VIII. — La foi chrétienne annoncée dans la Narbonnoise
Sous le règne de Néron, qui fut le siècle de la corruption des mœurs, la lumière de la foi commença à briller dans les Gaules, ensevelies jusqu'alors dans les ténèbres du paganisme, 8c l'Évangile-^ y fut annoncé par le ministère des Apôtres ou de leurs disciples "5. Il y a lieu de croire que la Narbon-
' Tacite, H'titoriarum I. i , c. 48. <• On sait que depuis la naissance de la critique
° Plutarque & Suétone, /■« GaZia. historique, au commencement du dix-septième
' Hoffman, in Lexico. siècle, la fixation de l'époque à laquelle le cliris-
* S. Jérôme, Chronicon. — Suétone, déclara tianisme a été introduit dans les Gaules a produit
Oratoribus. — Vossius, de Poet'is Latinis, c. 3. des discussions aussi vives que nombreuses, qui,
' Epist. Innocenta l ad Décent. — Voir Marca, après s'être apaisées pendant de longues années,
Epist. ad Valesium, &TiIlemont, sur saint Paul. ont recommencé de nos jours avec une nouvelle
An
noise fut la première de ces provinces qui le reçut, surtout s'il est vrai que l'apôtre saint Paul ait fait le voyage d'Espagne, & qu'il ait traversé ce pays
ardeur'. Deux écoles étaient & sont restées en présence. L'une, s'appuyant sur la tradition, veut que la parole divine ait été portée en Gaule du temps des apôtres & par les disciples mêmes de Jésus-Christ. L'autre, désignée sous le nom d'école historique, soutient que la question se réduit à un point de fait qui ne peut être résolu que par des témoignages précis & d'une autorité incontestée; s'autorisant principalement du célèbre passage de Grégoire de Tours, relatif à la mission des sept évêques, elle fixe à l'année 25o seulement, sous le règne de Dèce, l'introduction du christianisme dans les Gaules.
L'étude attentive des documents, dont la valeur a été fixée définitivement par les discussions auxquelles les deux écoles se sont livrées, permet aujourd'hui de faire à chacune la part qui lui revient. Si l'école qu'on peut appeler légendaire a eu le tort d'invoquer la foi & la tradition dans un débat purement scientifique, il faut dire aussi que l'école historique n'a pas toujours eu raison en ne voulant rien retrancher des propositions qu'elle avait avancées tout d'abord, 8c en considérant le passage de Grégoire de Tours comme une sorte d'évangile dont le texte ne pouvait pas même être mis
■ L'initiative du mouvement qui, depuis vingt-cinq ans environ tend à discrtiditer les travaux de la critique historique du dix-scptiùmc siicle, est dû aux partisans de l'école légendaire ; nous citerons notamment parmi leurs ouvrages : Kaillon, Monuments inédits sur l apostolat de sainte Marie- Madeleine en Provence, & sur les autres apôtres de cette contrée. Paris, Migne, 1848. — Arbellot, Dissertation sur l'apostolat de saint Martial & sur l'antiquité des églises de France. Paris & Limoges, i855. — Arbellot, Documents inédits sur l'apostolat de saint Martial. Paris & Limoges, 1860. — Ch. Salmon, Recherches sur l'époque de la prédication de l'Evangile dans les Gaules, dans les mémoires de la Société des antiquaires de Picardie, i865. — Vie de saint Firmin , par le même. A. Caron , 1861 ; in-S". — Saint Denis l'Arcopagite , par l'abbé Daras. Paris, chez Vives. — L'abbé de Lutlio, Saint Ursin , apôtre du Berry. — Recherches sur l'ancienneté de l'église d'Arras, par M. l'abbé Robitaillc. — Vie de saint Paul Serge, fondateur de l'église de Narbonne , par le même. — La doctrine que les auteurs de ces ouvrages ont voulu faire revivre a toujours été repoussée par l'Académie des inscriptions & belles-lettres, jalouse de maintenir intactes les saines traditions de la grande critique française du dix-septième