LXVIII. — Mort de Théodoric
Les Visigoths, depuis la bataille de Vouglé jusques la fin de leur règne en deçà des Alpes, ne furent jamais si puissans dans les Gaules, & les anciens habitans du pays, durant tout le temps qu'ils vécurent sous la domination de ces peuples, ne turent jamais plus heureux que sous le gouvernement de f^^ 2^g Théodoric, roi des Ostrogoths. Ce prince, à qui ses excellentes qualités avoient acquis une haute réputation, eut le malheur^ de la flétrir peu de temps avant sa mort par la foiblesse qu'il eut de faire mourir le sénateur Boëce à qui il avoit donné sa confiance, sur des soupçons mal fondés de sa fidélité, 81 Symmaque, beau-père de ce sénateur, personnages également illustres & incapables des crimes dont ils étoient soupçonnés.
Le regret qu'eut Théodoric de s'être abandonné, dans cette seule occasion de sa vie, à un ressentiment injuste, lui causa la mort qui arriva'* le 3o du mois d'août de l'an 526, après avoir régné trente-trois ans en Italie depuis la mort d'Odoacre, 81 quinze ans Se quelques mois sur les Visigoths^ dans les Gaules 8<, en Espagne depuis la mort de Gésalic. Comme ce roi, le troisième de son nom qui régna sur ces derniers peuples depuis leur établissement en deçà des Alpes, leur devoit en partie son élévation sur le trône d'Italie, il leur donna dans toutes les occasions des marques de son affection & de sa
' Conciles, t. 4, c. 1664 & 167.3. , ■" Pagi, Crïlica, ad ann. J26, n. 9.
* A. de Valois, Rerum Franc'icarum I. 7, p. 33o. ^ Isidore, Chron'tcon, p. 721. — Victor de Tinte,
' Procope, de Bello Goîh'ico, 1. 1 , c. 1 & seq. Chron'tcon, appenJtx,
An 52Ô
reconnoissance & les protégea contre les entreprises de leurs voisins. Il s'attira' par ses éminentes qualités l'amour, le respect Se la crainte de tous les peuples d'Occidjent, & il auroit passé justement pour un prince des plus accomplis, s'il n'avoit terni sa gloire, à la fin de ses jours, en faisant mourir Boëce 8t Symmaque, Si en s'abandonnant à un zèle outré pour l'arianisme dont il faisoit profession. Il avoit ordonné, peu de temps avant sa mort, de dépouiller les catholiques de leurs églises, afin de les donner aux ariens; on étoit sur le point d'exécuter ces ordres, quand Dieu, pour arrêter ses pernicieux desseins, le retira de ce monde.
Ce prince fit assembler, avant sa mort, les principaux d'entre les Ostrogoths, & après leur avoir déclaré qu'il avoit choisi Athalaric, son petit-fils, pour suc- Éd. oriRin. céder à ses États d'Italie, il leur commanda d'honorer ce prince, d'aimer le sénat 8c le peuple romain. Se de ne rien omettre pour entretenir la paix avec l'empereur d'Orient^. Athalaric fut reconnu par les Ostrogoths après le décès de Théodoric, son aïeul ; mais il ne régna pas par lui-même, à cause de la foiblesse de son âge, car il n'avoit alors que sept à huit ans. Amalasunthe, sa mère, prit sa tutelle Se gouverna l'Italie sous son nom, pendant huit ans que dura le règne de ce jeune prince. Elle étoit fille de Théodoric Se veuve du prince Eutharic dont nous avons déjà parlé.
LXIX. — Traité d'Amalaric, roi des Visigoths, avec Athalaric, roi des
Ostrogoths.
