XXVI. — Monastère de Vieux, en Albigeois
Nous avons déjà dit qu'on croit que saint Eugène fonda un monastère à Vieux; mais comme cet endroit fut plutôt le lieu de la sépulture de ce saint que celui de son exil', nous n'osons rien avancer de positif là-dessus^. Nous^ savons'* seulement qu'il y a eu en ce lieu un ancien monastère & qu'il étoit éj. oiigin. déjà 3 uni à l'église d'Albi dès le commencement du dixième siècle. Il en fut ensuite séparé & habité par des chanoines, sous la conduite d'un abbé, jusque vers l'an 987, qu'il fut réuni à la même église qui le fit desservir par un certain nombre de clercs ou chanoines qu'elle eut soin d'y entretenir. Cette union subsista jusque vers la fin du onzième siècle que Frotard , évêque d'Albi, céda le monastère de Vieux à l'abbé & aux religieux d'Aurillac, qui y rétablirent l'observance régulière & en jouirent paisiblement jusque vers l'an II 25. Le chapitre de la cathédrale d'Albi leur en disputa alors la possession dans laquelle il rentra enfin par un échange qui fut fait l'an 1204, 81 dont nous aurons occasion de parler ailleurs avec plus d'étendue. L'église de Vieux est aujourd'hui desservie par six bénéfici»rs ou ecclésiastiques.
XXVII. — Les saints Vindémial i- Longin, martyrs. — Carissime £,• Martiane,
vierges.
Les reliques de saint Eugène 8c de saint Amarant furent conservées dans la même église jusques à la fin du quinzième siècle que Louis d'Amboise, évêque d'Albi, pour augmenter leur culte qui étoit assez négligé, les fit transférer dans sa cathédrale de Sainte-Cécile, l'an 1494, avec celles des saints Vindémial & Longin, martyrs, 8<. de sainte Carissime, vierge, qui reposoient dans le même lieu. L'église d'Albi célèbre cette translation le 2 d'octobre"^.
Il paroît, par ce que nous venons de dire, qu'à la fin du quinzième siècle on croyoit posséder, dans l'église de Vieux, non-seulement le corps de saint Eugène, évêque de Carthage, mais encore ceux des deux saints évêques Vindémial Se Longin, qui furent'' couronnés du martyre en Afrique, durant la persécution des Vandales. C'est le monument le plus ancien qu'on connoisse pour assurer à l'église de Vieux 8<. à celle d'Albi la possession des reliques de
' Voyez tome II, Note LXI. ' Gallia. Christiana, nov. edit. t. i , p. 46 & seq.
' Ibid. — Catel, Histoire des comtes de Toulouse, p. 100
' Il est probable que cette congrégation religieuse & suiv. prit naissance autour du tombeau du saint, & à " Voyez tome II, Note LXI.
l'occasion de ce tombeau [A. M.] ' Victor Vitensis, Historia persecutionis Vandali-
* Baluze, Miscellanea, t. 6, p. ^Sy. cae, part. 2, c. 8, n. i 1.
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ces deux saints martyrs. Il est vrai que les chartes ' du dixième siècle semblent taire mention indirectement de cette possession 5 car, après avoir parlé des reliques des saints Amarant, Eugène & Carissime, conservées à Vieux, elles ajoutent ces mots corrompus : 6" centa^ sanctorum, c'est-à-dire coetus sanctorum ou assemhUe des saints, ce qui peut donner lieu de croire qu'on conservoit plusieurs autres reliques dans la même église. Supposé donc que la cathédrale d'Albi possède les reliques des saints Vindémial 8c Longin, évêques d'Afrique, elle en est redevable sans doute à saint Eugène, qui dut apporter leurs corps avec lui, lorsqu'il vint en exil dans les Gaules.
Quant à sainte Carissime ou Carême, ainsi qu'on l'appelle dans le pays, on prétend qu'elle étoit native d'Albi Si contemporaine de saint Eugène. Le propre de ce diocèse rapporte sa vie assez au long ; mais nous n'avons rien de bien certain sur cette sainte, dont on fait la fête dans le même diocèse, le 7 de septembre, sinon que son corps reposoit dans l'église de Vieux au commencement du dixième siècle, ainsi qu'on l'a déjà dit^.
