LXXIII. — Concile de Nimes
Saint Martin^ fut un de ceux qui s'opposèrent avec plus de force aux erreurs des priscillianistes Si en même temps au zèle indiscret de ses confrères qui poursuivoient la mort de ces hérétiques ; il se sépara même à ce sujet de la communion de ces évêques. Il n'eut pas toujours cependant la même fermeté, car il communiqua, du moins extérieurement, avec les évêques ithaciens qui se trouvèrent à l'ordination de Félix, évêque de Trêves, 8c qu'on appeloit ainsi d'Ithace, le plus animé d'entre eux, à poursuivre la mort des priscillianistes. Saint Martin se repentit de sa faute 8c, pour se punir lui-même de sa condescendance, il résolut de ne plus assister à l'avenir à aucune assemblée d'évêques.- En effet, après qu'Arbogaste, général de l'empereur Valentinien II, eut fait cruellement étrangler à Vienne-', dans les Gaules, ce jeune prince qui faisoit les délices de son siècle, le saint évêque de Tours, ayant été appelé à un concile qui se tint à Nimes"*, au sujet peut-être de l'affaire des ithaciens, il refusa de s'y trouver. Cependant, comme il souhaitoit beaucoup de savoir ce qu'on y faisoit. Dieu satisfit ses justes désirs. 11 voyageoit par eau avec Sulpice Sévère 8c s'étoit mis à l'écart dans le vaisseau pour prier, selon la coutume, quand un ange lui révéla ce qui avoit été décidé par les
An 392
' Voyez tome II, Note XL, n. iv.
' Sulpice Sévère, Hist. 1. 2.
^ Depuis la victoire remportée sur Victor, fils de Maxime, Arbogaste régnait en maître sous le nom de Valentinien. Celui-ci n'avait aucune part dans le gouvernement. Au bout de quel<]ues années, Valentinien se lassa de cette tutelle &, pour s'en délivrer, il ordonna à Arbogaste de se démettre du commandement général des troupes, dont il s'était emparé. Mais celui-ci, loin d'obéir, répondit à l'empereur que, comme ce n'était pas de lui qu'il tenait son autorité, il la garderait malgré lui. Les magistrats civils étaient livrés à Arbogaste & il n'y avait personne dans la cour qui osât obéir aux ordres de l'empereur. Dans ces circonstances, Valentinien, qu'Arbogaste tenait enfermé dans le palais, fut trouvé étranglé & pendu dans son appartement. Cassiodore dit qu'il s'étrangla lui-même
par un mouvement de désespoir de ne pouvoir se délivrer d'un ministre odieux. Rufin 81 Sozomène disent que l'on ne sait si quelqu'autre que lui fut l'auteur de sa mortj saint Epiphane n'en parle que comme d'un bruit vague. Orose dit que l'on imputait ce crime à Arbogaste j mais Zosime (1. 4, c. 53j & Socrate (I. 5, c. 14) en parlent comme d'une chose assurée. Cependant saint Ambroise, dans l'oraison funèbre de Valentinien, suppose que sa mort est arrivée par un accident tout naturel, 8c saint Augustin, dans son cinquième livre de la Cité de Dieu, déclare qu'il n'ose décider cette question. On voit qu'en présence de ces témoignages contradictoires, les Bénédictins se sont peut-être prononcés trop affirmativement sur la culpabilité d'Arbogaste. [E. M.]
^ Sulpice Sévère, Vialog. t. 2, n. l5, p. 3:^3. — Tillemont, sur S. Martin, art 1 r.
An 394
An 393 '
évêques assemblés. L'événement justifia la révélation, car tout fut réglé effectivement le même jour Si de la même manière qu'il l'avoit appris de l'ange. C'est tout ce que les anciens monumens nous apprennent de ce concile de Ni mes.
LXXIV. — L'idolâtrie est entièrement détruite dans la Narbonnoise.
Le concile de Niraes ne pacifia pas les troubles que les ithaciens causoient dans l'Église; ceux de l'Empire, qui étoient de tristes suites de la révolte d'Arbogaste & de la mort du jeune Valentinien, contribuèrent beaucoup à les entretenir. Ce rebelle, voulant régner sous le nom d'un autre, eut le crédit de faire élire dans les Gaules pour empereur le général Eugène ; celui-ci devint ensuite maître de tout l'Occident, qu'il gouverna avec toute l'inhumanité d'un tyran. Le grand Théodose, qui régnoit alors en Orient, informé de la révolte d'Arbogaste, de l'usurpation d'Eugène & de la mort tragique de Valentinien II, son beau-frère, résolut d'en tirer vengeance. Il leva une puissante armée, se mit à la tête, après avoir déclaré auguste son second fils Honoré 8t l'avoir associé à Arcade, son fils aîné, déjà revêtu de la même dignité, 81 marcha contre Eugène 81 Arbogaste, avec cette confiance que donne la cause de Dieu qu'il soutenoit contre ces deux usurpateurs, protecteurs des idoles. Cet empereur les attaqua 81 remporta sur eux une victoire si complète, qu'elle fut moins regardée comme un effet de la prudence humaine que d'une protection spéciale du ciel. La défaite d'Arbogaste & d'Eugène donna la paix aux peuples & assura tout l'Empire à Théodose, qui fut le dernier empereur qui le posséda sans partage. Ce prince mourut peu de temps après, regretté de tous les peuples 81 surtout des habitans de Constantinople qui l'attendoient pour lui déférer les honneurs du triomphe que sa dernière victoire lui avoit mérités.
