‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 309 sur 553 · XVI. — V'ictor'in abandonne Toulouse, sa patrie · texte numérisé non relu

XVI. — V'ictor'in abandonne Toulouse, sa patrie

L'un des plus distingués, qui dans cette occasion abandonnèrent leur patrie, fut Victorin-^, homme très-respectable par la gravité de ses mœurs 8c par les charges considérables qu'il avoit exercées dans l'Empire. Il avoit rempli entre autres celle de vicaire du préfet des Gaules dans l'île de Bretagne où, par la sagesse de sa conduite Si la douceur de son gouvernement, il s'étoit attiré l'amour, l'estime 6t la confiance des peuples. II vivoit retiré dans Toulouse, sa patrie, dans le temps que cette ville eut le malheur d'être prise & saccagée par les barbares, ce qui l'obligea de quitter les Gaules. Son attachement pour l'empereur Honoré tut sans doute un des motifs qui l'engagèrent, après avoir abandonné sa patrie, à s'approcher de ce prince 81 à chercher une i':j. origin. retraite en Italie, dans une campagne voisine de Volterre, dans la Toscane. Il fixa sa demeure dans cette solitude, où il supporta sa mauvaise fortune avec la même modération qu'il avoit fait paroître dans sa plus gra-nde prospérité. L'empereur, sensible à sa fidélité autant qu'à ses services passés, l'appela

' Idace, Chronicon. . ^ Riitilius, Ittnerarium, p. i ^. — . \'. notac Cas-

' Voyez tome II, Note XLV. talion. & Bartii.

* Idace, Chronicon. '' Rutilius, ftinerarium^ p. r^.

An 413 '

à la cour & lui offrit la charge de comte palatin ou des domestiques j mais Victorin, préférant les plaisirs de la campagne aux honneurs du palais impérial, 81 la douceur d'une vie privée à la gloire des emplois les plus éclatans, remercia ce prince de cette marque de distinction 8c continua de vivre dans la retraite qu'il s'étoit choisie.

XVII. — Nouvelles négociations au sujet de Placidie. — Noces d'Ataulphe avec cette princesse, célébrées à Narhonne.

Les Visigoths, après s'être rendus maîtres de Toulouse, étendirent leurs conquêtes aux environs de cette ville & y portèrent la désolation '. Ils marchèrent ensuite vers Bordeaux^, où il paroît qu'ils entrèrent comme amis de même que dans quelques autres villes des Gaules, parce que les négociations entre Ataulphe & Honoré n'étoient pas encore sans doute entièrement rompues. Piacidie, également recherchée de ce roi des Visigoths & du général Constance, étoit tout ensemble l'obstacle & le nœud de la paix. Ataulphe^, outre la passion qu'il avoit conçue pour elle, espéroit en l'épousant assurer son autorité Se ses conquêtes : dans cette vue, lorsque Constance, qui se flattoit de son côté d'époviscr aussi cette princesse, le pressoit vivement de la remettre entre les mains de l'empereur Honoré, ce roi barbare affectoit de faire de nouvelles demandes que ce prince étoit hors d'état de lui accorder. La plus grande difficulté qu'Ataulphe avoit à surmonter, pour faire réussir le dessein qu'il avoit d'épouser Placidie, étoit de gagner le cœur de cette princesse 8>i. de la faire consentir à son mariage. La proposition étoit d'autant plus délicate que Placidie, quoique prisonnière, conservoit au milieu de sa captivité des sentimens dignes de la fille du grand Théodose; ainsi il ne paroissoit pas aisé de persuader à cette princesse, plus grande encore par sa piété & par ses excellentes qualités d'esprit 81 de cœur que par son auguste naissance, d'épouser un roi barbare, un hérétique, le destructeur de l'Empire, & enfin l'ennemi du nom romain Si de l'empereur Honoré, son frère. Cependant Ataulphe, voulant absolument gagner cette princesse, employa toutes les personnes qu'il crut avoir le plus d'ascendant sur son esprit. Il se servit entre autres d'un officier d'Honoré, nommé Candidien, homme d'esprit 8c de distinction, qui agit si bien auprès d'elle, qu'il la détermina enfin à épouser ce roi.

