XXV. — Pont du Gard
On donne communément à Adrien la gloire d'avoir fait élever l'amphithéâtre de Nimes 8c plusieurs autres anciens monumens de la Province,
' OruXet, Corpui inscriptionum, 'p. I02î,n. lo. '' Catel, Mémoires Je l'hist. du Languedoc, p. iSô.
' Spartien, f^ita Hadriani imperatoris. " Xiphilin, Epitom. Dion. p. 792.
' Ihid. p. 6. ' Casaubon, Notae in Spartianum, p. î3. — Ca-
' Tillemoni, art. 8 & 10 sur Adrien. tel. Mémoires de l'histoire du Languedoc, p. 286.
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entre autres le pont du Gard, qui, au jugement des connoisseurs, passe pour un des plus hardis & des plus superbes édifices de l'antiquité. Ce chef-d'œuvre, qui fait encore aujourd'hui l'admiration des plus habiles architectes, est situé à trois lieues de Nimes vers son nord-est, entre deux montagnes éloignées l'une de l'autre de cent trente & une toises. La rivière de Gardon, qui descend des montagnes des Cévennes & va se précipiter dans le Rhône un peu au-dessous de Valabrègues, coule au milieu de ces deux montagnes.
Les Romains, dans le dessein de conduire à Nimes par un aqueduc les eaux de la fontaine d'Eure, qui prend sa source un peu au-dessous d'Uzès, & ne pouvant l'exécuter qu'à travers la rivière de Gardon, choisirent cet endroit comme le plus propre, parce que le lit de cette rivière, resserré entre les deux montagnes dont on a parlé, y est plus étroit qu'ailleurs. Pour gagner donc la hauteur de ces deux montagnes & mettre l'aqueduc au niveau, ils élevèrent dans ce lieu un colosse de maçonnerie à la hauteur d'environ vingt-trois toises. Sa fondation est très-solide & posée sur le vif du rocher, d'où s'élèvent trois rangs d'arcades à plein cintre qui forment trois ponts l'un sur l'autre, avec des retraites 8c des compartimens si bien proportionnés à toute la masse, qu'ils marquent le dessein qu'avoient les Romains d'en éterniser la durée autant que celle de leur nom.
On peut voir toutes les dimensions de ce grand corps d'ouvrage, qui auparavant avoient été données diversement, dans l'estampe que nous en avons fait tirer '. Le premier pont, sous lequel coule la rivière, consiste en six arches dont l'ouverture est inégale, mais à peu près de dix toises chacune, avec un peu plus d'élévation ; la rivière ne coule que sous une seule. Les piles de ce premier pont ont vingt & un pieds de largeur & treize pieds & demi d'épaisseur en façade. Le second pont est de onze arches, dont les piliers réporulent à ceux du premier qui leur servent de fondement, & dont l'ouverture & la hauteur sont à peu près les mêmes. Le troisième pont, posé sur le second, est composé de trente-cinq arches dont chacune a environ trois toises de hauteur & quatorze pieds d'ouverture ; ses piliers ont six pieds d'épaisseur en façade.
Au-dessus de ce troisième pont s'élève l'aqueduc qui fait le couronnement de tout l'édifice. Cet aqueduc est large de quatre pieds Se haut de quatre & demi sous couverture, & de neuf dans œuvre. Il est couvert de pierres plates jointes avec du ciment. Il reste encore une suite assez considérable de murs 8c d'arches, avec d'autres vestiges qui font juger de la magnificence de tout l'ouvrage. Cet aqueduc servoit à la conduite des eaux, ainsi qu'on l'a déjà dit, depuis la fontaine d'Eure, au-dessous d'Uzès, jusques à Nimes, dans l'espace de plus de quatre lieues de France ou de douze mille toises, à compter du lieu appelé Saint-Quentin, au delà de la même ville d'Uzès, jusques à Nimes, tantôt sous des montagnes ou des rochers percés, tantôt sur des ponts tel que celui dont nous parlons, pour conserver le niveau. Cet aqueduc se terminoit enfin à Nimes, proche la Tour Magne, où étoit le regorgement des eaux 8c le
' Voir VAlbum joint à cette édition.
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grand réservoir qui les fournissoit à la ville 8c à l'amphithéâtre pour la représentation des naumachies. Les eaux se dégorgeoient enfin dans la rivière de Vistre, qui coule à une demi-lieue de Nimes.
Les Goths & les autres barbares, ennemis de la gloire des Romains, après avoir inondé la Province dans les siècles suivans, ne purent jamais, malgré tfi.'prfî"'. tous leurs efforts, venir à bout de ruiner ce superbe édifice, comme s'il leur eût été plus difficile de l'abattre, qu'il ne l'avoit été aux Romains de l'élever. Ces barbares se contentèrent de démolir les deux extrémités de l'aqueduc qui consistoient en de simples & petites arches beaucoup plus aisées à détruire que le reste. Ils en abattirent une grande partie, soit pour rendre cet aqueduc inutile à la ville de Nimes, soit pour en empêcher le rétablissement.