siècle. Tout récemment encore, au concours de 1872, le rapporteur de la commission des antiquités nationales, après avoir rappelé que la question de savoir à quelle époque le christianisme avait été introduit & établi dans les Gaules, semblait, il y a deux siècles, résolue, n'hésitait pas à blâmer les nombreux écrivains laïques & ecclésiastiques qui depuis vingtcinq ans " imitant, par suite d'un zèle mal entendu, ces « généalogistes infidèles à l'histoire qui cherchent des ori- « gines lointaines & fabuleuses à des familles puissantes, « s'efforcent de vieillir de deux siècles l'épiscopat des Gaules, « croyant sans doute donner à la religion une preuve d'un « dévouement dont la sincérité, d'ailleurs, ne saurait être ). suspectée. »
en discussion'. Certes, nous ne nous rangerons jamais du côté de ceux qui, entreprenant contre le père de notre histoire nationale une campagne aussi triste que malheureuse, se sont efforcés dans ces derniers temps de discréditer complètement son œuvre, par des procédés que réprouvera toujours la critique impartiale'; mais, en présence de témoignages nous montrant l'Evangile introduit dans la Narbonnaise avant l'époque fixée par Grégoire de Tours & se répandant peu à peu dans l'intérieur des Gaules, en présence surtout de textes qu'il a connus & cités & qui nous permettent, pour ainsi dire, d'assister à la composition de son histoire & à l'éclosion de sa phrase, il faut bien se rendre à l'évidence & interpréter quelques passages différemment qu'on ne l'a fait jusqu'ici. C'est ce que nous ferons en retraçant les faits tels qu'ils paraissent s'être passés ; nous n'aurons pour cela qu'à résumer les derniers travaux publiés à ce sujet'*.
Ceux qui soutiennent que l'Evangile a été porté dans les Gaules du temps même des apôtres & qui citent les noms de saint Paul, de saint Crescent & de saint Luc, ceux qui veulent qu'une première mission ait été envoyée de Rome dans le courant du premier siècle de notre ère, n'ont pour autorité que des textes dépourvus de toute valeur historique, comme les passages de Tertullien, d'Origène & de Lactance, ou l'Epitre de saint Paul dans laquelle le mot Galatia est interprété à tort comme synonyme de Gallia. Selon d'autres, le sentiment chrétien suffirait à lui seul pour prouver que la Gaule n'a pu être entièrement négligée dans cette immense prédication qui, sur l'ordre du Maître, se proposait de porter la bonne nouvelle à l'univers entier. Mais ce sentiment étant par lui-même en dehors de toute discussion, c'est un tort, croyons-
' Quand bien même le texte de Grégoire de Tours n'existerait pas, l'école historique n'en serait pas moins fondée à soutenir que le christianisme, introduit à la fin du deuxième siècle seulement à Lyon & à Vienne, ne le fut pas avant les premières années du troisième dans les autres villes de la Narbonnaise, & en 25o, dans le Toulousain où ne se trouvait encore aucune église, la foi chrétienne ne s'étant répandue que peu à peu dans l'intérieur des Gaules. C'est ce qui est attesté notamment par les actes de saint Sernin.
3 Voir, pour les erreurs commises par ceux qui ont attaqué la chronologie de Grégoire de Tours. Origines de l'église de Tours, par l'abbé C. Chevalier, dans les mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. 21.
t Citons particulièrement Monod, Etude critique sur Grégoire de Tours. Paris, 1870. — C. Chevalier, Origines de l'église de Tours, dans les mémoires de la Société archéologique de Touraine, t, 21. Cet ouvrage, un des meilleurs qui aient été publiés sur la question, nous a été d'une grande utilité pour cette note, bien que sur plusieurs points nous n'ayons pas toujours adopté ses conclusions.
