‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 274 sur 553 · LXXXI. — La Galat'ie réduite en province romaine · texte numérisé non relu

LXXXI. — La Galat'ie réduite en province romaine

^^ j^ j^ ■ Auguste, après avoir réglé les affaires des Gaules, partit de Narbonne 729 le 25 de septembre Si passa en Espagne pour soumettre les Cantabres, peuples de la Biscaye qui s'étoient révoltés. Sur l'avis qu'il eut, durant^ son séjour au delà des Pyrénées, de la mort d'Amyntas, roi de toute la Galatie, il résolut de réduire ce royaume en province 61 de subjuguer entièrement les Tectosages Si les autres Gaulois d'Asie qui se maintenoient encore dans leur liberté, sous l'autorité de ce seul prince de leur nation. Pour l'intelligence de ce fait, il faut reprendre la chose de plus haut.

t^t p"^o2- Nous avons dit ailleurs que ces peuples, dans le temps qu'ils furent subjugués par Mithridate, roi de Pont, avoient été assez heureux pour dérober à sa vengeance trois de leurs tétrarques, du nombre desquels étoit le célèbre Déjotarus qui aida sa nation à secouer le joug que ce prince leur avoit imposé. L'éloge que Cicéron'* nous a laissé de ce tétrarque, quoiqu'un peu contredit par Plutarque^, est des plus flatteurs : il nous le représente comme un prince accompli ; il loue extrêmement sa sagesse, sa prudence, sa probité, l'intégrité de ses mœurs , son zèle pour sa religion Si son exactitude scrupuleuse à la pratiquer; on sait aussi que Déjotarus portoit sa passion pour la science des augures jusqu'à une superstition ridicule. Le besoin qu'eut ce tétrarque du secours Si de la protection des Romains, soit pour se soutenir sur le trône, soit pour arriver à un plus haut degré de puissance, fit qu'il se dévoua entièrement à la République, à laquelle il fut toujours inviolablement attaché. Les services importans qu'il rendit aux Romains dans toutes leurs guerres

' Sénèque, Quaestiones nataraUs, 1. 5. Sextio ; de Arusp. Resp. |3; de Divlnat. I. 2,

' Lipsuis, in Senecam. c. 36, 3j.

' Dion Cassius, 1. 53. — Sextus Rufiis, Brevla- ' Pliitarqiie, de mulierum Virtut. n. 21, p. 258j

rîum, c. lo. de Repugnantiis stoicorum, n. 22. * Cicéron , pro Dejotaro, c. 6 , 7 & passim; pro

d'Asie lui méritèrent diverses marques d'honneur & de distinction de la part du sénat. Il marcha entre autres au secours deCicéron', dans le temps que cet orateur commandoit dans la Cilicie avec l'autorité de proconsul, & lui amena deux mille chevaux avec douze mille hommes d'infanterie de sa nation, dont ce général romain forma la moitié de son armée Se dont il se servit utilement dans ses expéditions contre les Parthes.

Déjotarus avoit une épouse^, appelée Stratonice, dont il n'avoit pas d'enfans. Cette princesse, connoissant la passion du roi son époux pour avoir un successeur de son sang, porta sa complaisance jusqu'au point de lui choisir ellemême, parmi ses plus belles esclaves, une concubine appelée Electre : il en eut des entans, que cette reine aima autant que s'ils eussent été les siens propres. Ce tétrarque eut entre autres une fille qu'il donna en mariage à Brogodiotarus, tétrarque des Gaulois Trocmes, à qui Pompée avoit donné la ville de Mithridate, en considération des services qu'il en avoit reçus. Déjotarus en^ rendit lui-même de signalés à ce général, dont il épousa les intérêts durant ses démêlés avec Jules César, & combattit en sa faveur à la fameuse bataille de Pharsale, à la tête de six cents cavaliers gaulois qu'il lui avoit amenés, outre trois cents autres chevaux commandés par Saocondarius, son gendre, 8c par le fils de Donilaiis; enfin l'attachement de ce tétrarque aux intérêts de Pompée fut si constant, qu'il suivit ce général, même après sa défaite.

