XIII. — Saint Salvi, évêque d'Alhi
Saint Salvi, dont Grégoire ^ de Tours, son ami particulier, nous a laissé un grand éloge, étoit déjà célèbre dès ce temps-là par la réputation de son éminente sainteté. On ne sait rien de sa naissance; il paroît cependant par la tradition du pays qu'il naquit à Albi ou dans quelque autre endroit de ce diocèse. Il fréquenta d'abord le barreau durant sa jeunesse, qui fut extrêmement réglée, 8c s'acquit beaucoup de réputation dans la fonction d'avocat ; mais son inclination naturelle pour un genre de vie plus tranquille l'ayant porté à quitter cette profession, il embrassa l'état monastique sous la règle des Pères. Il se distingua si fort dans ce nouvel état par la pureté de ses mœurs Si l'exacte observance de ses devoirs, que l'abbé du monastère où il s'étoit consacré au service du Seigneur étant mort, il fut élu à sa place par la communauté ; mais ne pouvant allier son attrait pour la vie contemplative avec les devoirs de la supériorité, il y renonça Si se renferma dans une cellule, dans le dessein d'y vivre reclus le reste de ses jours. Son assiduité à la prière, l'austérité de sa vie Si son exacte retraite lui attirèrent une si grande réputation, qu'il fut obligé de rompre quelquefois le silence auquel il s'étoit condamné, pour écouter ceux qui venoient le consulter 81 recevoir ses avis ; il prioit avec eux 81 leur distribuoit des eulogies qui opéroient divers miracles.
Grégoire de Tours rapporte que ce saint solitaire étant tombé malade, son mal augmenta tellement qu'on le crut véritablement mort. On se disposoit pour la cérémonie de ses obsèques, quand tout à coup il revint à lui-même, au grand étonnement de tous les assistans. Il passa ensuite trois jours sans rien dire Si sans rien prendre. Le quatrième 'jour, il raconta à ses frères les grâces ineffables qu'il avoit reçues de Dieu 81 les choses admirables qu'il
■ Grégoire de Tours, H'nt. 1. 5, c. 18. ' Grégoire de Tours, Hht. 1. 5, c. 46 & 5i; 1. 7,
' Ibid. c. I j 1. 8, c. 22. — Praefatio Ruin. n. 118.
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avoit vues; mais, se repentant bientôt après d'avoir trop parlé & voulant punir son indiscrétion, il se condamna à un silence perpétuel.
Cet événement singulier donna un nouvel éclat à sa sainteté. Le siège épiscopal d'Albi étant venu à vaquer, il fut élu pour le remplir & ensuite ordonné, nonobstant son extrême répugnance. Quelque pesant que lui parût ce fardeau, il trouva pourtant le secret de le rendre doux 8c léger par son attention à s'acquitter de tous les devoirs de son ministère & par le soin qu'il prit de bien conduire son troupeau &. de le consoler dans ses tribulations. L'amour qu'il avoit pour les peuples de son diocèse parut principalement pendant la peste qui affligea l'Albigeois, la dixième année de son épiscopat. Touché de voir emporter par ce fléau la plus grande partie de ses diocésains, il exposa sa vie comme un bon pasteur pour le salut de ses brebis; il tâcha de leur procurer toute sorte de soulagement & se servit uti- /l °'''8^"lement de cette calamité publique pour les porter à la pénitence. C'est sans doute la même contagion qui fit tant de ravages dans la ville d'Albi, en 684, 8v dont Grégoire' de Tours fait mention dans un autre endroit. Comme nous savons que ce saint prélat mourut cette même année, il y a apparence qu'il fut attaqué de ce mal &C. qu'il fut emporté par sa violence.
Le désintéressement de Salvi Se sa charité envers les pauvres, les malades 8t les malheureux étoient sans bornes. Nous avons déjà parlé des soins qu'il se donna pour procurer la liberté à un grand nombre de ses diocésains que le général Mommole emmenoit prisonniers, après avoir ravagé l'Albigeois; mais autant la charité de ce saint prélat étoit ardente 8c ingénieuse, autant sa foi étoit pure 8c courageuse. Il fit paroître entre autres son amour pour celle-ci à l'occasion d'un traité théologique que le roi Chilpéric avoit composé 8c dans lequel ce prince prétendoit qu'on ne devoit admettre ni le nom ni la distinction des personnes en Dieu ; que le nom de personne ne convenoit qu'aux hommes mortels; que le Père est le même que le Fils, 8c le Saint-Esprit le même que le Père 8c le Fils; ce qui étoit le pur sabellianisme. Chilpéric ayant lu cet ouvrage à Salvi 8c à Grégoire de Tours, qui se trouvoient alors à sa cour, les pressa de lui donner leur approbation ; mais ces deux illustres prélats, voyant l'impiété de ce traité, n'omirent rien pour la faire connoître à ce prince; le zèle de Salvi alla même si loin qu'il auroit mis cet écrit en pièces, s'il avoit pu s'en saisir lorsqu'on lui en fit la lecture.
