XXIX. — Etat de la Narbonnoise sous l'empire de Marc Aurèle
S'il faut s'en rapporter à quelques modernes, ce fut ce même prince qui fit élever la plupart des anciens édifices dont on voit de si beaux restes dans Nimes, Se dont on a déjà parlé ailleurs : mais nous n'avons rien de certain là-dessus. Une ancienne inscription ^ nous apprend que cette ville fit dresser un monument public à l'honneur de Faustine, sa fille, femme de César Marc Aurèle, son fils adoptif Se son digne successeur. Ce nouvel empereur, dont le sénat confirma l'adoption & la succession à l'empire après la mort d'Antonin, qui arriva l'an 161, fut extrêmement sage Se réglé. Il effaça la gloire de tous ses prédécesseurs, Si son règne fit le bonheur & la consolation des peuples au milieu des guerres, des tremblemens de terre & des autres calamités dont ils furent affligés de son temps : aussi fut-il également aimé 8t respecté, comme il paroit par le nom de Père de la patrie qu'on lui donna, & en particulier par l'inscription que ceux de Narbonne firent graver au bas de la statue qu'ils lui firent ériger dans leur ville"*. Il en fit élever une lui-même à Rome,
' Capitolin, Vita T. Antonini, p. 20.
" Marca Hispan'ica, c. 37 & seq. — Bergier, Histoire des grands chemins de l'Empire romain, p. 71 3. — Voir, au tome II, le Recueil des inscriptions de la Province.
' Voir, au tome II, le Recueil des inscriptions de la Province.
* La belle Inscription à laquelle les Bénédictins font ici allusion existe encore à Narbonne, où elle a été relevée & publiée à plusieurs reprises :
ImP'CAESARI M'AVRELIO ANTONINO'AVG- PIO-FeLICI'ARAB-
' adiabenico-p;r- "hco-maximobr1tannic-maxgerm anic'maxf atri ' patriaenarbonems'
Imp(eratori) Caesari M(arco) Aurelio Antonino Aug(usto), pio, felici, Arab(ico), Adiabenico, Parthico maximo , Britannic(o) max(imo), Germanic(o) max(imo), patri patriae, Narbonens(es).
Découvert en lôSp, avec beaucoup d'autres monuments antiques, dans les fondements de la tour mauresijue' , le cippe de marbre blanc sur lequel elle est gravée est resté encastré, depuis cette époque, dans un des murs de la cour intérieure de l'archevêché, transformé aujourd'hui en hôtel de ville. Mais il suffit d'en examiner avec un peu d'attention le texte & les détails pour être convaincu qu'elle était dédiée à Caracalla, le fils aîné de Septime Sévère, & non point à Marc-Aurèle, dont Caracalla n'avait pris que les noms. Nous en trouverions la preuve dans les épithètes Arahicus, Adiahenicus y Britannicus , dont aucune ne convient à Marc-Aurèle, qui prenait en revanche celles i'Armeniacus, de Medicus (le Médique), de Sarmaticus, étrangères à leur tour à la série des titres de l'empereur Caracalla.
Celui de pater patriae [ç' ligne), qu'il ne prend jamais sur ses monnaies du vivant de son père, avec lequel il a régné pendant douze ans (de l'année 198 à l'année 2 r o de notre ère'), ne permet point de douter que la statue à laquelle notre ins-
' Avec le bel autel déJié à la Pax Augusta (Pacî Aiigus- Me), la paix auguste ou la paix romaine. " Voir Eckhcl, Duel. num. vel. t. 7. p. 200 & seq.
dans le marché de Trajan, à M. Pontius L. Aelius (ou Lélianus) Larcius Sabinus, qui avoit ' exercé le consulat deux ans auparavant, & qui, ayant occupé les premières charges de l'Empire après celle de questeur ou trésorier de la Narbonnoise, avoit gouverné cette province avec l'autorité de préteur, & avoit été en même temps protecteur {curator) de la colonie d'Orange. Nous devons à une autre inscription^ la connoissance de L. Aurélius Gallus, proconsul de lalMarbonnoise, qui est peut-être le même que Gallus qui fut élevé à la dignité consulaire l'an 174 & qui, par conséquent, aura vécu sous l'empire de Marc Aurèle.
Cet empereur, qu'on propose comme le modèle des bons princes, effaça en quelque manière la gloire de son règne par la violente persécution qu'il excita contre l'Église, &. durant laquelle plusieurs chrétiens de Lyon & de Vienne souffrirent le martyre dont nous avons l'histoire 3. Ce monument nous fournit
An i65
An I 74
An 177
cription servait de base n'ait été dédiée postérieurement à la mort de Septime Sévère {^\o), dont le nom n'est pas même prononcé dans l'inscription '. Celui de Germanicus , qui termine ici la série des épithétes triomphales que nous discutions tout à l'heure, n'apparaît dans ses monnaies^ qu'à dater de l'année 21 3, où il se substitue à celui de Britannicus (de 2 i o à 2 i 3j & se trouve fréquemment associé à celui àc fetix, qui figure aussi dans notre inscription [p'tOf feî'ici j Ligne 4). Ce serait donc entre l'année 2i3 (966 de Rome) & l'année 217 (970 de Rome) où il meurt assassiné' près d'Edesse, dans une nouvelle expédition contre les Parthes, qu'aurait été dédié le monument qui nous occupe & non point entre les années 211 8c 2 1 4. comme le supposait M. Herzog (Appendix epigrapkica , n. 8j , en omettant toute une ligne de l'inscription & en supprimant ainsi * le titre de Germanic(us) max'imus^ écrit presque en toutes lettres après celui de Britannic(^cus) max['imus).
