XV. — Leuvigilde persécute ses sujets catholiques
Ingonde continua sa route & arriva enfin à Tolède, où elle fut reçue par le roi Leuvigilde, son beau-père, & par la reine Goisvinde, son aïeule, avec uul'^îsg. toutes les marques d'honneur 8t de distinction qu'elle méritoit. Elle fut d'abord traitée avec beaucoup de douceur; mais on changea bientôt après de conduite à son égard, & elle ne fut pas longtemps sans s'apercevoir des pièges qu'on tendoit à la pureté de sa foi. Goisvinde, extrêmement zélée pour l'arianisme, n'omit rien, en effet, pour lui inspirer ses erreurs & lui persuader de se faire rebaptiser selon le rit & l'usage des ariens; mais voyant qu'elle étoit inébranlable 6t que les caresses, les menaces & les mauvais traitemens étoient également inutiles, elle la fit rebaptiser par force. Leuvigilde, qui avoit cédé à son fils Herménigilde une partie de son royaume, en considération de son mariage, le fit partir ensuite avec son épouse pour Séville, ville capitale du pays dont il lui avoit donné le gouvernement & dans laquelle ils firent leur résidence ordinaire. Ce prince, pressé par les prières d'Ingonde, son épouse, & par les instructions pathétiques de saint Léandre', évêque de cette ville, se convertit à la foi catholique 8c reçut le baptême des mains de ce prélat.
Leuvigilde, informé de cette conversion, entra dans une grande fureur contre son fils 8c contre sa bru. Herménigilde, craignant d'éprouver les effets de la colère du roi, son père, prit alors, ce qu'on ne sauroit excuser, le parti de se révolter & de se liguer avec les Grecs ou Impériaux qui occupoient encore plusieurs places en Espagne. Leuvigilde, indigné de la révolte de son fils, résolut de le réduire par la force des armes 8c de se venger de sa conversion sur les catholiques, contre lesquels il suscita une persécution des plus violentes. Il envoya^ plusieurs évêques en exil, confisqua les biens des églises, 8c par ses caresses autant que par ses menaces, il donna lieu à la prévarication d'un très-grand nombre de fidèles 8c en particulier de quelques
" Grégoire le Grand, Praefat'io in Job; Dialogo- ' Grégoire de Tours, Hist. 1. 9, c. 24. — Jean,
rum 1. 3, c. 21, abbé de Biclar, Clironicon.
prélats qui se laissèrent séduire. Ceux qui eurent le courage de lui résister & de persister dans la foi orthodoxe furent exposés aux plus mauvais traitemens. Ce prince', pour ébranler leur foi & les forcer à embrasser l'arianisme, mit tout en usage : l'exil, la prison, la confiscation des biens & même les supplices les plus rigoureux.
XVI. — Leuvigilde attente sur la vie de Fronimius, évêque d'Agâe.
Fuite de ce prélat.
Le roi des Visigoths tourna surtout sa fureur contre Fronimius, évêque^ d'Agde, qu'il savoir avoir beaucoup contribué à l'atfermissement d'Ingonde dans la foi catholique & par conséquent à la conversion d'Herménigilde. Il lui donna d'abord toute sorte de chagrins & lui suscita diverses affaires pour l'obliger à abandonner son siège. Enfin, lassé par la fermeté 8c par la patience de ce prélat, il envoya un assassin à Agde pour le faire mourir. Fronimius, qui en fut averti par ses amis, sortit aussitôt de son diocèse & se retira dans les Gaules où il fut très-bien reçu par les évêques françois. Nous remarquerons en passant que Grégoire de Tours, en disant que ce prélat se retira dans les Gaules, fait entendre qu'on comprenoit alors dans l'Espagne la Septimanie, dont Agde étoit une des principales villes. Fronimius passa ensuite à la cour du roi Childebert qui, par estime & par vénération, le fit élire évêque de Vence, neuf ans après sa sortie de la ville d'Agde, son premier siège épiscopal.