Théodose, avant que de mourir, partagea l'Empire entre ses deux fils Arcade 8c Honoré. Celui-ci, qui régna en Occident, animé du zèle de son père, n'oublia rien pour étendre l'empire de Jésus-Christ sur les ruines des idoles, dont on voyoit encore des temples entiers, malgré les soins du grand Cons-
tantin 8t les ordonnances de ses successeurs. Honoré en fit publier de nou-
^' velles pour la destruction de l'idolâtrie & l'abolition des ' sacrifices. Le zèle des chrétiens pour seconder celui de cet empereur alla si loin, qu'ils n'épargnèrent pas même les statues^ 8c les autres monumens qui servoient d'orneme.nt aux bains, aux amphithéâtres, aux marchés 81 aux autres lieux publics; en sorte que ce prince se crut obligé de modérer leur zèle par une loi adressée au propréteur d'Espagne 81 à Proclien, vicaire du préfet dans les Cinq Provinces des Gaules. Par cette loi Honoré défend aux chrétiens de toucher à ces précieux restes de la magnificence romaine. Ce prince révoqua cependant ces
' Tillemont, sur Honoré, art. 1 1. ' De paganis. Code théodosien , L. i 5. — V. les
Notes de Godefroy, \h\d.
An 395
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. III. Syi
' An 399
ordres bientôt après par une autre ' loi qui ordonnoit d'enlever des lieux publics tous les anciens monumens que la superstition païenne y avoit élevés. Ces lois sont une époque certaine de l'extinction du culte des idoles & de l'abolition entière du paganisme dans la Narbonnoise, l'une des cinq pro- Éd. origm. vinces soumises à la juridiction de Proclien.
LXXV. — Vicariat des Cinq Provinces. — Proclien, vicaire. — Assemblée
des Sept Provinces.
On croit ^ communément que ces Cinq Provinces ne commencèrent d'être gouvernées par un vicaire particulier que longtemps après la division de l'Empire en quatre préfectures, parce que le concile de Valence, tenu en l'an 374, est le plus ancien monument où il en soit fait mention. Nous avons lieu cependant de présumer que la Narbonnoise ayant toujours été distinguée d'une manière particulière du reste des Gaules, le vicariat des Cinq Provinces fut établi en même temps que les quatre préfectures, c'est-à-dire vers l'an 33o. Il paroît, d'ailleurs, que dans l'établissement de ces préfectures on voulut donner une égale étendue aux vicariats qui furent soumis à celle des Gaules ; ainsi s'il n'y eût eu d'abord qu'un seul vicaire pour toutes ces provinces, l'étendue de son ressort auroit été beaucoup plus grande que celle des vicaires d'Espagne & de Bretagne qui furent soumis au même préfet. Il est vrai que de toUs les vicaires qui ont gouverné les Cinq Provinces des Gaules, depuis l'établissement des quatre préfectures, nous ne connoissons guère que Proclien : mais cela ne détruit pas l'ancienneté de l'institution de ce vicariat, puisque nous ne connoissons pas mieux les vicaires ■* qui ont gouverné l'île Britannique, quoique ce dernier vicariat ait subsisté certainement depuis l'origine des préfectures.
On doit remarquer que, quoique avant la fin du quatrième siècle on eût joint deux nouvelles provinces aux cinq qui composoient le vicariat particulier dont on vient de parler, on continua pourtant de donner à ce vicariat le nom de Cinq Provinces. Nous en avons une preuve dans le concile de Turin,
tenu vers l'an 401, dont les canons sont adressés aux évêques des Gaules &
des'' Cinq Provinces, 8i dans une épître'» de Symmaque, écrite vers le même "'*°' temps; mais dans la Notice des cités des Gaules, faite, à ce qu'on croit, sous l'empire d'Honoré, on y divise les Gaules en Gaules proprement dites & en Sept Provinces. La ville d'Arles étoit regardée pour lors, non-seulement comme la métropole de ces dernières, mais même de toutes les Gaules "5, depuis que
' ^^ F'g""'^' ^'"^' thèodosien, L. 20. ' Symmaque, 1. 4, epist. 3o.
Godefroy, ihii. — Lacarry, de Praefectis prae- ^ Ce n'est que dans les dernières années du qua-
tono GMiarum , p. 9 & 21. — Voyez tome II, trième siècle & certainement après l'an îgi que la
A^ore XXXIV, n. X 8t suiv. ville d'Arles devint le siège du préfet du prétoire
' Notitin dignitatum Imperii. — Code thèodosien, des Gaules. Comprise jusque-là dans la Narbon-
P- 337. naise, puis dans la Viennoise, elle n'avait encore
Recueil des Conciles, t. 2, c. ii.'35. manifesté, aucune prétention au titre de métro-
An 401 '
les' fréquentes incursions des peuples de delà le Rhin, ayant causé la ruine de Trêves, le siège du préfet du prétoire qui avoit été jusqu'alors dans cette dernière ville, y fut transféré. La ville d'Arles, déjà considérable^ par plusieurs prérogatives, monta par là au faîte de sa grandeur; ce qui fut cause que Pétrone, un des préfets des Gaules qui y résidoit au commencement du cinquième siècle, ordonna qu'on y tiendroit l'assemblée annuelle des Sept Provinces. Cette assemblée devoit commencer le i3 d'août & f:nir le i3 de septembre suivant. Les malheurs des temps & divers tyrans qui s'élevèrent bientôt après dans ces mêmes provinces interrompirent cet usage, que l'empereur Honoré rétablit dans la suite, comme nous le dirons ailleurs.
LXXVL — Alaric, roi des Goths, menace les Gaules.
Autant l'empereur Honoré avoit témoigné de zèle Si de fermeté pour le progrès de la religion chrétienne par l'extinction des restes du paganisme, autant il montra de foiblesse 8c de négligence dans le gouvernement de l'Empire, ce qui ne contribua pas peu à sa décadence. Le peu de soin de ce prince à mettre les provinces en état de défense contre les barbares fut, en effet, la principale cause de leur entière ruine. Celles des Gaules furent d'abord menacées d'une invasion de la part des Goths qui, après avoir pénétré dans l'Italie &y avoir porté la désolation sous la conduite d'Alaric, leur roi, faisoient dessein de passer en deçà des Alpes. On prétend ^ qu'Honoré leur avoit cédé ces provinces avec celles d'Espagne pour se délivrer des Vandales qui commençoient à les ravager : mais cette circonstance paroît fabuleuse. Il est vrai que les Goths, après leur entrée en Italie, s'avancèrent vers les Alpes, comme s'ils eussent eu dessein de pénétrer dans les Gaules; mais ayant été attaqués & défaits à Pollence, en Piémont, par Stilicon, général de l'empereur Honoré, "~ ils furent obligés d'abandonner ce dessein : ainsi cette victoire, qui délivra
An 403 ° , , ... , .
