XXII. — Saints Castor 6- Léonce, frères, natifs de Nimes
La profession monastique avoit déjà fait des progrès dans la Narbonnoise, comme on l'a déjà vu, &. on prétend ' que saint Castor avoit alors fondé un monastère dans la ville de Nimes sa patrie ; mais il paroît plus vraisemblable que le monastère de ce saint étoit situé dans le diocèse d'Apt, en Provence, dont il fut évêque dans la suite. Le fameux Cassien, qui écrivit les douze livres de ses Institutions monastiques pour le même monastère de Castor, fait l'éloge de ce prélat dans quelques endroits de ses ouvrages^. Des mémoires de l'église i£d. origin. d'Apt ajoutent plusieurs circonstances de sa vie; mais ces mémoires paroissent modernes & peu exacts. On nous en a communiqué une^ ancienne Vie qui paroît meilleure & que nous joindrons avec ce que les monumens du temps nous apprennent d'ailleurs de ce saint.
Suivant cette Vie, Castor naquit à Nimes de parens illustres. Il commençoit à faire du progrès dans l'étude des belles-lettres, lorsqu'il eut le malheur de perdre son père; devenu, depuis cette perte, l'unique appui de sa mère, il se fit un devoir de l'être aussi des orphelins 8c de tous ceux qu'il voyoit injustement opprimés : il prenoit leur défense 81 les protégeoit avec un zèle digne de sa charité. Il fit principalement éclater cette vertu en la personne d'une veuve de la ville d'Arles, que la noblesse & la piété rendoient également recommandable. Cette dame, se trouvant sans crédit 8c sans défense, eut recours à la protection de Castor contre un seigneur du pays, appelé Auxence, qui avoit injustement envahi son domaine, situé dans le territoire de Menerbe, au diocèse 8c à deux lieues d'Apt, dans un lieu appelé Manancha , 8c qu'on croit être Manancuegno, où l'on voit encore les masures d'une ancienne chapelle, sous le patronage de notre saint. Castor, instruit de l'indigne usurpation de ce seigneur 8c de l'iniquité des juges qui, par sentence, l'avoient maintenu dans l'injuste possession de ce domaine, en obtint par ses soins la cassation, 8c passa la mer pour aller en demander la confirmation à l'empereur qui la lui accorda. De retour en Provence, cette veuve, ne sachant comment lui témoigner sa reconnoissance pour un service si signalé, lui offrit sa fille unique en mariage avec tout le domaine dont elle lui devoit la conservation.
' Cassien, Illustration p. i 69 & seq, p. 406, 409, ^ Vie manuscrite de S. Castor^ communiquée par
709 & seq. — Voyez tome II, Note XLVII. M. Le Foiirnier, religieux de Saint-Victor de Mar-
' Cassien, lUustratio. seille.
T ' An 416
Castor accepta ces offres, mais il se sépara bientôt après de son épouse, d'un consentement mutuel, pour vivre dans la retraite, 8<. fît bâtir un monastère dans le même lieu de Manancha, où il embrassa la vie monastique, & dont il mérita ensuite d'être élu abbé. Le célèbre Cassien, abbé de Marseille, avec qui il étoit déjà lié d'amitié, lui dédia alors son ouvrage intitulé : Miroir de la vie monastique.
La réputation de la sainteté de Castor s'accrut tellement dans le pays, qu'il fut élu évêque d'Apt par le clergé & le peuple de cette ville, après la mort de saint Quintin, son prédécesseur; ne pouvant se résoudre à accepter un si pesant fardeau, il s'excusa jusqu'à ce qu'il eût obtenu la permission de l'évêque à qui il avait promis obéissance. II se mit en chemin sous prétexte d'aller trouver ce prélat ; mais il se cacha dans le fond d'une caverne de la montagne de Lebredon, pour se dérober à la connoissance du public jusqu'après l'élection d'un autre évêque d'Apt. Ses précautions furent cependant inutiles; il fut miraculeusement découvert & se vit forcé d'obéir à son métropolitain, qui l'ordonna dans un concile provincial tenu dans la même ville d'Apt.
On attribue divers miracles à saint Castor, 8c entre autres d'avoir délivré par ses prières des prisonniers de sa ville épiscopale, dont il n'avoit pu obtenir l'élargissement du juge ou président qui gouvernoit le pays pour l'empereur. Sa vie, dont nous venons de faire un extrait, est assez conforme aux autres monumens du temps qui nous restent de lui. Le principal est l'éloge' de ses vertus que Cassien nous a laissé. Cet auteur ^ nous apprend que Castor avoit quitté les vanités du monde pour se retirer dans la solitude, où il fonda un monastère qu'il gouverna en qualité d'abbé, Se où il devint un parfait modèle de piété 8c d'humilité. Nous savons encore du même Cassien que Castor, pour conduire plus sûrement ses religieux, lui demanda, par une lettre qui nous reste, de vouloir l'instruire sur la discipline monastique qu'on observoit dans les monastères d'Orient 8c d'Egypte, 8c qu'il faisoit garder lui-même dans son monastère de Marseille. Cet abbé satisfit à la demande de Castor 8c lui adressa ses douze livres des Institutions monastiques. Il étoit aussi dans le dessein de lui dédier ses dix premières Conférences, mais la mort de Castor ne le lui permit pas. Cassien suppose, dans le premier de ses ouvrages, qu'il étoit déjà évêque; Castor remplissoit en effet ^ alors le siège épiscopal de l'église d'Apt, 8c vivoit encore l'an 41g. On croit ■* qu'il mourut peu de temps après. Il paroît par sa Vie que ce fut le 2 de septembre; la cathédrale d'Apt le mit dans la suite au nombre de ses patrons.
Saint Castor'' avoit un frère appelé Léonce, qu'on fait comme lui natif de Nimes : personnage très-célèbre par la sainteté de sa vie, 8c qui fut élevé sur t"' p'^'f^'.
' Cassien, Illustrazio, ut supra. — Gallia Chris- ' Gallia Christiana, nov. edit. t. i, p. 35o & seq.
siana, nov. edit. t. i, tnstrum. p. yS & seq. ^ P^'g'» Critica, ad ann. 419, n. 38.
'Cassien, Praefatio instit, — Prosper Tyro, CAro- '' Cassien, Praefatio con. — Gallia Christiana,
nicon. nov. edit. t. r, p. 420 & seq.
