XXVII. — Saint Herménïgilie pris t exilé par son père
Brunehaut avoit d'autant plus d'intérêt de ménager les seigneurs qui lui étoient attachés, qu'elle en avoit besoin pour les opposer à ceux qui composoient le conseil du roi Childebert, son fils, qui ne lui donnoit presque point de part dans l'administration des affaires. Le peu de crédit de cette reine la mettoit hors d'état de prendre, comme elle l'auroit souhaité, la défense de sa fille Ingonde & d'Herménigilde, son époux, contre le roi Leuvigilde qui les tenoit toujours assiégés dans Séville, 8c qui par ses fréquentes négociations, soit avec Chilpéric, soit avec la cour d'Austrasie, empêchoit les princes françois de prendre leur parti & de leur donner du secours.
Herménigilde de son côté ' fit tous ses efforts pour faire une longue résistance, 6t envoya à Constantinople saint Léandre, évêque de Séville, pour demander un nouveau secours à l'empereur. Il étoit d'ailleurs secrètement favorisé par Miron, roi des Suèves, qui professoit comme lui la religion catholique; mais il ne put empêcher que le roi Leuvigilde, son père, ne prît enfin d'assaut la ville de Séville. Il trouva cependant le moyen de s'évader & de se retirera Cordoue, où il se livra entièrement entre les mains des troupes impériales qui avoient pris sa protection. Leuvigilde, après la prise de Séville, s'empara de quelques autres places rebelles des environs. Il tenta encore de ramener son fils par la voie de la douceur 8t lui ordonna de venir le trouver pour conférer avec lui ; mais Herménigilde, craignant de se livrer entre les mains d'un père irrité, refusa absolument de l'aller joindre. Leuvigilde se mit alors en marche pour aller livrer bataille à son fils qui, de son côté, sortit de Cordoue Se s'avança vers lui à la tête des troupes impériales^, après avoir laissé son épouse dans cette ville. Les armées étoient en présence, lorsque Leuvigilde, pour épargner son fils, dans l'espérance de le ramener enfin, ou peutêtre pour ne pas risquer un combat dont le succès est toujours douteux, prit le parti de corrompre par argent le commandant des troupes impériales qui eut la lâcheté d'abandonner Herménigilde. Ce prince, se voyant alors sans ressources, alla se mettre de lui-même à la merci du roi , son père, qui après l'avoir fait dépouiller des ornemens royaux, l'envoya en exil à Valence; Ingonde, son épouse, demeura au pouvoir des Grecs ou Impériaux.
XXVIII. — Résolution de Childebert d'attaquer la Septimanie pour venger
Herménigilde,
Childebert, frère de cette princesse, auroit pris sans doute sa défense 8t celle d'Herménigilde, son époux, si Leuvigilde, pour prévenir ses entreprises, n'eût mis dans ses intérêts^ le roi Chilpéric, le plus puissant des princes
' Grégoire de Tours, Hist. 1. 5, c. 39 ; 1. 6, c. 40 'Jean, abbé de Biclar, Chronicon. — Isidore,
&43. — Jean, abbé de Biclar, Chronicon. — Isidore, Chronicon Suevicum. Chronicon Suevicum. ' Grégoire de Tours, Hiit. I. 6, c. i8, 33 & seq.
An 584
An 584
fiançois, soit par les riches présens qu'il lui fit, soit par l'alliance qu'il venoit de contracter avec lui par le mariage du prince Reccarède, son fils, avec la princesse Rigonthe.