Nous dirons ici un mot, par occasion, de sainte Martiane, vierge. On ignore le temps où elle a vécu 5 on la fait native de la même ville d'Albi. Suivant sa légende"*, elle embrassa la vie religieuse sous la conduite d'une supérieure appelée Tarbie'^j peut-être fut-ce dans le monastère de Troclar, fondé dans le même pays par sainte Sigolène, dont nous parlerons dans la suite. Cette légende ajoute qu'elle vivoit sous l'épiscopat de Polyraius, évêque d'Albi, dont on ne trouve rien dans les mémoires de son église, 8i dont le nom ne paroît pas même dans les catalogues qu'on a donnés jusqu'ici. On ne sait donc rien de bien certain touchant cette sainte. On conserve ses reliques dans une paroisse de son nom de la ville d'Albi, & on y célèbre sa fête le 5 de novembre, ainsi que dans le reste du diocèse. Parmi les miracles opérés à son tombeau, on rapporte celui d'une femme injustement accusée d'adultère qui, après avoir affirmé par serment sur les reliques de la sainte qu'elle étoit innocente, fit l'épreuve du feu & passa sur neuf coutres ardens, sans souffrir le moindre mal.
XXVIII. — Alar'ic fait travailler au Bréviaire du Code théodosien.
L'exil de saint Eugène dans les États d'Alaric est une marque de la bonne
intelligence 8c de l'union de ce prince avec le roi des Vandales, persécuteur
des catholiques, quoiqu'il paroisse qu'Alaric ménageoit ceux de ses États.
Nous en avons un exemple mémorable dans la nouvelle autorité qu'il donna
au Code théodosien, en faveur des anciens peuples des provinces de sa domi-
Éd. origm. nation qui s'étoient maintenus dans l'usage des lois romaines, 81 dont il vou- 1. 1, p. 241. .....
loit se concilier l'affection.
' Gallla Chr'istiandj nov. edit. t. i , p. 48. ' Voyez tome II, Note LXI,
' C'est probablement une mauvaise lecture pour ' Proprium Albiense.
cetui. Le mot centa est réellement trop barbare, ^ yi;i\>\\\on, Acta sanctorum oriinis S. Benedicti,
même pour le dixième siècle [A. M.] t. 4, p. 540 & seq.
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Pour l'intelligence de ce point important de notre histoire, il faut remarquer que l'usage de ces lois subsistoit alors parmi les anciens habitans des provinces de l'Empire, quoiqu'elles eussent été soumises à divers peuples barbares 8c que le Code théodosien', depuis la promulgation^ qui en avoit été faite en Occident, sous l'empire de Valentinien III, faisoit le fond de toute la jurisprudence de ces anciens habitans, qu'on appeloit Romains, pour les distinguer des nouveaux ou des barbares. Les provinces des Gaules en particulier, qui avoient été cédées aux Visigoths, s'étoient maintenues d'autant plus aisément dans l'usage du droit romain que, suivant cette cession, ces peuples n'avoient pas obtenu d'abord le domaine absolu de ces provinces, ainsi que nous l'avons observé ailleurs. On voit par là qu'Alaric avoit deux sortes de sujets qui se gouvernoient selon deux sortes de droit; les anciens habitans du pays qui suivoient la loi romaine 8t les Visigoths qui avoient une jurisprudence qui leur étoit propre, en sorte que ces deux peuples étoient aussi différens dans leurs mœurs, qu'ils l'étoient dans leur religion 8c dans leur langage^.
Ce prince, qui étoit très-attentif à bien policer ses États, voyant que l'obscurité"^ de plusieurs lois du Code théodosien 8c la diversité des interprétations qu'on leur donnoit rendoient les jugemens douteux &c incertains, résolut pour gagner l'aftection de ses sujets romains qui se servoient de ce code, de le taire commenter par les plus habiles jurisconsultes de son royaume, de revêtir ensuite ce commentaire de son autorité royale 8c de le proposer pour la règle invariable de toutes les décisions, afin de fixer par ce moyen la jurisprudence romaine Se d'évite( les cliicanes 8c les vaines subtilités qui ne servent qu'à embarrasser ou à perpétuer les procès.