An 416 '
le siège épiscopal de Fréjus. Ce fut sous son épiscopat & par son conseil que saint Honorât fonda la célèbre abbaye de Lèrins, en Provence, dont l'état monastique a tiré tant d'illustres personnages & l'Église tant de saints èvêques. Léonce passa lui-même le reste de ses jours dans ce monastère , & ce fut à lui & à Hellade que Cassien adressa les Conférences qu'il avoit composées à la sollicitation de Castor, mais qu'il ne put dédier à celui-ci , parce qu'il étoit déjà mort. L'éclat de la sainteté de ces solitaires étoit nécessaire pour dissiper les ténèbres des erreurs de l'arianisme, dont les Visigoths faisoient profession, & pour servir de frein à la corruption des mœurs qui régnoit alors dans les provinces qui furent soumises à ces peuples.
XXIIL — W allia fait la paix avec les Romains 6" leur remet Placidie.
Constance, comme on l'a déjà vu, avoit forcé ces barbares à se' retirer en Espagne, lorsque Wallia leur roi ', malgré le désir qu'il avoit de faire la paix avec les Romains, se vit obligé de leur taire la guerre par complaisance pour sa nation. Ce prince résolut d'abord de porter ses armes en Afrique; mais une tempête ayant fait périr la flotte qu'il avoit fait partir pour cette expédition, les Visigoths se virent enfin obligés d'entrer dans des sentimens de paix. Wallia écouta favorablement les propositions que lui en fit Euplatius, magistérien , qu'Honoré 8c Constance lui avoient envoyé pour la négocier avec lui; elle fut conclue au commencement de l'an 416 ^. Suivant les conditions qui furent fort avantageuses aux Visigoths, Wallia, après s'être engagé à remettre la princesse Placidie & avoir donné des otages pour la sûreté de sa parole, reçut enfin de la part des Romains les six cent mille mesures de blé qu'Honoré avoit promises depuis longtemps aux peuples de sa nation ; il remit ensuite cette princesse, qu'il avoit toujours traitée avec le respect dû à sa vertu & à son auguste naissance, entre les mains d'Euplatius, qui la ramena à l'empereur Honoré, son frère. Ce prince, malgré la répugnance de cette reine, l'accorda quelque temps après en mariage à Constance, autant pour satisfaire l'inclination que ce général avoit toujours témoignée pour elle que pour récompenser les services importans qu'il avoit rendus à l'Empire.
Cette paix, dont Attale fut la victime, se traita, selon Jornandès 3, vers les Pyrénées, entre Wallia 8c le patrice Constance, soutenus chacun d'une armée; mais on ne sauroit faire aucun fond sur cette circonstance qui paroît combattue par les auteurs contemporains. Ce qu'il y a de vrai , c'est qu'une des conditions fut que les Visigoths prendroient les armes en faveur des Romains. Nous'* voyons, en effet, qu'ils servirent ensuite dans les armées de l'Empire
■ Orose, 1. 7, c. 43. — Olympiodore, apud Pho- ' Jornandès, Je Rehus Geticis, c. 32.
tium , p. 189. — Prosper, Ckronicon. — Idace, ''Orose, 1. 7, c. 43. — Idace, Chronicon. — Isi-
Chronicon. — Isidore, Chronicon. — Philostorge, dore, Chronicon. p. 716. — Sidoine Apollinaire,
c. 12, Panegyr'icus Anthcmït.
' Pagi, Critica, ad ann. 4i5, n. zS.
~ ' An 410
en qualité d'auxiliaires, que Wallia attaqua peu de temps après les Vandales & les autres barbares qui s'étoient établis dans la Lusitanie & la Bétique & que, prenant sur lui le soin & le risque de cette expédition, il en céda tout le fruit à Honoré. Ce tut aussi sans doute pour satisfaire à une autre condition ' du même traité de paix, que ce roi des Visigoths livra, ou pour mieux dire qu'il laissa tomber Attale entre les mains du général Constance, qui le fit emmener à Ravenne & présenter à l'empereur. Ce prince, persuadé que c'étoit moins par ambition que par foiblesse qu'Attale avoit usurpé deux fois la pourpre, se contenta de lui faire couper deux doigts de la main droite, 81 de le reléguer dans l'île de Lipari.
XXIV. — Prérogatives de la ville d'Arles. — Prétentions de ses évêques pour la primatie sur toute l'ancienne Narbonnoise.
Le général Constance ^ faisoit son séjour ordinaire dans Arles. Cette ville étoit alors l'une des plus considérables des Gaules; elle en étoit même regardée comme la métropole ^ depuis qu'après la ruine de Trêves, arrivée vers la fin du siècle précédent, le siège du préfet du prétoire y avoit été transféré. Les évêques d'Arles, éblouis par les prérogatives de leur ville, portèrent alors fort loin leurs prétentions, comme si effectivement elle eût été de tous temps au-dessus de toutes celles des Gaules; elle ne devoit cependant son principal lustre qu'à Constantin, qui y avoit fait quelquefois sa résidence, & ensuite à Valentinien II & à Honoré, qui, depuis qu'elle étoit le siège du préfet, lui avoient donné le titre de Mère des Gaules; en sorte que, depuis ce temps-là, elle avoit la qualité de métropole'* honoraire pour le civil, & que ceux qui se trouvoient dans les Gaules & devenoient consuls y prenoient les marques ^ de leur dignité.
Les évêques d'Arles, enflés de ces prérogatives, prétendirent d'abord sur tous lid. origin. les évêques de la Viennoise 8c sur le métropolitain même de cette province, auquel ils avoient été toujours soumis ^ depuis la division de l'ancienne Narbonnoise, la même autorité pour le gouvernement ecclésiastique que celle qu'avoit leur ville pour le civil sur toutes les autres villes des Gaules. Cette prétention, qui fut l'origine de la célèbre dispute entre les églises d'Arles &. de Vienne, fut agitée au concile de Turin, tenu vers l'an 401, où, sur les demandes réciproques des évêques de ces deux églises, il fut décidé '^ que celui-là exerceroit la juridiction comme primat sur toute la Viennoise, qui prouveroit que sa ville étoit métropole.
' Philostorge, 1. 12, c. 5. ' S. Léon, Opéra, t. 1, p. SSç.
