‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 328 sur 553 · LXVIII. — Voyage de Majorien en deçà des Alpes · texte numérisé non relu

LXVIII. — Voyage de Majorien en deçà des Alpes

Majorien, après avoir commencé son consulat à Ravenne, résolut de venir incessamment dans les Gaules' pour y rétablir entièrement la paix par sa présence 8c passer ensuite en Atrique. Avant son départ, il fit grâce à la ville de Lyon & à Sidoine qui s'étoient déjà soumis à son obéissance, Si afin d'attacher plus fortement les Gaulois à ses intérêts, il avoit choisi parmi eux deux personnages des plus illustres pour deux des plus importantes charges de l'Empire. C'étoient le comte Gilles, capitaine de réputation, dont nous avons déjà parlé, & Magnus Félix, natif de Narbonne & d'une famille des plus distinguées de tout l'Occident, lequel, par ses liaisons avec les Visigoths, étoit plus propre que tout autre à négocier la paix avec ces peuples : Majorien avoit honoré le premier de la charge de maître de la milice des Gaules & avoit donné à l'autre celle de préfet dans les mêmes provinces. Cet empereur, après avoir mis les côtes de la Campanie à l'abri des courses des Vandales Se équipé une puissante flotte contre ces barbares, partit enfin pour les Gaules, au commencement du mois de novembre de la même année, passa les Alpes, malgré la rigueur de la saison, à la tête d'une armée composée presque toute d'auxiliaires. Si arriva avant la fin de l'année à Lyon, où Sidoine prononça son panégyrique.

On fut d'autant plus surpris de voir ce prince dans les Gaules que, depuis Valentinien II jusques à Avitus, aucun empereur n'étoit sorti de Ravenne où ils faisoient leur résidence ordinaire, ce qui avoit été la source des malheurs de l'Empire. Majorien étoit suivi du comte Gilles 8c de Magnus Félix dont nous venons de parler. Se dont Sidoine^ tait l'éloge, sans les nommer, dans le même panégyrique de ce prince, en parlant du maître de la milice 8c du préfet du prétoire des Gaules qui étoient à sa suite.

LXIX. — Magnus Félix, natif de Narbonne, préfet des Gaules, (S- ensuite

consul.

Sidoine^ nous a laissé un portrait iort avantageux de ce préfet dont il étoit allié. La ressemblance du nom pourroit taire conjecturer qu'il étoit de la même famille que celle du patrice Félix, personnage consulaire 8c maître de la milice, qu'Aëce, son successeur dans cette charge, tua à Ravenne avec sa femme Padutia, en 43o. Ce qu'il y a de certain, c'est que Magnus Félix descehdoit du patrice Philagrius 8c qu'il étoit issu d'une très-illustre famille établie depuis longtemps à Narbonne, où il étoit né. Ce préfet avoit dans cette ville une grande 8c belle maison, ornée d'une riche bibliothèque que

^ Sidoine Apollinaire, Fanegyricus Ma'jonani. — & Carmina, 23 & 24; voir les notes de Sirmond sur Grégoire de Tours, Hist. 1. i, c, 11. le même sujet.

' Sidoine Apollinaire, Pancgyricus Majonan'i ; ' Ibid.

An 4">7

An 4^8

ses ancêtres ' lui avoient transmise avec leur amour pour les lettres. Sa naissance, ses richesses, son éducation, ses excellentes qualités d'esprit & de cœur, mais surtout l'intégrité de ses mœurs & sa probité lui attiroient l'estime de tout le monde. Avec un mérite aussi distingué & sous un empereur qui se piquoit de le connoître Se de le récompenser, Magnus Félix ne pouvoit manquer de parvenir aux charges les plus considérables de l'Empire; aussi fut-il élevé par ce prince, comme on l'a déjà vu, à celle de prétet des Gaules, qu'il exerça^ durant les années 468 & 45g.

Majorien ne borna pas là les marques de son estime pour ce magistrat. II le nomma consul ordinaire l'an 460^, en récompense sans doute des soins qu'il s'étoit donnés, à ce qu'il paroît, dans la négociation de la paix qui fut conclue entre l'Empire St les Visigoths. Cet empereur, qui l'honoroit d'une bienveillance particulière, l'admettoit familièrement à sa table. Il lui fit entre autres cet honneur à Arles"*, en 461, le jour qu'on célébra les jeux du cirque dans cette ville. La mort funeste de ce prince Se les troubles dont elle fut suivie donnèrent lieu à Magnus Félix d'abandonner la cour: il se retira Éd.origin. alors à Narbonne, qui étoit encore sous 1 obéissance des Romains; il y mena une vie privée & fît tout son plaisir de l'étude des belles-lettres. Après la réduction de cette ville sous la domination des Visigoths, qui arriva bientôt après, Magnus y continua son séjour, 8c il y étoit encore dans le temps ^ que Sidoine y fit un voyage, vers l'an 464. Cet auteur se loue infiniment de l'accueil gracieux que lui fit cet ancien magistrat, qui étoit déjà mort vers l'an 470 ''^, lorsque le même Sidoine publia ses poésies. C'est tout ce que nous avons pu recueillir au sujet de cet illustre personnage, qui fit également honneur à sa patrie 8c aux premières charges de l'Empire dont il fut revêtu-'.

