XIX. — Mort du roi Ataulphe
A l'arrivée des Visigoths à Barcelone, Placidie y accoucha d'un prince^ à qui le roi Ataulphe, son père, fit donner le nom de Théodose, en mémoire de l'empereur de ce nom, père de la reine, son épouse. La naissance de ce prince inspira au roi des Visigoths de nouveaux sentimens de paix; mais Constance les traversa encore 8c rendit inutiles tous les efforts que ce ptince Se la reine Placidie, son épouse, faisoient pour l'obtenir. Ils ne jouirent pas longtemps de la satisfaction que leur avoit donnée la naissance de Théodose,
leur fils : la mort l'enleva bientôt après. Le corps de ce jeune prince fut mis
dans un cercueil d'argent 8t enterré avec pompe, près de Barcelone, dans un "'*' ' lieu de prières, au rapport d'un ancien historien, c'est-à-dire dans une église de chrétiens, ce qui fait juger qu'il avoit reçu le baptême.
Il paroît que les démarches d'Ataulphe & de Placidie pour la paix ne furent pas tout à fait inutiles. Se que les Visigoths firent enfin quelque accord avec Constance, puisque ce général leur fit^ défense d'avoir des vaisseaux Se de commercer dans les pays étrangers; ce qui marque en quelque sorte qu'ils étoient soumis à ses ordres ou plutôt à ceux de l'empereur Honoré.
Ataulphe ne survécut pas longtemps à la mort de son fils Théodose. Il avoit parmi ses domestiques un homme de sa nation ■♦, nommé Dobbie, qui, cherchant depuis longtemps à se venger sur lui de la mort d'un autre roi goth, son ancien maître, que ce prince avoit massacré sous ses yeux, s'étoit mis à son service dans l'espérance d'exécuter plus aisément son pernicieux dessein^. Ataulphe ayant rencontré ce domestique un jour qu'il étoitallé dans
' Orose, I. 7, c. 43. ■* Olymplodore, p. 188. — Idace, CAronjfon. —
' Olympiodore, p. 188. Prosper, Chronicon.
' Orose, 1. 7, c. 43. — V. Tillemont, art. 53 & '' Idace, Chronicon. — Prospsr, Chronicon.
b'j sur Honoré. Olymplodore, p. 188 & seq.
— : — ;:" 404 histoire générale de Languedoc, liv. iv.
An 415 T T^
son écurie pour voir ses chevaux, suivant sa coutume, Si étant entré en conversation familière avec lui, ce serviteur infidèle profita de ce moment, se jeta sur lui 6c le frappa d'un coup de poignard au côté, dont ce prince mourut à Barcelone, vers la fin d'août ou au commencement de septembre de l'an 41 5; car on apprit la nouvelle de sa mort à Constantinople ', le' vendredi 24 du même mois de septembre, ce qui causa beaucoup de joie à la cour de l'empereur d'Orient.
XX. — jétaulphe recommande Placïdïe à son frère. — Sigérïc succède à ce
prince, & TVallia à Sigérïc.
Ataulphe avoit eu pendant sa vie trop de considération pour Placidie, son épouse, pour ne pas lui en donner des marques en mourant. Il eut soin, avant que d'expirer, de la recommander^ à son frère, dont les historiens ne marquent pas le nom, & qu'il se flattoit sans doute d'avoir pour successeur. Il le chargea de remettre cette princesse entre les mains d'Honoré 8t de cultiver l'amitié des Romains, persuadé que la liberté de Placidie seroit le lien de la paix entre les deux nations. Cette princesse eut cependant le malheur, en perdant le roi Ataulphe, son époux, de voir ses dernières volontés entièrement méprisées ; car Sigéric, frère du général Sarus, ennemi mortel de ce prince, étant monté par violence & par brigue sur le trône des Visigoths, dont la bassesse de sa naissance devoit naturellement l'exclure, se mit peu en peine de la renvoyer à l'empereur, son frère.
Sigéric poussa encore plus loin l'animosité qu'il avoit héritée de Sarus, son frère, contre Ataulphe. Il eut à peine forcé les Visigoths de l'élire pour leur roi, qu'il donna des marques publiques de sa cruauté & de sa haine contre tout ce que ce prince avoit laissé de plus cher. Il fit éclater principalement sa vengeance sur la reine Placidie, seconde épouse de ce roi, & sur les enfans qu'il avoit eus de la première. Ces derniers, après avoir été arrachés par ses ordres d'entre les bras de Sigesaire, évêque arien de sa nation, furent ensuite massacrés : ils étoient au nombre de six, suivant leur épitaphe^, qu'on croit cependant peu authentique. Quant à Placidie, Sigéric étant sorti de Bar- Éd. origin. celonc eut l'indignité de la faire marcher à pied avec les autres captifs 8c devant son cheval, l'espace de douze milles. Sa cruauté ne demeura pas longtemps impunie : les Visigoths, ses sujets, voyant qu'il paroissoit disposé à faire la paix avec les Romains, avec qui ils l'avoient sans doute rompue, s'en défirent le septième jour de son règne'*.