les Gaulois de la terreur que ces barbares avoient déjà répandue parmi eux, démontre évidemment la fausseté du prétendu traité d'Honoré'* avec Alaric 81
pôle ecclésiastique. Au commencement du cin- reur faisait souvent sa résidence. Ce fut là que
quième siècle, il est vrai, Honorius lui accorda naquit Constantin le Jeune & que, selon toute
le titre de métropole des Gaules & ordonna que, vraisemblance, se tint le premier concile, en 3f4.
suivant le décret rendu vers l'année 402 par le Enfin les bienfaits de cet empereur envers la ville,
préfet Pétronius, on y tiendrait l'assemblée an- presque entièrement ruinée par un incendie dans
nuelle des notables des Sept Provinces; mais ce la première année du quatrième siècle, lui avaient
titre ne semble point avoir impliqué celui de fait donner le nom de Villa Constantina. [E. M.]
métropole de la Province, c'est-à-dire de la seconde ' Salvien , 1. 6, p. 143. — S. Léon , Ephtolae,
Narbonnaise, puisque les évèques, réunis en 401 t. 1, p. 539.
au concile de Turin, ignoraient quelle était la ' Voyez tome II, A'ore XLVIII.
ville qui avait réellement droit à ce titre. Si la ' Jornandès, De Rehus Geticis c. 3o. — Paul
ville d'Arles fut choisie alors pour la réunion de Diacre, 1. 1 3, Aii'it. ai Eutropium.
cette assemblée, ce fut parce qu'elle était la rési- ■* Alaric, à la tête des Goths, avait ravagé la
dence du préfet des Gaules, que là se trouvait le Grèce en 395. Il avait pénétré jusque dans le Pé-
palais des empereurs romains, palais embelli sinon loponèse lorsque Stilicon, qui avait conduit contre
construit par Constantin 8c dans lequel cet empe- lui une armée par mer, le battit en plusieurs ren-
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. III. SyS
les Goths, à moins qu'on ne dise que Stilicon agit en traître en cette occasion, de quoi il étoit très-capable. Il est d'ailleurs certain que dans le temps de la bataille de Pollence, les Vandales n'avoient pas encore passé en deçà des Alpes, ce qui détruit tout à fait le motif & les circonstances de cette prétendue cession.
An 4o3
LXXVII. — Vigilance répand ses erreurs aux environs de Toulouse.
L'inondation des barbares dont les Gaules étoient menacées & les ravages qu'ils commirent depuis, dans ces provinces, furent la juste punition ' de la corruption des mœurs & du libertinage qui y régnoient alors, 8c que les erreurs de Vigilance, qui avoient déjà fait de grands progrès dans la Narbonnoise St la Novempopulanie, favorisoient beaucoup. Cet hérétique^ qui, selon le langage de saint Jérôme, est le premier monstre que les Gaules aient produit, étoit né dans un lieu appelé Calagurgis, vers les Pyrénées; ce qui a donné occasion à quelques auteurs de le faire natif de Calahorra, en Aragon ; mais il est constant qu'il naquit dans les Gaules 8c dans le pays de Comminges, sur les frontières du Toulousain. Sévère Sulpice, dont il fut d'abord simple domestique, lui confia ensuite, à ce qu'il paroît, le soin de quelque terre qu'il avoit en Espagne, avec celui de la recette de ses revenus Se de la vente de son vin. Il s'en servit depuis pour son commerce de lettres avec saint
Éd. origin, t. I, p. l52.
contres; il l'eût même obligé de se remettre entre ses mains, en 396, si Eutrope, ennemi de Stilicon, & qui craignait le pouvoir de ce dernier, n'eut donné au chef des Goths le gouvernement de rillyrie orientale & le titre de général des armées romaines. Déclaré général des Goths au service de l'Empire, Alaric, dès l'année 400, passa dans la Pannonie occidentale & fit même quelques ravages dans l'Italie; sur la fin de l'an 401 ou en 402 au plus tard, il trouva moyen d'entrer en Italie, en évitant les défilés défendus par les troupes. Comme il avait servi sous Théodose, le pays lui était connu & il n'était pas possible de garder tous les passages.
Alaric s'avança jusqu'auprès de Ravenne d'où il envoya proposer à l'empereur de lui accorder un établissement dans la Gaule ; offrant de fournir des troupes à cette condition. On feignit de l'écouter, & tandis qu'on l'amusait par cette négociation, Stilicon faisait avancer les troupes de la Gaule & même une partie de celles de l'Angleterre. Il dégarnit toute la frontière des Sicambres, des Cattes & des Cherusques, c'est-à-dire celle des Francs. Les troupes romaines filèrent le long du Rhin & passèrent dans la Rhétie, où elles se joignirent à un corps d'armée qui était dans ce pays pour s'opposer aux courses des Alamans. Stilicon alla se mettre à leur tète 8t les amena en Italie. Alaric se retira
devant ces troupes pour gagner les passages des Alpes & entrer dans la Gaule; mais elles le joignirent à Pollence, dans le Montferrat. Le combat se donna le 29 mars 4o3, 8c quoique la perte eût été à peu près égale des deux côtés, Alaric, dont la femme & les enfants avaient été faits prisonniers, écouta des propositions de paix & se retira dans la Pannonie, d'où il passa -en Epire. Stilicon trouva le moyen de le gagner St de l'engager dans un projet très-avantageux pour Honorius; c'était celui de la conquête de l'IUyrie orientale que Stilicon prétendait devoir fa ire partie de l'Empire d'Occident & appartenir à Honorius. Ce projet de Stilicon & les négociations secrètes nécessaires pour s'assurer d' Alaric & pour ménager des intelligences dans l'Orient, occupèrent l'an 404 en entier. Ces dates seules prouvent que les Bénédictins ont eu raison de regarder comme une fable le prétendu traité en vertu duquel Honorius, pour se délivrer des Vandales, aurait cédé à Alaric les Gaules & l'Espagne. [E. M.]