en y allant, ce qu'on appuie sur le fondement d'une ancienne tradition. On ajoute qu'il laissa en passant plusieurs de ses disciples, & entre autres saint
nous, de le faire intervenir inconsidérément dans un débat où il n'a que faire. Est-il donc amoindri ou froissé, quand on affirme, ce qui est hors de doute, que l'Evangile ne fut prêché qu'au cinquième siècle chez les Pietés (par Kinias) & chez les Scots (par Palladius), qu'il le fut au neuvième seulement chez les Frisons, les Saxons & les populations Scandinaves, plus tard encore dans le centre de l'Europe? L'histoire, d'ailleurs, n'est composée que de faits dont on déduit des lois, & ne peut être une affaire de sentiment. Mais si la critique & la connaissance de ces lois s'accordent avec le silence des auteurs pour affirmer que la religion chrétienne n'a pas été prêchée dans les Gaules au premier siècle, on ne risquerait pas moins de s'éloigner de la vérité en prenant au pied de la lettre le passage de Grégoire de Tours relatif à la mission des sept évéques sous le règne de Dèce.
Pour les faits antérieurs à son époque, Grégoire de Tours en puisait la connaissance dans des relations écrites, nous en avons la preuve', & lorsqu'il écrivit le passage, objet de tant de controverses, il avait entre les mains non-seulement les actes de saint Serniri, tels qvi'ils nous sont parvenus* & dans lesquels on lit la date qu'il a si fidèlement transcrite : i: Sui Decio & Grato comulihus, sicut jîdeîi recordattone rctinetur, pr'tmum ac summum Toîosana civttas sanctum Saturninum habere coeperat sacerdotem ; » mais d'autres documents tels que dyptiques, vies de saints, &c., dans lesquels saint Catien, évèque de Tours, saint Trophime, évêque d'Arles, saint Paul, évèque de Narbonne, saint Denis, évêque de Paris, saint Austremoine, évêque de Clermont, & saint Martial, évèque de Limoges, étaient notés comme ayant été envoyés dans les Gaules par les évéques de Rome pour y prêcher la parole divine. Voulant introduire dans son œuvre la connaissance de ce fait, il recueillit les noms de ces six évêques & les joignit a celui de saint Sernin, mais ne trouvant qu'une date donnée par les actes de ce dernier, il la transcrivit à la suite. Les autres documents ne paraissent, en effet, lui avoir appris que le nom des six évêques & la men tion qu'ils avaient été envoyés par les évêques de Rome, mtssi a Romanis episcopis* Ainsi, dans le passage qui nous occupe, Grégoire s'étend longuement sur saint Sernin j il raconte sa mort conformément aux actes, bien qu'y ajoutant quelques circons-
5 Pour la critique de Grégoire de Tours, voir les ouvrages déjà cités de MM. Monod & l'abbé Chevalier, passim. « Voir ces actes, lomc II, Chroniques, n. 8, col. 29.
tances que vraisemblablement il a empruntées à la légende^. Pour les autres évêques, il se montre d'un laconisme qui ne peut lui avoir été commandé que par celui des sources dont il pouvait disposer : la preuve qu'il en était ainsi, c'est qu'ailleurs, lorsqu'il vient à parler en particulier d'un de ces six évêques, il répète ses propres expressions & ne s'étend pas davantage. Au chapitre consacré à saint Gatien, il ne donne pas de date & dit simplement ; « Gatianum etiam episcopum a Romanis episcopis ad urbem Turonicam transmisiuin , pr'imumque Turonicis ponùficem datum fama ferente cognovimus'. » De même lorqu'il parle de saint Austremoine : « Sanctus Stremonius, ^ui
& ipse a Romanis episcopis est directus^. » Et de
saint Denis il dit simplement : « Dionysius vero episcopus Parisiorum urhi datas est martyr*". «Il ne ressort donc pas nécessairement du passage de Grégoire de Tours que la mission des sept évêques ait été simultanée. Ce qui seul est certain, c'est que saint Sernin fut envoyé ou mourut sous Dèce, en iSo. Ses actes le disent formellement & Grégoire le répète. Quant aux autres, la plupart d'entre eux, saint Gatien, saint Denis, saint Austremoine & saint Martial, ont dû être ses contemporains, mais saint Trophime, assurément, & peut-être saint Paul, sont un peu plus anciens.
