LXI. — Théodoric engage Avitus à prendre la pourpre
Dans ce même temps, on apprit à Toulouse la nouvelle de la dernière révolution arrivée à Rome. L'impératrice Eudoxie, vivement piquée de la double injure qu'elle avoit reçue du tyran Maxime, pour s'en venger, avoit fait appeler à son secours Genséric, roi des Vandales, qui étoit passé aussitôt d'Afrique à Rome a\i,ec toutes ses forces. A la vue de la flotte de ces barbares, le trouble s'étoit mis dans cette capitale du monde, la plupart de ses habitans Éd.origin. s'étoient enfuis, le 11 de juin, après avoir mis en pièces le tvran, & Genséric ' P' "•*'• s'étoit rendu maître de cette ville trois jours après. Toute la cour de Théodoric étoit déjà instruite de cette étrange révolution, à la réserve d'Avitus, lorsque ce roi assembla' de grand matin son sénat, le 10 de juillet, pour conclure la paix avec lui. Cet ambassadeur se rendit^ à l'assemblée. Se avec cet air noble St majestueux qui lui étoit naturel, adressant la parole à Théodoric, il commença d'abord par relever l'amitié particulière que le roi Théodoric I, son père, avoit toujours eue pour lui. Se l'honneur qu'il lui avoit tait de le prendre souvent pour médiateur de ses différends avec les Romains. Il lui témoigna ensuite l'attachement respectueux qu'il avoit pour sa personne, rappela à ce prince le temps de son enfance 8c la tendresse avec laquelle il l'avoit tenu entre ses bras, 8c finit son discours en le priant de lui faire sentir dans cette occasion qu'en succédant à la couronne de son père, il avoit succédé aussi à ses sentimens pour lui.
' Anonymus Cuspinianl. ' Sidoine Apollinaire, Panegyricus Aviti.
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An -^00 ^ •
L'assemblée des sénateurs visigoths faisoit déjà retentir la salle du sénat de ses cris de joie & de ses applaudissemens sur le discours d'Avitus, lorsque le roi Théodoric, prenant la parole, dit à cet ambassadeur que non-seulement il lui accordait la paix, mais qu'il lui offroit même le secours de ses troupes. Ce prince donna en même temps à Avitus des marques publiques d'estime, d'amitié 8c de reconnoissance pour sa personne. Il le remercia en particulier de la bonté qu'il avoit eue de se charger autrefois, à la prière du roi son père, du soin de son éducation durant sa jeunesse, 81 lui témoigna surtout l'obligation qu'il lui avoit d'avoir poli ses mœurs, de l'avoir instruit du droit romain Si d'avoir formé son esprit par la lecture des poésies de Virgile. Il l'assura qu'il étoit résolu de vivre en paix avec l'Empire, de l'aider de toutes ses forces & de réparer même tous les maux qu'Alaric, roi des Visigoths, son prédécesseur, avoit faits autrefois à Rome, s'il vouloit prendre lui-même le titre d'auguste. Vous ne l'iisurpere-^ sur personne, continua Théodoric, puisque Maxime a été tué &• qu'on n'a point élu d'empereur à sa place. A cette condition , je me déclare ami de Rome 6- je combats sous vos enseignes. Au reste , ajouta-t-il , ce n'est pas un commandement , mais une prière que je vous fais. Songe-^ d'ailleurs que les peuples des Gaules sont en droit de vous forcer d'accepter l'empire pour empêcher ou prévenir son entière ruine. Cela dit, Théodoric & le prince Fridéric, son frère, reconnurent Avitus, ou pour mieux dire le déclarèrent empereur, après l'avoir assuré solennellement de leur alliance 8<. lui avoir promis leur secours j Avitus, forcé' en quelque manière de se revêtir de la pourpre, fut reconnu ensuite par la noblesse 8c les troupes romaines des Gaules qui se trouvoient à sa suite.