Les liaisons de Chilpéric avec Leuvigilde donnèrent lieu peut-être à Childebert de rompre la ligue' qu'il avoit faite avec le premier contre Contran, 8c d'en former une nouvelle avec celui-ci contre le roi de Neustrie. Les rois d'Austrasie & de Bourgogne s'étant en effet réconciliés, se liguèrent ensemble dans le dessein de demander à Chilpéric la restitution des provinces qu'il avoit usurpées sur eux, ou de lui déclarer la guerre en cas de refus; mais leur ligue n'eut d'autre suite que d'engager ce dernier à se précautionner 81 à veiller à la garde de ses frontières. Childebert fit cependant avertir ce roi par ses ambassadeurs de ne lever aucun subside sur les habitans des provinces austrasiennes dont il s'étoit emparé, pour subvenir aux dépenses qu'il devoit faire au sujet du mariage de Rigonthe, sa fille, avec le prince Reccarède, ce que Chilpéric lui promit.
La guerre^ que Childebert fut obligé d'entreprendre dans le même temps ^i;d. oriKin^ au delà des monts, l'empêcha sans doute de la déclarer à Leuvigilde ou à Chilpéric, ce qui fut pour ceux-ci une diversion favorable. Childebert s'étoit, en effet, engagé envers l'empereur Maurice, moyennant une somme considérable qu'il avoit reçue, de faire la guerre aux Lombards qui faisoient tous les jours sur l'Empire de nouveaux progrès en Italie. Ce roi, pour satisfaire à ses engagemens, leva une puissante armée qu'il envoya au delà des Alpes; mais les Lombards s'étant soumis volontairement à son obéissance, au préjudice de l'empereur, & lui ayant fait de grands présens, il rappela ses troupes 81 leur ordonna de marcher vers la Septimanie, dans le dessein de faire la guerre aux Visigoths 81 de venger sur eux la querelle de sa sœur Ingonde &c celle d'Herménigilde, son époux. Childebert n'exécuta pas cependant ce projet pour des raisons que les historiens nous laissent ignorer.
XXIX. — Rigonthe passe par Toulouse pour aller épouser en Espagne le prince Reccarède. — Mort de Chilpéric, père de cette princesse.
La bonne intelligence de Chilpéric avec Leuvigilde fut peut-être une des principales. Le mariage prochain de Reccarède-* avec Rigonthe ne contribua pas peu à augmenter l'union qui étoit déjà entre ces deux princes. Le départ de cette princesse pour l'Espagne avoit été différé sous divers prétextes, 81 entre autres par la crainte qu'elle avoit de subir le sort d'Ingonde, sa cousine; mais se voyant également pressée par les ambassadeurs de Leuvigilde 8c par les ordres du roi, son père, elle prit enfin le parti d'obéir, 8c après avoir célébré ses noces à Paris, 8c répandu bien des larmes en faisant ses derniers adieux, elle partit avec les ambassadeurs d'Espagne'*, au commencement de
' Grégoire de Tours, Hist. 1. 6, c. 41 & 45. ' Grégoire de Tours, Hïit. 1. 6, c. 45.
' Ihid. I. 6, c. 42. ■" IbU.
