyens la paix qu'ils demandoient depuis longtemps. Au bruit que faisoient ses soldats, Lépidus, qui étoit encore dans son lit, se lève &, sans se donner le loisir de prendre sa ceinture, va au-devant d'eux; & se voyant environné de toutes parts, il accorde tout ce qu'on lui demande, comme s'il y avoit été forcé. 11 joint ensuite Antoine, l'embrasse, 8c lui fait excuse sur la nécessité où il s'étoit trouvé de n'avoir pu plus tôt se déclarer publiquement en sa faveur. Lépidus, homme paresseux Se timide, eut même la bassesse, selon quelques auteurs, de se jeter aux pieds de ce général &. de lui demander la vie. Latérensis, son lieutenant, informé de sa lâcheté & de la défection de ses troupes, prit alors un poignard & se le plongea dans le sein, pour ne pas survivre à une action si indigne d'un Romain Scsi préjudiciable à la République.

Plutarque ' raconte un peu différemment l'entrevue d'Antoine & de Lépidus : il dit que le premier s'étant campé auprès de l'autre, & ne recevant aucune marque d'amitié de sa part, il résolut de l'aller trouver luimême; qu'il se revêtit d'une robe noire, & qu'avec des cheveux négligés 8c une longue barbe il s'approcha des retranchemens de Lépidus à qui il commença de parler; que ce dernier, craignant les suites de cette démarche, ordonna qu'on sonnât les trompettes pour empêcher qu'Antoine ne tût entendu; que les soldats de Lépidus, attendris des discours d'Antoine 8c touchés de compassion de le voir en cet état, lui envoyèrent alors secrètement Lélius 8c Clodius, déguisés en courtisanes, pour l'assurer qu'il pouvoit attaquer leur camp avec confiance, la plupart étant disposés à le recevoir 8c à se défaire même de Lépidus, s'il l'ordonnoit; qu'Antoine leur défendit de toucher à la personne de ce général, 8c qu'ayant marché le lendemain à la tête de toutes ses troupes, il passa à gué la rivière qui séparoit les deux camps, tandis que la plupart des soldats de Lépidus lui tendoient les mains 8c arrachoient les palissades pour le recevoir; qu'Antoine s'étant ainsi rendu maître du camp, traita Lépidus avec beaucoup de douceur, qu'il l'embrassa, l'appela son père, 8c lui laissa le titre 8c les honneurs de général, quoiqu'il hii fût aisé de s'emparer de toute l'autorité. C'est ainsi que Plutarque rapporte cette entrevue, ce qui est un peu différent de ce que nous en apprennent les Èpîtres de Cicéron. Quoi qu'il en soit, il est certain que ces deux généraux s'unirent parfaitement.

Éd. oriRin, Le lendemain, trentième de mai, Lépidus écrivit^ au sénat pour tâcher de

justifier sa conduite, qu'il excusa sur les circonstances présentes 8c sur la révolte

' In Antonio. ' Cicéron, Eplstolae ad familiar, epist. 23, 24

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. II. iSc; J^Zk^,

de ses troupes, qui l'avoient forcé malgré lui de céder au temps & de faire la paix avec Antoine, priant le sénat de ne lui en pas faire un crime ; mais le sénat, qui n'avoit déjà que trop de preuves de ses véritables desseins, loin d'avoir égard à son apologie, le déclara ennemi de la patrie 8c fit abattre la statue équestre qu'on lui avoit élevée dans un des marchés de Rome appelé Forum ad rostra, pour avoir procuré la paix entre la République & Sextus Pompéius.

Page 1