LXX. — Famille de Magnus Félix. — Son fils Félix devient patrice.

Magnus Félix eut plusieurs enfans, parmi lesquels son fils aîné, de même nom que lui, se distingua beaucoup par sa^ vertu, son esprit 8c son inclination pour les lettres. Quoique celui-ci portât les deux noms de Magnus Félix, il fut pourtant plus connu sous ce dernier, 8c son père sous celui de Magnus. Félix naquit à Narbonne, où il passa la plus grande partie de sa vie, à ce qu'il paroît; il n'en sortit du moins qu'après l'an 470, lorsque, voulant s'avancer dans les charges de l'Empire, ce qu'il ne pouvoit espérer en continuant son séjour dans une ville qui étoit alors soumise aux Visigoths,

' Sidoine Apollinaire, I. i,epist. ir. * Sidoine Apollinaire, 1. i . eyx'sf. i i; Cjrmina, 14;

■ Lacarry, Je Praefectis praetorio Galliarum , v. Tillemont, Hist, ecclcs. art. 10 sur S. Sidoine.

p. i59 & seq. ' Voyez tome II, Note LIV.

' Voyez tome II, Note LIV. * Sidoine Apollinaire, 1. 2, epist. 3 ; I. 3, epist. 7.

' Sidoine Apollinaire, 1. 1, epist. 11. Carmino, 9; voir les notes de Sirmond, p. 228. —

' liid. Carmina, 23. Gennade, c. 85.

An 458

il se retira en Provence où il fut honoré de la préfecture des Gaules qu'il exerça pendant les années 472 & 478, 8c où il fut fait patrice l'an 474 '.

Les révolutions qui arrivèrent depuis dans la Provence, dont les Visigoths s'emparèrent, donnèrent occasion à Félix de se dégoûter du monde & d'y renoncer entièrement, pour prendre le parti de la retraite & de la piété. Il embrassa la profession monastique^ à Arles, où Léonce, évêque de cette ville, lui fut d'un grand secours dans ce nouveau genre de vie, soit par son exemple, soit par ses instructions. Félix s'étoit déjà retiré dans la solitude l'an 482, dans le temps de l'exil du fameux Fauste, évêque de Riez, avec lequel il étoit fort lié & à qui il rendit des services importans dans cette occasion. Les liaisons qu'il avoit contractées avec ce prélat font moins d'honneur à sa mémoire que celles qu'il avoit formées dès son enfance avec le célèbre Sidoine Apollinaire, son allié. Ce dernier ^ nous apprend que Félix s'appliquoit beaucoup à l'étude 8c qu'il avoit un goût exquis pour les belles-lettres, ce qui, joint à beaucoup de sagesse, de modestie 8c d'affabilité, le rendoit très-estimable. Ce fut à sa prière que cet illustre auteur publia le recueil de ses poésies.

LXXL — Prohus, fils de Magnus, ^ Camille, son neveu.

On croit'^ que Félix, Gaulois de naissance, qui fut consul l'an 5ii, pouvoit être un des enfans de ce patrice. On présume que celui-ci épousa Attiquc, qui contribua beaucoup par ses libéralités à la construction de l'église de Saint-Laurent de Rome 5 il est du moins certain qu'il avoit un frère appelé Probus Félix. Ce dernier fit beaucoup d'honneur à sa patrie par son érudition ; quoique plus avancé'' dans les études que Sidoine Apollinaire, il fut élevé avec lui 8c sous les mêmes maîtres. Ils étudièrent ensemble la philosophie sous Eusèbe, sage 8c savant philosophe. Probus fît autant de progrès dans cette science qu'il en avoit déjà fait dans les belles-lettres. Ce qui lia encore plus étroitement ces deux illustres condisciples fut la conformité de goût 8c de sentim.ens en matière de littérature, joint à l'alliance qui se fit entre les deux familles; car Probus épousa Eulalie, cousine germaine de Sidoine, femme recommandable par sa probité 8c sa sagesse. Il paroît que Probus ne quitta pas le séjour de Narbonne après la prise de cette ville par les Visigoths, qu'il y étoit encore 6 en l'an 470, 8c que la bibliothèque de ses ancêtres y faisoit ses plus chères délices.

