‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 348 sur 553 · CIX. — Ambassade de saint Kpiphane auprès d'Euric · texte numérisé non relu

CIX. — Ambassade de saint Kpiphane auprès d'Euric

Nous ignorons l'effet que produisit la lettre de Sidoine sur l'esprit de Grec de Marseille, & si la résistance que fit peut-être celui-ci avec ses collègues sur l'article de la cession de l'Auvergne en faveur des Visigoths, fut cause de la rupture des négociations Si du refus que le roi Euric fit ' de la paix aux prélats plénipotentiaires de l'Empereur. Ce qu'il y a de vrai, c'est que Népos, dont l'intérêt étoit de faire la paix avec ce roi qui étoit déjà sur le point d'envahir toutes les Gaules, ne se rebuta pas, & que, malgré l'inutilité de ses premières démarches, il résolut, pour conserver ce qui lui restoit dans ces provinces, de tenter une troisième négociation. Dans cette vue, il fit assembler les personnes les plus considérables de la Ligurie, où il se trouvoit alors, pour délibérer des moyens de remédier aux maux présens Si d'arrêter les progrès des armes d'Euric. Il fut conclu, d'une voix, qu'on tenteroit une nouvelle négociation de paix avec ce roi Si qu'on en chargeroit saint Epiphane, évêque de Pavie, l'un des plus saints 81 des plus illustres personnages de son temps.

Quelque difficile que parût cette commission, Si quelque foible que fût l'espérance d'y réussir après tant de tentatives inutiles auprès d'un prince

' Ennode, Vie de S. Epiphane, p. i665 & suiv. — De toutes les vies de saints qui nous sont parvenues, celle de saint Epiphane est l'une des plus authentiques & des plus précieuses j écrite par Ennode, successeur de ce prélat sur le siège de Pavie, elle ne contient aucune interpolation & présente toutes les apparences d'un ouvrage contemporain des faits qu'il rapporte. Un examen attentif des circonstances qu'elle nous fait connaître ne permet pas d'y relever une de ces erreurs historiques, de ces fautes grossières qui déparent la plupart des biographies de cette espèce. Elle abonde en renseignements intéressants sur l'histoire du temps & principalement sur l'histoire d'Italie à laquelle Epiphane fut constamment mêlé, sur les premières guerres de Théodoric dans la Péninsule, sur les relations des derniers empereurs avec les peuples barbares établis dans la Gaule & à l'Est de l'Italie. Toutefois, pour le fait précis dont il s'agit dans l'Histoire de Languedoc, il faut compter avec les exagérations naturelles au biographe, au pa-

négyriste. Si l'on suit bien le récit des négociations' entre Népos & Euric, on reconnaîtra que, loin de fléchir le roi barbare par son éloquence quelque peu hautaine, saint Epiphane fut chargé de conclure avec lui un traité désavantageux, puisqu'il semble avoir eu pour principale condition la cession de l'Auvergne aux Visigoths; cette même condition, imposée précédemment comme un ultimatum par Euric, avait fait échouer les négociations entreprises par plusieurs évêques; parmi eux était Grec de Marseille, ami & correspondant de Sidoine Apollinaire. Du reste, cette objection ne détruit pas l'autorité du témoignage d'Ennode ; elle empêche seulement de l'accepter sans contrôle, sans examiner si l'admiration du panégyriste ne l'a pas engagé à modifier l'histoire.

La Fie d'Epiphane, publiée d'abord par Sirmond avec les autres ouvrages de ce prélat, a été ensuite imprimée de nouveau d'après de meilleurs manuscrits par les Bollandistes , Acta sanctorum , t. 2, 22 janvier. [A. M.]

aussi fier & aussi emporté que l'étoit Euric, ce saint évêque, plein de zèle pour le salut de l'État & de confiance en la protection de Dieu, s'en chargea volontiers. 11 partit de Pavie, 8c pour attirer le secours du ciel , il ne cessa de prier durant le cours de son long Se pénible voyage. A son arrivée à Toulouse, où sa réputation l'avoit déjà devancé, il eut la consolation de trouver la cour du roi des Visigoths fort prévenue en sa faveur, & surtout les prêtres du pays naturellement curieux de voir St de connoître les étrangers. Léon, l'un des principaux du conseil d'Euric, avoir déjà pris soin d'annoncer son voyage Si de publier son mérite.