' Salvien, Je Providentia, 1. 6 81 7.
^ S. Jérôme, Liier contra V'igtlantium ^ t. 4, nov. edit. & Epistolae, 36, 37 8c 49. — Gennade, c. 3ô.
— Voir TiUemont, sur S. Jérôme , art. 78 8c suiv.
— Pagi , ad ann. 406, n. 5. — M. de Marca, de Patria Figilantii.
An
An ijo4
An 40.5
Paulin", qui étoit alors à Noie. Vigilance ayant été ordonné prêtre, celui-ci s'en servit lui-même & l'envoya dans la Palestine pour porter à saint Jérôme le panégyrique qu'il venoit de faire de l'empereur Théodose. Ce saint docteur reçut fort gracieusement ce messager-, sur le témoignage & la recommandation.de saint Paulin; mais il s'aperçut bientôt qu'il ne l'avoit pas bien connu, & que son cœur & son esprit étoient également gâtés. Vigilance fit, en effet, éclater ses mauvais sentimens contre saint Jérôme, par la malice qu'il eut de décrier sa doctrine &c de l'accuser de favoriser les erreurs d'Origène ; tandis que son orgueil, autant que son extrême ignorance, le précipitoient lui-même dans les mêmes erreurs, & dans d'autres encore plus grossières. Il feignit cependant de se réconcilier avec ce saint docteur; mais à peine fut-il de retour en Occident & aux environs des Pyrénées, sa patrie, qu'oubliant la justice qu'il lui avoit rendue, il écrivit vivement contre lui; ce qui obligea saint Jérôme de lui répondre^ & de le traiter avec tout le mépris qu'il méritoit.
Vigilance continua cependant de répandre sa pernicieuse doctrine dans le pays; il la prêcha surtout dans une église qu'il desservoit dans le diocèse d'un saint évêque'^ : c'étoit saint ^ Exupère, alors évêque de Toulouse. Ses principales erreurs étoient de combattre & de condamner la virginité, les jeûnes 8t les veilles de l'Eglise, & d'improuver le culte des martyrs & celui de leurs reliques. Également corrompu dans ses mœurs St dans sa doctrine, il vivoit, quoique prêtre, dans le libertinage, dans l'incontinence & dans la crapule. Il avoit séduit plusieurs femmes 8t imbu même de ses erreurs quelques évêques, apparemment fort ignorans. Ripaire &. Didier, deux prêtres zélés & attentifs à conserver la pureté de la doctrine dans leurs églises, voisines de celle de Vigilance, voulant arrêter le progrès de l'erreur & de la séduction, écrivirent à saint Jérôme pour le prier de combattre cet hérétique; ce que ce saint docteur Ht^ avec beaucoup de force dans sa réponse à Ripaire, à qui il fit espérer de le faire ensuite avec plus d'étendue.
LXXVIII. — Exupère, évêque de Toulouse , consulte le pape Innocent I 6- chasse Vigilance de son diocèse,
Exupère, évêque de Toulouse, ayant eu occasion de consulter le pape Innocent I sur plusieurs difficultés, lui écrivit en même temps au sujet des mêmes '^ erreurs que Vigilance répandoit dans son diocèse, & entre autres sur la continence des prêtres, que cet hérétique combattoit^. Ce pape lui répondit le 20 de février de l'an 406 8c satisfit à tous les articles de sa lettre, en sorte
' s. Paulin, Epht. 5, olim i. ' Tillemont, sur S. Jérôme, art. 78 & suit.
' S. Jérôme, Epist, 49, olim l'i. ^ S. Jérôme, Epist. Sy, olim 53.
* Ihii., Epist. 36, oUm yS. — Voyez tome II, ' Recueil des Conciles, t. 2, c. 1254. — Voir Ba- Note XLI. ronius, ad ann. 406. — Voyez tome II, Note XLI.
* S. Jérôme, Epist. Sy, olim 53. ' Baronius, ihid.
An 405
An 406
que ce saint évêque, qui jusqu'alors paroissoit avoir usé de condescendance envers Vigilance, le chassa de son église. Ce fut sans doute dans ce temps-là que cet hérétique se retira du côté de Barcelone, où il fut pourvu d'une ' cure. Ripaire & Didier, suivant le mouvement de leur zèle, envoyèrent alors à saint Jérôme tous les écrits de Vigilance que ce saint docteur leur avoit demandés pour les réfuter. Ils en chargèrent Sisinnius, moine du diocèse de Toulouse, qu'Exupère, son évêque, envoyoit^ à ce même docteur, avec une lettre 8c des charités pour les solitaires de Jérusalem & d'Egypte. Ce fut durant le peu de séjour que Sisinnius fit en Orient, que saint Jérôme travailla à la réfutation des ouvrages de Vigilance 8c au commentaire sur le prophète Zacharie, qu'il dédia à Exupère autant par amitié que par estime. Quoique Vigilance ne fût plus, à ce qu'il paroît, dans les Gaules lorsque Sisinnius revint d'Orient, chargé de la réfutation que saint Jérôme avoit faite des erreurs de cet hérétique, Ripaire ne laissa pas de s'en servir avantageuse- /f °"fi,'; ment pour combattre cet ennemi de la foi, nonobstant son crédit 8c la faveur de ses partisans^ auprès des puissances du siècle. On croit que Didier, qui ne témoigna pas moins de zèle que Ripaire contre ces hérétiques, est le même"* que celui que Sévère Sulpice appelle son frère, 8c à qui il envoya-"' le premier exemplaire de la Vie de saint Martin qu'il avoit composée. Le voisinage des lieux de leur demeure aux environs de Toulouse, où Sulpice étoit encore, autant que la conformité de sentimens 8c d'inclinations, formèrent sans doute leur' mutuelle amitié. Didier avoit aussi contracté des liaisons fort étroites avec saint Paulin, qui loue*^ beaucoup la pureté de ses mœurs, sa vertu 8c la sainteté de sa vie.