Le nom tout nouveau de Narionenses (au lieu de Decuman'i Narionenses ou Narhoneses)^ que nos lecteurs auront probablement remarqué, s'expliquerait lui-même par ledit célèbre de l'année 2 1 2, qui avait supprimé jusqu'aux derniers vestiges de l'îincienne hiérarchie politique, en déclarant citoyens romains tous les hommes libres de l'Empire. On ne le voit
* Pas plus que celui de son rrcrc (icta, assassine par Caracalla, en 209, dans les bras de Juiia Donina, leur mcre.
^ Ojmmc le prouve encore £ckhcl. /./. p. 209.
5 A l'âge de vingt-quatre ans.
s Avec l'abN; Bousquet, qu'il se borne probablement à reproduire malgré la rubrique dcscrip&i qui ne s'expliquerait autrement que par une étourderic assez commune, du reste, quand on copie ces inscriptions à longues nomenclatures. Ix manuscrit du chevalier Viguier de l'Iistagnol. que l'abbé Bousquet se contente de copier à son tour, en le défigurant presque à chaque page, la donne en dix lignes, comme l'ont donnée depuis tous les cpigraphistçs anciens ou modernes, à commencer par les Bénédictins {Edil. ong., Preuves, n. S) que M. Herzog, il est vrai, ae consulte & ne cite jamais.
reparaître sous sa forme primitive, à dater de cette époque, que sous le règne conservateur & légèrement réactionnaire du jeune Gordien III, auquel les Narbonnais ont élevé aussi une statue, datée cette fois d'une manière précise, puisqu'elle a été dédiée au commencement de son règne, à l'époque ou il exerçait son premier consulat & sa seconde puissance tribunitienne (239 de notre ère). [E. B.]
' Gruter, Corpus inscripùonum, p. 467, n. 3. — Voir TiUemont, Note 6 sur Marc Aurèle. — Reland, Fast't consulares, p. 36,
' Gruter, Corpus inscriptionum , p. 1091, n. 8.
' Les Bénédictins se sont peu étendus sur l'origine de l'église de Lyon, la première ville des Gaules qui ait eu un évêque. Au milieu du second siècle de notre ère, cette capitale de la Gaule celtique n'avait pas encore d'église. Le premier qui vint y prêcher l'Evangile était originaire d'Asie, Ce fut le bienheureux Pothin , disciple de saint Polycarpe, évêque de Smyrne, qui, lui-même, était disciple de saint Jean '. Saint Polycarpe, étant venu à Rome, vers l'an i58, pour s'entendre avec le pape sur le jour de la célébration de la Pâque, lui demanda de bénir les disciples qu'il avait amenés avec lui & qu'il voulait envoyer dans les Gaules pour y prêcher la foi ". Avec saint Pothin se trouvaient, suivant une antique tradition consignée dans les martyrologes, le prêtre Bénigne, apôtre de Dijon, de Langres & d'Autun, 8c ses deux compagnons, le
' Ex quibus & ille primus iMg-Juiwnsis ecclesijc l'Iiolinus episcopus fuit qui plcnus dicrum, diversis af/liclus suppliciis, prn Christi nomine passus est. Ilejtissinius vero Irenaeus liujus successor martyris, qui a Icato Polycarpo ad hanc urbem directus est admirabili virlute cniluit, qui in nwdici temporis spatio, praedicatione sua ma.xime in intégra civitatem reddidil christianam. (Greg. I'uron. Histor. Francar. lib. i, c. 27.)
■' Eusèbe, Hist. ecclesiast. lib. 4, cap. 14; Patrot. Gr. t. 20, col. 338; Chronicun Paschale, ad ann. |58, l'atrul. Gr. t. 92, col, 626,
An É 8c
Éd. origin.
t. 1, p. Kgo.
une preuve du progrès que la religion chrétienne avoit déjà fait alors dans la Narbonnoise.
On peut rapporter au règne de Marc Aurèle une ancienne inscription qui fut découverte, l'année dernière 1728, à Frascati, près du chemin qui conduit par le haut de la montagne de la vigne Pamphile à Monte Dracone. Cette inscription, dont nous sommes redevables à D. Joseph Avril, collègue du R. P. D. Pierre Maloet, procureur général de notre congrégation à Rome, nous donne la connoissance d'un lieutenant ou gouverneur de la Narbonnoise, nommé M. Gavius : la voici telle qu'il a eu la. bonté de la transcrire & de nous l'envoyer.
M. GAVIO T : F. VEL.
APPALIO MAXIMO