XVII. — Chute de beaucoup de catholiques des États des Visigoths.
Leuvigilde, après avoir exercé sa vengeance sur Fronimius, voyant que toute la sévérité dont il usoit à l'égard des catholiques pour les engager à embrasser l'arianisme étoit inutile, eut recours à un expédient^ qui occasionna la chute d'un grand nombre de fidèles. Ce prince convoqua à Tolède, ville capitale de ses États, un conciliabule où il appela tous les évêques ariens de sa domination. Il leur représenta qu'il y avoit une infinité de personnes simples parmi les catholiques qui croyoient pouvoir communiquer avec les ariens, mais qui avoient une extrême répugnance pour le nouveau baptême qu'on les obligeoit de recevoir, Si qu'il étoit à propos d'abolir cette cérémonie. Ces évêques, plus soumis aux volontés du prince qu'aux lois de leur secte, consentirent sans peine k ce retranchement; ils ordonnèrent que ceux d'entre les catholiques qui passeroient à leur communion seroient dispensés dans la suite de se faire rebaptiser & que l'on se contenteroit de leur imposer les mains, en leur faisant rendre gloire à Dieu le Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit. Cette formule, dont les termes étoient captieux, occasionna la chute d'une
' Paul Diacre, de Virtutihui patrum Emeriten- ' Grégoire de Tours, Hist. 1. 9, c. 24.
sium, CIO. 3 Jean, abbé de Biclar, Chronicon.
An 58o
, .„ 6o8 HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. VI.
infinité de catholiques qui, pour éviter la persécution, crurent qu'avec cette t'f°''f''o piot'ession d^ foi ils pouvoient communiquer avec les ariens sans participer à leurs erreurs; ce qui mit le trouble Si la confusion dans toute l'Espagne Si dans la Septimanie.
XVIII. — Ligue de Chilpéric avec Childebert contre Contran. — L'albigeois
demeure au premier.
La mésintelligence que la diversité de religion fit naître entre le roi Leuvigilde Si le prince Herménigilde, son fils, ne permit pas à Childebert de tirer de son alliance avec ces deux princes l'avantage qu'il en espéroit contre le roi Chilpéric. Il paroît d'ailleurs que ce dernier ménageoit' Leuvigilde Si An 58i qu'il tâchoit de vivre en bonne intelligence avec lui. Childebert, ne pouvant donc espérer d'obtenir par la force la restitution de l'Albigeois Si des autres pays de l'Aquitaine austrasienne dont Chilpéric s'étoit emparé, tenta encore, de l'avis de son conseil, de l'y engager par la voie de la négociation. Les circonstances paroissoient très-favorables, 8c il y avoit lieu de croire que le roi de Neustrie, ayant perdu tous ses enfans mâles, seroit mieux disposé envers Childebert, son héritier présomptif. Celui-ci, de son côté, étoit mécontent du roi Contran, son oncle, avec lequel il s'étoit ligué auparavant contre Chilpéric. Ces différens motifs engagèrent le dernier à accepter^ la ligue que le conseil d'Austrasie lui proposoit ; mais ce fut à condition qu'il jouiroit pendant sa vie des pays austrasiens dont il étoit déjà en possession, 8c que Childebert Si lui joindroient leurs armes contre Contran pour le dépouiller de ses États, tant ces princes avoient peu d'égard aux liens de la religion Si du sang qui les unissoient. C'est par ce moyen que Chilpéric demeura maître de l'Albigeois.