LXXIX. — Sisinnius, Minerve 6" Alexandre, célèbres solitaires de Toulouse. Origine de l'état monastique dans la Narbonnoise.
Sisinnius, à son départ de Toulouse pour l'Orient, s'étoit chargé non-seulement des lettres de Ripaire 8c de Didier pour saint Jérôme, mais aussi des questions ou difficultés dont plusieurs personnes de piété de la Province 7, 8c entre autres Minerve ou Minère 8c Alexandre, deux illustres moines ou solitaires de Toulouse, demandoient la décision à ce saint docteur. Ces deux solitaires étoient ou frères ou du moins proches parens ; mais le sang avoit moins de part que la piété à leur liaison. Ils avoient renoncé pour l'amour de Jésus-Christ à la gloire 8c à la pompe du siècle, 8c leur renoncement étoit d'autant plus estimable, qu'ils pouvoient se faire un grand nom dans le monde par leurs talens 8c par la profession du barreau dans laquelle ils s'étoient déjà fort distingués. Uniquement occupés de la lecture 8c de l'étude des
' Gennade, c. 35.
' S. Jérôme, Praefatio in Zachariam,
' S. Jérôme, Epist. 102, olim 55.
* Tillemont, sur S. Jéràme, art. 218.
' Sulpice Sévère, Vita S. Martini, p. 179. ' S. Paulin, Epist. 48, olim 35.
' S. Jérôme, Epist. 9, olim 102; Praefatio in m. III Amos, & m Malackiam.
An 406
divines Écritures, il s'adressoient avec humilité aux personnes les plus capables de leur en donner l'intelligence. C'est dans cette vue qu'ils eurent recours à saint Jérôme dont la capacité St l'érudition ne leur étoient pas inconnues. Ils lui proposèrent plusieurs difficultés Si lui demandèrent, entre autres, l'explication de ce passage de saint Paul' : Nous dormirons tous, mais nous ne serons pas tous changés. Le départ précipité de Sisinnius n'ayant pas permis à saint Jérôme de répondre à la demande de ces deux saints religieux dans toute l'étendue qu'ils souhaitoient, il promit de le faire dans une autre occasion. Pour les consoler cependant & leur marquer le cas qu'il faisoit de leur vertu 8c de leurs personnes, il leur dédia son commentaire sur le prophète Malachie, dont il leur envoya un exemplaire.
On voit, par ce que nous venons de dire, que l'état monastique étoit alors florissant dans la Narbonnoise. Nous avons déjà vu qu'il paroît que Sulpice Sévère, qui vraisemblablement embrassa le même genre de vie dans son monastère de Primuliac, fut le premier qui l'introduisit dans le pays; ainsi cette province fut une des premières des Gaules où cette profession fut en vigueur. Elle devint encore plus célèbre peu de temps après la fondation de la fameuse abbaye de Lérins, dont les moines établirent diverses colonies des deux côtés du Rhône.
LXXX. — Saint Exup ère fait achever l'église de Saint-Saturnin de Toulouse.
L'état monastique fut soutenu dès sa naissance dans la Province par la protection des évêques du pays, surtout de saint Exupère, qui occupoit alors le siège de Toulouse. Ce saint prélat, que quelques auteurs ont confondu mal à propos avec un rhéteur^ de même nom qui avoit professé les belles-lettres à Toulouse, près d'un siècle auparavant, succéda, au commencement^ du cinquième siècle, à saint Sylvius. Ce dernier, dont les reliques qui furent découvertes dans le treizième, reposent encore aujourd'hui dans l'église de Saint- Saturnin de Toulouse, forma le dessein de transférer le corps de ce saint martyr & premier évêque de cette ville qui avoit demeuré jusqu'alors dans un oratoire bâti depuis près de cent ans par les soins de saint Hilaire, son prédécesseur, & autour duquel la piété des fidèles avoit fait élever plusieurs tombeaux pour leur sépulture. Sylvius fit commencer pour cela une église magnifique ; mais prévenu de la mort, Exupère, son successeur, la fit achever. Celui-ci la consacra ensuite & y transféra le corps de saint Saturnin, après qu'il eut été assuré par révélation qu'il pouvoit entreprendre sans crainte cette translation, qu'il n'avoit osé tenter auparavant, tant par respect pour ce saint martyr que par déférence aux lois romaines qui défendoient de toucher aux corps des morts après leur sépulture, sans une permission expresse des empe-
' Epist, I ad Corinth. XV, 5i. ' Tillemont, Hist. ecclés. t. lo; sur S. Exupère^
Omnes quldern resurgemuSj sed non omnes im- note i.
mutahimur. ' Dom Riiinart, Acta sincera, p. iSi.
An 406
reurs. Exupère, ayant obtenu cette permission, fit la translation de ces précieuses reliques dans la nouvelle église qui porte le nom de ce saint martyr, 81 qui est aujourd'hui une des plus célèbres collégiales du royaume. L'ancien oratoire, où ce premier évêque de Toulouse avoit été d'abord enterré, demeura Éd. origin.
dans le même état jusqu'à ce que le duc Launobode fît bâtir à sa place, dans le sixième siècle, une église qu'on appela depuis Notre-Dame du Taur', en
■ Les Bénédictins veulent que l'église due à la munificence du duc Launobolde soit celle que depuis on a appelée Notre-Dame du Taur & non pas l'église primitive de Saint-Sernin, commencée par révêque Sylvius & terminée par Exupère. Il est difficile cependant d'admettre cette opinion. Fortunat leue positivement Launobolde de ce qu'il a donné un asile aux reliques de saint Sernin. C'est donc bien à l'édification de la basilique de ce nom que le duc Launobolde contribua par ses libéralités. D'ailleurs, sans vouloir nier positivement que le corps de saint Sernin ait d'abord reposé autre part que là où s'élève aujourd'hui l'église qui lui est dédiée, nous croyons que l'emplacement de cette première sépulture, s'il a été réellement différent de celui qu'occupe l'église actuelle, n'a rien eu de commun avec l'église du Taur. Le rapprochement fait par des étymologistes ignorants entre le surnom de Taur & le taureau, taurus, auquel saint Sernin doit sa mort, ne repose sur aucune autorité sérieuse. C'est une légende & rien de plus.