' Orose, 1. 7, c. 43. ^ Notitia civit. GaUiae. [D. Bouquet, t. 2,
' Ausone, dedans Urhibus. — Voyez tome II, p. 114.] — P. de Marca, de Primatu Lugdunensi,
JVoteXLVIII. p. ,68.
' Tillemont, art. 2 sur le pape Zosime, t. 10 de ' Labbe, Recueil des Conciles, t. 2 , c. 1 1 ,55 &
l'Histoire ecclésiastique. suiv.
loi
An 416
Les auteurs ' s'expliquent différemment sur cette décision. Les uns prétendent que le concile de Turin parle ici d'une métropole ecclésiastique, &c les autres d'une métropole civile^. Quoi qu'il en soit, il n'y a rien dans cette déci-
' Tillemont, art. 1 sur le pape Zosime. — Fleiiry, Hist. ecclés. 1. 21, n. 52. — Pag', ad ann 401, n. 3o & seq. n. Sy & seq.
" Les appréciations des Bénédictins au sujet des prétentions des évèques d'Arles n'ont pas été contredites par les érudits qui après eux se sont occupés de la même question. Toutefois, les auteurs de YHisto'ire de Languedoc auraient pu préciser davantage l'exposé d'un débat dont l'histoire des premiers siècles de l'Église offre plus d'un exemple. Nous compléterons le travail des Bénédictins en résumant chronologiquement les faits & en faisant connaître les déductions qui ressortent de la comparaison des textes.
Lorsque la Viennoise fut séparée de la Narbonnaise.en 275 ou 278, Vienne donna son nom à la nouvelle province; elle possédait une église depuis plus d'un siècle'. Métropole civile, elle devint, conformément aux canons du concile de Nicée, la métropole ecclésiastique. Elle avait ce titre en 3i4, & nul ne songeait alors à le lui contester. Au concile tenu cette même année à Arles assistèrent cinq évêques dont les sièges étaient situés, comme ils le disent eux-mêmes, m provincîa Viennenù : ce sont les évèques de Marseille, de Vienne, d'Arles, de Vaison & d'Orange '. L'évêque de Vienne resta sans contestation en possession de son titre de métropolitain jusqu'à la fin du quatrième siècle. Deux événements survenus à cette époque vinrent modifier cet état de choses & paraissent avoir servi de prétexte aux entreprises des évêques d'Arles pour se soustraire à l'autorité naturelle de leur chef hiérarchique.
Le premier fut la création de la seconde Narbonnaise, arrivée un peu avant l'année 870. A l'origine, cette province ne paraît pas avoir renfermé de cité assez importante par elle-même pour s'imposer aux autres comme métropole ecclésiastique'; de là une sorte d'anarchie qui détermina les pères du concile de Turin à désigner comme métropolitain, contrairement aux prescriptions du concile de Nicée, l'évêque de Marseille, dont le siège était situé dans une autre province.
Le second événement fut l'importance que la ville d'Arles acquit après l'année Sçi ou Spz, lorsqu'elle devint, par suite de la ruine de Trêves,
la résidence du préfet du prétoire des Gaules. Il est vrai que c'est seulement en l'année 418 qu'un rescrit des empereurs Honorius & Théodose, adressé à Agricola , préfet des Gaules, conféra officiellement à cette ville des privilèges particuliers avec le titre de Mater Galliarum ; mais en fait, depuis longtemps déjà, Arles avait dépassé Vienne en importance^, & ses évêques n'avaient point attendu cette époque pour manifester leurs prétentions. Le décret de 418 ne fit que donner une consécration officielle à un état de choses que les événements avaient créé depuis environ une vingtaine d'années. C'est au concile de Turin, en 401 , qu'on voit apparaître, pour la première fois, les prétentions de l'évêque d'Arles à exercer les fonctions de métropolitain sur la Viennoise.
Nous ne possédons pas l'exposé des motifs que fit valoir cet évêque à l'appui de sa demande, mais la sentence prononcée par les pères du concile permet de les deviner. L'évêque d'Arles soutenait que sa ville était la métropole de la Viennoise ou du moins qu'elle en avait toutes les prérogatives; il n'alléguait pas d'autre raison, & c'est la seule dont se préoccupent les pères. Arles jouissait-elle oui ou non du titre de métropole civile au détriment de Vienne? La question, à ce qu'il paraît, était douteuse, puisque les pères n'osèrent prendre sur eux de la trancher. Ils se contentèrent d'ordpnner, comme nous dirions aujourd'hui, un plus ample informé, 8c décidèrent que des deux évêques celuilà qui pourrait prouver que sa ville était métropole, jouirait des droits de métropolitain sur toute la Viennoise : « Ilîud inter episcopos urhium Arelatensis & Viennensis , qui de pr'imatus honore certahant , a sancta synodo dejînitum est, uî qui ex eis adprobaverit suam civitatem esse metropohm, is îotius provinciae honorem pr'imatus obtineaî'^, » Ils prescrivirent, en attendant, aux deux évêques d'Arles & devienne un modus vivendi pour maintenir entre eux la paix, & statuèrent que chacun d'eux visiterait les églises les plus proches de son diocèse, sans prétendre exercer une plus grande autorité l'un que l'autre.
Patrocle, que tous les auteurs s'accordent pour nous représenter comme un ambitieux, un homme avide & sans conscience^, fut nommé à l'évêché
' Voir cî-dessus, au cb. xxix du livre III, la note sur l'église de Lyon.
= Nous en avons donné la liste en note , au ch. lviii du livre III.
3 Ce n'est qu'au sixième siècle que se manifestent les prétentions de l'église d'Aix au litre de métropole.
■• Elle devait cette imporlance à Constantin, qui y faisait souvent sa résidence.