XIX. — Naufrage des ambassadeurs de Chilpéric sur la côte d'Agde, à leur
retour de Constantinople,
La ligue entre les rois de Neustrie Si d'Austrasie venoit d'être conclue, quand les ambassadeurs, que le premier avoit envoyés à Constantinople vers l'empereur Tibère, arrivèrent sur les côtes des Caules. Ces ministres, informés des brouilleries qui divisoient les princes françois, Si n'osant aborder à Marseille, qui appartenoit alors à Contran Si à Childebert, prirent le parti d'aller débarquer dans un port du roi Leuvigilde, allié de Chilpéric, pour ne pas risquer de tomber entre les mains des ennemis du roi, leur maître. Ils firent donc voile vers le port d'Agde, dans les Etats des Visigoths ; mais leur vaisseau ayant été jeté par un coup de vent sur la côte voisine, tut brisé Si mis en pièces. Ils gagnèrent cependant le rivage à la faveur de quelques planches, mais plusieurs personnes de leur suite furent submergées. Les peuples de
' Grégoire de Tours, Hist. 1. 5, c. 44. ' Grégoire de Tours, Hist. 1. 6, c. i & seq.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. VI. 6oq , „
y An58i
la côte se saisirent aussitôt du débris & de tout ce qu'ils purent sauver du naufrage, qu'ils tournèrent à leur profit; ils rendirent aux ambassadeurs ce qu'il y avoit de plus riche & de plus précieux parmi les présens qu'ils avoient reçus de la cour de Constantinople, Se entre autres plusieurs médaillons d'or dont l'empereur Tibère les avoit chargés pour le roi Chilpéric.
XX. — Différend entre Contran 6" Childebert, à l'occasion de Marseille. Le pays d'U-^ès soumis au gouverneur de cette ville.
Ces ambassadeurs n'auroient peut-être pas éprouvé la même générosité de la part des sujets du roi Contran, si pareil accident leur fût arrivé au voisinage de Marseille, qui étoit alors un sujet de dispute entre ce prince & le roi Childebert, son neveu. L'heureuse situation de cette ville, la commodité de son port & l'étendue de son commerce la rendoient alors, de même qu'à présent, une des plus considérables 8c des plus riches des Gaules. Après la mort de Clotaire 1, maître de toute la monarchie trançoise, cette ville échut en partage à Charibert, roi de Paris', après le décès duquel elle passa par droit de succession à Sigebert, roi d'Austrasie, avec une grande partie de la Provence. Tout ce que ce dernier posséda dans ce pays, de même que le diocèse d'Uzès, furent alors de la dépendance d'un gouverneur général, qui prenoit le titre de duc de Marseille ou de Provence avec celui de patrice, 8t qu'on tiroit pour l'ordinaire des familles romaines les plus distinguées du pa}s, c'est-k-dire des familles Gauloises d'origine. Tels furent^ le duc Loup qui devint ensuite duc ou gouverneur de Champagne; Jovin Ik Albin, ses successeurs. Se enfin Dyname, gouverneur de Marseille 8c de la Provence austrasienne sous l'autorité de Childebert, dans le temps de la ligue de ce prince avec Chilpéric contre Gontran, roi de Bourgogne.
Celui-ci, voyant qu'il n'avoit aucune place maritime & que celle de Marseille lui convenoit mieux que toute autre pour le commerce de ses États qui s'étendoient jusques au delà de la Durance, avoit exigé que Childebert, roi d'Austrasie, son neveu, lui cédât la moitié de cette ville, en SyS, après la mort du roi Sigebert, ce que ce jeune prince n'avoit osé lui refuser à Éd. origm. cause du besoin qu'il avoit de sa protection pour se soutenir contre Chilpéric ; mais Childebert ayant formé ensuite avec celui-ci la ligue dont nous avons déjà parlé, 8c s'étant détaché de celle qu'il avoit formée avec Gontran, demandoit à ce dernier la restitution de la partie de Marseille qu'il lui avoit cédée, avec menace, en cas de refus, d'avoir recours à la voie des armes. Tel étoit le sujet de la dispute de ces deux princes par rapport à cette ville. Le roi de Bourgogne, qui n'avoit nulle envie de rendre à Childebert la partie dont il étoit déjà en possession, mit tout en œuvre pour gagner Dyname à son parti 8c lui faire épouser ses intérêts au préjudice de ceux de ce roi d'Austrasie.
' Voyez tome II, Note LXXIV. ' Grégoire de Tours, Hiu. 1. 4, c. 47 ; 1. 6, c. 4 & seq.
6io HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. VI.
XXI. — Mort de saint Ferréol, évèque d'Ujès, — Troubles sur l'élection
de son successeur.