Déjotarus étoit alors au comble de sa grandeur : il régnoit seul sur presque toute la Galatie, après avoir dépouillé les deux autres tétrarques de leurs États qu'il avoit unis aux siens. Le sénat, non content de l'avoir reconnu pour roi de tout ce pavs, lui avoit encore donné l'Arménie Mineure en récompense des secours qu'il avoit fournis à la Républi([ue durant les différentes guerres d'Asie; Pompée y avoit ajouté quelques provinces voisines. Après la défaite de ce général à Pharsale, l'attachement extrême que Déjotarus avoit témoigné pour son parti devoit naturellement lui attirer l'indignation de César. Ce dernier usa cependant de clémence à son égard. Se, satisfait de sa soumission, de ses excuses S<. de ses offres effectives de service, il se contenta de le dépouiller d'une partie de la Galatie Se de l'Arménie 81 lui laissa le reste de ses États, avec le titre de roi pour lui 8t pour son fils de même nom. La partie de la Galatie dont César priva Déjotarus comprenoit la tétrarchie des Gaulois Trocmes, que ce dernier avoit envahie sur Brogodiotarus, son gendre. César, sous prétexte de punir ces Galates de leur alliance avec ceux de Pergame, ennemis des Romains, disposa de cette tétrarchie en faveur d'un Grec, nommé Mithridate, natif de Pergame, qu'il venoit de placer sur le trône du Bosphore.

Déjotarus étant rentré en grâce avec César, fut aussi fidèle 81 aussi attaché

' Cicéron, Philippica, ii , c. 37; Epistolae ad ' Cicéron, Philippica, 11, c. 87; Si pro Dejotaro,

Attieum , 1. 5, epist. 17; Ephtolae ad familiares , passim. — Hiriius, de Bello Alexand. — César, de

1. |5, epist. 10. — Plutarque, in Cicérone. Bello civili, 1. 3. — Phiiarque, in Pompeio. — Stra-

' Plutarque, de mulierum Viriut. p. 258. bon, 1. 12, p. 547, [édition Didot, p. 468].

An de Rom<

An de Rome

à ce général , qu'il l'avoit été auparavant à Pompée. Il le secourut d'hommes & d'argent durant ses guerres, & en particulier dans celle qu'il entreprit contre Pharnace, roi de Pont, fils de Mithridate, 8c durant laquelle il marcha à son secours avec toute sa cavalerie & une légion de Gaulois, ses sujets, formée suivant la discipline de la milice romaine. Il logea alors César dans t.^f ■ p'^'foi ^^'■^ palais & n'omit rien pour le convaincre de sa fidélité & de son attachement à ses intérêts; cependant cet acte d'hospitalité faillit à le perdre. Castor', fils de Saocondarius & d'une fille de Déjotarus, poussé par son père 81 par l'ambition qu'il avoit de monter sur le trône du roi de Galatie, son aïeul, eut l'audace d'accuser ce dernier d'avoir voulu alors faire assassiner César. Castor forma cette accusation avec d'autant plus de hardiesse 8c de sécurité, qu'il se flattoit que César, qu'il croyoit extrêmement animé contre Déjotarus, seroit charmé de trouver une occasion de le faire périr.

Cicéron, qu'une étroite amitié, contractée en Asie, lioit depuis longtemps avec ce roi des Calâtes, informé de cette accusation, entreprit la défense de cet ami Si de cet ancien hôte 8c employa toute la force de son éloquence pour faire connoître aux juges l'innocence de ce prince. Son discours n'eut pas cependant tout le succès qu'il souhaitoit ; car ce ne fut qu'après la mort de César, qui arriva bientôt après, que Déjotarus s'affermit sur le trône de la Galatie. Il reprit même ^ pour lors sur Mithridate, roi du Bosphore, la tétrarchie des Trocmes, 8c sur Ariobarzane l'Arménie Mineure, où il fut rétabli par un décret solennel du sénat.