Théodoric disposa encore^, avant sa mort, du royaume des Visigoths en faveur d'Amalaric qui étoit aussi son petit-fils par Théodegothe, sa fille, épouse du roi Alaric II. Amalaric étoit alors à la fleur de son âge St pouvoit avoir environ vingt-cinq ou vingt-six ans; il faisoit sa résidence ordinaire dans la ville de Narbonne qui, depuis la perte que les Visigoths avoient faite de celle de Toulouse, étoit regardée comme la capitale"* de leurs Etats.
Amalaric, voulant prévenir les divisions qui pouvoient naître entre lui Si Athalaric, roi d'Italie, son cousin, au sujet de la succession du roi Théodoric, leur aïeul, St cimenter leur bonne intelligence, commença son règne par un traité qu'il conclut avec ce prince. Ce traité roula d'un coté sur les trésors^ des rois visigoths que Théodoric avoit fait transporter de Carcassonne à Ravenne, St dont Amalaric demandoit la restitution comme héritier des États de ces peuples, S<. de l'autre sur les conquêtes que le même Théodoric avoit faites dans les Gaules, tant sur les Bourguignons, à la droite de la Durance, ((ue sur les François dans la Septimanie ou dans l'Aquitaine première, sur lesquelles Athalaric avoit des prétentions, en qualité de successeur immédiat
' Jornandés, de Kebus Get'nh, c. 58 & SiJ. ' f^ita S. Dalmatii, dans Le Cointe, ad ann. ^>ia.
Itiii- — A. de Valois, Rerum Francicarum I. 7, p. ^.ly
' Isidore, CAronicon, p. 721 . — Procope, </f 5c//o &. iyi. t
Cothuo, 1. I, c. 1:. ■ Procope, ^t Bcllo Gothico, 1. 1, c. i3.
^^ 5^g 564 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. V.
de son aïeul. Ces deux rois terminèrent enfin leurs différends à l'amiable : Athalaric rendit de bonne foi à Amalaric tous les trésors des rois visigoths, ses prédécesseurs, 8c consentit en même temps que les tributs qu'on levoit en Espagne 81 dans les Gaules, & qu'on portoit auparavant en Italie au trésor de Théodoric, seroient mis désormais dans les coffres d'Amalaric. Celui-ci, de son côté, céda au roi des Ostrogoths, son cousin, la Provence, c'est-à-dire tous les États occupés par les Goths entre les Alpes 81 le Rhône, pour toutes les prétentions que ce dernier avoit sur une partie de la Gaule gothique, &c retint pour lui toute la Septimanie avec la partie de l'Aquitaine que Théodoric avoit reprise sur les François, en sorte que le Rhône fit la séparation des États de ces deux princes. Ils convinrent encore que les Visigoths 81 les Ostrogoths qui s'étoient alliés par des mariages mutuels auroient la liberté de demeurer dans les pays les uns des autres, savoir : les hommes dans le pays de leurs femmes & les femmes dans celui de leurs maris. Par ce traité, Athalaric devint maître de la Provence, qu'il posséda pendant tout son règne, 8t Amalaric, dont le siège étoit à Narbonne, régna sur l'autre partie des Gaules soumise aux Visigoths & sur l'Espagne, qu'il fit gouverner par des préfets.
LXX. — Mariage d'Amalaric avec Clotilde, fille du roi Clovis.
Il étoit à craindre que la mort de Théodoric, aïeul 8<. protecteur d'Amalaric, ne fît clianger la face des affaires de ce prince ; car les rois françois qui n'avoient osé attaquer Théodoric pendant sa vie, étoient en état de revendiquer sur lui les places que ce roi leur avoit enlevées. Amalaric', prévoyant leurs desseins, tâcha de les en détourner en leur faisant proposer par une ambassade solennelle d'épouser Clotilde, leur sœur. Cette proposition ayant été agréée 81 le mariage conclu, cette princesse, fille du roi Clovis 8t de sainte Clotilde, fut conduite à Narbonne avec un cortège superbe, &i richement pourvue de meubles, d'habits & de bijoux dont les rois, ses frères, lui avoient fait présent.