Pour saint Trophime, le fait n'est pas douteux : saint Cyprien, évêque de Carthage, dans une lettre adressée en 264, au pape Etienne, nomme un évèque d'Arles, Marcien, qui était tombé dans l'hérésie. Cet évêque est noté comme le troisième en rang sur les catalogues de l'église d'Arles, ce qui porte au commencement du troisième siècle environ l'époque de la mission de saint Trophime. Cette époque cependant ne peiit être antérieure à celle de saint Irénée, & on ne saurait affirmer que ces deux saints évêques aient été contemporains.
En effet, c'est en l'année 177 de J.-C. que se manifeste, pour la première fois, la présence des chrétiens dans la Gaule. Une mission grecque, venue d'Asie & conduite par saint Pothin, était
' Dans les actes, il est dit qu'au moment où il lut arrête saint Sernin était suivi d'un prêtre & de deux diacres, qui prirent la fuite quand ils virent les prêtres païens & le peuple se ruer sur le saint. Grégoire rapporte la même chose; il ajoute qu'à la vue de cette défection, Saturnin leva les mains au ciel & s'écria : « Faites, ô mon iJieu, que jamais un Toulousain ne puisse me succéder comme évêque! » & jusqu'ici, continue Grégoire avec une foi naïve, la prière du saint n'a pas cessé d'être exaucée.
« De Clor. confest. c. 64.
» Ibid. c. 3o.
'" De Glor. martyr. I. i, c. 72.
An 59
Paul, qui fut le premier évêque de Narbonne. Nous parlerons ailleurs de ce saint & des premiers évêques de la Province avec plus d'étendue.
établie à Lyon depuis quelques années déjà, elle avait même fondé une église à Vienne, lorsqu'une violente persécution, la première que virent les Gaules, au dire de Sulpice Sévère, vint, sous Marc Aurèle, en arrêter le développement. Cinquante chrétiens des églises de Lyon & de Vienne furent jetés dans les fers & souffrirent le martyre, à ce que nous apprend la lettre écrite aux frères d'Asie par les frères des Gaules, lettre qui nous a été conservée par Eusèbe".
A saint Pothin succéda saint Irénée, mort en 204. Sous l'impulsion de ce dernier, le christianisme fit des prosélytes dans les villes voisines. Il s'étendit notamment dans le Nord-Est, 8c c'est à ses efforts que l'on doit rattacher l'origine des églises des bords du Rhin. Aussi les Pères appellent-ils avec raison saint Irénée « la lumière des Gaulois occidentaux, l'homme apostolique qui éclaira l'Occident, l'apôtre qui convertit & illumina les Celtes ji ; il n'est donc pas étonnant de voir, en 254, saint Cyprien en correspondance avec Faustin, évêque de Lyon. Après la mort de saint Irénée, l'église de Lyon était définitivement constituée & la série de ses évêques ne fut plus interrompue. Il faut ajouter ici (preuve que saint Trophime ne peut être antérieur au troisième siècle) que plusieurs villes de la Narbonnaise paraissent avoir reçu de l'église de Lyon la première connaissance de l'Évangile. Pour Vienne, le fait est attesté dès l'année 177. Valence doit à saint Irénée ses premiers missionnaires. Quant à la Narbonnaise proprement dite, celle qui devint plus tard la première Narbonnaise, le courant qui portait les chrétiens des églises de Smyrne & d'Éphèse vers l'Occident paraît également, durant le troisième siècle, s'être dirigé de son côté. C'est du moins ce que font supposer les noms grecs portés par quelques-uns de ses plus anciens missionnaires, tel qu'Aphrodise à Béziers, la dédicace d'un monastère à saint Polycarpe, l'évêque de Smyrne qui envoya dans les Gaules saint Pothin & saint Irénée, & celle de deux églises à saint Nazaire, la première à Carcassonne, & la seconde à Béziers". Quant à saint Trophime, fondateur de l'église d'Arles ", son influence ne paraît pas s'être immé-
■■ Voir Collectio conciliorum Gatliae studio monacUortim congregationis Sancti Mauri, &c. t. 1, col. 1.
" Voir ci-après, p. 328, la note sur saint Paul de Narbonne.
