LXXXII. — Martyre de saint Privât, évêque de Gévaudan
De l'Auvergne, ces barbares passèrent dans le Gévaudan dont saint Privât étoit alors évêque. Sur l'avis de leur"* approche, les habitans prirent l'alarme & se renfennèrent la plupart dans une forteresse du pays appelée Grèzes [Gredonense castrum), qui subsiste encore à présent; tandis que leur saint évêque, qui se trouvoit alors dans une grotte de la montagne de Mende, où il se retiroit souvent, levoit comme un autre Moïse les mains au ciel St tâchoit, par ses prières St par ses jeûnes, d'apaiser la colère de Dieu, irrité contre les péchés de son peuple. Les Vandales eurent à peine pénétré dans le Gévaudan, qu'ils attaquèrent d'abord Javoux, capitale du pays, située sur les frontières d'Auvergne. Après s'être emparés de cette ville 8< l'avoir entièrement ruinée, ils s'avancèrent vers la montagne de Mende où, ayant découvert saint Privât, ils le pressèrent de leur livrer son troupeau ; mais le saint évêque rejeta leur demande avec tout le courage d'un bon pasteur. Il refusa avec la même fermeté de sacrifier aux idoles, ce qui lui attira une grêle de coups, sous la violence desquels il faillit à expirer sur-le-champ, & dont il mourut peu de jours après. Son corps fut inhumé dans le lieu même de son martyre par les soins de ses diocésains qui, après la retraite des barbares, vinrent, mais inutilement, à son secours. Son-' tombeau devint également célèbre dans la suite par le nombre des merveilles que Dieu y opéra, 8c par la fondation d'un monastère voisin qui porta son nom, ce qui ne contribua pas peu à faire transférer dans ce lieu le siège épiscopal du Gévaudan.
Gallia Christiana, nov. edit. t. i , p. iSy, ins- Surius, il .Tout. — Tillemont, Hist. ecclés. t. 4, sur
trum. S. Privât. — Gallia Christiana , nov, edit. t. 1,
Salvien, Je Provijentia, I. 7, p. 167. p. |37, instrum.
' Gallia Christiana ; & Grégoire de Tours, Hist. '' Grégoire de Tours, Hist. 1. 6, c. 37. — Gallia
I. I , c. 3o & suiv. Christiana, nov. edit. t. 1, p. m. — A. de Valois,
' Grégoire de Tours, Hist. 1. 1, c. 3o & suiv. — Notitia Galliarum, p. 214.
An 408
An 40s
LXXXIII. — Destruction de la ville d'Albe, dans le Vivarais. — Celles d'U-^ès, Nimes, Agde, ô-c, saccagées par les barbares.
Les Vandales, après avoir martyrisé saint Privât, allèrent assiéger le château de Grèzes ; mais, rebutés par la vigoureuse résistance des assiégés, 8t pressés d'ailleurs par le défaut de vivres, ils traitèrent avec eux, levèrent le siège Se sortirent du pays moyennant une certaine quantité de vivres qu'ils reçurent Se qu'ils payèrent par de riches présens. Ces barbares, après avoir quitté le Gévaudan, entrèrent dans le Vivarais', où ils ruinèrent la ville d'Albe, capitale du pays. Se firent mourir Avolus qui en étoit alors évêque. De là, ces peuples s'étendirent des deux côtés du Rhône Se portèrent la désolation dans toutes les villes voisines, savoir : à la gauche Se au delà de cette rivière, dans celle de Trois-Châteaux, de Valence, d'Orange, de Vaison, de Carpentras, de Vindasque, d'Apt Se d'Avignon ; Se en deçà de la même rivière dans celles d'Uzès, de Nimes Se d'Agde. Suivant un ancien^ monument, dont l'autorité paroît cependant un peu douteuse, les évêques de ces villes Se un grand nombre de personnes de tout âge, de tout sexe Se de toute condition aimèrent mieux souffrir toute sorte de tourmens Se devenir la victime de la fureur de ces barbares, que de renoncer à la foi catholique.
LXXXIV. — Martyre des évêques de Nimes 6- d'Agde — Chrocus fait
prisonnier. — Sa mort.
