IV. — Domitius Afer, natif de Nimes, fameux orateur
Sous le règne de l'empereur Caius Caligula, qui succéda à Tibère & qui ne fut ni meilleur ni plus réglé que lui, on vit fleurir Domitius Afer, le plus célèbre orateur de son temps, lequel, après avoir été préteur, parvint enfin à la dignité consulaire. Cet orateur naquit^ à Nimes, de parens dont il releva An 3^ l'obscurité par l'éclat de ses talens. Le don de la parole, qu'il avoit au souverain degré, l'eût fait passer pour un autre Cicéron, si, comme lui, il eût employé son éloquence naturelle, non pas à détruire la réputation des personnes les plus sages & les plus respectables, mais à soutenir la vérité 8c à défendre l'innocence. Instruit de l'aversion de Tibère contre Agrippine, il crut gagner les bonnes grâces de ce prince Si avancer sa fortune, en attaquant l'honneur de Claudia Pulchra, cousine & favorite de cette princesse. Il l'accusa en plein sénat, non-seulement de plusieurs galanteries dont il faisoit le détail, mais aussi d'avoir fait périr par le poison plusieurs personnes. Si d'avoir attenté même à la vie de l'empereur par des maléfices Si des sortilèges. Quelque innocente que fût Claudia, elle succomba pourtant sous le poids de l'éloquence de son délateur 81 devint la victime du ressentiment de Tibère Si de la lâcheté de ses juges. Le succès de Domitius dans cette cause lui attira les applaudissemens des flatteurs Si les éloges du prince, qui lui donna la gloire d'être l'homme de tout l'Empire le plus disert Si le plus éloquent; mais ce succès fit plus d'honneur à son éloquence qu'à sa réputation, qu'il se mit encore peu en peine de ternir en déférant malicieusement au sénat Vérus, homme extrêmement sage.
Le métier de délateur acquit à Domitius Afer beaucoup de bien; mais il lui attira en même temps la haine du public, qui fut d'autant plus attentif à décrier ses mœurs, qu'elles étoient, à ce qu'on prétend, très-déréglées. Son éloquence, qui avoit contribué à la perte de tant de personnes, pensa causer la sienne sans ressource, sous le règne de Caius Caligula : ce prince, qui se piquoit de passer pour le premier orateur de son temps, fut jaloux de la réputation de Domitius; 81 comme les crimes ne lui coûtoient rien, il résolut de le perdre. Il prit pour prétexte une inscription que cet orateur avoit composée
' Bergier, Histoire des grands chemins de VEmpire — Dion Cassius, 1. Sp. — Dialog. de Orator. apud
romain, p. 46 & siiiv. p. 714. — Voir tome II, le Tacit. c. 1 3 & 1 5. — Pline le Jeune, 1. 2, epist. 14;
Recueil des inscriptions de la Province. 1. 8, epist. 1 8. — Quintilien, Instit. Orat. 1. 5, c. 7 ;
' Tacite, Annales, 1. 4, c. 52 & 66 ; 1. 1 4, c. 1 y. I. 6, c. 3. — Eusèbe, Chronicon.
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pour être placée au bas d'une statue qu'il avoit fait ériger à son honneur, 8*.
dans laquelle il marquoit que ce prince, quoique âgé seulement de vingt-sept
ans, étoit consul pour la deuxième fois. Caius, regardant cet éloge comme
un reproche fait à sa jeunesse 8t à l'infraction des lois en sa faveur, en fit un
crime à Domitius ; il l'accusa en plein sénat où il prononça contre lui un
grand discours. Cet orateur étoit entièrement perdu, si, connoissant le faible
de l'empereur, au lieu de répliquer, il n'eût pris le parti de louer le plaidoyer
de ce prince, comme s'il n'en eût été lui-même que le simple auditeur, d'en
admirer la force & d'en relever la beauté devant tout le sénat; enfin, ayant
reçu ordre de répondre, il s'avoua vaincu, eut recours aux. supplications Si
aux larmes, se jeta aux pieds de l'empereur, lui demanda pardon & reconnut ^'\- °"f"{
publiquement que ce prince étoit autant au-dessus de lui par son éloquence
que par sa dignité.
Caius, flatté de cet aveu, fit grâce à Domitius 8t lui procura même ensuite les honneurs du consulat, en le subrogeant sans doute à quelque autre consul, car on ne trouve pas son nom dans les Fastes consulaires. Calliste, affranchi & favori de cet empereur, contribua beaucoup à rétablir Domitius, dont il étoit ami, dans les bonnes grâces de ce prince. Il prit la liberté, en flattant Caius sur son plaidoyer, de lui représenter le tort qu'il avoit fait à cet orateur par ce discours ; Eusses-tu voulu, répliqua cet empereur, que j'eusse supprimé une si belle pièce?
Domitius Afer laissa des fruits de ses études dans un recueil de bons mots qu'on lui attribue, & dans deux livres sur les témoins. Quintilien, lié d'amitié avec lui dès sa jeunesse, en parle avec estime &. en fait un grand éloge. Son crédit auprès de l'empereur ne contribua pas peu à étendre 8c à soutenir sa réputation : il eut toujours celle d'un génie supérieur, mais d'un homme livré a ses plaisirs, & surtout à l'intempérance j ce vice lui causa la mort, au milieu d'un festin, d'une manière qui ne fait pas honneur à sa mémoire. Il mourut sous l'empire de Néron, l'an 5g de l'ère chrétienne. Au défaut de ses deux enfans, que la mort lui enleva de son vivant, il adopta ses deux frères, Domitius Afer Lucanus & Domitius TuUus, & les fit ses héritiers; mais, ce dernier n'ayant pas eu de postérité, sa succession passa à la fille unique de l'autre.