Ce fut sans doute l'ambition qu'eut Déjotarus de régner seul sur toute la Galatie 8c de n'avoir pour successeur dans son royaume que son fils de même nom, qui le porta dans la suite à la cruauté dont on^ l'accuse, d'avoir fait égorger en même temps tous ses autres enfans 8c ses gendres. Si ce fait, dont on a lieu de douter'*, étoit vrai, il seroit difficile d'allier les grandes vertus que Cicéron loue dans ce roi des Galates avec une action si barbare. On sait cependant que^ Déjotarus, après s'être emparé de la ville capitale des États de Saocondarius 8c en avoir fait démolir les fortifications, le fit massacrer avec sa propre fille qu'il lui avoit donnée en mariage; mais ce fut apparemment pour punir l'un 8c l'autre de la part qu'ils avoient eue à l'accusation que leur fils Castor avoit formée contre lui. Au reste, il paroît que quoique Déjotarus fût parvenu à une extrême vieillesse lorsqu'il mourut, l'an 714 de Rome, il n'eut pas cependant la consolation de voir passer sa couronne sur la tête de son fils, pour lequel on croit qu'il sacrifia tous les autres. Ce dernier paroissoit mériter de régner; car, suivant le témoignage de'^ Cicéron, c'étoit un prince qui donnoit de grandes espérances. Il paroît qu'il avoit épousé la fille d'Artavasde, roi d'Arménie. Le sénat l'avoit honoré du titre de roi du vivant

■ Cicéron, pro Dejotaro, passlm. ' Strabon, I. 12, p. 568, [édition Didot, p. 486].

' Cicéron, Philippica, 1. 2. « Cicéron, Philippica, 1. 2 ; Ephtolae ad Alticum,

^ Plutarque, de Repugnantiis stoieorum, 1. 5, n. 17. ■' Voir Bay'e, Dictionnaire, article Déjotarus.

de son père, en récompense des services que la République avoit reçus de tous les deux.

Castor, petit-fils de Déjotarus,qui s'étoitsans doute soustrait au ressentiment & à la vengeance de son aïeul, trouva moyen, après sa mort, de se faire' reconnoître roi de Galatie ; mais il ne jouit pas longtemps de la royauté. Marc Antoine, qui avoit toute l'autorité dans l'Asie, l'en dépouilla & lui substitua Amyntas, qui avoit été auparavant général & secrétaire de Déjotarus, £< sur lequel il comptoit comme sur un ami qui avoit toujours suivi sa fortune & paru fort attaché à ses intérêts. Antoine ajouta aux États de ce prince une partie de la Lycaonie 8t de la Pamphilie. Après la bataille d'Actium, Amyntas se vit forcé de se soumettre à Auguste, qui, quoique mécontent de sa conduite & du parti qu'il avoit pris contre lui , eut pourtant la générosité de lui pardonner & de lui conserver son royaume de Galatie ; mais, après sa mort, cet empereur ne croyant pas devoir user de la même condescendance envers ses enfans^, les priva de la succession au royaume de leur père Se envoya M. Lollius pour soumettre ce royaume, que ce prince réduisit en province romaine; en sorte qu'il ne laissa à Pylimène que le vain titre de fils du roi Amyntas. C'est ainsi que finit le royaume de nos Gaulois Tectosages en Asie, après avoir duré plus de deux siècles 8t demi & s'être rendu célèbre par la valeur & les conquêtes de ces peuples.

Lollius, après avoir soumis cette nouvelle province, fut le premier qui la gouverna avec l'autorité de propréteur ou de lieutenant d'Auguste. Depuis ce temps-là les Galates furent confondus avec les autres peuples de l'Empire; ils conservèrent cependant un reste de liberté, avec l'usage de la langue gauloise qu'ils parloient encore du temps de saint^ Jérôme. On voit dans un grand'* nombre d'anciennes inscriptions qui nous restent de ce pays, qu'ils conservèrent aussi leurs anciens noms gaulois, tels que ceux d'Albiorix, d'Atéporix, &c. Auguste, voulant adoucir le joug qu'il venoit d'imposer à ces peuples, eut une attention particulière d'orner leurs villes, & surtout celle d'Ancyre,de plusieurs édifices Si autres monumens publics dont les restes font encore l'admiration des voyageurs. Ce même empereur honora cette dernière ville du titre de métropole de toute la Galatie & de celui de colonie augustale, auxquels elle joignit le nom des Tectosages ses anciens habitans. Elle est appelée, en effet, dans les mêmes inscriptions &<. dans les médailles ld3.!s-:rt TsxTosaYûv, ou Augusta Tectosagum, Se. son sénat & son peuple, le sénat & le peuple des Tectosages Augustes, liîiz-rt-iôyi Tsy.Toii-.'wv. Les peuples d'Ancyre, pour laisser à la postérité une marque publique de leur reconnoissance envers cet empereur, firent élever à son honneur un superbe monument qui subsiste encore de nos jours. Ils furent des premiers peuples d'Asie qui reçurent dans la suite les lumières de l'Evangile.