Parmi les évêques qui souffrirent le martyre dans cette occasion, on met Félix de Nimes, Se Vénustus d'Agde. Celui-ci étoit le premier évêque de cette dernière ville, si on peut faire quelque fond sur le monument dont nous venons de parler ; car la ville d'Agde n'est pas comprise parmi les cités des Gaules dans la Notice dressée sous le règne de l'empereur Honoré. On ^ joint à ces deux martyrs Victor, évêque d'Arles, dont la ville épiscopale éprouva, dit-on, la même désolation. Grégoire de Tours'* paroît confirmer la prise de cette dernière ville par Chrocus : il dit, en effet, que ce prince y fut fait pri- Éd.origin. sonuier. Un autre historien rapporte'' que ce roi barbare se contenta seulement de mettre le siège devant cette place. Quoi qu'il en soit, Marius'^, général de l'armée romaine Se gouverneur de la Viennoise, après avoir rassemblé ses troupes, eut le courage d'attaquer Chrocus Se la gloire de le vaincre dans Arles même ou auprès de cette ville. Se de le faire prisonnier. Dieu permit à cette
' Gaîlia Christiana, nov. edit. t. i , p. z-'fi ; & ' Gallia Ckristiana, nov. edit. t. r , p. 276; &
instrum. p. iSy. — Voyez tome II, Note XLII , mstrum. p. 137.
n. VII. — Coliimbi , Episcopi Vivarlenses ^ p. 796 "* Grégoire de Tours, Hist. l. 6, c. 37.
& seq. ^ Idace, Chron-con^ Recueil Je Canisius, nov. edit,
' Gallia Christiana, nov. edit. t. ' , p- 276; & t. 2, p. 191.
instrum. p. 187 — Voyez tome II, Note XLII, ^ \iace, Chronicon, Recueil de Canisius, nov . tiil.
n.5. t. 2, p. 191. — Grégoire de Tours, Hist. 1. 6, c. 37.
t. I, p. i5fi.
occasion que Marius fût aussi cruel à l'égard de ce prince, que celui-ci l'avoit été à l'égard des autres. Il le fit promener chargé de chaînes par toutes les villes qu'il avoit désolées, S<. dont il avoit déjà repris sans doute la plupart. Ce général en fit son jouet pendant plusieurs jours, lui fit souffrir ensuite divers supplices & le fit enfin mourir d'une manière ignominieuse', en punition des crimes qu'il avoit commis & des cruautés qu'il avoit exercées.
LXXXV. — Retraite des Vandales vers les Pyrénées. — Leur passage
en Espagne.
Un autre corps de Vandales, sous le nom desquels on comprend en général tous les différens peuples barbares qui pénétrèrent alors dans les Gaules, ne traita pas mieux la partie occidentale de la Narbonnoise. Il paroît, en effet, ({ue dans tout ce pays la seule ville de Toulouse fut préservée du malheur commun, par les prières Si les mérites de saint Exupère^, son évêque, &. qu'elle ne tomba point, comme toutes les autres, au pouvoir des barbares. Une protection si visible de la part de Dieu ne changea pas cependant ' le cœur des habitans de cette ville; ils continuèrent dans leurs désordres de même que les autres Gaulois qui, par là, s'attirèrent la punition du ciel, 8c furent subjugués comme eux par d'autres barbares, après la mort du saint évêque, leur protecteur.
Tandis que les Vandales désoloient les Gaules, les troupes romaines, qui étoient dans la Grande Bretagne'*, élurent pour empereur un simple soldat, nommé Constantin, lequel ayant passé la mer 8c ayant été reconnu des peuples Se des troupes de la Gaule (y de l'Aquitaine, étendit sa domination jus- ((u'aux Alpes, malgré l'opposition de Sarus, général de l'empereur Honoré. Ce général l'assiégea dans Valence; mais il tut obligé d'abandonner ce siège Se de laisser cet usurpateur paisible possesseur des Gaules. Constantin établit alors son séjour dans Arles; ce qui fait croire que Marius, qui chassa les barbares de cette ville 8c des environs, pourroit bien avoir été général de ce tyran. On '' sait d'ailleurs que Constantin, après avoir défait les Vandales, leur accorda la paix Se leur laissa la liberté de demeurer dans les Gaules.
Ces barbares se cantonnèrent "^ du côté des Pyrénées dans le dessein de passer en Espagne pour en ravager les provinces. Ils tentèrent le passage de ces montagnes du côté de Narbonne 8c du Roussillon ; mais ayant été repoussés par Didyme 8c Vérinien, son trère, qui avoient la garde des passages, ils se
' Nous avons dijà fait remarquer, au ch. XLix ^ Salvien, </e PcoviiifnJia, I. 6 & 7, p. 141 & suiv.
& Lxxxi de ce livre, qu'on ne peut ajouter foi à ^ Prosper, Chronicon. — Zosime, 1. 6. — Sozo-
tous ces détails, les événements qui se rapportent mène, 1. 9, c. 11.
à Chrocus appartenant au domaine de la légende '" Orose, 1. 7, c. 40.
