XXXIX. — Siège de Narbonne par les Visïgoths
Les Visïgoths qui n'avoient entretenu ' la paix avec les Romains qu'autant lidorisin. qu'ils l'avoient jugé utile à leurs intérêts, profitèrent de l'éloigneraent d'Aëce pour étendre leurs limites & se saisirent vers ce temps-là de quelques villes voisines de Toulouse où étoit le siège de leur empire. La suite de cette expédition nous fait juger qu'ils s'emparèrent de Carcassonne & des autres villes qui sont sur la route de Toulouse à Narbonne & qu'ils n'avoient pas encore conquises. Ils en vouloient principalement à cette dernière, persuadés qu'étant une tois maîtres de cette importante place, ils le deviendroient aisément du reste de la Narbonnoise ; mais l'entreprise étoit également hardie & difficile, à cause que cette ville étoit extrêmement forte 8t bien munie & en état de faire une longue Se vigoureuse résistance. Le roi Théodoric, ayant entrepris cependant de l'assiéger, la battit nuit 6c jour, & après un long siège, il vint enfin à bout de renverser une partie des tours 8c de faire des brèches considérables aux murailles par la force de ses machines, & malgré la vigoureuse défense des assiégés qui soutinrent longtemps & avec beaucoup de courage les attaques des Visigoths 8c signalèrent également ^ leur fidélité 8c leur valeur. La faim les ayant enfin réduits à la triste nécessité d'user des alimens les plus vils 8c les plus rebutans, ils étoient sur le point de capituler 8c de se rendre à discrétion, lorsque le comte Litorius, commandant des troupes romaines sous le général Aëce, résolu de sauver cette importante place, se mit à la tête d'un gros corps de cavalerie, avec ordre à chaque cavalier de se charger de deux sacs de grain j il attaqua ensuite les assiégeans avec tant de valeur que, leur ayant passé sur le ventre, il entra dans Narbonne 8c ravitailla cette place qui, parla, fut en état de soutenir le siège. Les Visigoths le
continuèrent cependant, mais ils le levèrent à la fin, à la persuasion 8c par
1 entremise d Avitus.
XL. — Siège de Toulouse par les Romains. — Défaite 6* prise de Litorius.
Nous ne savons pas si les Visigoths firent ensuite la paix avec les Romains ; nous voyons du moins que la guerre s'étoit renouvelée"* entre eux quelque temps après. Il paroît que les armes des Romains furent d'abord assez heureuses ; car on croit que les Visigoths ayant assiégé sur eux vers ce temps-là la ville de Tours "* défendue par Majorien, ils furent obligés d'en lever le siège. Le comte Litorius étoit occupé alors, à la tête des Huns auxiliaires
' Prosper & Idace, Ckronicon. — Isidore, Chro- seq. — Sidoine Apollinaire, Panegyricus Aviti ;
n'tcon, p. 716. Carmina, p. 323.
' Sidoine Apollinaire, Panegyricus Aviti; Car- * Sidoine Apollinaire, Carmina^ 4, vers 210.
mina, 7, vers 471 ;& Carmma, 23. Voir A. de Valois, Rerum Francicarum 1. 4,
' Prosper, Ckronicon. — Salvien , 1. 7, p. 1 64 & p. 189.
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qu'Aëce avoit retenus au service de l'Empire, à punir la révolte des peuples armoriques qui avoient pris les armes pour secouer le joug des Romains ; mais ce dernier, voulant terminer promptement la guerre qu'il avoit à soutenir contre les Visigoths, lui ordonna d'interrompre cette expédition Se de s'avancer contre ces peuples. Litorius se mit aussitôt en marche avec l'armée des Huns, qui consistoit principalement en cavalerie 5 & ayant pris ensuite la route de Toulouse pour attaquer les Visigoths jusque dans la capitale de leurs États, il traversa la province d'Auvergne, que les Huns désolèrent comme un pays ennemi.
On prétend ' que ces barbares, sous la conduite de Gariéric, leur roi, firent alors le siège de Bazas sur les Visigoths, ce qui prouveroit que ces derniers avoient déjà étendu leur domination dans la Novempopulanie. Grégoire^ de Tours parle, en effet, de ce siège; mais il n'en fixe pas l'époque; il ajoute seulement que les Huns furent obligés de l'abandonner après avoir ravagé toute la campagne, l'èvêque de Bazas ayant obtenu par ses prières la délivrance de sa ville épiscopale. Quoi qu'il en soit, Litorius arriva avec les Huns auxiliaires devant Toulouse, dans le dessein d'en faire le siège, tandis qu'Aëce qui, d'un autre côté, continuoit ailleurs la guerre contre les Visigoths, tailla en pièces un corps de huit mille hommes de leurs troupes.