An de Rome

Éd. origin.

' Dion Cassius, 1. 49 & 53.

* Ikid. 1. 53, p. 514. — Sextus Rufus, Brey'tartum.

' S. Jérôme, Commentarius in Epist. ad Galatas. ^ Paîaeographta Graecoj p. 64 & seq. — Tournefort, Voyages du Levant, t. 2.

LXXXII. — Auguste cède la Province Narbonnoise au peuple romain,

, , L'amour 8; la vénération des Tectosages asiatiques pour Auguste leur fureni

73i communs avec tous les autres peuples de l'Empire, dont ce prince gagna l'affection par la douceur de son gouvernement. Ceux de la Narbonnoise en donnèrent des marques publiques, comme l'on verra dans la suite. Cette' province étant en paix, 8c Auguste n'ayant plus rien à craindre des mouvemens des Gaulois qui pouvoient en troubler la tranquillité, la céda au peuple romain qui la fit gouverner sous son autorité par des proconsuls. On appela ainsi tous les sénateurs que ce même peuple envoya au nom du sénat pour gouverner pendant un an les provinces de son département, soit qu'auparavant ils eussent exercé la charge de consul, ou seulement celle de préteur. Ces proconsuls avoient des licteurs 8i. d'autres marques de leur dignité, qu'ils prenoient au sortir de Rome 8t qu'ils ne quittoient qu'à leur retour dans cette capitale de l'Empire. Ils ne portoient ni l'épée, ni la cotte d'armes, parce qu'ils n'avoient pas droit de vie 8c de mort sur les troupes, quoiqu'ils l'eussent sur le reste du peuple, 8c que d'ailleurs ils ne commandoient pas la milice : ainsi, quoiqu'ils fussent plus distingués que les lieutenans qu'Auguste envoyoit pour gouverner les provinces qui lui étoient immédiatement soumises, leur autorité étoit cependant beaucoup moins considérable.

On peut mettre au nombre des proconsuls qui gouvernèrent la Province Narbonnoise, sous les ordres du peuple romain^, C. Séius Calpurnius Quadratus Silianusj T. Musidius Polianus, qui avoit été consul 8c préteur. Se C. Sérénus dont Q. Cécilius fut lieutenant. Les anciennes inscriptions qui nous donnent la connoissance de ces gouverneurs ne marquent pas l'époque de leur gouvernement non plus que celle de la lieutenance qu'exerça dans la même province Q. Maximus dont on voit l'épitaphe à Evora, ville de Portugal. Nous avons lieu de croire que Polianus fut du nombre des consuls subrogés, parce qu'on ne trouve pas son nom dans les Fastes consulaires. La Narbonnoise eut encore sous les empereurs, de même que sous la République, un protecteur dans le sénat pour la défense de ses droits &C le soutien de ses intérêts : tel fut Pétronus Sabinus dont les mêmes inscriptions font mention.

LXXXin. — Grands chemins de la Narbonnoise, — Canal dans l'étang

de Sigean,

Agrippa, ministre 8c favori d'Auguste, contribua^à l'embellissement de la Narbonnoise 8c à la commodité publique par les grands chemins qu'il y fit

■ Dion Cassiiis, 1. 53, p. 5o3; 1. 54, p. SzS, &c. ' Strabon, 1. 4, p. 208, [édition Didot, p. lyS].

' Gruter, Cor/)u5 inscriptionum^ -p. 9, n. 15 p. 428, — Bergier, Histoire des grands chemins de l'Em-

n. 4; p. 440, n. 2; p. 457, n. 3. — Fabretti, pire romain, p. 24 & siiiv. ; 102, 106, 222, 424

An de Rome

construire, ainsi que dans le reste des Gaules. Il est vrai qu'il ne fut pas le premier qui procura cet avantage à la Province, 6c qu'avant la conquête des Romains, il est fait mention ' d'un grand chemin qui conduisoit depuis Ampurias, en Espagne, jusques au Rhône, 8c qui étoit marqué de huit en huit stades par des colonnes milliaires. Cicéron^ nous apprend encore qu'avant le temps d'Auguste, il y avoit dans la Province un grand chemin qui la traversoit 8c qu'on appeloit la Voie Domitienne ; mais c'est proprement à cet empereur 8c à Agrippa, son favori, que la Narbonnoise fut redevable de ses grandes voies ou chemins militaires qui faisoient un des plus beaux 8c des plus superbes ornemens de l'Empire romain, 8c qui, par le soin des états, font encore aujourd'hui celui de la Province, 8c même du Royaume.