Candidien obtint le consentement de Placidie par l'adresse qu'il eut sans doute de lui persuader qu'Ataulphe avoit entièrement changé de sentiment 8c de dessein à l'égard de l'empereur 8c de l'Empire; car nous savons d'ailleurs que, vers ce même temps, ce roi eut une conversation à Narbonne avec un seigneur de la même ville qui étoit fort avant dans ses bonnes grâces Se qui étoit également recommandable par sa piété, son mérite 8c les emplois

' Prosper Tyro, Chronicon. ' Olympiodore , p. i 85 & seq. — Idace, Chro-

' Paulin, Eucharistia. — V. Tillemont, art. 5i nicon. sur Honoré.

militaires qu'il avoit remplis sous l'empereur Théodose, ce qui peut nous faire conjecturer que c'étoit peut-être le même que Candidien dont nous venons de parler.

Ataulphe ', qui avoit tout l'esprit & tout le courage d'un Romain, s'entretenant familièrement avec cet officier, lui assura plusieurs fois, même avec serment, que sa plus forte passion avoit été autrefois d'effacer entièrement le nom romain & d'y substituer celui de sa nation, en donnant à l'Empire le nom de Gothie au lieu de Romanïe, & celui d'Ataulphe aux empereurs ses successeurs, à la place des noms de César 8c d'Auguste ; mais sachant par une longue expérience, que le génie des Goths Se leur barbarie ne leur permettoient pas de s'assujettir aux lois nécessaires pour la conservation des États, il avoit préféré la gloire d'être le restaurateur de la puissance romaine 81 d'y concourir de toutes ses forces; que c'étoit pour cette raison qu'il souhaitoit de conclure la paix avec Honoré. Orose rapporte ce fait comme l'ayant appris de saint Jérôme, qu'il avoit vu à Bethléem, l'an 4i5 ou 416, & il atteste que ce dernier l'avoit appris de l'officier même auquel Ataulphe en avoit fait confidence.

Ces dispositions du roi des Visigoths touchèrent sans doute Placidie, Si l'espérance qu'elle eut de les entretenir St de les augmenter encore, lorsque de captive de ce prince elle seroit devenue son épouse, fit apparemment que ,^1 °'''f gg l'amour de sa patrie, de sa famille Si de sa liberté l'emportèrent^ enfin sur la répugnance naturelle qu'elle avoit d'épouser un roi barbare qui, d'ailleurs, avoit actuellement une autre femme, qu'il répudia pour pouvoir épouser cette princesse. Le jour des noces, dont la pompeuse cérémonie se fit à Narbonne, dans la maison d'Ingénius, seigneur le plus distingué de la ville, fut fixé au mois de janvier de l'an 414. Ataulphe n'oublia rien pour rendre cette fête digne de Placidie Si de la majesté royale ; tout y tut magnifique Si répondit à la générosité de l'un Si à l'auguste naissance de l'autre. Le roi des Visigoths y parut vêtu à la romaine Si, après avoir donné la première place à Placidie, il s'assit auprès d'elle sur le lit nuptial paré de la manière 81 selon l'usage des Romains^. Il fit ensuite présentera cette princesse de riches présens par cinquante jeunes seigneurs des mieux faits 81 vêtus de soie, dont chacun portoit deux bassins, l'un rempli de pièces d'or 81 l'autre de pierreries 81 de bijoux; tristes dépouilles de la ville de Rome. A ces présens succédèrent les divertissemens 81 le chant des hymnes ou épithalames à l'honneur des deux époux.

Attale, que son vain titre d'empereur faisoit regarder comme le principal personnage de l'assemblée, chanta le premier, 81 après lui. Rustique 81 Phœbade, qui étoient sans doute les plus distingués d'entre les Romains. C'est

' Orose, 1. 7, c. 4,3. — Le fait que D. Vaissete ' Olympiodore, p. 1 85 & seq. — Idace, Cliro-

reproduit Ici, d'après Orose, n'est qu'une anecdote nicon. — Philostorge, 1. C2, c. 4.

sans fondement, inventée probablement par la va- ' Idace, Chronicon. — Philostorge, I. 1 2, c. 4. —

nité romaine. [A. M.J Olympiodore, p. 1 85 & seq.