Du reste, à défaut de textes, si rares pour ces temps reculés, il ne faut pas perdre de vue que c'est par l'étude des institutions romaines que nous pourrons nous expliquer la manière dont le christianisme a fait ses premiers pas. Dès l'origine, les chrétiens s'étaient conformés aux lois civiles ; bientôt, ce fut i elles qu'ils eurent recours pour protéger leur existence; en s'établissant dans une cité ils formaient un collège, une association privée nommée eccîesia qui s'ajoutait aux autres collèges. Nous avons vu plus haut, au chapitre II du présent livre, qu'aux deuxième & troisième siècles les sociétés funéraires s'étaient beaucoup multipliées dans l'Empire romain & qu'elles y jouissaient d'une liberté fort étendue. Cette époque est précisément celle où, malgré les persécutions, le christianisme prit une grande extension. Forcés de célébrer leur culte en secret & de dissimuler le but de leurs réunions, les premiers chrétiens constituèrent leurs églises sur le modèle des sociétés funéraires, avec lesquelles ils cherchèrent à être confondus, afin de jouir des mêmes privilèges. C'était un moyen de désarmer la Ici qui les proscrivait & de protéger leurs tombes. Aussi les ressemblances sont-elles nombreuses entre les premières sociétés chrétiennes & les associations
païennes. Comme ces dernières, l'église possède une caisse commune, formée par les cotisations des fidèles, & ces cotisations se paient tous les mois. C'est le suffrage de tous qui nomme les chefs, & il va quelquefois chercher le plus humble pour le mettre à la première place. Les chrétiens se préoccupent autant que les païens de la sépulture de leurs morts. Dans les catacombes, comme dans les columhar'ia, les morts de toute condition sont confondus. Enfin les repas en commun ont autant d'importance dans les réunions des chrétiens que dans les associations païennes. L'Église célèbre dans toutes ses fêtes le festin des agapes, &, pour honorer les martyrs, les fidèles dînent sur leurs tombeaux à l'anniversaire de leur mort. Ces usages ne tardèrent pas à dégénérer en abus, & saint Augustin dut se prononcer contre « ces adorateurs de " sépulcres qui, en servant des repas aux morts, « s'ensevelissent vivants avec eux. »
Ces rapprochements nous font comprendre comment les premières églises ou chrétientés se sont constituées dans les Gaules (pour nous en tenir au sujet qui nous occupe). Ils jettent un nouveau jour sur la fondation des basiliques, élevées, comme celle de Saint-Sernin, sur le tombeau d'un confesseur ou d'un martyr, dans le faubourg des anciennes cités; ils expliquent enfin l'origine des corporations religieuses, attachées au service de ces basiliques. Comme association funéraire, la nouvelle église avait son lieu de sépulture, son cimetière, placé, comme c'était ordinairement l'usage, le long d'une voie publique & en dehors de la cité C'est là que les premiers chrétiens transportèrent les corps de leurs confesseurs & de leurs martyrs publiquement quand ils n'étaient pas en butte aux persécutions, secrètement, quand ils ne pouvaient faire autrement. C'est autour de ces tombeaux qu'ils prirent l'habitude de se réunir & de dîner ensemble le jour anniversaire de la mort du confesseur dont ils célébraient la mémoire. De là ces chapelles, ces petites églises, construites sur le tombeau du saint & dont parlent les auteurs anciens. Lorsque le christianisme put agir en maître, à la fin du quatrième & au cinquième siècle, on voit partout ces petits édifices remplacés par de magnifiques basiliques. Elles s'élèvent en général sur le lieu même où fut enterré le saint, seulement
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mémoire de ce que le taureau qui traînoit saint Saturnin s'étoit arrêté dans cet endroit. Depuis cette translation, quelques reliques de ce saint furent distribuées à diverses églises' où Dieu opéra les mêmes miracles que dans celle de Saint-Saturnin de Toulouse, qui conserve encore aujourd'hui très-soigneusement ce précieux dépôt.
La protection qu'Exupère accordoit à l'état monastique pourroit donner lieu de conjecturer qu'à l'exemple de plusieurs saints évêques qui firent bâtir des monastères auprès des tombeaux des martyrs, il fut peut-être le fondateur de celui de Saint-Sernin, dans le dessein de charger les moines qui l'habiteroient du service de la même église; & que Sisinnius, Minerve & Alexandre, moines de Toulouse, dont on a parlé, étoient établis dans ce monastère au commencement du quatrième siècle. Quoi qu'il en soit, on ignore sa véritable origine; on sait seulement qu'il étoit déjà célèbre au milieu du neuvième siècle.
Rien ne relève tant le zèle, la charité Se les autres vertus épiscopales d'Exupère que la comparaison qu'un auteur^ très-respectable fait de ce prélat avec saint Saturnin, premier évêque de Toulouse, son prédécesseur. Grégoire^ de Tours en fait un grand éloge 8t le met au rang des plus dignes ministres de Jésus-Christ. Saint Jérôme '^ rend témoignage à sa sainteté érainente en plusieurs endroits de ses écrits; il loue surtout son inclination & son goût pour la lecture des divines Écritures & son ardente charité tant envers les pauvres, dont il cherchoit toutes les occasions de soulager l'indigence, jusqu'à vendre même les vases sacrés de son église, qu'envers les solitaires de la Palestine 8c de l'Égyptç, à qui il envoya des aumônes très-considérables.
LXXXI. — Les Vandales ravagent la Narbonnoise sous la conduite de Chrocus,
leur roi.