Agrippa établit Lyon comme le centre de tous ces grands chemins. Il y en avoit quatre principaux qui conduisoient depuis la sortie de cette ville jusques aux confins des Gaules : l'un se terminoit à l'extrémité de l'Aquitaine; un autre se partageoit en deux routes, dont l'une conduisoit à Marseille, 8c l'autre à Narbonne. II y avoit encore une troisième route qui s'étendoit dans la Pro- ,''"f <"''S'"-

J 1 t. 1, p. io5.

vence 8c qu'on appeloit la Voie Aurélienne, du nom sans doute de celui qui l'avoit fait construire. Tous ces chemins étoient pavés de grandes pierres carrées, dont la taille 8c le transport coûtèrent des sommes immenses. II paroît par les inscriptions^, qu'outre ces chemins publics, Auguste eut soin d'embellir la Province de plusieurs édifices 8c de pourvoir à leur entretien.

Les empereurs'* Tibère, Claude, Adrien, Posthume 8c Antonin furent aussi soigneux d'entretenir 8c de réparer ces chemins, qu'Auguste 8c Agrippa l'avoient été de les faire construire. Il y en a^qui attribuent à ce dernier la gloire d'avoir fait bâtir le fameux Pont du Gard, par la raison que les ponts 8c les aqueducs faisoient partie des grands chemins 8c en faisoient l'ornement"^. Il n'est pas, en effet, hors de vraisemblance qu'Agrippa, qui se donna tant de soins pour la commodité publique, ait fait élever ce superbe édifice. Nous n'avons rien cependant de bien certain sur le temps de sa construction ; nous nous réservons d'en parler ailleurs avec plus d'étendue.

On pourroit peut-être aussi attribuera Agrippa la construction d'un magnifique canal, bâti au milieu de l'étang que les anciens appeloient Rubresus, 8c qu'on nomme aujourd'hui l'étang de Sigean , dans la longueur de deux milles ''. Ce8 canal, qui subsiste encore en son entier, fut construit pour faciliter la navigation du bras de l'Aude qui traverse cet étang. Nous avons déjà dit ailleurs que cette rivière se sépare en deux branches au village de Sallèles : celle qui passe à Narbonne se jette dans cet étang à deux lieues de cette ville, à l'endroit qu'on appelle la Goule d'Aude, 8c ensuite dans la mer après un cours de deux milles ou de demi-lieue, à un autre endroit qu'on nomme le

' Polybe, 1. 3, c. 39. ' Bergier, Histoire des grands chemins de l'Empire

' Cicéron, fro Fonteio. romain, p. 24 & suiv.; 102, 106, 22J, 424 & 712.

' Voir, au tome II, le Recueil des inscriptions ' Ihid.

de la Province. ' Voyez, au tome II, la Note CXVI.

* Ibii, ' Marca Hispanica, c. 3i & seq.

An de Rome

Grau de la Nouvelle. Comme la grande quantité de sable qui s'engorgeoit à l'embouchure du bras de cette rivière dans l'étang empêchoit la liberté de la navigation, on y construisit des deux côtés, dans la longueur de cent pas, une levée de grandes pierres de taille, afin que la rivière, en se mêlant avec les eaux salées de l'étang, conservât toute sa force. On creusa ensuite dans toute la longueur Si au milieu de cet étang jusqu'à la mer, un canal large de cent pas, 5t profond de trente-deux pieds, qui fut pavé & revêtu de grands quartiers de pierre de taille pour rendre l'Aude capable de porter les vaisseaux & les galères depuis la mer jusqu'à Narbonne. Cet ouvrage, digne de la magnificence des Romains, coûta sans doute des dépenses & des travaux infinis, & rendit pendant longtemps le commerce de Narbonne très-florissant; mais enfin, les différentes guerres & les diverses calamités arrivées dans la Province ayant diminué insensiblement le commerce de cette ville, on a négligé d'entretenir ce canal ; en sorte que, par succession de temps, les flots a) ant entraîné une grande quantité de sable aux deux embouchures de l'Aude dans l'étang & dans la mer, les grosses barques ne remontent plus aujourd'hui jusqu'à Narbonne qu'avec beaucoup de difficulté. M. de Marca ' croit, sur l'autorité de Mêla, que la construction de ce canal est postérieure au règne d'Auguste, parce que, selon ce géographe, l'Aude, après avoir passé à Narbonne 8c coulé au milieu de l'étang, se jette ensuite dans la mer par une ouverture peu considérable, au lieu que celle de ce canal dans la mer est de cent pas; ainsi ce savant prélat aime mieux attribuer cet ouvrage à Antonin Pie. Il semble cependant que le commerce de Narbonne, qui n'étoit considérable que par le moyen de ce canal, étoit très-florissant longtemps avant le règne de ce dernier empereur. Ce qu'il y a de vrai, c'est que, quoiqu'il paroisse que les Romains sont les véritables auteurs de ce magnifique ouvrage , on ne sauroit fixer l'époque précise de sa construction.