LXII. — Avitus reconnu empereur à Ugernum, 6- couronné à Arles.
S'il en faut croire Sidoine, cet empereur dont il étoit gendre 8c panégyriste, ne monta que malgré lui sur le trône; mais quelqvies auteurs^, plus modernes, à la vérité, mais moins suspects, ne font pas le même éloge de la modestie 8c de la modération d'Avitus. Quoi qu'il en soit, ce nouvel auguste, suivi du roi Théodoric 8c du prince Fridéric, partit de Toulouse 8c marcha •* vers les provinces des Gaules qui étoient encore sous l'obéissance des Romains. Il se rendit à Ugernum, château situé en deçà du Rhône, sur le chemin de Nimes à Arles'*, où il trouva la noblesse de toutes les Gaules, c'est-à-dire tous ceux qui avoient des emplois civils ou militaires {honorati), que la nouvelle de son élévation à l'empire y avoit attirés en grand nombre ''.
' Sidoine Apollinaire, Panegyricus Avili. — ''Ce château A'Ugemum n'est autre que Beau-
Idace, Chronicon, p. 3o6. cairej il est cité aussi par Grégoire de Tours, à
' Grégoire de Tours, Hist. 1. 2, c. 11. — Isidore, propos des guerres de Reccared contre le roi Gon-
Chronicon, p. 718. tran. [A. M.]
* Sidoine Apollinaire, Panegyricus Avili. — ^ Sidoine Apollinaire, ut supra. — Marius
Manus d'Avenclie, Chronicon. d'Avenche, Chronicon.
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An 455
An 4S6
Cette illustre assemblée, informée de la répugnance que témoignoit Avitus de se charger du fardeau du gouvernement, le fit solliciter si fortement par un des principaux d'entre eux de vouloir bien, pour le salut de sa patrie, accepter l'empire qu'il étoit seul capable de relever, qu'enfin il se rendit à leurs vives instances 8c consentit à son inauguration. Cette cérémonie se fit trois jours après, & environ le i5 du mois d'août, dans la ville d'Arles, où ce nouvel empereur se rendit. A son arrivée, on le fit monter sur un trône de gazon que les troupes & la noblesse des Gaules lui dressèrent à la hâte. On mit sur sa tête un collier militaire en guise de diadème, 8c après avoir été revêtu des habits royaux 8c de tous les autres ornemens de la dignité dont il avoit auparavant soutenu tout le poids, il fut salué empereur par les prin- f-^^- °"s'^"cipaux seigneurs des Gaules & par les troupes. Le roi Théodoric ayant ensuite confirmé la paix qu'il avoit faite avec lui, retourna à Toulouse, 8c Avitus partit pour l'Italie.
Ce ne fut cependant qu'après avoir soumis ' la Pa-nnonie par sa seule présence 8c sans coup férir, que cet empereur entra dans Rome. Il y fut reçu avec les applaudissemens du sénat 8c du peuple 8c y célébra son consulat le premier jour de janvier de l'an 466, jour auquel Sidoine Apollinaire, son gendre, prononça son panégyrique qui fut extrêmement applaudi de tout le sénat. Avitus fut reconnu empereur d'Occident par Marcien, qui régnoit en Orient 8c à qui il envoya une ambassade ; mais, quelque soin que prît Avitus 8c quelque envié qu'il eût de relever l'Empire avec sa capitale, il ne lui fut pas possible de les rétablir dans leur ancien éclat; les provinces étoient trop désolées par les fréquentes irruptions des barbares, 8c Rome avoit trop souffert de la part des Vandales qui l'avoient mise au pillage durant quatorze jours.
LXIII. — Guerre de Théodoric contre les Suives d'Espagne , en faveur
d'Avïtus.
Les provinces d'Espagne étoient surtout exposées aux courses^ continuelles des Suèves qui, après s'être emparés, depuis environ cinquante ans, de la Galice 8c d'une partie de la Lusitanie, faisoient tous leurs efforts pour envahir ce qui restoit aux Romains au delà des Pyrénées. Les troupes impériales avoient jusques alors traversé leurs desseins, 8c Réchila, roi des mêmes Suèves, après avoir fait une nouvelle tentative, avoit été obligé de faire la paix avec Valentinien III. La principale condition étoit qu'il se contiendroit avec ses peuples dans ses limites; mais, après la mort de cet empereur, Réchiarius ou Riciaire, fils 8c successeur ;de Réchila, 8c beau-frère de Théodoric, comptant sur l'alliance 8c le secours de ce dernier &c croyant pouvoir profiter des désordres de l'Empire 8c des suites funestes de la mort de Valentinien, fit de nouvelles courses dans la Tarragonnoise 8c la Carthaginoise.
