LIVRE CINQUIÈME
I. — Sidoine emprisonné dans le château de Liviane par ordre d'Euric.
EURIC eut à peine pris possession de l'Auvergne & des autres pays qui ,'-^- ""f ',"5lui avoient été cédés par son traité avec l'Empire, qu'il fit sentir son indignation aux peuples nouvellement soumis, en haine des efforts An 475 qu'ils avoient faits pour éviter de subir son joug. Ce prince, dur &. vindicatif, fit principalement tomber sa colère sur le célèbre Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont, qui avoit fait paroître plus d'aversion ' qu'aucun autre contre la domination & la secte des Visigoths, Se témoigné plus d'ardeur pour les intérêts des Romains ou de l'Empire. Euric, sur le simple rapport qu'on lui fit des mouvemens que ce prélat s'étoit donnés pour empêcher la cession de l'Auvergne en sa faveur, le fit prendre Si emprisonner dans le château de Liviane, situé entre Narbonne 8c Carcassonne, à peu près dans l'endroit qu'on appelle aujourd'hui Capendu. Cette conduite d'Euric à l'égard de Sidoine eût pu être regardée comme une infraction de paix entre les Romains 61 les Visigoths ; mais ce prince, qui ne cherchoit qu'à satisfaire sa passion, se mit peu en peine de violer la foi des traités. D'ailleurs, les nouvelles révolutions qui arrivèrent dans l'Empire d'Occident, peu de temps après son traité Éd. origin. avec Népos, lui donnoient lieu de tout entreprendre. Cet empereur fut, en effet, dépouillé de la pourpre par la faction d'Oreste qui, au lieu de se rendre dans les Gaules dont il l'avoit nommé maître de la milice pour défendre les provinces qui restoient à l'Empire en deçà des Alpes, tourna ses armes contre
' Sidoine Apollinaire, 1. 8, epist. 3. — Avitus de Vienne, ep'ist. ^S.
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lui, l'attaqua dans Ravenne & le pressa si vivement, qu'il fut obligé d'abandonner cette place, le 28 du mois d'août de l'an 473, & de chercher son salut dans la fuite.
Népos se retira dans la Dalmatie, d'où il sollicita inutilement le secours & la protection de Zenon, empereur d'Orient, pour son rétablissement sur le trône d'Occident & son retour en Italie. Oreste étoit déjà maître de tout ce pays & en avoit pris le gouvernement au nom de son fils Romulus Auguste, qu'il avoit fait reconnoître empereur à la place de Népos, 8t qu'on appela Augustule, à cause de son bas âge. Les provinces des Gaules qui étoient encore sous la domination des Romains demeurèrent fidèles à Népos 61 refusèrent de reconnoître ce nouvel auguste, qui fut le dernier des empereurs d'Occident. Telle étoit la situation de cet empire, dans le temps de la prison de saint Sidoine} ce prélat fut uniquement redevable de sa liberté au soin que prit Léon, ministre d'Euric, & son ami particulier, de faire connoître son innocence à ce prince.
IL — Léon, natif de Narhonne 6- ministre d'Euric. — Lois des Visîgoths.
Léon, dont nous avons déjà parlé à l'occasion de l'ambassade de saint Épiphane, étoit d'une famille des plus illustres de Narbonne & arrière-petit-fils de Fronton, l'un des plus célèbres orateurs de son temps. Il étoit lui-même habile orateur, savant jurisconsulte 8c excellent poète, & autant recommandable par sa probité Si sa sagesse que par son éloquence 8c son érudition. Il employoit ' tranquillement son temps à l'étude des belles-lettres dans Narbonne, sa patrie, quand cette ville étant tombée au pouvoir des Visigoths, le roi Euric, informé de son mérite 8c de ses rares talens, l'appela auprès de sa personne Se lui donna la principale place dans son conseil. Ce fut un bonheur pour Euric Se pour tous ses États d'avoir choisi un tel ministre qui, par sa politesse 8c par la douceur de ses moeurs, modéroit autant qu'il étoit en lui l'humeur impétueuse 8c intraitable de ce prince; mais c'en fut encore un plus grand pour la religion orthodoxe que Léon protégea ouvertement 8c dont il fut la principale ressource auprès de ce roi hérétique 8c violent persécuteur des catholiques. Nous avons déjà vu les services importans qu'il rendit à saint Épiphane, évêque de Pavie, pendant son ambassade auprès d'Euric; il n'en rendit pas de moins essentiels à saint Sidoine.