La ruine entière de cet édifice, que ces peuples n'avoient osé entreprendre, étoit déjà fort avancée par la négligence des François. -On y avoit pratiqué un passage pour les charrois, au commencement du seizième siècle, en échancrant par encorbellement, à la hauteur de neuf à dix pieds, sept piles du second pont sur toute leur largeur, jusques au tiers du vif de leur épaisseur. Cet édifice avoit été d'ailleurs endommagé par la démolition de tout le massif de la maçonnerie qui servoitde garniture aux arches du premier pont, & qui le couvroit dans toute son étendue de l'une à l'autre de ses avenues, sur la largeur d'environ six pieds, dans le dessein d'ouvrir un passage pour le canon que le duc de Rohan fit conduire de son temps de ce côté-là. A la vue de la prochaine ruine dont un si beau monument paroissoit déjà menacé, M. de Bâville, intendant de Languedoc, homme également zélé pour le bien public 8t la gloire de la Province, fit procéder, l'an 1699, à la vérification & au devis des réparations nécessaires pour la conservation de cet édifice; l'abbé de Laurens ScDaviller, architecte de la Province, qu'il chargea de ce soin, en firent leur rapport aux Etats de l'année suivante, & c'est de leur procès-verbal que nous avons tiré les dimensions dont nous venons de parler. Les États entrèrent volontiers dans la vue de cet illustre magistrat, & ce fut par leurs ordres Se aux dépens de la Province qu'on travailla à la réparation de ce superbe bâtiment qui alloit dépérir sans leurs soins, St qui depuis ce temps-là est en trèsbon état. On y a laissé seulement un chemin sur le second pont par où les gens de pied & de cheval peuvent passer aisément.
On prétend que les grosses pierres qui composent cet édifice furent tirées d'une carrière qui n'en est qu'à une portée de mousquet. La jonction de celles qu'on appelle pierres d'assise est si parfaite, sans mortier ni ciment, qu'il ne seroit pas possible d'y faire passer un cheveu entre deux. Le nom de Véranius, qu'on y voit gravé en lettres romaines, donne lieu de conjecturer que c'est celui de l'architecte. On y voit aussi quelques figures, entre autres celle d'Isis, qui ne nous apprennent rien, non plus que les trois lettres romaines suivantes, A. E. R. qu'on y lit, & que chacun interprète à sa fantaisie. Il y en a qui prétendent qu'elles signifient Antoninus est auctor, c'est-à-dire que ce pont auroit été construit par les soins & les ordres de l'empereur Antonin, originaire de Nimes. D'autres disent que la Province est redevable de cet
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édifice à l'empereur Adrien '. Nous savons, en effet, que ce prince, durant son séjour à Nimes, y fit élever la superbe basilique dont nous avons déjà parlé, qu'il fit^ réparer les chemins publics de la Narbonnoise &. orner les provinces & les principales villes de l'Empire de plusieurs édifices -* magnifiques pour lesquels il avoit certainement plus de goût & de passion que n'en"* eut Anto-
XXVÏ. — Hommes illustres de la Narbonnoise, sous l'empire d'Adrien,
Adrien, après avoir parcouru la Narbonnoise, passa en Espagne où il fit quelque séjour. Il honora'' Claudius Priscus Licinius Italicus de la charge de son intendant (^procurator) sur la levée du vingtième des hérédités dans la Narbonnoise & dans l'Aquitaine, imposition établie par Auguste dans toute l'étendue de l'Empire.
L. Aemilius Arcanus, natif de Narbonne, qui est vraisemblablement le même qu'Arcanus dont on a déjà parlé, 8c dont il est fait mention dans une ÂTTII épigramme de Martial, fut élevé, sous le règne du même empereur, aux emplois les plus éclatans, tant civils que militaires. Selon l'inscription "^ mise au bas de la statue, qu'un de ses affranchis lui fit dresser dans la même ville de Narbonne, il avoit déjà passé par toutes les charges de sa colonie quand il fut élevé à Rome au rang des sénateurs. Si des sévirs des chevaliers romains. Il fut encore honoré des charges de curion, de questeur & de tribun du peuple, désigné pour la charge de préteur Se successivement tribun militaire ou colonel de la légion onzième, de la première Si de la seconde. Le sophiste Favorin^, ^Éd.oiigin. natif d'Arles, dans la Narbonnoise, auteur de divers ouvrages Se l'un des plus célèbres personnages de son temps, eut beaucoup de part à la faveur Se à la confiance d'Adrien.
f^^ i3g Cet empereur étant tombé malade sans espérance de guérison, adopta, pour
le bonheur de l'Empire, Tite Antonin, le 25 de février de l'an i38, le déclara son successeur, lui fit part de toute son autorité, l'associa à la souveraine puissance du tribunat & partagea même avec lui le titre d'empereur, ce qui avoit été jusques alors sans exemple. Adrien ne survécut pas longtemps à cette adoption : il mourut le dixième de juillet suivant. Quelques modernes lui attribuent la division des Gaules en quatorze provinces, mais nous verrons ailleurs que cette division paroît beaucoup moins ancienne.