Dynaine, homme adroit & ambitieux, se sentant appuyé de l'autorité de Contran avec qui il entretenoit des intelligences, songea à profiter pour lui-même de la mésintelligence de ce prince avec le roi Childebert, son maître. Il commença dès lors à trancher du souverain & à agir indépendamment de ce dernier & du conseil d'Austrasie dans toute l'étendue de son gouvernement. Le clergé' 8c le peuple des villes avoient alors, à la vérité, la liberté d'élire leurs évêques ; mais cette élection se faisoit sous l'autorité 8i avec le consentement du prince qui envoyoit ordinairement le gouverneur de la Province pour y présider Se l'autoriser par sa présence. Saint Ferréol, évêque d'Uzès, ville dépendante du gouvernement de Marseille ou de la Provence austrasienne, étant mort l'an 58i, 8<. durant les brouilleries qui venoient de s'élever entre Contran & Childebert, Dyname, sans attendre les ordres de la cour d'Austrasie, se rendit^ en diligence dans cette ville, & de sa propre autorité y fit élire pour évêque Albin, son prédécesseur dans le gouvernement de Marseille. Childebert, très-mécontent de cette élection, qui s'étoit faite sans sa participation & sans ses ordres, ordonna aussitôt de déposséder de son siège ce nouvel évêque ; mais, soutenu de la protection de Dyname, il s'y maintint durant trois mois qu'il survécut à son élection.
Après la mort d'Albin, Jovin, qui avoit été aussi gouverneur de Marseille & de la Provence austrasienne, postula & obtint du roi Childebert la permission de pouvoir être élu évêque d'Uzès; mais il trouva un dangereux concurrent en la personne de Marcel, diacre. Se fils du sénateur Félix, que Dyname fit élire encore de son autorité privée, après le décès d'Albin, St consacrer dans une assemblée provinciale des évêques de la métropole d'Arles. Jovin, soutenu cependant de l'autorité du roi Childebert, ne se rebuta pas. Il eut recours à la voie des armes Se assiégea dans les formes la ville d'Uzès pour forcer son concurrent de déférer aux ordres du roi Se de lui abandonner le siège épiscopal. Marcel, de son côté, fit tous ses efforts pour se défendre ; mais se voyant hors d'état de résister plus longtemps, il prit enfin le parti de faire proposer un accommodement à Jovin, qui lui céda ses droits Se le laissa paisible possesseur de l'évêché d'Uzès moyennant une somme considérable.
XXII. — Guerre entre les rois français. — Didier, duc de Toulouse, au nom de Chilpéric, s'empare du Périgord 6- de VAgenois sur Contran,
Dyname, non content d'affoiblir autant qu'il pouvoit dans son gouvernement l'autorité de Childebert, son souverain. Se gagné par les secrètes menées de Contran, résolut de livrer k ce dernier la partie de Marseille qui appar-
' Concilium Aurelianense V, canon, ip. " Grégoire de Tours, Hat. 1. 6, c. 7.
HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. VI. 6ii
An 58 1
tenoit à l'autre '5 voyant cependant que l'attachement de Théodore, évêque de cette ville, aux intérêts du roi, son maître, traversoit extrêmement l'exécution de ses projets, il tâcha de rendre sa fidélité suspecte, ce qui obligea ce prélat de faire un voyage à la cour d'Austrasie pour se justifier.
Théodore ne fut pas plutôt parti que Dyname, dont le principal but étoit de l'éloigner, profitant de son absence, se rendit maître absolu de Marseille 8c se révolta ouvertement contre Childebert. Ce prince, pour punir sa rébellion, fit marcher aussitôt contre lui une nombreuse armée; mais comme elle ne pouvoit aller droit en Provence sans passer par les États de Contran, qui avoit fait occuper tous les passages, il lui fit prendre la route de la Touraine, sous la conduite du duc Gondulphe qu'il fit accompagner de Théodore, évêque de Marseille, à qui il n'avoit pas été difficile de se purger des fausses accusations de Dyname. Celui-ci se mit d'abord en état de défense; mais Gondulphe, ayant trouvé moyen de l'attirer dans une conférence 8t de le désarmer, ce gouverneur se soumit volontairement & prêta un nouveau serment de fidélité à Childebert, entre les mains de ce général. L'armée austrasienne eut à Éd. origin. peine quitté la Provence que Dyname, oubliant son nouvel engagement, fit révolter derechef en faveur de Contran la partie de Marseille dont Childebert avoit le domaine, ce qui donna lieu à une guerre ouverte entre ces deux princes.