5 CoJicitiuin Taurinense, canon, ii.
6 .Vccusé de s'être emparé par fraude de l'épiscopat. au dire de ses contemporains, il persévéra toujours dans les mêmes voies quand il l'ut revêtu du caractère sacré. « Patroclus,
HISTOIREGENERALEDELANGUEDOC.LIV.lv. 4ii~~I 7
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sion qui ne soit conforme aux canons ; mais il paroît que ce concile y donna atteinte en ordonnant que chacun de ces deux évêques exerceroit par provi-
d'Arles en 412. Les Bénédictins expliquent bien dans quelles intentions il se rendit à Rome, en 417, & quelles influences il sut mettre en jeu pour arriver à ses fins. La décision rendue par le concile de Turin ne pouvait satisfaire un évéque qui ne bornait plus ses prétentions à être le métropolitain de la Viennoise comme l'avaient fait ses prédécesseurs, mais qui voulait exercer les mêmes droits sur la seconde Narbonnaise, dont Proculus était le métropolitain & sur la première dont il n'avait pas encore été question. Cette demande était contraire aux canons qui déclaraient que deux provinces ne pouvaient être soumises au même métropolitain, il fallait obtenir du pape un privilège qui forçât les autres évêques à l'obéissance, &, pour l'obtenir, trouver un prétexte particulier, ou pour mieux dire extraordinaire comme l'était le privilège même. Patrocle trouva le prétexte, & il obtint son privilège; il prétendit que l'église d'Arles était la plus ancienne des Gaules. La décrétale ou lettre du pape Zosime donnée à ce sujet ne fait que reproduire l'allégation de Patrocle; elle dit que l'évêque d'Arles avait toujours joui des droits de métropolitain qui lui sont confirmés sur les trois provinces Viennoise & Narbonnaise première & seconde, n sicuti sempcr haiuit. » Cette allégation était fausse comme le prouvent l'histoire, le premier concile d'Arles de 314, une lettre du pape saint Léon, & la décrétale même ou privilège du pape, qui avoue qu'au moment où il fut rédigé, Patrocle n'était pas en possession des droits qu'il réclamait : o Ad pontificium suum revocct , » y est -il dit. Ce qui le prouverait encore c'est la lutte que soutinrent les évêques dépossédés, malgré le privilège obtenu contre eux, lutte à laquelle le pape dut mettre fin en imposant de nouveau sa volonté d'une manière plus formelle. La décrétale qui conférait à Patrocle un pouvoir irrègulier & contraire aux lois de l'Église fut donnée le 22 mars 417. Par d'autres lettres écrites le 26 & le 29 septembre de la même année & au mois de mars de l'année suivante, le pape dépouilla l'évêque de Vienne du titre de métropolitain, que le concile de Turin lui avait accordé, & il enjoignit à Hilaire, évéque de Narbonne, de se conformer à ses décisions & de considérer Patrocle comme son métropolitain. Il agit de même à l'égard de Proculus, évéque de Mar-
dil Prosper Tyro. Arclateniiis eccle^iae episcopus, infami mercatu sacerJotia vendere amus. ■> Saint Hilaiie dit de lui, tn scrmone de S. Hnnorato : » Itomo sua îanquam dominica. mammon^ ini.juilatis exclus:! S- quae otinse conges-
seille, métropolitain de la deuxième Karbonnaise, & comme celui-ci n'avait pas voulu renoncer aux droitsqu'il tenait du concile deTurin, ille déposa, déclara nulles les ordinations qu'il avait faites & chargea Patrocle de lui choisir un successeur.
Grâce à ces mesures, l'évêque d'Arles jouit en paix, pendant quelques années, du pouvoir qu'il avait usurpé ; cependant Hilaire de Narbonne n'avait point cessé, après la mort de Zosime, de réclamer auprès du Saint-Siège. Ses efforts furent couronnés de succès; il obtint de Boniface, au mois de février 422, une lettre par laquelle ce pape révoqua les concessions faites par son prédécesseur à l'évêque Patrocle & défendit à ce dernier d'exercer son autorité dans une province autre que la sienne. Il rappelait encore, à cette occasion, la décision du concile de Nicée. Cette sentence fut confirmée, en 428, par une décrétale du pape Cèlestin, & en 444, par le pape saint Léon. Ce dernier, s'adressant aux évêques de la Viennoise, condamne les prétentions d'Hilaire qui voulait, dit-il, s'attribuer un droit que nul de ses prédécesseurs n'avait possédé avant Patrocle & qui, ayant été concédé temporairement à ce dernier par le Saint-Siège, pouvait également lui être retiré : « ^uid sihi Hilarius quertî in aliéna provincia ^ 6r id quod nullus decessorum ipsius ante Patroclum hahuit , cur usurpât, cum & ipsum quod Patroclo a sede apostoîica temporaîtter videhatur esse concessum postmodum s'tt sentenîia meliore sublatum"^ , «
A partir de cette époque, les évêques d'Arles paraissent avoir renoncé à leurs prétentions sur la première Narbonnaise. Les efforts des évêques de \'ienne pour conserver leur juridiction sur leur Province n'eurent pas le même succès. En 422, le pape Boniface avait bien révoqué les lettres de son prédécesseur Zosime & abrogé le droit de primatie accordé à Patrocle sur la Viennoise entière; mais il paraît avoir rétabli ou laissé subsister le partage de cette province décrété d'abord à titre provisoire par le concile deTurin. En 428, ce partage devint définitif par la confirmation du pape Cèlestin. En 446, Léon I dépouilla Hilaire, èvêque d'Arles, de la juridiction qu'il possédait sur une moitié de la Viennoise, parce que cet évéque avait prétendu, malgré ses ordres, s'arroger le pouvoir suprême sur la province entière; mais, le 5 mai 45d, il restitua à son ami Ravennius, successeur d'Hilaire, le pouvoir dont il ayait privé ce dernier. Il constitua par le même décret les deux provinces ecclésiastiques de Vienne & d'Arles en
7 Epist Lennis papae.
sion la juridiction sur les églises les plus voisines de la sienne ; de sorte qu'on vit en même temps deux métropolitains dans une même province, contre
fixant à cinq le nombre des évèchés qui devaient composer la première & qui étaient ceux de Vienne, de Valence, de Tarentaise, de Genève & de Grenoble. Le reste fut attribué à la province d'Arles.