Ce ministre, recommandable par sa probité autant que par son érudition, procura d'abord à saint Épiphane une audience du roi Euric. Ce saint évêque, après avoir abordé ce prince avec les cérémonies & les saluts ordinaires, lui dit : « Quoique la réputation de votre courage, prince du monde le plus « redoutable, vous rende la terreur d'un grand nombre de nations. Se que le « glaive avec lequel vous portez la désolation chez vos voisins soit tous les « jours trempé dans le sang de vos ennemis, le désir insatiable que vous « avez de combattre vous attirera infailliblement l'abandon de Dieu, 81 ce « glaive ne défendra pas vos frontières, si le Seigneur en est offensé. Sou- « venez-vous, prince, que vous avez un roi à qui vous devez plaire, 8t qui , « en montant aux cieux, a recommandé la paix à ses disciples. Il en a fait <i un précepte pour chacun de nous; 8*. vous n'ignorez pas d'ailleurs que tout « homme qui s'abandonne à la colère ne mérite pas le nom de brave. Vous « devez encore considérer que personne ne défend mieux ses droits 8c ses « biens que celui qui n'envahit pas ceux d'autrui. C'est pourquoi l'empe- « reur, mon maître, à qui la Providence a confié le gouvernement de l'Italie, « m'a chargé de travailler à rétablir la paix entre vous 8c lui, afin que les « sujets des deux Empires vivent en bonne intelligence 8c de bon accord. « L'empereur ne craint point la guerre, il souhaite au contraire sincèrement « la paix. Vous connoissez tous les deux les anciennes bornes de vos États; « vous n'ignorez pas en particulier jusquesà quel point vos officiers ont exercé « la patience des peuples des provinces que vous avez soumises; acceptez '( donc les offres d'un prince qui, étant auparavant votre maître, se contente « aujourd'hui du titre d'ami. » (Patitur amicus dici qui meruit dominas appellari.^

Euric, touché du discours de ce prélat, ne put s'empêcher d'en témoigner sa satisfaction par la sérénité de son visage. Léon, ministre de ce prince, se fit un plaisir de son côté d'en faire sentir la force 8c d'en admirer lui-même la beauté. Euric, ayant pris la parole, répondit en ces termes à saint Épiphane par la bouche d'un interprète : « Quoique je sois toujours armé de mon <i bouclier, de ma cuirasse 8c de mon épée, vous avez pourtant trouvé le « secret de me désarmer par la force de votre discours. Ceux-là, ajouta-t-il, « se trompent, qui disent que la langue des Romains n'est pas aussi forte « qu'un bouclier, 8c aussi pénétrante qu'un javelot ; ils savent se mettre en « garde contre nos discours, 8c porter les leurs jusques au fond des coeurs. Je

<( ierai donc, vénérable prélat, ce que vous souhaitez de moi , parce que je « considère beaucoup plus la dignité de la personne envoyée, que la puis- « sance du prince qui l'envoie. Recevez donc mon serment ; je me contente « que vous promettiez pour l'empereur votre maître qu'il observera une paix « inviolable, car je compte autant sur votre parole que sur le serment le plus Cl solennel. » Cela dit, on convint de part & d'autre des conditions de la paix, & saint Épiphane se retira.

ex. — Toute l'Aquitaine £,• la Narbonnolse première cédées aux Visigoths.

Un moment après, ce prince le fit inviter par ses officiers à venir manger le lendemain à sa table 5 mais ce saint prélat, pour ne pas communiquer avec les prêtres ariens qui avoient coutume de s'y trouver, s'excusa sur ce qu'il ne f-^{°'"f^j mangeoit jamais hors de chez lui, & que d'ailleurs il étoit résolu de partir deux jours après. Il se mit en chemin, en effet, au temps marqué, & il fut accompagné d'une si grande foule de peuple, que la ville de Toulouse se vit presque déserte, tant cet évêque avoit gagné, pendant son peu de séjour, l'estime 8c l'affection des Toulousains, dont la plupart regardèrent leur patrie, après son départ, comme un lieu d'exil & de captivité, ce qui fait voir la simplicité & l'intégrité de leur foi au milieu des persécutions & des efforts que faisoit Euric pour l'étouffer dans leurs cœurs. Saint Épiphane étant sorti de Toulouse reprit la route de Pavie & visita en passant l'île de Lérins, que la sainteté de ses habitans rendoit alors très-célèbre. A son retour dans sa ville épiscopale, il rendit compte à l'empereur Népos du succès de sa négociation.

Quoique dans le récit de l'ambassade de saint Épiphane, que nous avons tiré de sa vie, composée par Ennodius, son disciple 8c son successeur, on ne trouve pas les conditions de paix qui furent réglées entre Népos 8c Euric, nous pouvons raisonnablement conjecturer par la fin de la harangue de ce saint prélat à ce roi des Visigoths', que l'empereur céda à ce prince non-seulement toutes les nouvelles conquêtes que ce dernier avoit faites, & l'Auvergne dont il n'avoit pu se rendre maître, mais encore le domaine absolu sur tous ses États ^. Nous savons, en effet, que durant les premières négociations, Népos ^ s'étoit relâché sur l'article de la cession de l'Auvergne dont il offroit alors la libre possession aux Visigoths. On voit d'ailleurs, par la suite de l'histoire, que depuis ce traité Euric demeura paisible possesseur de la Narbonnoise première, des trois Aquitaines, 8c en particulier de l'Auvergne j qu'il eut la satisfaction qu'il souhaitoit depuis longtemps d'avoir la Loire, le Rhône, la mer Méditerranée, les Pyrénées 8c l'Océan pour bornes de ses Etats dans les Gaules, 8c que lui 8c ses successeurs régnèrent despotiquement sur tout ce pays. Mais si ce traité que les tristes conjonctures où étoient alors