Litorius, après son arrivée, forma la circonvallation de Toulouse & poussa le siège avec vigueur ; mais sa présomption fit bientôt après changer de face aux affaires des Romains & donna lieu aux Visigoths de rétablir les leurs. Ces derniers 3, que la prospérité des armes d'Aëce & de Litorius avoient déjà extrêmement découragés, se voyant assiégés dans leur capitale par une armée formidable, demandèrent la paix avec empressement; les Romains, fiers de leur force & de celle de leurs auxiliaires, rejetèrent leurs propositions avec beaucoup de fierté & de mépris. Les Visigoths ne se rebutèrent pas &., se flattant que les Romains auroient pour le caractère épiscopal le même respect 8<. les mêmes Éd. origin. égatds qu'ils avoient eux-mêmes, ils leur députèrent quelques évêques catholiques pour les engager à leur accorder la paix ; mais les Romains renvoyèrent ces prélats avec beaucoup de hauteur, après leur avoir refusé toutes leurs demandes. Une ancienne Vie"^ de saint Orens, évêque d'Auch, rapporte que ce prélat fut un de ceux que Théodoric envoya en ambassade pour fléchir les Romains, & qu'étant allé d'abord trouver Acce, celui-ci vint à sa rencontre, descendit de cheval dès qu'il l'aperçut, le reçut avec honneur & se recommanda à ses prières. L'auteur de cette Vie ajoute que cet évêque ayant passé ensuite dans le camp de Litorius, ce général ne se donna aucun mouvement pour sa réception, qu'il méprisa sa personne Se que, loin d'écouter les propositions de paix qu'il lui fit, il le menaça de donner incessamment l'assaut à
■ A. de Valois, Rerum Francicarum 1. 3, p. 140. ' S. Prosper, Ckronicon. — Salvien, 1. 7, c. 164
— Pagi, Critica, ad ann. 461, n. i. & seq.
' Grégoire de Tours, Oe G/oria martyrum,\. 1, ■• BoUandistes, /icîa sancfora?;», mai, t. 1 , p. 6 1 .
l. 1, p. iSJ.
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la ville de Toulouse & de la ruiner de fond en comble. Cependant les espérances de Litorius furent vaines ; Dieu, dit Salvien, voulut punir la présomption des Romains par leur défaite & récompenser l'humble confiance des Visigoths par la victoire qu'il leur accorda.
Litorius, qui tenoit depuis longtemps le roi Théodoric assiégé dans sa capi- Ân~"3~ taie, le pressoit si vivement que ce prince, réduit à la triste nécessité de vaincre ou de périr & se voyant sans ressource, mit toute sa confiance en Dieu, se prosterna sur un cilice 8<. ne cessa de demander par ses prières de triompher de la fierté de ses ennemis qui ne vouloient lui faire aucun quartier; tandis que' Litorius qui ne se confioit qu'en ses forces 8<. qui comptoit d'emporter Toulouse d'assaut, pour tâcher d'effacer par cette action d'éclat la gloire Se la réputation d'Aëce dont il étoit jaloux, avoit recours à la magie & consultoit les devins Se les augures sur le succès de cette entreprise. Enfin ce général, trompé, comme il le méritoit, par une réponse favorable de ces imposteurs. Se flatté de l'espérance de la victoire, se met à la tête des Huns Se attaque témérairement les Visigoths. Le roi Théodoric qui, jusques à ce moment, étoit toujours demeuré prosterné en prières, averti de l'attaque, se lève Se, plein de cette ardeur que donne une humble confiance, marche au secours de ses troupes Se, par sa présence autant que par son exemple, leur inspire tant de courage Se tant d'ardeur qu'après un rude combat, qui fut longtemps disputé de part Se d'autre, les Visigoths, ayant enfin fait plier les Huns, qui faisoient presque toute la force de l'armée romaine, les taillent en pièces malgré leur résistance. Se font prisonnier Litorius, déjà tout couvert de blessures.
La prise de ce général termina l'action Se assura la victoire à Théodoric, qui fut d'autant plus surpris de l'heureux succès de ses armes, que ses forces étoient beaucoup inférieures à celles des Romains, Se que ces derniers avoient fait d'ailleurs des prodiges de valeur Se montré en combattant, que sous un général moins téméraire que Litorius, elles auroient infailliblement remporté la victoire sur leurs ennemis. Théodoric n'eut garde de s'attribuer la gloire de leur défaite, mais à Dieu seul, dont il avoit invoqué le secours Se qui voulut sans doute punir l'orgueil Se l'impiété de Litorius ^. Ce général romain, les mains liées derrière le dos, entra dans Toulouse en esclave le même jour qu'il s'étoit flatté d'y entrer en conquérant. Les Visigoths, après en avoir fait quelque temps leur jouet, l'enfermèrent dans un cachot où ils lui firent divers outrages Se où, pour punir la passion qu'il avoit eue de passer pour brave, ils le firent périr enfin comme le plus lâche de tous ses soldats.