■1 M. l'abbù Clievalicr {Origines de l'église de Tours) qni accepte en entier le passage de Grégoire de Tours relatif à la mission des sept civêques & qui croit que cette mission a litc collective, veut qu'il y ait eu à Arles deux cvûques du nom de Trophime. L'un, celui de Grégoire de Tours, dont il est forcé, à cause de la lettre de saint Cyprien, de l'an 25. j,
diatement fait sentir au delà de son voisinage, & c'est une question de savoir si l'église d'Arles est réellement une des plus anciennes de la Narbonnaise.
Il faut, en effet, remarquer que la prétention de cette église d'avoir donné naissance à toutes celles des Gaules ou du moins de la Narbonnaise, ne s'est manifestée qu'au cinquième siècle. On n'en voit rien paraître avant l'année 417, & il n'en est pas fait mention dans les actes du concile tenu à Turin, en 401, où fut porté le débat des évêques d'Arles & de Vienne. La sentence prononcée par les pères de ce concile sur les prétentions des deux évêques fut que celui-là jouirait des droits de métropolitain sur la Viennoise, qui pourrait prouver que sa ville en était la métropole. Si l'on s'étonne de l'ambiguïté de cette sentence, il faut se rappeler que la question pouvait alors paraître douteuse, qu'elle était du moins de nature à embarrasser les pères du concile. Depuis la création de la Viennoise, vers l'an 27.5 de J.-C. jusqu'à la fin du quatrième siècle, c'est-à-dire pendant plus de cent ans. Vienne fut la métropole de cette province, le lieu de résidence du vicaire des Cinq ou des Sept Provinces. Mais à la fin du quatrième siècle, en 392 environ, le siège du préfet du prétoire des Gaules fut transféré de Trêves à Arles; par suite de cette translation, Arles hérita en partie des privilèges de Trêves , considérée jusque-là comme la métropole des Gaules. De là les prétentions de l'évêque d'Arles au droit de métropolitain , prétentions toutes nouvelles, appuyées sur un fait tout récent. On comprend donc l'hésitation des pères, qui , ne se sentant pas suffisamment éclairés, ne voulurent point trancher la question. Cette solution n'était point de nature à satisfaire l'ambition de Patrocle, évêque d'Arles. En 417, il se rendit à Rome pour faire valoir un nouvel argument. Il représenta au pape Zosime que l'église d'Arles était la première des Gaules, qu'elle avait reçu de saint Trophime, son premier évêque, la lumière de l'Evangile, que de là cette lumière s'était répandue dans les autres provinces & qu'ainsi il devait être confirmé dans le droit que possédaient ses prédécesseurs d'ordonner les évêques des deux Narbonnaises & de la Viennoise. Dans le pri-
do limiter la mission à une annéeou deux, & un premier Trophime qui serait venu porter l'Évangile en Gaule au premier siècle. C'est là une supposition gratuite qui n'a pour fondement que la lettre du pape Zosime en 417.
Nous essayons de démontrer, livre IV, p. 410, note 2, que la prétention de l'église d'Arles énoncée dans cette lettre d'être la plus ancienne des Gaules, ne résiste pas à l'examen critique des textes.
IX. — Révolte de la Narbonnoise 6* des autres provinces des Gaules.
Les cruautés de Néron, la dureté de son gouvernement 8c les vexations j^„g5 continuelles des gouverneurs des provinces rendirent ce prince extrêmement odieux dans tout l'Empire. La Narbonnoise éprouva plus qu'aucune autre, sous le règne de ce prince', l'avarice des officiers qui la gouvernoient, & fut assujettie à de grandes levées de troupes pour recruter les légions d'Illyrie. Il paroît, par les monumens que la colonie de Rimini fit élever à M. Vettius^ Valens, qu'il fut successivement, vers ce temps-là, préteur ou gouverneur en chef de la Narbonnoise, & lieutenant du préteur ou du proconsul qui administra cette province après lui.