LXXXIV. — Expéditions d'Auguste dans les Gaules. — Dédicace de l'autel de Lyon, à l'honneur de ce prince,

^ Auguste, qui connoissoit mieux que personne le mérite d'Agrippa & sa

735 capacité pour les affaires, le chargea d'aller^ régler celles des Gaules l'an ySS de Rome. Cet empereur s'y rendit lui-même trois ans après^, & son principal soin, durant deux ans de séjour, fut d'éloigner les Sicambres 8c les Allemans qui ravageoient ces provinces d'un côté, tandis que Licinius, son affranchi, qui en étoit intendant, les pilloit de l'autre. C'est dans le temps de ce voyage ______^ d'Auguste en deçà des Alpes qu'un moderne'* prétend que cet empereur fonda

An de Rome la colonic de Nimcs, ce qui est assez probable. Le même auteur attribue aussi à

^'*° ce prince la fondation de celles d'Arles 81 d'Orange, dans la Province romaine,

t!'i, p!^'?o6. durant le même voyage. L'année d'après, Auguste réduisit en province les

Alpes maritimes qui font aujourd'hui partie de la province ecclésiastique

' Marca Hispanlca, c. 3i & seq. ' Dion Cassius, I, 54.

' Dion Cassius, 1. 64. ' Larrey, Histoire d'Auguste, p. ô^â.

d'Embrun. Les peuples de ces montagnes, qu'on comprenoit parmi les anciens Liguriens, s'étoient jusques alors maintenus dans une espèce d'indépendance. On en démembra dans la suite une partie qu'on joignit à la Narbonnoise.

Après la mort d'Agrippa, Drusus, qui avoit été envoyé dans les Gaules, faillit à troubler leur tranquillité par la sévérité avec laquelle il continua de faire la recherche des biens des Gaulois, pour le payement du cens personnel auquel ceux qui avoient été soumis par Jules César étoient assujettis, conformément à rordonnance d'Auguste donnée quinze ans auparavant, dans l'assemblée de Narbonne. Drusus tâcha ' d'apaiser les murmures des peuples Se de les divertir par la fête solennelle qu'il célébra à Lyon le premier d'août de l'an 742 de Rome, à l'occasion de la dédicace d'un autel qu'il fit élever à l'honneur de cet empereur. Il fit appeler à cette fête soixante des principaux peuples des Gaules, dont chacun fit dresser une statue, & la consacra à l'honneur de ce prince. On prétend que tous ces divers peuples étoient seulement des trois parties des Gaules conquises par Jules César, 8t qu'il n'y en avoit aucun ^ de la Narbonnoise^} nous avons cependant lieu de croire que les peuples de cette Province

An de Rome 74°

An de Rome

' Suétone, in Claudio, c. i. — Strabon, 1. 4, p. 192, [édition Didot, p. iSp].

' Voyez tome II, Note XIX.