Le choix d'Alaric, pour travailler à l'interprétation des endroits obscurs ou difficiles du Code théodosien, tomba sur plusieurs illustres personnages du clergé 8c de la noblesse de ses États qu'il crut les plus versés dans la connoissance du droit romain 8c, par conséquent, les plus capables de décider du véritable sens des lois. Le comte Goïaric, qu'on croit avoir été chancelier de
' Sidoine Apollinaire, 1. 2, epist. i. rédigées; mentionnons encore le système de con- ' Godefroy, ProUgomena in Cod. Theod, c. 3. quête appliqué par les Germains, qui ne cherchè- ' C'est là ce qu'on appelle la personnalité des rent pas à imposer leur langue & leurs mœurs, lois ; elle exista d'une manière à peu près générale & se contentèrent^, au moins en principe, d'exerdans les Etats fondés par les barbares sur le sol de cer à leur profit le pouvoir qu'avaient pei-du les la Gaule jusqu'au milieu du dixième siècle, au empereurs. Comme exemple de violation de ce moins pour le Midi de la France. Sans recher- principe de la personnalité des lois, rappelons la cher toutes les raisons historiques de ce fait, nous tentative du roi Chindasvinde au septième siècle, indiquerons, parmi les principales, le petit nom- pour imposer à tous ses sujets la loi visigothiquej bre des barbares, comparé à la masse imposante tentative qui du reste échoua certainement, puisdès anciens habitants ou Gallo-Romains; la sim- que sous la domination franke nous trouvons la plicité des lois germaniques qui, faites pour des population divisée en Franks, Goths & Romains, peuples barbares, ne pouvaient s'appliquer à la (Voir les Preuves au tome II & au tome V, passociété romaine, où les intérêts & les rapports sim.) [A. M.]
sociaux étaient si multipliés & si mêlés; d'ail- * Commonitorium Alarici ad Cod. Theod. Voir
leurs, la plupart de ces coutumes étaient à peine Godefroy, ProUgomena, c. 5 & seq.
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ce prince', fut mis à leur tête; & tous ces savans jurisconsultes étant enfin convenus du sens qu'on devoit donner à chaque loi, ils firent rédiger par écrit leur interprétation, à laquelle on donna le nom de Bréviaire, parce qu'il contenoit en abrégé l'explication claire & distincte des lois du Code théodosien, lesquelles servoient de texte à leur commentaire.
XXIX. — Assemblée générale de la Province. — Publication du Bréviaire
d'Anian.
Ce travail étant fini, le roi Alaric en fit faire le rapport dans une assemblée générale qu'il convoqua à ce sujet, 8c à laquelle assistèrent, avec les évêques, les personnes les plus notables de ses États que chaque province députa. Cet ouvrage^, auquel d'habiles jurisconsultes romains avoient travaillé ayant été mûrement examiné dans cette assemblée, il fut ordonné qu'il seroit suivi uniformément dans tous les tribunaux. Alaric, qui en avoir été le promoteur, l'appuya de son autorité, en fit faire des copies pour tous les gouverneurs des provinces 8c des villes, dans toute l'étendue de ses Etats, 8c en envoya à chacun un exemplaire signé 8c authentiqué par Anian, son secrétaire ou référendaire, pour servir de règle invariable dans tous les jugemens. Anian, à qui on attribue^ mal à propos ce bréviaire, ou commentaire du Code théodosien, exécuta fidèlement les ordres d'Alaric ; ce prince fit mettre un avertissement à la tête de cet ouvrage pour rendre compte au public des soins "* qu'il s'étoit donnés pour le procurer : il ordonna en même temps à tous les juges de se conformer à l'avenir à cette interprétation, sous peine de mort 8c de confiscation des biens. Cet avertissement est daté du 2 de février, la vingt-deuxième année de son règne dans le royaume de Toulouse^ 8c l'exemplaire authentique qu'Anian envoya au comte Timothée est daté de la ville d'Aire, en Gascogne, la même année du règne d'Alaric.