Ce résultat, tout positif qu'il était, ne pouvait néanmoins satisfaire les successeurs de Patrocle, ils cherchèrent un nouveau moyen de retenir le pouvoir qui leur échappait avec le titre de métropolitain des trois provinces. Ce fut encore à la décrétale du 22 mars 417 qu'ils s'adressèrent. Outre la primatie sur les trois provinces, Patrocle s'était fait concéder par le Saint-Siège un autre privilège non moins important; il consistait à obliger les évêques & les ecclésiastiques de toutes les Gaules qui voulaient venir à Rome ou s'absenter de leur province à ne pas entreprendre de voyage avant d'avoir obtenu de lui des lettres formées. Ce pouvoir conférait à Patrocle une sorte de primatie non plus sur trois provinces seulement, mais sur la Gaule entière; il lui était accordé, dit le pape, en considération de ses mérites & de sa personne. C'était donc, en quelque sorte, un privilège personnel qui devait prendre fin à la mort de l'évéque. Tant que les évèques d'Arles espérèrent conserver la primatie de la Viennoise & des deux Narbonnaises, ils songèrent peu à faire revivre cette autre prétention, mais ils s'y rattachèrent quand ils se virent forcés de renoncer à la première & mirent tout en œuvre pour la faire triompher. Ils prétendirent être les vicaires du pape dans les Gaules & avoir, à ce titre, un droit de juridiction sur toute la Viennoise & sur les deux Narbonnaises. Cette juridiction consistait à avoir le droit de convoquer tous les ans, à Arles, les conciles des trois provinces, & même de la Gaule, & à les présider; de délivrer des lettres formées aux évèques St aux ecclésiastiques qui voudraient aller à Rome, & à porter le palUum.
Le dix-huitième canon du deuxième concile d'Arles, tenu après l'année 462, renferme la revendication de ce privilège. Le pape Hilaire, écrivant en 462, à Léonce, évêque d'Arles, le blâme de ne pas faire usage du genre d'autorité qu'il possède sur les trois provinces, & qu'il appelle monarchia, pour informer contre Hermès, évêque de Narbonne, qui, à ce qu'on affirmait, s'était, contre tout droit, emparé de cette église. En 5|3, le pape Symmaque confirme à Césaire, évêque d'Arles, ce titre de vicaire apostolique sur les Gaules & la partie de l'Espagne qui s'étend depuis les Pyrénées jusqu'à l'Ebre. Il lui concéda en même temps le droit de porter le pallium. En 5^5, le pape Vigile énumère
les droits attachés à la qualité de vicaire du pape dans les Gaules & notifie aux évèques de ces provinces qu'Auxanius en est en possession, comme l'était son prédécesseur. Les évèques d'Arles n'abandonnèrent cette dernière prétention à exercer une autorité supérieure en dehors de leur province qu'à la fin du neuvième siècle.
îl nous reste à traiter un point assez obscur, celui de savoir ce qu'il y a de vrai dans la prétention de l'église d'Arles d'être la plus ancienne des Gaules, & d'avoir donné naissance à toutes les autres'. Ces prétentions se manifestent pour la première fois dans la décrétale du papeZosimedu 22 mars 417. On n'en trouve aucune trace auparavant. D'après les règles établies par le concile de Nicée, les provinces ecclésiastiques étaient calquées sur les provinces civiles, & l'évéque métropolitain était celui de la métropole civile. Chaque province ne devait avoir qu'un métropolitain, lequel ne pouvait exercer sa juridiction sur plusieurs provinces. Ces règles étaient en général d'une observation facile. Leur application, cependant, soulevait quelquefois des difficultés, notamment lorsque le pouvoir civil créait de nouvelles provinces. Ce fut le cas de la deuxième Narbonnaise. A la fin du quatrième siècle, elle n'avait pas de métropolitain, puisque le concile de Turin en désigna un d'office; son choix tomba sur Proculus, évêque de Marseille. Cette nomination étant contraire aux règles établies par l'Eglise, les pères prirent soin de déclarer que les droits de métropolitain sur la deuxième Narbonnaise étaient conférés à Proculus personnellement & pour sa vie seulement, à raison de ses mérites & non point à raison de son siège. Les mêmes pères, soumettant à un plus ample informé la querelle des évèques de Vienne & d'Arles, déclarèrent que des deux évèques celui-là serait métropolitain de toute la Viennoise, qui pourrait prouver que sa cité en était la métropole.
Telles étaient les règles; c'était l'importance du siège & non son ancienneté qui conférait à l'évéque la qualité de métropolitain. Lors donc que Patrocle obtint du pape Zosime le titre exceptionnel de métropolitain des trois provinces, il fallait, pour justifier cette faveur, alléguer un prétexte tout particulier, qui permît de passer par dessus les prescriptions des conciles &. de maintenir l'évéque d'Arles en possession d'un droit exceptionnel. Patrocle, comme nous l'avons dit, trouva ce prétexte. Il prétendit que Trophime, envoyé par le Saint-Siège, avait fondé à Arles la première église
8 Zosimi papac Episl. 11.
la discipline ecclésiastique. La difficulté de décider cette question pouvoit excuser ce jugement provisionnel qui eut son exécution, quoiqu'il paroisse
An 416
des Gaules 8t que cette église avait donné naissance à toutes les autres; que, pour cette raison, l'église d'Arles avait un privilège spécial. « Sane <juomam metropol'ttanae Arelaîensium urhï veîus priviîegium minime derogandum est, ad quajn pr'imum ex hac sedeTrophlmus summus anîisîes ex cujus fonte toto Gaîliae fide'i rivulos acceperunt, directus est^. » C'est là l'unique fondement sur lequel on puisse s'appuyer pour affirmer que l'église d'Arles est la plus ancienne des Gaules, & que saint Trophime a été envoyé dans ce pays par le Saint-Siège. Grégoire de Tours, qui écrivait cent soixante-dix ans plus tard, ne fait que répéter cette affirmation, passée depuis lors à l'état de tradition dans l'église d'Arles, & n'y ajoute aucun détail; il aurait pu cependant, d'après quelques autres documents de la même église, en dire davantage. N'est-il pas, en effet, curieux de voir l'extension rapide qu'acquit la fiction créée par l'évêque Patrocle? Grâce à de nouvelles modifications, la légende fut bientôt complète. Moins de six mois après l'époque où elle prit naissance, le pape Zosiine, dans une nouvelle épître {29 septembre 417), donne à Trophime le titre de premier évéque métropolitain d'Arles. Il ajoute que le droit de juridiction que ce dernier possédait sur la Vienijoise & les deux Narbonnaises a été transmis à ses successeurs. Un document dont l'authenticité a été fort discutée, & que l'on rapporte à l'année 45o, donne sur Patrocle des détails encore plus circonstanciés. Cet acte, adressé au pape saint Léon au moment où Ravennius venait de succéder à Hilaire, évéque d'Arles, est intitulé : Preces missae ah untvenis episcopis ad Leonem papam. Les évêques mentionnés dans ce titre demandent que l'église d'Arles recouvre les prérogatives qui, de tout temps, lui ont appartenu & qu'elle ne soit plus troublée dans leur possession. Acceptons pour authentique cet acte qui soulève cependant de graves objections'".