' C'est sous l'influence & par les conseils du premier Drusus, père de Germanicus & de l'empereur Claude, qu'a été fondée, comme on le sait, en l'an 744 de Rome fdix ans avant Jésus- Christ) , la grande association religieuse & politique des soixante cités gauloises à laquelle les Bénédictins font ici allusion. Mais il ne faut point oublier, sous peine d'en fausser complètement le caractère 8c l'histoire, que l'autel monumental qui lui servait de centre était situé chez le petit peuple celtique des Segusiavi, à l'extrémité de la presqu'île alluvionale formée par le confluent du Rhône 8c de la Saône, comme le disent textuellement quelques-unes des inscriptions découvertes aux environs de l'autel : ai eonfiuentem, inter confluentem ou confluentes Araris & RhoJani '. Elle était donc géographiquement étrangère à la Gaule Narbonnaise, dont l'histoire elle-même n'avait rien de commun avec celle des trois provinces du Nord, conquises 8c annexées par Jules César à une époque beaucoup plus récente. Sous l'Empire, qui allait modifier profondément l'organisation territoriale 8c politique de l'ancienne société romaine, cette distinction reste tout aussi tranchée qu'elle l'était sous la République, puisque dans le célèbre partage des provinces entre le peuple 8c le prince, Auguste avait laissé au peuple, représenté par le sénat, le gouvernement de la Narbonnaise ', en se

' Voir, à ce sujet, le livre de M. Aug. Bernard, Description dupayi des Ségusiaves. Paris-Lyon, i858, in-8° pass. . 3 Le célcbrc partage auquel nous faisons allusion remonte,

réservant celui des trois nouvelles provinces, où se trouvaient cantonnées en deçà 8c au delà du Rhin, les deux armées de Germanie. Elle continuait donc à être gouvernée, comme l'étaient les provinces sénatoriales, par des propréteurs ou des proconsuls, tirés au sort (sortiti) parmi les magistrats sortis de charge, à l'inverse des trois provinces impériales, que le prince gouvernait par de simples lieutenants {legatij îegati pro praetore), nommés 8c révocables par lui.

Pour rester fidèles à ce nom 8c à ce chiffre sacramentel, d'autant plus embarrassant ici qu'on le retrouve gravé en gros caractères sur de grandes dalles inscrites, découvertes au voisinage de l'autel, les Bénédictins proposaient, il est vrai, de détacher la Belgique de l'association 8c de la remplacer par la Narbonnaise, dont les grandes villes, comme ils le remarquent avec raison, étaient moins éloignées de Lugdunum que les cités à demi-barbares des Morini ou des Nervii, perdues aux extrémités de la Gaule'. Us font remarquer à ce sujet que les soixante

comme le titre d'Auguste, à l'an 27 avant notre ère (727 de Rome); mais M. le professeur Ritschl a piouvi;, par de trèsbonnes raisons, que le prince ne s'était pas dessaisi imnnidiatement de la Narbonnaise. qu'il avait gouvernée jus^^u'alors conjointement avec les trois provinces chevelues. Ce ne serait que trois ans plus tard, c'est-à-dire en l'an 7^0 de Rome (24 ans avant J.-C.) qu'elle aurait passé, tout organisée cette fois, entre les mains du sénat, sous l'autorité duquel elle est restée jusqu'au partage définitif des quatre grandes provinces. (V. M. RitschI, Die Vermessung des roem. Reichs iiiiler Augustus ; Rheiniscli Muséum , 1 842 , p. 481 , s^ij. & 49 1 ; & M. Herzog, Gallia Narb. p. 81.)

ï Voyez, à ce sujet, la Note XIX du tome II, où ils reprennent & développent la thèse que nous combattons ici, en l'appuyant de preuves assez peu concluantes pour la plupart, empruntées les unes à la numismatique gauloise (comme le denarius au revers des Trois-Gaules, frappé sous l'eiupc-

An de Rome

y prirent autant de part que les autres, & que les principaux d'entre eux assistèrent à cette cérémonie & signalèrent dans cette occasion leur amour & leur vénération pour Auguste.

villes, associées pour cette fondation, ne sont nulle part désignées sous leurs véritables noms, & que les trois provinces auxquelles elles appartiennent ne le sont elles-mêmes, dans la plupart des monuments, que sous les appellations vagues de Très Galliae, Très Provinclae GalUae, qui n'impliqueraient pas plus qu'elles ne contrediraient la participation de la Narbonnaise à cette oeuvre commune*. Le seul monument ancien où ces trois provinces soient désignées de manière à ne laisser aucun doute sur leur identité serait, suivant eux, une inscription découverte aux environs de Rome' & dont le témoignage, trop peu remarqué, paraissait trancher la question en faveur de la Narbonnaise, puisqu'on l'y trouve nommée en toutes lettres, à côté de la Lugdunaise & de l'Aquitaine, qui auraient formé avec elle ce que Ton appehut d'un mot générique les Trois Gaules ou les Trois Provinces de la Gaule.

Page 1