A voir Exupère distribuer ses biens de tous côtés, on eût dit qu'il prévoyoit l'irruption prochaine des Vandales & des autres peuples barbares dans sa patrie, St qu'il se hâtoit de les assurer entre les mains des pauvres, pour les dérober à l'avidité de ces peuples. L'événement justifia la prévoyance du saint; car après que Radagaise, à la tête d'un nombre infini de Goths ou autres barbares, eut fait trembler l'Italie, qui ne tut délivrée que par miracle, Dieu, pour punir les péchés des Romains qui étoient montés à leur comble,
on construit dans ces basiliques un tombeau plus raites, qui déléguait quelques-uns de ses membres
grand & plus beau dans lequel on opère la trans- ou nommait un collège spécial, tiré de son sein,
lation de ses reliques. On voit apparaître à la pour s'acquitter de ces soins. [E. M.] même époque, toutes constituées, ces corporations ' Grégoire de Tours, De Gloria Martyrum, c. 48;
religieuses qui habitent autour du tombeau du De Gloria Confenorum, c. 20 & suiv. saint & accomplissent chaque jour, près de lui, " Dom Ruinart, ^cta sincera^ p. |32.
les différentes cérémonies du culte. Elles doivent ' Grégoire de Tours, Hist. 1. 2, c. i3.
probablement leur origine à Veccles'ia des premiers * S. Jérôme, Praefat'to m Zachariam ; in Ith. 3
temps, constituée sur le modèle des sociétés funé- Amos; epist. pS, olim 4.
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suscita les Vandales, les Alains, les Suèves, les Allemans 8t divers autres peuples barbares du Nord, lesquels, après avoir passé' le Rhin le dernier jour de l'année 406, inondèrent ensuite toutes les provinces des Gaules-.
' Prosper, Chronicon. — Orose, 1. 7, c. 28 & seq. — Grégoire de Tours, ffist. 1. 2, c. 2. — A. de Valois, Rerum Francicarum 1. 3, p. 99 & 104.
' L'année 406 est marquée par l'irruption des nations germaniques dans les Gaules. Cet événement eut pour conséquence d'enlever l'Espagne, &plus tard l'Afrique, aux Romains. Il occasionna la ruine entière de leur Empire en Occident & facilita la conquête de la Gaule par les Francs. A ce titre, il mérite de fixer particulièrement notre attention.
Les nations germaniques étaient partagées en plusieurs ligues, composées de peuples différents, réunis sous un nom commun & liés par des engagements réciproques à se défendre mutuellement contre les étrangers & à les attaquer en commun, sous la conduite d'un chef électif qui, outre les troupes de sa nation particulière, commandait les armées des peuples ligués. Dans l'origine, la ligue des Suèves comprenait toute la Germanie orientale, depuis le Danube jusques & y compris la Scandinavie; mais plus tard elle se brisa. De grandes nations se séparèrent des Suèves & formèrent des ligues particulières qui prirent les noms de Quades & de Marcomans. Ceux-ci s'avancèrent vers l'Orient, dans la Bohème, ou pays des Boïens, nation gauloise qu'ils subjuguèrent.
Le reste de la ligue des Suèves se fractionna encore en diverses peuplades; celles qui habitaient vers les bords de la mer Baltique, dans la Germanie inférieure, portèrent le nom commun de \'andales; les autres furent connus sous le nom de Lombards, de Bourguignons, &c. Les Romains appelèrent Allemans les nations voisines du Rhin & des sources du Danube; mais ces nations se nommaient elles-mêmes Suèves. Une autre ligue, celle des Francs, était établie le long du bas Rhin & à l'occident de Mayence ; elle était composée de tribus germaniques qui s'étendaient jusqu'à l'Océan & qui comprenaient un grand nombre de peuples : les Bructères, les Chamaves, les Ampsivariens, les Cattes, les Angrivariens, les Ansuariens ou Attuariens, les Saliens, les Chauci, les CherusqueS 81 les peuples qui habitaient des deux côtés de VAlhis.
Tel était, au commencement du cinquième siècle, l'état des populations qui occupaient l'Europe centrale, lorsque les Huns, peuple Scythe, d'origine asiatique, ayant passé le Borysthène, envahirent le territoire occupé par les nations germaniques. Ce fut sous leur pression que les Goths, forcés d'émigrer, dispersèrent, en 40.5, les garnisons du Danube & se jetèrent dans la Pannonie, d'où ils
passèrent en Italie, sous la conduite de Radagaise. Dans le même temps, les Vandales qui, vers l'an 200, occupaient les bords de la mer Baltique & étaient ensuite descendus dans la Bohème où ils s'étaient mêlés avec les Marcomans & les Quades, s'avancèrent vers le Rhin & la Germanie intérieure pour se jeter sur les Gaules. Les Alains, nation sarmatique qui avait suivi les Huns, se joignirent à eux, de même qu'une partie des Suèves ou Allemans, établis entre le Rhin & le Danube. Les garnisons romaines placées le long de ces deux fleuves gardaient exactement les passages; les barbares n'osèrent entreprendre de les forcer, & ils s'avancèrent vers le pays des Francs de la Germanie, persuadés qu'ils leur livreraient le passage; que par là ils entreraient sans peine dans la Gaule dont Stilicon avait rappelé les troupes pour défendre l'Italie contre Alaric.
Les Francs, alliés des Romains, leur restèrent fidèles; ils s'opposèrent aux Vandales, & ce ne fut qu'après avoir remporté une grande victoire sur les Francs que ceux-ci furent en état de passer le Rhin '.