■ Sidoine Apollinaire, Panegyricus Avili. — ' Idace, Chronicon, p. 307 & seq. — Jornandès,
Idace, Chronicon, p. 718. de Rébus Geticis, c. 44.
An 406 '
Théodoric étoit trop lié avec Avitus, qu'il avoit élevé à l'empire, pour souttrir que, contre la foi des traités, Riciaire, quoique son beau-frère, courût les provinces soumises aux Romains; c'est ce qui l'engagea à envoyer des ambassadeurs à ce prince, de concert avec cet empereur qui en envoya aussi de son côté pour se plaindre des excursions des Suèves, leur notifier l'alliance qui avoit été contractée entre les Romains & les Visigoths & les porter, par des voies de douceur, à discontinuer leurs courses & à se contenir dans les limites de leurs États.
Riciaire reçut également mal le comte Fronton, ambassadeur de l'empereur Avitus, & ceux du roi des Visigoths ; fier de la prospérité de ses armes, il les renvoya sans vouloir les entendre & se contenta d'écrire ces mots à Théodoric : Si vous vous plaîgnej de ce que j'approche trop près de vous, j'irai à Toulouse , siège de votre empire; vous vous y défendre-^ si vous pouvej. Riciaire, pour montrer ensuite le peu de cas qu'il faisoit des remontrances d'Avitus & de Théodoric, recommença ses courses dans la Tarragonnoise.
Théodoric, piqué de la réponse fière de ce roi, résolut aussitôt de lui déclarer la guerre ; mais comme il étoit également prudent & modéré, il crut ne devoir l'entreprendre qu'après avoir bien cimenté la paix avec ses voisins, c'est-à-dire, sans doute, avec les Bourguignons déjà établis dans les Gaules, & avoir tâché de mettre entièrement le roi des Suèves dans son tort. Il envoya une seconde ambassade à ce prince, dans l'espérance que, honteux de sa conduite passée, il se rendroit enfin à ses nouvelles remontrances ; mais rien ne fut capable de vaincre l'orgueil de Riciaire. Ce prince traita les nouveaux ambassadeurs de Théodoric avec autant de mépris & d'indignité que les premiers; & voulant qu'ils fussent témoins de ses brigandages, il fit, après leur arrivée, une nouvelle excursion dans la Tarragonnoise, d'où il revint dans la Galice chargé de butin &t suivi d'un grand nombre de prisonniers qu'il avoit faits. Riciaire ne fit point d'autre réponse aux nouveaux ambassadeurs de Théodoric.
Ce dernier, voyant ' qu'il ne pouvoit rien gagner par la voie de la douceur, eut recours enfin à celle des armes. Il assembla toutes ses forces dans l'Aquitaine, de l'avis & sous l'autorité d'Avitus, se mit à leur tête & entra en Espagne, accompagné de Gundiac & d'Hilpéric, deux rois bourguignons,
Éd.origin. qui le suivirent dans cette expédition avec un bon nombre de troupes auxit. i,p. 199. '. . . „ . . .^ , ^ , ,- , , ^ ,
liaires de leur nation. Riciaire, de son cote, ayant lorme une armée trèsnombreuse de Suèves, alla au devant de Théodoric & le rencontra un vendredi, sixième d'octobre de l'an 456, dans le lieu de Paramo^, à douze milles de la ville d'Astorga, près de la rivière d'Obrego {Urhicum), qui prend sa source dans les Asturies & passe ensuite dans le royaume de Léon.
■ Idace, CArortico/ij p. 3o7 & seq. — Jornandès, «ie 'Victor de Tune, Chronicon , édition de Sca-
Rebus Getic'is, c. 44. — Isidore, Chronicon, p. 718. liger.