5 Zosimi papae Episî. 1 1 ,
"■ L'église d'Arles avait pris de bonne heure le soin de faire copier dans un cartulaire les actes & privilèges obtenus pîir elle ou qui pouvaient servir à soutenir ses prétentions. I.e premier de ces cartulaires dont l'existence 5oit.ét.iblic est celui qui fut présenté en 798 au concile de Francfort; il en existait cependant encore de plus anciens. Ceux qui nous restent, rédigés dans un ordre chronologique assez régu- -lier. s'arrêtent i l'année 557 ou 558. Ce qui prouve qu'ils ont été écrits sur un cartulaire primilif de cette époque. La Bibliothèque nationale en possède un fort précieux, du commencement du dixième siècle (f. latin 3S49), il ne renferme pas les preces mhsae, ni aucune pièce de laquelle on puisse inférer que Trophime ait été envoyé dans les Gaules par saint Pierre. .Mais les preces se trouvent dans un autre cartulaire de l'église d'Arles, conservé à la même bibliothèque sous le n. 555? & qui n'a été copié qu'au onzième siècle seulement. C'est de ce dernier manuscrit, d'une valeur bien
n Toutes les provinces des Gaules savent, disent les évèques, qui sont censés l'avoir écrite, & le Saint- Siège n'ignore pas que la première entre toutes les cités de ces contrées, la ville d'Arles a mérité d'avoir pour fondateur saintTrophime, envoyé par l'apôtre saint Pierre, que c'est d'elle que, peu à peu, les autres cités, & notamment celle de Vienne, ont reçu la bonne nouvelle. Que, néanmoins, cette dernière prétend impudemment au titre de métropole de la Province, tandis qu'il est avéré que les évêques d'Arles, en considération de saint Trophime, ont toujours été les métropolitains, nonseulement de la Viennoise, mais aussi des deux Narbonnaises. »
Deux faits nouveaux sont affirmés par cette pièce.
SaintTrophime a été envoyé en Gaule par saint Pierre.
L'église de Vienne doit sa naissance à celle d'Arles.
Mais ces deux allégations sont contredites par les documents plus anciens. Si saint Trophime eût été envoyé par saint Pierre, Patrocle n'aurait pas hésité à faire valoir une circonstance si importante pour lui, & il n'aurait pas dit simplementque Trophime avait été envoyé par le Saint-Siège, absolument comme le dira plus tard Grégoire deTours, qui ne pouvait être mieux instruit que lui. Nous savons, d'un autre côté, que ce n'est point à l'église d'Arles que celle de Vienne doit son origine, puisqu'elle a été fondée par la mission grecque de sain't Pothin. Nous savons enfin, & par les actes du premier concile d'Arles, de 314, Se par ceux du concile de Turin, de 401, que, jusqu'à cette dernière époque, Vienne était restée, sans contestation, la métropole de la Viennoise, & qu'alors l'évêque d'Arles ne songeait nullement à réclamer la juridiction de la deuxième Narbonnaise, puisque cette juridiction fut attribuée, sans opposition, à l'évêque de Marseille. Celui-ci avait auparavant confirmé une grande partie des évêques de cette province. Donc les allégations renfermées dans les preces missae restent sans valeur aux yeux de la critique; ce sont les circonstances accessoires ajoutées à la légende primitive. Le fond même de la légende ne mérite pas une plus grande confiance
inférieure à celle du premier, que l'abbé Faillon a tiré les quelques lignes relatives à la mission des sept évêques, qu'il appelle pompeusement le monument d'Arles. Ce prétendu monument à l'aide duquel l'abbé Paillon a voulu baltrc en brèche la véracité de Grégoire deTours, n est qu'une mention historique, copiée, vers la (in du manuscrit, par un scribe du onzième siècle pour remplir un feuillet resté en blanc.
An 416 ' ~
par les anciennes notices, qui donnent à la seule église de Vienne la qualité de métropole sur toute la Viennoise, que la ville d'Arles continua d'être comprise dans l'étendue de cette province. Le même concile, dont les décrets furent adressés aux évêques des Gaules & des Cinq Provinces, accorda, par un privilège singulier & pour des raisons particulières, à Procule, èvêque de Marseille, quoique de la province Viennoise, le droit de métropolitain sur la Narbonnoise seconde; mais ce privilège, uniquement attaché à la personne de ce prélat, ne passa pas à ses successeurs.
Quelque avantageux que fût le jugement du concile de Turin pour les évêques d'Arles, il ne satisfit pas cependant l'ambition de Patrocle', qui gouverna cette église quelque temps après cette décision, 8t qui ne borna pas ses prétentions à la seule Viennoise. Le général Constance, dont ce prélat étoit la créature & le confident, l'avoit fait élire èvêque d'Arles, l'an 412, lorsque les habitans de cette ville, voulant se disculper auprès de l'empereur Honoré d'avoir embrassé le parti du tyran Constantin, chassèrent indignement le saint èvêque Héros, qu'ils accusèrent d'être l'auteur de leur rébellion & qu'ils sacrifièrent au ressentiment de ce prince. Patrocle eut beaucoup de part à l'expulsion de ce saint prélat, dans la vue d'usurper son siège, ce qui lui fut d'autant plus aisé, que les habitans d'Arles, ayant intérêt de ménager le général Constance qui devoit moyenner leur paix avec Honoré, n'osèrent lui refuser la demande qu'il leur fit de le mettre sur le siège épiscopal de leur ville. On accuse encore Patrocle de plusieurs autres crimes.
XXV. — Patrocle, èvêque d'Arles, surprend le pape Zosime &■ obtient
la primatie sur Narbonne,
Patrocle, èvêque d'Arles, soutenu de toute l'autorité ^ de Constance, à qui il étoit redevable de sa dignité, entreprit un voyage à Rome, l'an 417, dans le dessein d'obtenir un privilège "qui mît son église non-seulement au-dessus de celle de Vienne, mais aussi de toutes les autres de l'ancienne Narbonnoise. Il s'adressa pour cela au pape Zosime, qui venoit de succéder à Innocent I. Il représenta à ce pontife que l'église d'Arles étoit la première des Gaules ou de
que les additions postérieures. Nous l'avr ns vu , extrinsèques de l'authenticité. Mais il n'en sau-
jamais, avant l'année 401, l'évêque d'Arles n'a été rait être de méme-de leurs énonciations. considéré comme le métropolitain de la Viennoise, En résumé, saint Trophime n'a point été en-
à plus forte raison de cette province & des deux voyé par saint Pierre.