Ils le passèrent le 3i décembre de l'année 406, & la saison fait croire que la glace leur en facilita le passage. Les Vandales tournèrent d'abord leurs armes vers la première Germanie"; de là, ils passèrent dans la Belgique & s'avancèrent jusque dans l'Aquitaine. Selon Orose, ils parvinrent, en 407, jusqu'aux Pyrénées; mais, arrêtés par cette barrière, ils se répandirent dans les provinces voisines & les ravagèrent'. Les Vandales, les Suèves & les Alains s'étaient séparés & ravageaient en même temps des provinces différentes. Les Bourguignons les avaient suivis; ils étaient descendus vers le Rhin; mais ils s'arrêtèrent dans l'Alsace 81 dans une partie de la Séquanique; & comme ils avaient des moeurs plus douces que les autres barbares, ils ne songèrent qu'à s'y établir en se liant avec les anciens habitants. Miyence, au dire de saint Jérôme, fut prise & ruinée par les barbares. Worms fut détruite après un long siège. Cet auteur ajoute que les puissantes villes de Reims, Amiens, Arras, Thérouanne, Tournay, Spire, Strasbourg passèrent entre les mains des Germains, translatae in Germaniam*. Les écrivains postérieurs citent parmi les villes ruinées par les Vandales & les Mains, Augusta Feromanduorum , Langres & Be-
■ Orosc, lib. 7, c. 40.
■' Salvicn.
3 Orose, lib, 7, c. lO.
* Saint Jcrôinc, I23, KptAt. ad Ajcriicfii.jm.
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On accuse' le général Stilicon, ministre de l'empereur Honoré, d'avoir, par une ambition démesurée, sollicité sous main ces barbares d'entrer dans l'Empire & d'en ravager les provinces dans la vue de l'aftoiblir & d'élever plus sûrement par là son fils Eucher sur le trône. Ce qu'il y a de vrai, c'est que les Vandales^ les Quades, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les Hérules, les Saxons, les Bourguignons, les Allemans & les Pannoniens s'étant divisés en plusieurs bandes, partagèrent entre eux les provinces des Gaules & y portèrent le fer & le feu; en sorte que peu de villes furent à l'abri de leur fureur. La première des provinces qui fut exposée à leurs ravages fut^ la Germanie première, d'où ces barbares s'étendirent ensuite dans la Belgique, l'Aquitaine, la Narbonnoise St dans le reste des Gaules, depuis le Rhin jusqu'aux Alpes, aux Pyrénées & à l'Océan. Il n'est pas aisé d'exprimer les désordres affreux'* que commirent ces peuples dans toute l'étendue de ce pays. Chrocus, roi des Allemans ou des Vandales, prince extrêmement fier^ & orgueilleux, étoit à la tête d'une partie de ces barbares. Il s'étoit mis dans l'esprit qu'il ne pouvoit rendre son nom célèbre que par des actes de cruauté, par les ravages des provinces & par la destruction des monumens qui pourroient rappeler le souvenir Se la gloire des Romains; ce qui fit que ses troupes, animées du même esprit, n'épargnèrent aucun des anciens édifices qu'elles rencontrèrent sur leur route.
Chrocus se répandit d'abord dans la Lyonnoise, où il ruina la ville de Langres & fit souffrir le martyre à Didier^, qui en étoit évêque ; car ces peuples, Kd. origin. quoique chrétiens pour la plupart, étoient ariens"^ &, par conséquent, autant ennemis des catholiques que les idolâtres mêmes ; ce qui parut encore dans la suite par la persécution qu'ils suscitèrent en Afrique contre les mêmes catholiques. D'ailleurs, parmi ce grand nombre de barbares il y en avoir plusieurs qui étoient encore enveloppés dans les ténèbres du paganisme. Chrocus^, à ce
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sançon. Quant aux détails ajoutés par les Bénédictins aux faits qui précèdent & tirés des Vies de saints, il faut les accepter avec une extrême réserve, ces Vies ayant été écrites longtemps après les événements dont elles prétendent nous faire le récit.
' Orose, 1. 7, c. 28 & seq.
' S. Jérôme, epist. 91, t. 4, nov. edit.
' Salvien, de ProviJcntia, 1. 7, p. 1Û7. — S. Jérôme, epist. 91, t. 4, nov. edit.
■" Voyez tome II, Note XLII.
'Idace, Chronicon, t. 2, nov. edit. Recueil de Canisius, p. 191. — Grégoire de Tours, Hist. 1. 1, c. 3o & suiv.
* Tillemont, Hist. ecclés. t. i 1 , sur S. Didier.
' Salvien, de Providentia^ l. 7, p. 160 & seq. — Dom Ruinarl, de Persecutione Vandalorum, p. 41 i ,
' Nous avons fait remarquer ci-dessus, au chapitre xi.i\ du présent livre, que Chrocus était un personnage légendaire qui n'avait aucune réalité
historique, une sorte de mythe personnifiant toutes les calamités causées par les invasions barbares dans les Gaules du troisième au cinquième siècle. Les Vies de saints qui se groupent autour de ce prétendu chef barbare & forment comme un cycle, ne peuvent être d'aucune utilité pour l'histoire. Celles de saint Didier de Langres, & de saint Privât, notamment, on été rédigées postérieurement à Grégoire de Tours & d'après ses écrits; or, comme Grégoire n'avait déjà fait qu'emprunter à la légende tout ce qu'il rapporte de Chrocus, il faut nécessairement rejeter comme dépourvues d'autorité toutes les Vies de saints qui appartiennent à ce cycle. Nous ne pouvons entrer ici dans la discussion de l'époque à laquelle elles ont été rédigées; il nous suffit de savoir qu'elles sont postérieures aux ouvrages de Grégoire de Tours; ce qui du reste a été parfaitement établi par M. l'abbé C. Chevalier, dans ses Origines de l'église de Tours, p. |36 & suiv. [E. M.]
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. III. 38i
qu'il paroît', étoit de ce nombre; & ceux d'entre ces barbares qui étoient chrétiens conservoient plusieurs superstitions païennes. Dieu, dit un pieux auteur^, n'abandonna que peu à peu les provinces des Gaules à leur fureur, afin de donner le temps à celles qui furent ravagées les dernières de prévenir les mêmes châtimens par une pénitence salutaire. Les Vandales, après avoir désolé la Lyonnoise, étendirent leurs courses jusques à Vienne^ & tournèrent ensuite leurs armes du côté de l'Auvergne où, s'étant emparés de la ville de Clermont, ils procurèrent à plusieurs chrétiens la couronne du martyre. Us détruisirent dans le même pays un fameux temple destiné au culte des idoles qui subsistoit encore.