Salvi s'étant rendu, l'an 58o, au concile de Braine, dans le Soissonnois, de concert avec les autres évêques, sujets du roi Chilpéric, déclara innocent Grégoire de Tours, que Frédégonde vouloit perdre Se contre lequel elle avoit suscité une accusation des plus atroces. Après le concile, ce dernier rencontra Salvi à l'entrée du palais de Chilpéric, dans le temps que les évêques, prêts à partir pour leurs diocèses, alloient prendre congé de ce prince. Grégoire tira alors l'évêque d'Albi à l'écart pour converser quelque temps avec lui avant que de se séparer. Leur conversation étoit à peine commencée que
' Grégoire de Tours, Hist. 1. 6, c. 33.
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Éd. origin.
celui-ci l'interrompant : Voyei^-vous, lui dit-il, quelque chose sur le toit du palais du roi? Je n'y aperçois autre chose, répondit Grégoire, que la nouvelle couverture que ce prince a fait mettre depuis peu. Quoi! répliqua Salvi, vous ne voye^ rien davantage? Et moi, continua-t-il en soupirant, j'y vois le glaive de la colère de Dieu prêt à j'ondre sur cette maison. L'événement justifia la vision du prélat; Chilpéric vit périr, dans l'espace de vingt jours, d'une maladie épidémique qui ravageoit alors toutes les Gaules, ses deux fils Chlodobert & Dagobert qu'il, avoit eus de Frédégonde, sans que ni la pénitence de cette reine, ni celle du roi, son époux, qui, pour apaiser la colère de Dieu, supprima les cens extraordinaires qu'il faisoit lever sur les peuples &. dont il fit iDrûler les registres, pussent garantir ces deux jeunes princes de la mort. Elle fut suivie, quelque temps après, de celle de Clovis, le seul des princes qui restoit à Chilpéric de ses deux précédentes femmes.
Saint Salvi voyant, quelques années après, que ses forces diminuoient de jour en jour & que son terme approchoit, fit faire son cercueil, se leva de son lit &, s'étant habillé, rendit son âme à Dieu le 10 de septembre de l'an 584 ou, selon d'autres', de l'année suivante. Il fut inhumé dans une église de sa ville épiscopale qui prit son nom dans la suite & qui devint la sépulture des évêques, ses successeurs. On y bâtit un monastère dont nous aurons occasion de parler ailleurs. C'est aujourd'hui une collégiale où on conserve les reliques de ce saint prélat. On ignoroit^, au douzième siècle, l'endroit où elles reposoient, lorsqu'elles furent heureusement découvertes, l'an II 94, dans la même église, avec plusieurs autres, sous une grande maçonnerie, derrière l'autel de Saint-Saturnin. Saint Salvi avoit ^ une nièce, appelée Disciole, qui embrassa la profession religieuse, sous la discipline de sainte Radegonde, abbesse du célèbre monastère de Sainte-Croix de Poitiers. Elle y mourut en odeur de sainteté.
Désidératus succéda'^ immédiatement à saint Salvi dans l'évêché d'Albi. Quelques modernes ^ prétendent que ce fut saint Theofrid ou Theudefred qui avoit été auparavant moine de Luxeuil & ensuite abbé de Corbie, dont on célèbre la fête, depuis quelque temps, dans le diocèse d'Albi, le 16 du mois de février; mais il est évident que ce prétendu évêque d'Albi n'est point différent de saint Theofrid, évêque d'Amiens^ au septième siècle, qui fut, en effet, moine de Luxeuil 8*. abbé de Corbie & qui succéda à saint Sauve, son prédécesseur. L'erreur vient de ce que, dans les éditions de Trithème^, où il est parlé de cet évêque d'Amiens, on lit episcopus Alhianensis, au lieu qu'il faut lire Amhianensis . Cette erreur en a attiré une autre & a fait que quelques auteurs ont confondu saint Sauve, évêque d'Amiens, prédécesseur de saint Theofrid, avec saint Salvi, évêque d'Albi.
' Pagi, Cr'it'tca, ad ann. 687, n. 12. ^ Proprium Alhiense^ 8 octobre.
^ Grégoire de Tours, Hist. 1. 8, c. 22. * Ibii. 1. 6, c. 29.