Suivant l'auteur de la Vie de saint Orens, que nous avons déjà cité, Théodoric fut redevable de sa victoire aux prières de ce saint évêque, lequel, après
' Prosper, C/tronicon , p. 52. — Jornandès, Je p. i64&seq. — \. àe ViAo'n , Rcrum Frjncicarum Rébus Geticis, c. 34. — Isidore, CAronicon, p. 716. 1. 3, p. 140 & seq.
— Idace, apud SirmonJ. p. 3t2. — Salvien, 1. 7, ' Salvien, I. 7, p. 164 8<. seq. — Idnce, dans Sir-
mond, p. 3o2.
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son ambassade Se son retour à Toulouse, ne cessa d'implorer le secours du ciel contre les Romains; en sorte que Litorius ayant formé l'attaque de cette ville, un nuage épais qui s'éleva tout à coup l'environna & fut cause qu'il s'avança imprudemment & sans le savoir jusques aux portes où il fut fait prisonnier, tandis qu'Aëce, qui avoit été plus respectueux envers ce prélat, se retira sain & sauf avec son corps d'armée. Cet auteur ajoute que Théodoric St les Goths, sensibles à un service si important, en témoignèrent à saint Orens une vive reconnoissance. C'est sans doute par le même motif que les Toulousains ont toujours conservé une vénération particulière pour la mémoire de ce saint prélat qui, dans cette occasion, délivra leur ville du péril évident dont elle étoit menacée.
XLI. — Avitus procure une nouvelle paix entre Théodoric &• Valentinien.
Éd. origin. Cette victoite inespérée n'inspira pas cependant aux Visigoths de l'éloigne- '''■ ' *' ment pour la paix. S'il en faut croire la chronique ' de saint Prosper, ils firent même, pour l'obtenir, les premières démarches auprès de l'empereur Se la demandèrent avec plus d'empressement Si de soumission qu'auparavant; mais ces démarches paroissent d'autant moins croyables qu'on sait que ces peuples étoient aussi insolens dans leur prospérité que lâches S<. timides dans leurs mauvais succès. Sidoine^, dans le panégyrique d'Avitus, nous les représente, en effet, après cette dernière victoire, fiers & orgueilleux, & le général Aëce, au contraire, de même que les Gaulois qui étoient encore sous l'obéissance "des Romains, abattus 6t accablés de tristesse. Ce même auteur confirme encore la fierté des Goths dans cette occasion, quand il ajoute que le roi Théodoric, enflé de l'avantage signalé qu'il venoit de remporter sur Litorius 61 qui lui donnoit la liberté d'entreprendre de nouvelles conquêtes, fut également insensible aux prières d'Aëce 81 aux offres que lui fit alors ce général des trésors de l'Empire pour obtenir la paix. Si que ce prince, voulant profiter de sa victoire, résolut d'étendre sa domination jusques au Rhône. Théodoric n'avoit pas besoin de faire de grands efforts pour cela : il lui suffisoit presque de se mettre en marche, car les généraux romains se trouvoient sans ressource 81 hors d'état de s'opposera ses entreprises. Avitus^, alors préfet des Gaules, entreprit seul de faire échouer les vastes projets de ce prince; il y réussit par l'ascendant. qu'il avoit acquis sur son esprit. Il lui écrivit une lettre fort touchante pour le porter à la paix, 81 cette seule lettre eut plus de succès que n'auroient pu avoir toutes les forces d'Aëce "*. Théodoric en fut tellement touché, qu'elle le désarma entièrement, lui fit changer de résolution 81 le détermina non -seulement à accepter la paix qu'Avitus lui offroit, mais encore à renouveler son alliance avec l'Empire. Le nouveau
' Prosper, Chron'icon, p. 53. ' Sidoine Apollinaire, Carmina, 7, p. 324 & seq.
* Sidoine Apollinaire, Carmina, 7, p. 324 & seq. '' Ihid.
HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. IV. aSS — ; — 1 —
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traité fut conclu par l'entremise de ce magistrat : ainsi ' Théodoric & Aëce, setant donné des assurances réciproques d'une amitié sincère, congédièrent leurs troupes pour ne songer désormais qu'à vivre en bonne intelligence.