Tandis que ces choses se passoient ^ en Provence, Chilpéric résolu de commencer les hostilités contre Contran, en conséquence de la ligue qu'il avoit faite avec Childebert, ordonna à Didier, duc de Toulouse, de se mettre à la tête des troupes de son gouvernement, de marcher vers le Périgord Se l'Agenois, qui étoient des dépendances du royaume de Bourgogne, 81 de les soumettre à sa domination. Didier marcha d'abord vers le Périgord où, ayant rencontré Ragnoalde, duc de ce pays ou de la partie de l'Aquitaine qui appartenoit à Contran, il l'attaqua & le mit en fuite. Le duc de Toulouse, après s'être emparé de tout le Périgord, tourna du côté d'Agen, dont il se rendit maître avec la même facilité. Il y fit prisonnière la femme du duc Ragnoalde qui s'y trouvoit alors. Cette dame, craignant quelque mauvais traitement, s'étoit retirée dans l'église de Saint-Caprais ; mais Didier, sans égard pour un lieu qui, suivant l'usage de ce siècle, étoit un asile inviolable, ordonna de l'en faire sortir, fit saisir tous ses biens &c arrêter ses domestiques. t\ l'obligea ensuite à donner caution & l'envoya à Toulouse, où la crainte d'être maltraitée de nouveau par ce duc lui fit prendre le parti de se réfugier dans l'église de Saint-Saturnin où elle fit sa demeure. Didier, après la prise d'Agen, soumit le reste de l'Agenois 81 l'unit, de même que le Périgord, au domaine du roi Chilpéric.
' Grégoire de Tovirs, Hist. 1. 6, c. i c. ' Grégoire de Tours, Hist. 1. 6, c.jz.
An 58
An 583
6i2 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. VI.
XXIII. — La ville de Narbonne ajjligée de la peste. — Leuvigilde marche
contre Herménigilde, son fils.
La guerre civile ne fut pas le seul fléau dont Dieu punit la corruption des mœurs qui régnoit alors dans toutes les provinces des Gaules. La' peste fit des ravages étonnans en plusieurs endroits, 8t surtout dans la ville de Narbonne, qui en fut si affligée, que pas un de ceux qui en furent attaqués n'échappa à sa violence.
La Septimanie se vit aussi exposée aux suites funestes de la guerre que le roi Leuvigilde déclara enfin au prince Herménigilde, son fils. Celui-ci ayant^ mis dans son parti, comme nous l'avons déjà dit, les troupes impériales qui étoient en Espagne, avoit fait ensuite révolter en sa faveur les villes de Séville, de Cordoue, de Mérida & plusieurs autres que le roi, son père, lui avoit données en apanage. Leuvigilde, malgré toutes ces démarches, avoit suspendu quelque temps les mouvemens de sa colère; mais, enfin, voyant que ce fils désobéissant persistoit dans sa rébellion, il assembla une armée, Si ayant marché en personne contre lui, il assiégea & prit la ville de Mérida.
Après la prise de cette place, Leuvigilde, soit pour donner encore à son fils le temps de se reconnoître, ou plutôt pour ménager les princes françois, ses alliés, suspendit ses hostilités, & pour engager Chilpéric dont il craignoit la nouvelle ligue avec Childebert, beau-frère d'Herménigilde, à ne pas s'opposer au dessein qu'il avoit de réduire ce fils rebelle, il lui fit proposer le mariage de Reccarède, son fils cadet, avec la princesse Rigonthe, fille de ce roi de Neustrie & de Frédégonde. Chilpéric écouta favorablement cette proposition &c, après plusieurs ambassades de part St d'autre, le mariage ayant été conclu, Leuvigilde envoya des ambassadeurs à Childebert pour justifier sans doute auprès de lui la conduite qu'il étoit forcé de tenir à l'égard d'Herménigilde.