Probus Félix avoit un cousin ^ germain appelé Camille, fils d'un frère de Magnus Félix, son père, dont nous ignorons le nom 5 nous savons seulement

' Voyez tome II, Note LIV. mont, Histoire ecclésiastique, art. 8 sur Fauste de

' Gennade, c. 85. — Voir les notes de Sirmond Rie^.

Sur Sidoine, p. 228. ' Sidoine Apollinaire, Carmina, 9, vers 333 &

' Sidoine Apollinaire, 1. 2, cpist. 3 ; 1. 3, epist. 4 scq. ; Carmina, 24, vers 94 & seq. ; 1. 4, epist. 1 .

& 7j 1. 4i epist. 5 & 10. <■ Sidoine Apollinaire, Carmina, 24.

^ Sirmond, Notae in Carminé 9 Sidonii. — Tille- ' liid. 1. 1, cpist. 1 1 ; Carmina, 9, vers 5.

An 458

L'arrivée de l'empereur Majorien dans les Gaules & les propositions de paix qu'il fit faire à Théodoric n'empêchèrent pas celui-ci de continuer ses expéditions contre l'Empire. Ce roi envoya, en effet, cjuelque temps après, une nouvelle 3 armée dans la Bétique, province d'Espagne, sous la conduite du général Suniéric, homme habile & expérimenté dans le métier de la guerre, & rappela en même temps Cyrila, qu'il avoit envoyé l'année précédente au delà des Pyrénées. Le dessein de ce prince étoit sans doute de se servir de ce dernier général pour l'exécution des projets qu'il méditoit du coté du Rhône où il avoit résolu de pousser ses conquêtes"*. Dans cette vue, il passa cette rivière Si alla mettre le siège devant la ville d'Arles, presque sous les yeux de l'armée de l'empereur qui s'en étoit approché.

Le 5 comte Gilles, maître de la milice des Gaules, qui s'étoit jeté dans cette ville, la défendit le plus longtemps qu'il lui fut possible contre les efforts des Visigoths; mais Théodoric poussoit si vivement le siège 8c faisoit garder si exactement la circonvallation, qu'il n'étoit pas possible que la ville pût résister

' Voyez tome II, Note LIV, n. 5. ■• Voyez tome II, Note LV.

' Sirmond, m EnnoJium; & Tillemont, clans ' S. Paulin, de fita S. Martini. — Grégoire de

son Histoire ecclésiastiijue , art. 8 sur Fauste de Tours, de Mirac. S. Martini, p. loot & seq. Voir

R'^X- Adrien de Valois, Rerum Francicarum 1. 4, p. 160

' Idace, Chronicon, p. 309. & seq.

qu'il fut proconsul ; mais il ne le tut pas d'Afrique, comme l'a cru un moderne'. Camille avoit déjà rempli lui-même deux charges considérables de l'Empire, qui lui avoient mérité le titre d'illustre (vir illustris), dans le temps qu'il se trouva à Arles, l'an 461, à la suite de l'empereur Majorien; ce prince lui fit alors l'honneur de le mettre au nombre de ceux qu'il invita à un grand festin qu'il donna à l'occasion des jeux du cirque qu'on avoit célébrés dans cette ville. La conversation étant devenue fort enjouée sur la fin du repas, Camille fit paroître son esprit; quand l'empereur lui adressant la parole Éd.origin lui dit, au sujet de Magnus Félix, personnage consulaire : Vous ave-^, mon cher Camille, un oncle en la personne duquel je me sais bon gré d'avoir honoré votre famille d'un consulat; Camille, qui aspiroit à la même dignité, répliqua ; Ne dites pas , seigneur auguste , un consulat, mais un premier consulat. Ce qui fut applaudi de toute l'assemblée. Le désir que Camille avoit de parvenir aux premières charges de l'Empire l'engagea sans doute à abandonner le séjour de Narbonne, sa patrie, pour s'établir à Arles, après que la première de ces deux villes fut tombée au pouvoir des Visigoths. On prétend qu'il eut dans l'autre un fils appelé Magnus Félix Ennode^, qui devint évêque de Pavie. Ce prélat naquit, en effet, dans les Gaules & pouvoit être par conséquent de la famille des Magnus Félix de Narbonne dont il portoit le nom.

LXXn. — Siège d'Arles par Théodoric. — Défaite de ce prince.

An 469

davantage, ni recevoir aucun secours de l'armée romaine. Dans cette extrémité, le comte Gilles se voyant sans ressource du côté des hommes, sa piété lui inspira d'en chercher du côté de Dieu; plein de confiance en sa protection, après avoir invocjué son saint nom 8c demandé son secours par l'intercession de saint Martin & de saint Gêniez, patron de la ville, il tenta une sortie sur les assiégeans. Elle fut si heureuse c[u'il défit entièrement les Visigoths 8c obligea leur roi Théodoric de lever le siège, de repasser le Rhône 8c de se retirer après une grande perte.

Page 1