Narbonnaises ; enfin l'église d'Arles n'a point Rien ne prouve que l'église d'Arles soit la plis
donné naissance à toutes celles des Gaules, puisque ancienne des Gaules.
c'est une mission venue d'Asie qui, vers le milieu Cette église n'a jamais été considérée comme une du deuxième siècle, a fondé les églises de Lyon & métropole avant l'année 401. [E. M.] de Vienne. ' Prosper, Chronicon. — Gallm Christiana, nov. Concluons donc, en réduisant à sa juste valeur edit. t. r, p. Szô & seq. — S. Hilaire, Fita S, Holà fable inventée par l'évêque Patrocle. Les actes iiorati. — S. Léon, Opéra, t. 1, p. 76-'). qui la renferment peuvent avoir tous les caractères ' Labbe, Conciles, t. 2,c. 1Ô71 & idi6.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IV. aiS — ;
I An 417
l'ancienne Narbonnoise, qui avoit reçu par saint Trophime, son premier évêque, la lumière de l'Evangile; que de là elle s'étoit répandue dans toutes les autres églises de ces provinces, 8<. qu'ainsi il devoit être confirmé dans le droit d'ordonner les évêques des deux Narbonnoises 8c de la Viennoise ; assurant que ce droit avoit toujours appartenu à ses prédécesseurs, comme successeurs de saint Trophime, Si qu'ils en avoient toujours joui, ce qui étoit cependant très-faux, comme l'atteste le pape saint Léon '.
On voit par là que Patrocle ajoutoit beaucoup aux prétentions de ses prédécesseurs, qui ne prétendoient la juridiction que sur la seule Viennoise , 8c qu'il vouloit encore étendre la sienne sur les deux Narbonnoises, ce qui composoit toute l'ancienne Narbonnoise; car, quoique dans la suite le même Patrocle ou ses successeurs aient exercé leur autorité sur une partie de la province des Alpes grecques 8c sur celle des Alpes maritimes, ce fut moins en ^EJ.origin. vertu de leurs prétentions sur l'ancienne Narbonnoise, que par le consentement volontaire de l'évêque d'Embrun, métropolitain des Alpes maritimes, qui se laissa dépouiller de son ancien droit sur sa province. En effet, Patrocle ne demanda point au pape Zosime la juridiction sur les deux provinces des Alpes ^; elles n'avoient jamais fait partie de l'ancienne Narbonnoise, Se ne furent comprises dans les Gaules que depuis Constantin 8c , par conséquent, postérieurement à saint Trophime, d'où Patrocle tiroit tout le droit de sa prétendue primatie.
Le pape -Zosime ^, par complaisance pour le général Constance, protecteur de Patrocle, qu'il étoit de son intérêt de ménager, écouta favorablement ce prélat. Il se contenta de prendre l'avis de quelques évêques des Gaules qui se trouvoient alors à Rome, 8c que ce même prélat avoit sans doute gagnés ou qui n'étoient pas instruits; 8c ensuite, sans avoir examiné une affaire si importante ni entendu les parties intéressées, il donna une décrétale, le 22 de mars de l'an 417, adressée^ aux évêques des Gaules Se des Sept Provinces. Par cette décrétale, ce pape donna à l'évêque d'Arles le pouvoir d'ordonner les évêques des trois provinces qui composoient autrefois l'ancienne Narbonnoise, savoir des deux Narbonnoises Se de la Viennoise.
Ce nouveau ' droit ne pouvoit causer que beaucoup de troubles, puisqu'il étoit aussi extraordinaire devoir alors plusieurs ^ provinces soumises à un. même métropolitain, qu'il étoit faux que l'église d'Arles en eût encore^ joui, comme Patrocle avoit eu la hardiesse de l'avancer. Mais quand même il eût été vrai, comme le supposoit le pape Zosime, surpris par le faux exposé de ce prélat, que saint Trophime avoit porté les premières lumières de la foi dans les Gaules, Patrocle n'auroit pas eu raison de demander, ni ce pape de lui
■ s. Léon, t. I, eplst. lo, p. 431 . '^ S. Léon, I. 1, epist. 10, c. 5.
" Voyez tome II, Note XLIX. " P. de Marca, Je Primatu LugJunensi, p. 96
' Labbe, Conciles, t. 2, c. 1816; notes de Sir- & 146.
"°"'^- ' S. Léon, t. I , epist. I o, c. 5. — Voyez tome II,
■• Labbe, Conciles, t. 2, c. i jiy. Note L.
An 4J 7
accorder la prééminence ou la primatie sur les églises de l'ancienne Narbonnoise, puisque saint Paul de Narbonne ' 8c saint Saturnin de Toulouse avoient partagé leur mission avec ce premier évêque d'Arles, 8c que Patrocle ne pouvoit prouver, par aucun ancien monument, la prétendue supériorité de saint Trophime sur ses collègues, ni celle de ses successeurs sur les évêques de l'ancienne Narbonnoise. Il paroît, au contraire, que, conformément à l'ancienne discipline 8c aux canons des conciles ^, l'évêque d'Arles devoir avoir été soumis d'abord lui-même à l'évêque de Narbonne, puisque ce dernier devoit avoir été seul métropolitain de toute l'ancienne Narbonnoise, la subdivision des provinces des Gaules étant postérieure à la prédication de saint Trophime 81 de ses collègues. Ainsi, l'évêque de Narbonne auroit été beaucoup mieux fondé à demander la primatie sur l'église d'Arles, que l'évêque de cette dernière église sur celle de Narbonne, si la discipline de ce temps-là, qui n'admettoit dans une province d'autre primat ^ que l'évêque de la métropole, eût pu le permettre.
XXVI. — Hila'ire de Narbonne se plaint inutilement de l'innovation
de Patrocle.