& n'ayant d'autre source que les Vies de saints *' Orose, 1. 7, c. 30-40. — Sozomène, 1. 9, c. 12,
écrites après coup. [E. M.] — Isidore, Chronicon, p. 732. — Marca Hispanica,
' S. Jérôme, tpiit. 91. — Voyez tome II, Note c. 09 & seq. XLV, n. 2 & suiv.
An 408
An 408
virent forcés, au préjudice 8t au grand regret des peuples des Gaules, de s'arrêter dans ces provinces St d'attendre une occasion plus favorable pour
"^~~ l'exécution de leur projet. Elle se présenta quelque temps après, durant la troisième année depuis leur entrée dans les Gaules. Voici comment : le tyran Constantin, après avoir retiré son fils aîné Constant du cloître où il avoit embrassé l'état monastique, St l'avoir déclaré césar Si ensuite auguste, l'avoit fait partir pour l'Espagne dans le dessein de la soumettre sous son obéissance, ce que ce dernier avoit heureusement exécuté. Après la mort des deux frères Didyme & Vérinien, Constant, qui gouvernoit l'Espagne, eut l'imprudence d'ôter aux naturels du pays la garde des passages des Pyrénées dont ils avoient toujours été chargés, pour la confier aux Honoriaques, peuples barbares incorporés dans les troupes romaines. Ceux-ci, soit par trahison ou par négligence, laissèrent passer sans opposition les Vandales qui attendoient cette occasion depuis longtemps, tant pour s'enrichir des dépouilles de l'Espagne que pour sortir des Gaules où ils craignoient ' d'être attaqués par les peuples dont la plupart venoient alors de secouer le joug du tyran Constantin. Ces barbares, suivis des Alains St des Suèves, passèrent les Pyrénées du coté de la Navarre, au mois de septembre ou d'octobre^ de l'an 409, après avoir ravagé de nouveau les Gaules, à la sollicitation de Géronce, général de Constantin en Espagne, qui s'étoit révolté contre ce tyran. Les Vandales se répandirent ensuite dans toute cette partie de l'Empire, où ils commirent une infinité de désordres.
La Narbonnoise fut à peine délivrée de tous ces barbares qu'elle se vit, peu de temps après, inondée par une multitude de Visigoths dont elle subit enfin
Éd.origiii. le joug. Nous traiterons cette matière au livre suivant, après que nous aurons rapporté ici succinctement les moeurs des peuples de cette Province sous la domination des Romains, ou rappelé en peu de mots ce que nous en avons déjà dit ailleurs.
LXXXVL — Mœurs des peuples de la Province sous les Romains.
On ne peut donner une idée plus juste ni plus précise des mœurs des peuples de la Province sous les Pv^omains, que celle que Pline nous en a laissée. Il n'est point de province^ qui surpasse la Narbonnoise, dit ce célèbre auteur, si Von considère la culture 6- la fertilité de ses terres, le mérite & les mœurs de ses habitans, ses richesses &• son abondance. En un mot, ajoute-t-il, c'est plutôt l'Italie même qu'une province. Ainsi nous n'en saurions rien dire de particulier qui ne convienne aux mœurs des Romains en général dont elle avoit pris la religion, les manières, la politesse & le langage'^.
Ses habitans donnèrent dans toutes les superstitions païennes, jusqu'à ce
' Salvien, de Provijititia, 1. 7, p. 168. ' Pline, I. 3, c. 4.
' Prosper, Chronicon. '' Ihid.
que, éclairés des lumières de la foi St fortifiés tant par l'exemple des martyrs que par la sainteté de leurs premiers évêques, ils eurent horreur de leurs ténèbres & reconnurent leurs égaremens. Cette province passa presque entièrement, en moins d'un siècle, c'est-à-dire depuis le troisième jusqu'au milieu du suivant, du paganisme & de l'idolâtrie à la religion chrétienne ; mais, par un malheur qui lui fut commun avec les autres provinces, le progrès de l'Évangile n'arrêta point la corruption des mœurs j la licence y fut d'autant plus grande que les richesses ' St l'abondance du pays ne contribuoient pas peu à la fomenter. Dieu punit les habitans de cette province par le ravage que les barbares firent de leurs terres, par la désolation de leurs villes & par la ruine des anciens monumens qui faisoient l'ornement du pays Se le distinguoient de tous les autres.