Ce prélat avoit eu occasion de connoître ce ministre, dans le voyage qu'il avoit fait à Narbonne, dont nous avons parlé ailleurs, 8c de lier avec lui une amitié très-étroite; aussi Léon s'employa-t-il avec beaucoup de chaleur pour lui procurer la liberté. Sidoine conserva une vive reconnoissance envers son libérateur; 8c pour lui en donner des marques, il lui envoya, d'abord après son élargissement, une copie de la vie du fameux Apollonius de Tyane que ce
' Sidoine Apollinaire, 1. 4, f/iiit. 22 ; 1. 8, c;)i5l. 3 ; Cjnnina, 9, vers 3 1 5. — Ennode, Vita Epiphanii, 1. 9, epist. 1 3 & 16. Carmina, 23, vers 446 & seq. p. |665 & seq.
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ministre lui avoit demandée, Se qu'il accompagna d'une lettre où il le compare à cet ancien philosophe Se fait un très-grand éloge de sa personne.
Léon, quoique chargé du poids des affaires du royaume d'Euric, ne laissoit pas de se dérober certains momens qu'il employoit à cultiver les belles-lettres. Plus avide de science que de richesses, il usoit volontiers de son crédit 8\. de sa faveur auprès du prince pour l'établissement de la fortune des autres, 8t s'embarrassoit peu de l'avancement de la sienne ; ennemi du faste & de l'ostentation, il étoit simple & négligé au milieu d'une cour superbe & magnifique, & d'une extrême sobriété dans les festins les plus somptueux; sa droiture Se sa probité lui attiroient l'estime 8t la confiance de tous les princes étrangers qui avoient à négocier à la cour du roi des Visigoths, 8t qui s'en rapportoient volontiers à sa décision. Tel est le portrait que Sidoine nous a laissé de cet illustre ministre.
Euric se servit ' utilement de la profonde connoissance que Léon avoit des lois pour exécuter le dessein qu'il avoit déjà formé de rédiger par écrit 8c en un seul corps celles de sa nation 5 ce qui donna commencement au code des lois des Visigoths, dont nous parlerons ailleurs. Ces peuples, qui se gouvernoient auparavant selon leurs usages 8c leurs coutumes qu'ils tenoient par Éd. origin. tradition, commencèrent depuis ce temps-là à se servir de lois écrites qui fixèrent leurs jugemens Se formèrent leur jurisprudence.
Les savans trouvoient en la personne de Léon un Mécène, par la protection qu'il leur accordoit. Se un excellent modèle par son goût exquis pour les belles-lettres, ce qui ne contribuoit pas peu à en inspirer l'amour 8c l'étude. Il écrivit à Sidoine par Hespère, leur ami commun, qui alloit de Toulouse à Clermont, pour le presser de donner ses lettres au public 8c de travailler ensuite à l'histoire de son temps; mais ce prélat s'excusa^ d'entreprendre ce dernier ouvrage autant par modestie que par la difficulté d'allier cette étude avec la sollicitude pastorale. Si par la crainte de se voir exposé au danger ou de mentir, ou du moins de flatter, étant malaisé, dans les conjonctures du temps, d'éviter l'un ou l'autre de ces inconvéniens-*.
Sidoine étoit, en effet, trop sincère pour déguiser la vérité au sujet d'Euric, son souverain. Se des Visigoths, 8c il eût été dangereux pour lui de la dire. Il se contenta d'exhorter Léon de se charger lui-même de cette entreprise. « Le « dessein que vous m'inspirez, lui dit-il dans une de ses lettres, d'écrire H l'histoire de mon temps est digne de vous; vous êtes plus propre 8e plus « capable que personne d'entreprendre cet ouvrage ; l'étendue de vos connois- « sances, jointe à votre éloquence qui égale celle des anciens auteurs les plus « célèbres, vous met plus que tout autre en état d'exécuter ce projet avec « succès. Chef du conseil d'un prince très-puissant, vous êtes exactement « informé de ce qui se passe au dedans 8c au dehors : personne n'est mieux « instruit que vous de ses affaires, de ses droits, de ses alliances 8c de ses
Sidoine Apollinaire, ut supra; voiries notes de ' Sidoine Apollinaire, 1. 4, epist. 22.
Sirmond sur ce sujet. — Isidore, Chronicon, p. 720. ' Ib'td.
« guerres. Vous connoissez le temps, les lieux St tous les événemens de son « règne. Vous avez le secret des affaires publiques, & vous n'ignorez ni les « belles actions de ses capitaines, ni ses différentes négociations, ni les divers « mouvemens des peuples. Enfin, dans le poste éminent que vous occupez 8c « qui vous met au-dessus de tout, vous n'avez pas besoin de supprimer le <c vrai ni d'employer le faux. Si vous voulez vous charger de cet ouvrage, « la manière dont vous l'écrirez nous le fera lire avec plaisir & consulter « avec confiance , & votre seul nom sera pour la postérité un sûr garant de « la vérité des faits que vous rapporterez. » Que de secours & de lumières n'aurions-nous pas, en effet, sur quantité de points de notre histoire, si l'un ou l'autre de ces deux illustres personnages nous eût laissé de pareils mémoires !