' BoUandistes, janvier, t. 2, p. 749.
^ Gallia. Christiana, t. 2, c. pS.
' Trithème, de Viris illustrihus ordinis S. Bened'ictij I. 4.
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XIV. — Mariage d'ingonde avec Herménigilde. — Passage de cette princesse par la ville d'Agde, en allant en Espagne.
Le roi Chilpéric, qui étoit toujours maître de cette dernière ville Si des autres pays de l'Aquitaine qu'il avoit envahis sur Childebert, roi d'Avistrasie, son neveu, n'étoit nullement disposé à les lui rendre. Le conseil de ce dernier prince, désespérant d'obtenir de bon gré cette restitution & ayant d'ailleurs beaucoup à craindre de l'ambition de ce roi, ou plutôt de celle de Frédégonde, son épouse, qui le dominoit absolument, eut recours enfin à la protection de Leuvigilde, roi d'Espagne, un des plus grands princes de son temps &. le seul qui fût en état de s'opposer aux entreprises du roi de Neustrie.
Nous avons déjà remarqué que Leuvigilde s'étoit acquis une grande réputation dans les armes. Quand son frère Liuva le prit pour collègue, l'an 669, les Visigoths ne possédoient' que la moindre partie de l'Espagne; les rois suèves dominoient sur toute la Galice Se sur une partie de la Lusitanie ou Portugal ; les Grecs ou Impériaux, qu'Athanagilde avoit appelés contre Agila, occupoient plusieurs places importantes; quelques autres, s'étant soustraites à l'obéissance des Visigoths, persistoient dans leur révolte depuis l'interrègne qui avoit suivi la mort d'Athanagikle ; plusieurs petits tyrans s'étoient élevés en différentes provinces Se quelques peuples d'Espagne, tels que les Gascons, vivoient dans l'indépendance. Telle étoit la situation de l'Espagne quand Leuvigilde monta sur le trône; mais ce prince eut à peine pris les rênes du gouvernement qu'il réduisit d'abord les rebelles & leur enleva Cordoue, la plus considérable de toutes leurs places. Il s'empara ensuite de plusieurs autres sur les Grecs ou Impériaux Se en particulier de celle de Malaga. Après la mort de Liuva, son frère, il réunit la Septimanie ou Gaule Narbonnoise à ses États, & après s'être associé ses deux fils, Herménigilde Se Reccarède, il continua la guerre contre les rebelles 6c les Grecs ou Impériaux. Enfin ce prince, en moins de dix ans de règne, avoit subjugué les premiers 6c accordé la paix aux Suèves, après leur avoir fait sentir la force de son bras, quand les Austrasiens recherchèrent son alliance, comme la seule capable de soutenir leur roi Childebert contre les desseins ambitieux de Chilpéric.
La reine Brunehaut, qui avoit obtenu sa liberté 6c avoit été rejoindre le roi d'Austrasie, son fils, ne contribua pas peu à faire réussir cette alliance. Elle fit négocier par le moyen de Goisvinde, sa mère, veuve d'Athanagikle 6c seconde femme de Leuvigilde, le mariage d'Herménigilde, fils aîné de ce dernier roi, du premier lit, avec la princesse Ingonde, sa fille, 6c sœur du roi Childebert, que Chilpéric avoit renvoyée à ce prince avec Clodosvinde, son autre sœur. Childebert, voulant conclure ce mariage, envoya en Espagne une ambassade solennelle dont Élisius^, évêque de Châlons-sur-Marne, fut le
' Isidore, Chron'tcon, p. 724 & see|. — Jean, abbé ' Grégoire de Tours, Hist, 1. 5, c. Sp ; 1. 9, c. 24.
de Biclar, Chronicon. — Jean, abbé de Biclar, Ckronicon.
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chef. Ce prélat mourut dans le cours de sa négociation ; mais sa mort n'empêcha pas la conclusion de cette affaire.
Ingonde partit bientôt après pour l'Espagne 8c traversa la Septimanie, accompagnée d'un cortège superbe & chargée de présens magnifiques que le roi Childebert, son frère, lui avoit faits, A son passage par Agde, où elle fit quelque séjour, Fronimius, évêque de cette ville, pour l'affermir davantage dans la religion catholique qu'elle professoit, lui représenta avec une sainte liberté le danger où sa foi alloit être exposée par son mariage avec un prince hérétique & par son séjour dans une cour extrêmement attachée à l'arianisme. Ce prélat lui parla là-dessus avec un courage vraiment épiscopal Se n'omit rien pour la prémunir contre la séduction, ce qui lui attira l'indignation du roi Leuvigilde, ainsi que nous le verrons bientôt.