Wallia qui lui succéda, Se qui ne monta sur le trône que par le meurtre de ses concurrens, fut élu par les Visigoths dans l'espérance qu'étant ennemi irréconciliable des Romains, il ne feroit jamais la paix avec eux ; mais ce
' Chron'uon puchalc , in histor. By^ant. p. 716. ' Tillemont, art. 56 iur Honoré.
' Olympiodore, p. 188. — Orose, 1. 7, c. 43. — ' Ihii.
Idace, Chronicon.
prince, fin & rusé, trompa leur attente, ainsi qu'on le verra après que nous aurons parlé de l'état où se trouvoit alors la Narbonnoise.
XXI. — La Narbonnoise remise sous l'obéissance d'Honoré. — Le poëte
Rutiliiis la visite.
La Narbonnoise, délivrée du séjour & de la fureur d'une multitude de barbares qui l'avoient ravagée pendant plus de dix ans de suite, commença à respirer après leur sortie, sous le gouvernement du général Constance, qu'Honoré avoit élevé à la dignité de patrice, 8t des autres généraux de cet empereur. Elle tâchoit de réparer les dommages qu'elle avoit soutferts, lorsque le poëte ' Rutilius entreprit d'y faire un voyage pour la consoler dans ses malheurs, ainsi que les autres provinces des Gaules qui avoient également souffert de l'irruption des barbares. Ce poëte s'intéressoit d'autant plus à procurer du soulagement à ces provinces, qu'il étoit né* dans les Gaules, & à ce qu'il paroît, dans la ville de Toulouse.
Claudius Rutilius Numatianus étoit fils d'un autre seigneur gaulois qui s'étoit acquis beaucoup de gloire & de réputation dans les charges de questeur, de gouverneur de Toscane St d'intendant des largesses, qu'il avoit exercées successivement. Il paroît aussi que le père de Rutilius tut honoré de la dignité de préfet. Les peuples, charmés de sa bonté, de son amour pour la justice 61 surtout de son. attention à les soulager, lui firent ériger, autant par estime que par reconnoissance, plusieurs statues en divers endroits de l'Empire.
Rutilius, digne fils d'un tel père, ne se rendit pas moins célèbre par son esprit, sa politesse 8c ses grandes qualités qui répondoient parfaitement à l'éclat de sa naissance. Il parvint aux premières dignités de l'Empire; il fut honoré d'abord de la charge de maître des offices 8c exerça ensuite, vers l'an 414, celle de préfet de Rome. Quelque agréiîient qu'il trouvât à faire son séjour dans cette capitale du monde, il voulut bien l'interrompre pour venir au secours de sa patrie affligée 8c tâcher de la relever par sa présence, son crédit 8c son autorité, des maux que les barbares venoient de lui faire. C'est dans cette vue qu'il entreprit un voyage dans les Gaules, après que les Visigoths les eurent abandonnées pour passer en Espagne, 8c avant le retour de ces peuples en deçà des Pyrénées. Rutilius vit dans sa route son ami Victorin dans la retraite qu'il s'étoit choisie en Toscane, 8c c'est en cette occasion qu'il fait l'éloge de cet illustre Toulousain dont on a déjà parlé. Il paroît qu'ils étoient liés d'une amitié fort étroite depuis fort longtemps, 8c sans doute dès leur enfance, s'il est vrai que Rutilius fût natif de Toulouse, comme il y a apparence. Nous ignorons le succès de son voyage, parce que nous n'avons qu'une partie du poëme où il en fait le récit. Ce qui nous reste de cet ouvrage fait assez connoître la beauté de son esprit avec l'étendue 8c l'élévation de son
' Rutilius, Ilinerarium. — V. Tillemont, art. 67 'Rutilius, Itinerarium, v. ji o. — Voyez tome II,
sur Honoré. Note XLV.
génie : l'élégance de ce poëte est, en effet, beaucoup au-dessus de celle de son siècle. Le malheur qu'il avoit d'être enveloppé dans les ténèbres du paganisme est cause sans doute du portrait odieux 8c peu fidèle qu'il fait dans ce poëme des solitaires qui habitoient alors les îles de la mer de Toscane; ce qu'on doit attribuer plutôt à son aveuglement & à ses préventions contre la religion chrétienne, qu'à un dessein formé de décrier une profession dont il ignoroit la sainteté.