Leuvigilde, après avoir pris ses mesures ^ du côté des rois françois & s'être mis, autant qu'il lui étoit possible, en état de ne rien craindre de leur part, marcha l'année suivante avec toutes ses forces contre Herménigilde, & lui ayant d'abord enlevé le château d'Osset, il alla mettre le siège devant Séville où il s'étoit enfermé. Il pressoit vivement son fils dans cette place quand la guerre civile se ralluma en France & y excita de nouveaux troubles.
XXIV. — Suite de la guerre entre les rois françois. — Expédition de Didier,
duc de Toulouse, dans le Berry.
Chilpéric 8c Contran'* paroissoient, en quelque manière, réconciliés par la paisible possession où ce dernier laissoit l'autre du Périgord & de l'Agenois,
' Grégoire de Tours, Hist. 1. 6, c. 14. ' Grégoire de Tours, Hist. 1. 6, c. 29 & 43. —
' Ikid. 1. 6, c. 18. — Jean, abbé de Biclar, Chro- Jean, abbé de Biclar, Chronicon. iticon, p. i56. ' Grégoire de Tours, Hist. 1. 6, c. 19 & 3l.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. VI. 6i3
An 583
dont le duc Didier s'étoit emparé deux ans auparavant. Chilpéric avoit même nommé des officiers pour gouverner ces pays en son nom ; mais comme sous cette réconciliation apparente ces deux princes cachoient une défiance mutuelle, la guerre se renouvela bientôt après entre eux, à la sollicitation de Childebert, ou plutôt du conseil de ce jeune prince. Celui-ci s'étant plaint à Chilpéric de ce que Contran lui avoit enlevé la ville de Marseille, 8<. qu'il Éd. origm. avoit donné retraite dans ses Etats aux ducs Loup & Dyname, ses sujets rebelles, l'engagea à prendre sa défense, à recommencer la guerre contre ce roi & à renouveler leur ligue qu'ils jurèrent de part 6c d'autre. Chilpéric arma ensuite puissamment 8c ordonna aux gouverneurs des provinces de se mettre en campagne avec les milices de leur département pour agir contre le roi de Bourgogne. 11 se mit lui-même en marche pour aller assiéger Melun.
Didier, duc de Toulouse, qui, à ce que l'on ' croit, étendoit son autorité sur l'Albigeois 8c le Limousin, eut ordre de Chilpéric de se joindre au général Bladaste 8c d'attaquer le Berry d'un côté, tandis que le duc Bérulfe, à la tête des Tourangeaux, des Poitevins, des Angevins 8c des Nantois, l'attaqueroit de l'autre. Didier, étant entré dans ce pays, y fit d'abord un dégât général 8c se disposa pour aller assiéger Bourges, qui en est la capitale; mais quinze mille Berruyers étant venus au-devant de lui, il se vit forcé d'en venir à un combat. L'action fut très-vive de part 8c d'autre, 8c les deux armées y perdirent sept mille hommes. Didier eut cependant l'avantage, ce qui lui donna la liberté d'aller joindre les autres généraux de Chilpéric qui, de leur côté, étoient entrés aussi dans le Berry. Ils portèrent ensemble la désolation dans tout ce pays, sans épargner les églises où ils mirent le feu, 8c allèrent ensuite assiéger Bourges. Contran, s'étant avancé vers le même temps contre Chilpéric, le défit dans un combat qu'il lui livra du côté de Melun. Cette défaite rendit ce dernier plus traitable 8c l'engagea à conclure la paix avec le roi de Bourgogne; ce qui fit cesser les hostilités des deux côtés. Chilpéric ordonna aussitôt à ses généraux de lever le siège de Bourges 8c de ramener leurs troupes dans leurs gouvernemens : ainsi Didier décampa 8c prit la route de Toulouse par la Touraine qu'il ravagea en passant, quoique ce pays fût du domaine de Chilpéric. La restitution^ que Contran fit ensuite à Childebert, son neveu, de la partie de Marseille qu'il lui avoit enlevée, acheva de rétablir la paix, du moins pour quelque temps, entre ces trois princes.