' Voyez tome II, liotc LIX, n. i. ' Joriiandès, de Rehus Geticls , c. 40. — Pag'»

' Ibid. Critica, ad ann. 474, n. 10 j ad ann. 470, n. 3.

les affaires d'Occident, rendirent nécessaire, fut avantageux pour les Visigoths, il fut également préjudiciable à la religion Se honteux pour l'Empire. C'est donc en vertu de ce traité solennel que les Visigoths acquirent par un titre légitime le reste de la Narbonnoise première dont l'autre partie leur avoir été déjà donnée par les empereurs Honoré Se Sévère, & qu'ils parvinrent à la possession absolue de tout ce qu'ils avoient conquis ou qui leur avoit été cédé dans les Gaules. Par là tout ce qui compose aujourd'hui la province de Languedoc cessa entièrement de dépendre de l'Empire, & fut soumis à Euric, à la réserve du Vivarais qui appartenoit alors aux Bourguignons, & qui, étant situé à la droite de la Loire, se trouvoit hors des limites que ce prince s'étoit proposé de donner à ses Etats.

CXL — Victorius, duc ou gouverneur de l'Aquitaine première pour les

Visigoths,

Euric, devenu paisible Se légitime possesseur de toute l'Aquitaine 8t de la Narbonnoise première, par son traité avec l'empereur Népos, envoya aussitôt le duc' Victorius pour prendre possession de l'Auvergne qui lui avoit été cédée par ce traité. Ce prince avoit nommé ce seigneur, quelque temps auparavant, duc ou gouverneur général des sept cités ou peuples de l'Aquitaine première qu'il avoit déjà soumis. Se qui, avec le pays d'Auvergne, lequel faisoit la huitième cité ou peuple, composoient toute cette province^. Ces sept cités ou pays étoient l'Albigeois, le Vêlai Se le Gévaudan qui font aujourd'hui partie du Languedoc; le Berry, le Limousin, le Querci Se le Rouergue. Victorius, outre l'autorité principale qu'il avoit sur l'Auvergne en qualité de duc de toute l'Aquitaine première, fut pourvu du gouvernement particulier ou comté de ce pays. Se il fixa sa principale résidence dans la ville de Clermont. De là vient que Sidoine^ Apollinaire ne lui donne que le simple titre de comte, car les Visigoths avoient déjà emprunté ce titre des Romains, pour désigner les gouverneurs particuliers de chaque diocèse, de même que celui de duc pour marquer les gouverneurs généraux des provinces : titres que l'usage avoit autorisés depuis quelque temps dans l'E.mpire, Se que les peuples barbares adoptèrent.

Victorius gouverna l'Auvergne comme comte'*. Se toute l'Aquitaine première en qualité de duc pendant neuf années de suite. On croit qu'il étoit Romain de naissance, c'est-à-dire qu'il étoit né sujet de l'Empereur. Il paroît qu'il étoit catholique; il fit même du bien à diverses églises qu'il prit plaisir à embellir; mais s'il en faut croire Grégoire de Tours, ses mœurs ne répon- itd.oriRin. doient pas à la pureté de sa foi. Sidoine Apollinaire, qui pouvoir le connoître particulièrement, puisqu'il étoit alors évêque de Clermont, en parle cepen-

' Grégoire de Tours, Hiit. 1. 2, c. 20. — Vitae ' Sidoine Apollinaire, 1. 7, epist. 17; voir les

Patrum, c. 3. — De Gloria confessorum, c. 33. notes de Sirinond, sur Sidoine, p. |32.

' liij, * Grégoire de Tours, Hist. 1. 2, c. 20.

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5oo HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. IV.

dant avec' éloge, ce qui peut faire croire qu'il tenoit, dans le temps de cette lettre, une conduite plus réglée que celle dont parle Grégoire de Tours, ou que peut-être Sidoine a voulu le ménager. Nous parlerons ailleurs de la fin malheureuse de ce duc.

La cession que l'empereur Népos fit de l'Auvergne^ aux Visigoths fut cause que le duc Ecdice, fils de l'empereur Avitus , dont nous avons déjà parlé ailleurs, &. qui, en qualité de maître de la milice des Gaules, commandoit alors dans ce pays, l'abandonna, ne pouvant plus le défendre contre Euric. Cet illustre sénateur aima mieux se retirer sur les terres de l'Empire & s'exiler pour toujours volontairement de sa patrie,, que d'être obligé d'y vivre sous l'obéissance des Visigoths. L'empereur Népos qui, pour reconnoître ses services, l'avoit déjà honoré de la dignité de patrice, l'appela auprès de sa personne. Ce prince donna en même temps à Oreste la charge de maître de la milice des Gaules qu'Ecdice occupoit auparavant.

' Sidoine Apollinaire, 1. 7, epist, 17. ' Jornandès, Je Rcius Geticis, c. ^5.

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