Outre la principale autorité pour l'ordination, ou le droit de consacrer'* seul les évêques des trois provinces de l'ancienne Narbonnoise, que le pape Zosime accorda à Patrocle par cette décrétale, dont les termes (ad pontificium suum revocet) font voir du moins que cet évêque n'en jouissoit pas alors, il lui accorda un privilège fort considérable 8c une autorité éminente sur tous les évêques 8c les ecclésiastiques de toutes les Gaules, à qui il défendit de s'absenter sans être munis des lettres formées ou de communion du métropolitain d'Arles, sous peine d'être exclus de la sienne. Zosime ne borna pas là ses faveurs pour Patrocle; il dépouilla l'évêque de Vienne ^ du droit de métropolitain que le concile de Turin lui avoit conservé 8c en usa de même à l'égard de Procule de Marseille, métropolitain de la seconde Narbonnoise. Hilaire, métropolitain d'e Narbonne, écrivit alors à Zosime pour se plaindre de ce qu'il l'avoit dépouillé d'un droit qui lui étoit acquis par la disposition des canons, &c dans lequel il faisoit entendre qu'il avoit été maintenu par quelque rescrit du Saint Siège. Il ajoutoit dans sa lettre que, selon la disposition des mêmes canons, c'étoit à lui 8c non pas à un étranger d'ordonner les évêques de sa province, Se prioit enfin ce pape de le maintenir dans la possession d'un droit si légitime. Mais Zosime, loin d'écouter '^ ses justes demandes, lui fit une réponse très-dure 8c
' Grégoire de Tours, Hist. Francor. 1. i , c. 28. ■• Coustelier, Epistolae Summorum Pontificum ,
* Voyez tome II, Note L. — Labbe, Conciles, t. 1, p- 935 & seq. Concile de Nicéc, canon 4. — Lecolnte, Annales, ^ Coustelier, Epistolae Summorum Pontificum,
ad ann. 794, n. 5o. epist. 5 & 6 Zosimi. — Labbe, Conciles, t. 2 ,
' P. de Marca, de Primatu Lugdunensi , p. 96 c. 1670 & stiiv, c. i585. & 146. ' Coustelier, ut supra. — Zosimi epist. 6.
' ' An 417
le menaça même de l'excommunier, s'il ne reconnoissoit la prétendue juridiction de l'évêque d'Arles. Ainsi cet évêque de Narbonne fut obligé de se ÉJ.origin. taire, pendant la vie de ce pontite, & de souffrir que Patrocle ordonnât un évêque à Lodève, dans sa propre province, jusqu'à ce qu'enfin les successeurs de ce pape, plus équitables et mieux informés, remirent les choses dans leur premier état & rétablirent bientôt après le métropolitain de Narbonne dans l'autorité canonique qu'il devoit avoir sur toutes les églises de sa province, comme on le verra dans la suite.
Les évêques d'Arles continuèrent pourtant de jouir encore longtemps après du vicariat que Zosime avoit attribué à Patrocle sur les Gaules, ou plutôt, selon l'interprétation d'un habile' critique, sur les trois seules provinces de l'ancienne Narbonnoise; c'est-à-dire que les évêques d'Arles, comme vicaires du pape, turent les juges des causes majeures qui naissoient dans ce pays & qui n etoient pas assez considérables pour être renvoyées à Rome ; mais ils n'exercèrent plus le droit de primat ou de métropolitain sur les mêmes provinces; en sorte qu'ils conservèrent un droit qui n'étoit attaché qu'à leur personne, 8c qu'ils perdirent bientôt celui qu'ils prétendoient en vertu de leur siège.
XXVII. — Constitution de l'empereur Honoré pour l'assemblée des Sept
Provinces.
La ville d'Arles, dont les prérogatives avoient beaucoup contribué aux prétentions de ses évêques, conserva^ sa prééminence sur toutes les autres villes des Gaules par rapport au civil, tandis que les Romains en furent les maîtres. La puissante protection du patrice Constance & le témoignage^ avantageux que ce général romain rendit à l'empereur Honoré de la fidélité des habitans de cette ville, la firent rétablir dans les honneurs dont elle avoit joui autrefois au sujet de l'assemblée des Sept Provinces, que les courses des barbares & la tyrannie de Constantin avoient obligé d'interrompre jusqu'alors"*. Honoré, informé d'ailleurs par Agricole, préfet des Gaules, des maux que causoit dans le pays la discontinuation de ces assemblées provinciales, en accorda le rétablissement pour récompenser & animer la fidélité des peuples de ces provinces.
Dans cette vue, il fit une constitution, le i" d'avril de l'an 418, par laquelle
il ordonna qu'à l'avenir l'assemblée des Sept Provinces se tiendroit tous les " "*' ans dans Arles, depuis le i5 d'août jusques au i5 de septembre, en présence du préfet des Gaules qui faisoit sa résidence dans cette ville. La fertilité de son terroir, son heureuse situation 81 la facilité de son commerce qui fournissoit abondamment toutes les choses nécessaires à la vie contribuèrent aussi beaucoup au choix que l'empereur fit de la même ville pour cette assemblée.
' TilUmont, Hin. ecclés. t, lo, notes, p. 694; ' Voyez tome V, Chartes & Diplômes, n. i-I.—
art. 7 sur Zosime. V. Pagi, Crltica, ad ann. 401.
' S. Léon, t. I, p. .039. t nu.
— — 4i8 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IV.
Honoré ordonna donc, par cette constitution, que chaque province en général 8t chaque ville en particulier enverroient pour députés à l'assemblée des personnes notables (honoratos , possessores , curiales, optimos'), outre ceux qui, par leurs emplois, avoient droit d'y assister; que ceux des députés qui ne pourroient s'y transporter eux-mêmes commettroient à leur place leurs lieutenans, ce qui fut accordé principalement en faveur des provinces les plus éloignées de la ville d'Arles, telles que la Novempopulanie ou la province d'Auch, 8c la seconde Aquitaine dont Bordeaux étoit la métropole; que les députés qui manqueroient de se trouver à cette assemblée ou par eux-mêmes, ou par leurs subdélégués, seroient punis d'une amende de cinq livres d'or, s'ils étoient juges ou présidens, Se de trois, s'ils occupoient des charges moins considérables; que les affaires publiques 8c particulières en feroient l'objet principal, 8c qu'enfin on n'y feroit aucune décision ni aucun règlement qu'après une mûre délibération 8c une discussion exacte des matières, afin que les peuples pussent juger de la justice 8c de la sagesse des députés par celles de leurs lois 8c de leurs ordonnances qu'on publieroit ensuite dans les provinces.