La Narbonnoise fut gouvernée, sous les Romains, par des proconsuls. Après la division de cette province en plusieurs autres, la portion située à la droite Se en deçà du Rhône, qui comprend la plus grande partie du Languedoc & qui conserva son ancien nom de Narbonnoise, fut gouvernée de même par un proconsul jusque vers la fin du quatrième siècle : Narbonne devint alors le siège d'un président, qui succéda au proconsul, & dont l'autorité s'étendoit sur la Narbonnoise première. Cette province eut parmi ses gouverneurs plusieurs hommes illustres qui parvinrent aux premières dignités de la République ou de l'Empire 8c qui s'attirèrent l'amour Si l'estime des habitans du p^ys autant par la sagesse de leur conduite que par le soin qu'ils prirent de les soulager ; mais elle en eut aussi d'autres que l'avarice, les vexations Se les impôts dont ils chargèrent les peuples rendirent odieux Si insupportables. Elle se maintint dans l'usage de tenir tous les ans ses assemblées provinciales, usage que l'irruption des barbares, la négligence des tyrans' qui usurpèrent l'autorité impériale dans les Gaules, ou divers autres accidens, interrompirent durant quelque temps, mais qui fut rétabli l'an 418 par l'empereur Honoré, lequel ordonna la tenue annuelle de l'assemblée des Sept Provinces, dont la Narbonnoise étoit une des principales 3, ^
L'usage des lois romaines fut d'abord plus commun dans cette province que partout ailleurs, tant à cause du grand nombre des colonies romaines que des villes municipales St des peuples entiers^ à qui les Romains avoient accordé l'usage du droit latin. Depuis que l'empereur Caracalla eut donné le droit de bourgeoisie romaine à tous les sujets de l'Empire, le droit romain devint commun à tous les peuples de la Province qui, depuis, a toujours continué de s'en servir.
Après que Jules César eut introduit dans le sénat les habitans de la Narbonnoise, plusieurs d'entre eux parvinrent aux premières charges civiles S(. militaires de l'Empire : les sénateurs tirés de la même province s'acquirent
' Salvlen, Je Providentia, 1. 7, p. 1 55. ' Pline, 1. 3, c. 4.
* Voir, au tome II, le Recueil des inscriptions de * Ihid.
la Province.
An 409
An ^09
une si grande réputation de sagesse Se de probité qu'ils méritèrent l'éloge public d'un empereur. Plusieurs se. signalèrent dans la milice, dans le barreau & dans la magistrature 5 Se sans parler de l'empereur Antonin Pie, originaire de Nimes, la partie de la Narbonnoise qui est en deçà du Rhône eut la gloire de donner la naissance aux empereurs Carus Se Numérien, qui firent beaucoup d'honneur à leur dignité. On pourroit y joindre l'empereur Carin, s'il n'eût ^Éd. origm. déshonoré sa patrie Se obscurci l'éclat des talens qu'il avoit reçus de la nature par le dérèglement de ses mœurs.
La Narbonnoise fut redevable d'une partie des grands hommes qu'elle donna à la République Se à l'Empire, au grand nombre d'anciennes familles romaines qui s'y établirent, attirées sans doute par la beauté du climat, la fertilité du terroir Se la proximité de Rome, qui faisoit regarder cette province comme l'Italie même. Les sénateurs qui en étoient natifs ou qui y possédoient des terres étoient exempts de la loi commune qui défendoit aux autres de résider dans les provinces sans une permission expresse de l'empereur.
Autant que la Narbonnoise se rendit recommandable par les hommes illustres qu'elle donna à l'État, autant elle devint célèbre par un grand nombre de savans qu'elle fournit à la république des lettres, ou qu'elle attira dans ses écoles de Narbonne Se de Toulouse qui eurent toujours' des professeurs d'un mérite distingué Se des étudians des premières familles de l'Empire. On y enseignoit, ainsi que dans les autres écoles des Gaules, la grammaire, c'est-àdire, les belles-lettres grecques Se latines. Se l'éloquence ou rhétorique ; car il paroît que ce n'étoit guère qu'à Rome qu'on professoit le droit Se la philosophie. Les gages des professeurs^, que l'empereur Gratien eut soin de régler, furent assignés sur le public ou sur le domaine du prince.
L'application à l'étude des belles-lettres n'empêcha pas celle que les peuples de la Province donnoient au commerce qui étoit alors des plus étendus-^ Se des plus florissans, parce que les ports de la Méditerranée étoient, dans ce temps-là, beaucoup plus fréquentés que ceux de l'Océan. Tel étoit l'état florissant de la Narbonnoise quand les Visigoths y entrèrent'* Se y portèrent la désolation avec la barbarie Se le mauvais goût.
' Aiisone, ParenteU, Elogia profcssorum BurJ:g:i- ^ Ausone, de clans Vrlihus. — Voir, au tome II,
lensium ; & de claris Urbibus. le Recueil des inscriptions de la Province.
» Codex Theodosianus, de Medicis & Profess. L i i . '' Ausone, de claris Vrhibus. • — ^^cir les notes de Godefroy.
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