Nous ignorons les conditions de cette paix : il paroît seulement, par ce que nous venons de dire, que la plus grande partie de la Narbonnoise première demeura toujours soumise aux Romains, de même que l'Aquitaine première. Nous voyons, en effet, par la suite de l'histoire, que les Visigoths ne furent pas si tôt maîtres de cette portion des Gaules. On peut cependant conjecturer que par ce traité la Novempopulanie demeura en entier à Théodoric : ce qui paroît fondé sur l'autorité de Salvien ^ qui , écrivant l'année d'après la défaite de Litorius, parle de cette dernière province & de celle de l'Aquitaine seconde comme des pays également soumis aux Visigoths. Cet auteur ajoute que ces peuples faisoient alors tous les jours de nouveaux progrès, tandis que les Romains perdoient peu à peu ce qui leur restoit dans les Gaules, quelque effort que fît Aëce pour le conserver ; ce qui marque sans doute les avantages que les Visigoths tirèrent de ce nouveau traité de paix avec l'Empire & qu'ils furent confirmés dans la possession des pays que Théodoric avoit déjà conquis, parmi lesquels il y a lieu de croire que la ville de Carcassonne, avec son territoire, étoit comprise.
Aëce fut d'autant plus sensible à ces pertes, qu'il avoit plus à cœur la gloire 8<. les intérêts de l'Empire 8t qu'il faisoit tous ses efforts pour lui conserver ce qui lui restoit dans les Gaules; mais il. étoit traversé par les autres généraux qui partageoient avec lui le commandement des troupes dans les mêmes provinces & qui, jaloux de sa réputation, mettoient des obstacles, par leur mésintelligence avec lui, au progrès de ses armes. Cette jalousie fut la source des différends qui s'élevèrent entre ce général & Albin, lesquels auroient enfin entraîné^ la perte totale de ce qui restoit aux Romains dans les Gaules, si Valentinien, prévoyant les suites de la désunion de ces deux généraux, n'eût envoyé Léon, diacre, pour les mettre d'accord. Ce ministre s'acquitta de sa commission avec succès 8c apprit, avant son départ des Gaules pour l'Italie, le choix que le clergé de Rome venoit de faire.de sa personne pour remplir le saint siège vacant par la mort du pape Sixte III "*.
XLII. — Les Visigoths servent les Romains contre les Suives d'Espagne.
Aëce, après s'être réconcilié avec Albin par l'entremise de Léon , & avoir Éd. origin. pacifié les troubles des Gaules en cédant aux Alains^ le pays ou territoire de ' ' ''' Valence avec une partie de la Gaule Ultérieure, située le long 81 à la droite de la Loire, vers sa source, partit pour l'Italie. Il comptoit sans doute sur la
■ Idace, dans Sirmond, p. 3o2. — Isidore, Chro- ' Prosper, Chron'icon, p. 52.
nicon, p. 716. — Prosper, Chronicon, p. 52. — Jor- ' Ih'id,
nandès, de Rehui Geticis, c. 34. ' Prosper Tyro, Chronicon, p. Sp. — Voir tome II,
' Salvien, 1. 7, p. 1 54 & seq. ; p. 167. Note XLIV.
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paix qu'il avoit conclue avec les Visigoths; il paroît, en effet, que Théodoric, fidèle à l'observer, St pour ne pas se brouiller avec les Romains, congédia le comte Sébastien, gendre du fameux comte Boniface, qui, après s'être révolté & enfui de Constantinople, s'étoit retiré à sa cour, dans l'espérance de trouver auprès de lui ' une puissante protection. Quoi qu'il en soit, le comte Sébastien quitta bientôt après la cour de ce roi pour entrer en Espagne, où il se saisit de
y^„ 5 Barcelone qui étoit encore sous la domination des Romains, & dont il fut chassé l'année suivante.
An 446 Théodoric donna des preuves certaines de sa fidélité envers les Romains
par les troupes auxiliaires qu'il leur envoya dans la suite, pour les aider à soumettre les Suèves d'Espagne qui , depuis leur entrée dans cette partie de l'Empire, en ravageoient impitoyablement les provinces. Ces peuples s'étoient joints alors avec les anciens habitans de la Carthaginoise 81 de la Bétique, à qui les vexations 8t les duretés insupportables de Vitus, général de l'une & de l'autre milice romaine, avoient donné lieu de se soulever & de prendre les armes. Il est vrai que les Visigoths entrèrent dans les provinces révoltées d'Espagne plutôt dans le dessein de les piller que de secourir l'empereur contre les rebelles. Leur expédition ne fut pas heureuse; ils furent attaqués & entièrement défaits par Réchila, roi des Suèves, qui avoit marché au secours des rebelles Si qui tourna ensuite ses armes contre ces derniers, qu'il pilla impunément.