'An 5a
septembre de l'an 584. Toutes les personnes que Frédégonde lui donna pour l'accompagner partirent aussi avec regret & n'entreprirent ce voyage qu'avec une extrême répugnance. Frédégonde n'oublia rien cependant pour rendre magnifique le cortège de sa fille j car outre les équipages superbes qu'elle lui donna, elle lui fit présent d'une si grande quantité de bijoux, de meubles 6c d'argenterie, que cinquante chariots suffirent à peine pour leur transport.' On eût dit que cette reine, pour enrichir sa fille, avoit épuisé les trésors du roi & ceux du royaume. Tous les seigneurs de Neustrie s'empressèrent à l'envi de faire dans cette occasion, suivant l'usage, divers dons [donatlvum) à Chilpéric & à Frédégonde : chacun s'efforça d'en faire de considérables par le désir de plaire à cette reine, maîtresse absolue du prince, son époux, & par l'espérance d'obtenir par là sa faveur 8c sa protection. Le peuple, qui de son côté se trouva obligé de défrayer Rigonthe avec toute sa suite pendant toute la route, ne contribua pas peu à la dépense des noces. Chilpéric, craignant que Contran & Childebert ne fissent leurs efforts pour traverser le voyage de cette princesse 8c pour lui enlever ses équipages, prit soin de la faire escorter par quatre mille hommes, sous la conduite de plusieurs seigneurs de sa cour. Malgré cette précaution, elle fut volée par les gens mêmes de sa suite qui, pour assurer leur vol, passèrent dans les États du roi Childebert. Ce cortège trop nombreux causa des dommages infinis dans les provinces qui se rencontrèrent sur son passage 8c qui furent mises au pillage comme un pays ennemi. Rigonthe étant enfin arrivée à Toulouse, alors frontière de France 8c du domaine de Chilpéric, son père, s'arrêta dans cette ville pour se délasser des fatigues du voyage 8c se mettre en état d'entrer bientôt dans les États de Leuvigilde, son beau-père. Cette princesse faisoit réparer ses équipages 8c se disposoit pour son départ, quand Chilpéric, que Grégoire de Tours' appelle le Néron ou l'Hérode de son siècle, mourut à Chelles, vers le commencement du mois d'octobre de l'an 584, ce qui fit changer la face des affaires de France 8c donna lieu à divers mouvemens qui s'élevèrent dans la Province.
XXX. — Childebert demande inutilement la restitution des pays de l'Aquitaine austrasienne que Chilpéric avoit usurpés.
Chilpéric ne fut pas plutôt décédé, que la reine Frédégonde, son épouse, craignant^ le juste châtiment de ses crimes, se réfugia dans la cathédrale de Paris, auprès de l'évêque Ragnemode, 8c qu'elle y mit en sûreté une partie du trésor de la couronne qu'elle avoit caché. Le roi de Bourgogne qu'elle avoit eu soin d'informer de la mort de ce prince, s'étant approché de cette ville, y entra, 8c touché de compassion, il prit cette reine sous sa protection avec son fils unique, âgé de quatre mois, à qui on donna le nom de Clotaire IL Childebert, qui étoit à Meaux, s'approcha aussi de Paris; mais les habitans lui en refusèrent l'entrée. Il envoya des ambassadeurs à Contran pour le solliciter de
' Grégoire de Tours, Hiit. 1. 6, c. 46. * Grégoire de Tours, Hist. I. 7, c. 4 & seq.
An 534
Éd. origin. renouvclcr leur ligue & le prier de lui livrer la reine Frédégonde à qui il attribuoit la mort du roi Sigebert, son père, & tous les maux que Chilpéric avoit faits en Austrasie; le roi de Bourgogne, indigné contre lui du traité qu'il avoit fait en dernier lieu avec Chilpéric pour le dépouiller de ses États, 81 qu'il avoit trouvé parmi les papiers de ce dernier, refusa absolument sa demande. Les ambassadeurs de Childebert insistèrent ensuite auprès de Contran pour obtenir du moins en faveur de leur maître la restitution des pays que Chilpéric avoit usurpés sur lui de la succession de Charibert, roi de Paris. Contran le refusa encore, sous prétexte que toute la succession de celui-ci lui étoit entièrement dévolue depuis que ses deux frères Sigebert 81 Chilpéric avoient violé le serment qu'ils avoient fait conjointement avec lui. Si suivant lequel celui des trois qui entreroit dans Paris, dont chacun avoit un tiers, sans la participation des deux autres, devoit perdre sa part de cette succession. Contran prétendoit que ces deux princes étant entrés dans cette ville sans son consentement, il étoit en droit de s'attribuer tous les États qui avoient appartenu au feu roi Charibert, Si dont le Toulousain & l'Albigeois faisoient partie; mais Didier, duc de Toulouse, & gouverneur de ces deux pays pour le feu roi Chilpéric, avoit déjà pris des mesures pour les assurer à un nouveau maître ; ce qu'il faut reprendre de plus haut.