XXV. — Narbonne affligée de nouveau de la peste, — L' Albigeois désolé par
le même fléau,
La désolation que cette guerre civile causa en France fut accompagnée de la peste qui fit des ravages effroyables dans la partie de la Province soumise aux Visigoths 8c dans celle qui obéissoit aux François. La ville de Narbonne
' A. de Valois, Kcrum Francicarum 1. i i , p. 140. ' Grégoire de Tours, fiist. 1. 6, c, 33,
An 684
6i4 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. VI.
An 084 '
fut une des plus maltraitées de la Septimanie. La plupart des habitans s'en étoient garantis trois ans auparavant par la fuite, 8c étoient retournés ensuite dans leurs maisons ; mais la contagion ayant recommencé avec violence, elle les emporta presque tous. Ce fléau ne fit pas de moindres ravages dans l'Albigeois' ; nous avons déjà parlé ailleurs de la charité héroïque que saint Salvi, évêque de ce pays, fit éclater alors envers son troupeau qu'il n'abandonna point dans cette extrémité.
XXVI. — Innocent , comte de Gévaudan, persécute &> fait mourir saint Laurent, abbé de Saint-Privat de Javoux.
Le Gévaudan se vit exposé dans le même temps à la violence 8t à l'ambition d'Innocent, comte ou gouverneur du pays pour le roi Childebert. Ce comte persécuta entre autres^ saint Louvent [Lupentius) ^ abbé du monastère de Saint-Privat de Javoux (Gabalitanae urbis), dans le même pays, qu'il accusa, pour faire sa cour à la reine Brunehaut, d'avoir mal parlé de cette princesse & d'avoir tenu des discours fort libres touchant les désordres qui régnoient alors à la cour d'Austrasie. Brunehaut, extrêmement jalouse de sa réputation, manda aussitôt ce saint abbé pour rendre compte de sa conduite. Innocent le suivit à Metz, résolu de soutenir son accusation, mais Louvent se justifia d'une manière si convaincante, qu'il fut renvoyé absous. Le comte de Gévaudan, au désespoir de n'avoir pu faire périr ce saint abbé comme criminel d'État, résolut de s'en défaire à quelque prix que ce fût. Il alla l'attendre à son retour, se saisit de sa personne. Se l'amena à Pontion, maison royale située en Champagne, où, après divers tourmens qu'il lui fit souffrir, il lui donna la liberté de se retirer. Ayant ensuite réfléchi, il le poursuivit, l'attaqua de nouveau au passage de la rivière d'Aisne, l'assassina Si lui coupa la tête; Si pour dérober au public la connoissance de son crime, il la mit dans un sac rempli de pierres qu'il jeta dans cette rivière. Il en fit de même du tronc, après l'avoir attaché à une grosse pierre. Ses précautions furent cependant inutiles : des bergers découvrirent d'abord le corps, on trouva ensuite la Éd. oiigin. tête, 81 on leur rendit les honneurs de la sépulture. Les miracles que Dieu opéra ensuite au tombeau de saint Louvent firent éclater sa sainteté Si excitèrent la vénération du peuple pour ses reliques qui furent depuis transférées dans la cathédrale de Châlons-sur-Marne : les calvinistes en brûlèrent la meilleure partie au seizième siècle. Malgré cet horrible assassinat, Innocent fut continué dans le gouvernement de Gévaudan, Si Théodose, évêque de Rodez, étant venu à mourir quelque temps après, il fut élu pour remplir sa place par la faveur Si le crédit de la reine Brunehaut, ce qui pourroit peut-être donner lieu de croire que cette princesse eut quelque part au meurtre de saint Louvent.
' Grégoire de Tours, Hist. I. 7, c. 1. Riiinart sur ce sujet. — Le Cointe, ad ann. 584.
' liij. 1. 6, c. 37 & suiv.j voir les notes de Dom — A. de Valois, Rerum Francicarum 1. 1 1 , p. 167.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. VI. 6i5