‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 333 sur 553 · LXXXV. — Mort de Théodorïc. — Son éloge · texte numérisé non relu

LXXXV. — Mort de Théodorïc. — Son éloge

Les Suèves, après avoir fait plusieurs courses dans la Lusitanie, en tentèrent de nouvelles du côté d'Orense sur les Galéciens que Théodoric avoit mis sous sa protection, & qui étoient peut-être déjà devenus ses sujets. Ce roi, irrité de la conduite des Suèves, envoya de nouveaux ambassadeurs à leur roi Rémismond, pour lui ordonner de faire cesser les hostilités; mais ce prince, peu touché de cette ambassade & sachant d'ailleurs que, depuis le rappel d'Arborius d Espagne, Théodoric étoit moins en état de se faire craindre, continua ses courses, ce qui obligea ce roi de lui envoyer Sella, l'un des principaux seigneurs de sa cour, pour lui ordonner de nouveau de discontinuer ses entreprises. Sella, après avoir rempli ' son ambassade, reprit la route de Toulouse ; mais, à son arrivée en cette ville, Théodoric, qu'Euric son frère avoit assassiné pour régner à sa place, étoit déjà mort. C'est tout ce que nous savons des circonstances de la fin tragique de ce prince qu'un pareil crime avoit élevé sur le trône, mais dont il avoit tâché d'effacer l'horreur par la sagesse de sa conduite & la douceur de son gouvernement. La mort de Théodoric dut arriver avant le mois d'août de l'an 466. Il étoit alors environ dans la quarantième année de son âge & avoit régné treize ans accomplis^.

Théodoric mérita avec justice d'être regretté de ses sujets à cause de ses rares talens. Nous avons déjà fait en partie son portrait & parlé, sur le témoignage de Sidoine Apollinaire, de ses qualités de corps. Le même auteur nous fournit un éloge parfait de ses mœurs & de sa conduite, & il est d'autant plus digne de foi, qu'outre qu'il étoit contemporain, il paroît qu'il étoit très-bien instruit, étant gendre de l'empereur Avitus qui avoit eu des liaisons fort étroites avec Théodoric.

Ce prince-^ étoit extrêmement actif. Il prévenoit l'heure des offices ou des nocturnes que ses chapelains chantoient avant le jour. Il y assistoit assidûment avec peu de suite, 8c toujours avec beaucoup de respect; quoique, entre nous, dit son panégyriste, ce fût moins par raison & par principe de piété i':j. oiigin. que par coutume. Cet exercice de religion étoit suivi de l'application aux

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affaires de l'Etat auxquelles Théodoric vaquoit jusqu'à sept heures du matin, accompagné de son grand écuyer {^cornes armiger), qui se tenoit toujours auprès de son trône. Ses gardes, vêtus de peaux, ainsi que les autres Visigoths, étoient placés entre un rideau qui partageoit toute la salle du consistoire ou d'audience £<. une balustrade {cancelli) dont elle étoit fermée. C'est là que ce prince donnoit audience aux ministres étrangers, écoutant beaucoup & parlant peu. Quant aux affaires qu'on lui proposoit, il différoit la décision de celles qui demandoient une mûre délibération 6<. expédioit les autres sur-lechamp.

' Idjce, Chronicon. — Marins d'Avenche, Chro- ' Voyez tome II, Note LVI.

ntcon. — Jornandès, de Rébus Getids, c. 44 & secj. ' Sidoine Apollinaire, 1. 1, eput, 2.

A la sortie de ses audiences, qui finissoient à sept heures du matin, il alloit voir ou son trésor ou ses chevaux, ou prendre quelquefois le divertissement de la chasse. Comme il ne croyoit pas qu'il tût de la majesté royale d'avoir son arc pendu à son côté, il le faisoit porter hors de son étui par un page, qui se tenoit toujours auprès de lui & qui avoit soin de le lui donner détendu quand il en avoit besoin; car alors il le bandoit lui-même, & tiroit avec tant d'adresse & d'habileté qu'il ne manquoit jamais son coup. Après cet exercice, on servoit le dîner, qui, dans les jours ordinaires, ne différoit pas de celui d'un simple particulier : la table étoit peu chargée d'argenterie; la conversation, dont le sujet étoit toujours sérieux, en faisoit le principal agrément. Les nappes Si les serviettes étoient tantôt de lin, tantôt d'une étoffe de pourpre, & les mets composés de viandes communes, mais bien assaisonnées. La vaisselle étoit propre & légère; on y buvoit moins par délice que par nécessité : on y admiroit la propreté des Grecs, l'abondahce des Gaulois, Si le service prompt 61 exact des Italiens. Sidoine ajoute qu'il ne parle pas des repas magnifiques 81 somptueux que Théodoric donnoit les jours solennels, parce que, ajoute-t-il , tout le monde en est pleinement informé.

Le dîner de ce prince étoit ordinairement suivi d'une courte méridienne. Si celle-ci, quand l'envie lui en prenoit, du jeu des dés ou osselets [tesseras) auquel il jouoit avec beaucoup d'adresse, de grâce 81 d'enjouement; car quoiqu'il fût philosophe, il relâchoit alors un peu de son air grave Si sérieux. Ennemi de la gêne 81 de la contrainte, il vouloit Si exhortoit même qu'on agit en ces occasions familièrement avec lui ; il prenoit également plaisir à gagner Si à considérer le chagrin Si le dépit de ceux qui perdoient, 81 lorsqu'on perdoit sans se dépiter, il se persuadoit que c'étoit par complaisance 81 par ménagement. Il n'étoit jamais si gai ni si facile à accorder des grâces, que lorsqu'il gagnoit lui-même : ceux qui vouloient en obtenir profitoient de ces heureux momens. Si Sidoine avoue s'en être servi pour lui-même.

Après le jeu, qui finissoit à trois heures, ce prince s'appliquoit aux affaires du gouvernement; on voyoit alors dans son palais une infinité de gens d'affaires, ce qui duroit jusqu'au soir {ad vesperam) que chacun se retiroit, à la réserve des courtisans, avec lesquels il s'entretenoit jusques à l'heure du coucher. Pendant son souper, on n'entendoit jamais ni symphonie ni musique. Une conversation sérieuse Si utile, 81 quelquefois égayée, faisoit tout le plaisir de ce repas. A la sortie de table, on posoit les sentinelles préposées pour sa garde jusqu'à son lever du jour suivant. Telle étoit la conduite uniforme de ce prince, 81 tel est le portrait que Sidoine Apollinaire nous en a laissé dans une de ses lettres à Agricol , son beau-frère, qui souhaitoit de le connoître. Enfin ce roi mériteroit les plus grands éloges si sa foi eût été pure, son règne plus pacifique, 81 si son élévation sur le trône n'eût été le fruit d'un fratricide.

j^^ ^g 480 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IV.

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