An

An 414 '

ainsi que se termina cette auguste fête à laquelle les Romains & les Visigoths prirent également part, & qu'ils célébrèrent à l'envi par toute sorte de jeux Se de réjouissances. Il y a lieu de croire qu'Ataulphe, après avoir célébré ses noces dans Narbonne, fit encore quelque séjour dans cette ville ; nous ne voyons pas du moins qu'il ait établi son siège dans la prétendue ville d'Héraclée sur le Rhône, dont quelques modernes prétendent qu'il fit alors la capitale de son royaume', fondés sur l'autorité d'une inscription c[ui nous paroît manifestement supposée.

XVIII. — Siège de Narbonne par Constance. — Retraite des Visigoths

en Espagne,

Ce mariage auroit dû, ce semble, renouer la paix entre Ataulphe & l'empereur Honoré. Le premier^ la souhaitoit sincèrement 8<. Placidie, son épouse, ne cessoit de la lui inspirer; mais, soit qu'Honoré tût mécontent du mariage de sa sœur avec un roi barbare, ou plutôt que le général Constance, pour se venger d'Ataulphe qui lui avoit enlevé cette princesse, détournât cet empereur d'écouter aucune proposition de la part des Visigoths, tous les projets de paix entre ces peuples Se l'Empire s'évanouirent bientôt après. En effet, Constance, qui se trouvoit alors à Arles, recommença aussitôt les hostilités contre les Visigoths; tandis qu'Ataulphe, de son côté, voyant qu'il n'y avoit plus de paix à espérer, se mit en état de continuer ses expéditions & fit reprendre la pourpre à Attale. Constance, après avoir passé le Rhône à la tête des troupes romaines, marcha incontinent vers Narbonne, la plus forte & la plus importante place dont les Visigoths se fussent encore emparés dans les Gaules : ce général se contenta de la bloquer St d'empêcher la communication de la garnison qu'Ataulphe y avoit laissée, avec le reste de l'armée de ce prince qui s'étoit étendu, du côté de la Garonne, vers l'Aquitaine & la Novempopulanie.

Sur la nouvelle du blocus de Narbonne, les Visigoths, craignant de voir bientôt cette ville tomber au pouvoir de Constance, qui leur coupoit déjà les vivres Se se disposoit à les combattre, résolurent d'abandonner les Gaules pour se retirer en Espagne. Ils prirent, en effet, la route des Pyrénées, mais ce ne fut pas sans laisser à leur départ Se sur leur passage des marques de leur fureur Se de leur barbarie. La ville de Bordeaux, que ces peuples avoient épargnée jusqu'alors, fut la principale d'Aquitaine qui éprouva leur cruauté; ils y mirent le feu après l'avoir abandonnée au pillage. Bazas auroit eu le même sort si Paulin, petit-fils d'Ausone, qui s'y étoit retiré après le sac de Bordeaux Se de sa maison, n'eût su, par son adresse, gagner le roi des Alains Se le désunir des Visigoths, avec lesquels il s'étoit joint pour faire le siège de cette ville, dans l'espérance d'en partager les dépouilles. Ces Alains étoient un

' Voyez tome II, Noie XLVI. ' Orose, 1. 7, c. 43. — Paulin, Eucharistia. —

Olympiodore, p. 1 88.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IV. aoS — :

' An4i4

reste des peuples de la même nation, qui étoient entrés dans les Gaules avec les Vandales quelques années auparavant & qui, n'ayant pas voulu suivre leurs compatriotes en Espagne, étoient demeurés en Aquitaine. Ces barbares, conjointement avec les Visigoths, pressoient vivement le siège de Bazas, & ,'^ip''f6!' déjà la plupart des habitans, se voyant sans ressource, étoient prêts à se rendre, !ors([ue Paulin, s'étani coulé secrètement dans le camp des Alains, persuada à leur roi de se détacher des Visigoths, d'entrer dans la ville & d'en prendre la défense contre eux, ce qui obligea enfin ces derniers de lever le siège. Ces peuples continuèrent ensuite leur marche vers l'Espagne, Se les autres troupes de leur nation, que Constance avoit forcées d'abandonner la ville de Narbonne, prirent la même route. Ainsi tous ces barbares passèrent les Pyrénées vers la fin ' de l'an 414, ayant à leur tête Ataulphe, qui emmena avec lui la reine Placidie, Se Attale, lequel conservoit toujours le vain titre d'empereur.

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