Enfin les provinces des Gaules, ne pouvant plus supporter le joug de ^^^g Néron, levèrent l'étendard^ de la révolte, & C. Julius Vindex, seigneur issu des anciens rois d'Aquitaine, alors gouverneur de l'une de ces provinces &., à ce qu'on croit, de la Lyonnoise, fut le premier qui en donna le signal. II convoqua, au mois de mars de l'an 68 de J.-C, les peuples des Gaules, 8c leur avant représenté la nécessité où ils se trouvoient de s'affranchir de la tyrannie de Néron, il les trouva d'autant plus disposés à prendre les armes 8c à seconder son dessein, qu'accablés d'impôts ils cherchoient depuis longtemps une occasion de se délivrer de la servitude où ils se voyoient réduits. Vindex se trouva bientôt à la tête de cent mille hommes qui le joignirent sous la conduite d'Asiaticus, de Flavius 8c de Rufinus qui commandoient les troupes romaines dans ces provinces [duces Galliarum), en sorte que les deux ,'^f'°"f"3 Germaniques furent les seules des six provinces qu'on comptoit alors dans les Gaules avec les villes de Lyon, de Trêves 8c de Langres, qui demeurèrent fidèles à Néron. Il est vrai qu'il paroît que l'Aquitaine ne se déclara pas d'abord
vilége qu'il lui accorda , le pape Zosime ne fit que reproduire les termes de cette demande & leur donna, pour ainsi dire, une sorte de consécration officielle. Qu'y avait-il de réel dans les allégations de l'évêque Patrocle!' Il n'est pas douteux que sur plusieurs points il soit allé plus loin que la vérité, tout au moins quand il prétend que son église est la première qui ait été fondée dans les Gaules & que c'est d'elle que toutes les autres ont reçu la lumière. Nous discutons ce point, avec plus de détail, au livre IV de cette histoire, page i^io, note I.
En résumé, il reste établi que la religion chrétienne n'a pénétré dans les Gaules que dans la seconde moitié du second siècle, qu'à cette époque, les premières églises établies furent celles de Lyon & de Vienne, que les missionnaires qui les ont constituées sont venus d'Asie, que des missionnaires partis du même point ont dû succéder aux premiers & ont pu, dès le commencement du troisième siècle, répandre dans la Narbonnaise les
premières connaissances de l'Évangile, que ce n'est qu'après l'année 25o qu'une société de fidèles fut constituée à Toulouse & qu'enfin, conformément au témoignage de Grégoire de Tours, ce n'est que dans la seconde moitié du troisième siècle que le christianisme put avoir des adhérents & faire des prosélytes dans le centre des Gaules. Ces faits, établis par des textes authentiques d'une haute antiquité, sont confirmés par les inscriptions chrétiennes découvertes dans les différentes parties de la Gaule, comme l'a parfaitement établi M. Edm. Le Blant dans un passage souvent cité de la préface de son beau Recueil des inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures au septième siècle.
' Tacite, Annales, I. 16, c. i3.
' Gruter, Corpus inscriptionum, p. 1 1 oz , n*** 3 &4.
' Dion Cassius, 1. 63. — Plutarque, in Galba. — Suétone, in Nerone. — Tacite, Historiarum 1. i, c. 5i & 65; 1. 2, c. 94; 1. 4, c. 17.
An (58 '
contre ce prince, mais les autres' suivirent l'exemple de Vindex, & toute la Narbonnoise se laissa entraîner à la révolte avec la Lyonnoise 8c la Belgique. Galba, gouverneur de l'Espagne Citérieure, sollicité par ce chef des rebelles, s'unit aussi avec lui & profita de tous ces troubles. En effet, la seule légion qui étoit sous ses ordres & commandée par Titus Vinius, ci-devant gouverneur de la Narbonnoise, le proclama empereur. Le sénat & le peuple, également fatigués du règne de Néron, agréèrent la proclamation de Galba & la confirmèrent, nonobstant la défaite de Vindex devant Besançon par Verginius qui commandoit les troupes des deux provinces de Germanie & celles du reste des Gaules qui étoient du parti de Néron. Celui-ci, à la vue de cette révolution, entra dans un si grand excès de fureur & de désespoir, qu'il s'ôta lui-même la vie : digne punition de la cruauté avec laquelle il l'avoit fait perdre à tant d'autres.