Léon survécut longtemps au roi Euric, son maître, Si nous verrons ailleurs qu'il se maintint en faveur auprès d'Alaric, fils St successeur de ce prince. Sidoine, après avoir obtenu son élargissement par le crédit de cet ami généreux, retourna' à Clermont, où il soutint tout le fardeau de l'épiscopat, malgré la dureté du gouvernement d'Euric.
III. — Euric profite de la décadence de l'Empire pour achever la conquête
de l'Espagne.
Le roi Euric, toujours attentif aux occasions d'étendre sa domination, profita avantageusement^ des nouveaux troubles qui s'élevèrent & qui mirent fin à l'Empire d'Occident. Odoacre, roi des Turcilinges, étant entré en Italie avec une puissante armée composée de divers peuples barbares, fit d'abord mourir ^^ ^ Oreste, père d'Augustule; &, après avoir dépouillé ce dernier de la pojirpre & aboli le titre d'empereur d'Occident, au mois d'août ou de septembre de l'an 476, il prit le gouvernement de l'Italie, sans prendre le titre d'empereur, & envoya à Zenon, empereur d'Orient, les ornemens impériaux.
Cette grande révolution augmenta le trouble & la confusion qui régnoient déjà dans tout l'Occident, 8c pour ne parler ici que des Gaules, on vit alors les Bourguignons s'emparer entièrement des provinces où ils étoient déjà établis le long du Rhône 8c de la Saône, 8c qu'ils gardoient auparavant au nom 8c sous les ordres des Romains; les François faire de nouveaux efforts pour s'assurer celles qui sont le long du Rhin; les Allemans, déjà maîtres du pays qui est en deçà des sources de ce fleuve, 8c qui porte aujourd'hui le nom de Suisse, travailler à s'y maintenir; les Saxons tenter de nouvelles entreprises sur les côtes de l'Armorique, tandis que, d'un autre côté, les Alains 8c les Bretons tâchoient de se soutenir dans les pays situés sur les bords de la Loire; en sorte que les Visigoths, étant maîtres de tous les pays renfermés entre cette ulp"!!». dernière rivière, le Rhône, l'Océan, les Pyrénées 8c la Méditerranée, il ne restoit plus aux Romains dans les Gaules que la Provence qui, sous le gou-
' Gennade, c. 92. ' Jornandès, de Reius Geticis, c. 46 & seq.
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veinement du préfet Polème, reconnoissoit ' encore l'empereur Népos, quoique dépouillé de la pourpre & réfugié dans la Dalinatie, & une partie de la Lyonnoise & de la Belgique que Syagrius, fils du feu comte Gilles, gouvernoit avec une autorité presque absolue^.
Euric, profitant de tous ces troubles & gagné d'ailleurs par Genséric, roi ÂnT-T des Vandales, qui pour détourner les armes de l'empereur d'Orient, le sollicitoit fortement de faire diversion en sa faveur en Occident, se mit à la tête d'une puissante armée, & ayant passé les Pyrénées, résolut d'assujettir toute l'Espagne à sa domination^. Nous avons déjà dit que ce prince, quelque temps après son avènement à la couronne des Visigoths, avoit envoyé, l'an 46g, une armée pour continuer la conquête de cette partie de l'Empire que le roi Théodoric, son frère, avoit commencée, 8c qu'il avoit ravagé alors la Lusitanie ; nous ignorons la suite de cette expédition, parce que la Chronique d'Idace, qui auroit pu nous l'apprendre, finit à cette année j il paroît cependant que depuis sa paix avec l'empereur Népos, ce roi avoit laissé jouir paisiblement l'Empire des provinces qui lui restoient au delà des Pyrénées. Cet empereur ayant été détrôné, Euric crut n'être plus obligé de garder aucun ménagement avec les Romains. Il passa'* donc les montagnes du côté de la Navarre, suivi de Widimer, roi d'une partie des Ostrogoths, qui l'avoit beaucoup aidé dans ses conquêtes des Gaules, assiégea & prit la ville de Pampelune, tourna ensuite du côté de Saragosse dont il se rendit maître, Se soumit toute l'Espagne supérieure, malgré l'opposition de la noblesse de la province tarragonnoise qu'il défit entièrement. Ce prince, par cette conquête, se vit maître de presque toute l'Espagne, où la domination des Romains cessa dès lors tout à fait, & dont les Suèves conservèrent seulement une petite partie. Après cette expédition, Widimer reprit le chemin de l'Illyrie pour y rejoindre le reste des • Ostrogoths, ses compatriotes, qui s'étoient alors rendus redoutables à l'Empire d'Orient.