XXXI. — Troubles de la Province occasionnés par Gondebaud
Clotaire I, roi de France', avoit eu un fils naturel, appelé Condebaud, de la femme d'un boulanger selon les uns, ou d'un ouvrier en laine selon d'autres. La mère de cet enfant prit un soin particulier de son éducation & eut entre autres celui de lui laisser croître la chevelure conformément à l'usage particulier de la famille royale. Sur le refus que fit Clotaire de le reconnoître pour son fils, Childebert, son frère, roi de Paris, qui n'avoit pas d'enfans, le prit auprès de lui & le regarda comme son neveu. Clotaire, choqué du procédé de Childebert, ayant trouvé le moyen de lui enlever cet enfant, le fit raser, sous prétexte qu'il ne lui appartenoit pas^. Ce roi étant mort quelque temps après, Charibert, son fils, roi de Paris, prit auprès de lui son prétendu frère Condebaud, lui laissa croître de nouveau les cheveux & eut soin de son éducation. Sigebert, roi d'Austrasie & frère de Charibert, jaloux de ces marques d'amitié &. d'affection, attira Condebaud à sa cour, le fit raser derechef & l'envoya ensuite à Cologne, d'où s'étant évadé peu de temps après, il passa en Italie, & de là à Constantinople, où il s'établit.
Dans la suite, le duc Contran-Boson, un des principaux seigneurs d'Austrasie, fit un voyage à Constantinople. On ignore s'il entreprit ce voyage comme simple particulier ou avec le caractère d'ambassadeur ^ de Childebert auprès de l'empereur, ou plutôt s'il ne fut pas envoyé par la reine Brunehaut
' Grégoire de Tours, Hist. 1. 6, c. 24 ; 1. 7, c. i 4 ' A. de Valois, Rerum Francicarum I, 11.
& 36. — A. de Valois, Rerum Francicarum 1. i 1. ^ Ibid,
-' An ^«4
qui avoit ses vues, comme on le verra ailleurs. Quoi qu'il en soit, il est certain que ce seigneur traita avec Gondebaud, & que pour l'attirer en France, il lui fit entendre que la famille royale étant sur le point de s'éteindre, tant parce que les rois Chilpéric Se Contran n'avoient pas de successeurs, que par la grande jeunesse de Childebert, la couronne ne pouvoit lui manquer. Il ajouta qu'il étoit chargé de la part de tous les seigneurs d'Austrasie, à qui sa naissance rovale étoit connue, de l'inviter à venir en France.
Gondebaud , flatté de ces espérances, résolut de partir Si d'emporter avec lui les biens considérables que la tortune lui avoit donnés. Avant que de s'engager cependant dans cette entreprise, il consulta l'empereur Tibère qui, charmé de cette occasion d'entretenir la guerre civile en France, l'exhorta à faire .ce voyage, lui fit de riches présens Se lui fournit des sommes considérables. Gondebaud partit bientôt après, suivit Gontran-Boson qui avoit pris les devans Se arriva heureusement, vers l'an 682, au port de Marseille avec deux enfans qu'il avoit eus à Constantinople.
Le duc Mommole qui, après avoir été général' de Gontran, roi de Bourgogne, & avoir quitté le service de ce prince, s'étoit retiré à Avignon pour y vivre avec sa famille, sous la protection du roi Childebert, à qui cette ville appartenoit, agissoit de concert, dans cette affaire, avec Gontran-Boson. On prétend même que, soit pour se venger du roi de Bourgogne, son ancien maître, soit poxir entrer dans les desseins de la reine Brunehaut, il avoit inspiré à Boson , lorsqu'il partit pour Constantinople, le dessein d'attirer Éd- origin. Gondebaud en France. Il est du moins certain que Mommole prit beaucoup de part à cette intrigue Se qu'il sut si bien gagner Théodore, évêque de Marseille, sous un ordre vrai ou taux, qu'il lui fit voir de la part des principaux seigneurs d'Austrasie, de recevoir Gondebaud dans sa ville épiscopale, que ce prélat, non content de lui faire un bon accueil, lui fournit les équipages dont il avoit besoin pour aller joindre à Avignon ce duc, son protecteur. Celui-ci, après avoir donné retraite à Gondebaud dans cette ville, travailla à grossir son parti en lui procurant l'appui de Didier, duc de Toulouse, sujet S<. officier du roi Chilpéric, qui embrassa d'abord, mais secrètement, les intérêts de ce nouveau prince.
Le principal dessein de ce dernier Se de ses partisans étoit d'envahir le royaume de Gontran; car il paroît qu'ils n'en vouloient point aux États de Chilpéric Se de Childebert. Le roi d'Austrasie sembla même favoriser Gondebaud, à la sollicitation sans doute des seigneurs de sa cour qui l'avoient attiré dans les Gaules.
Ce nouveau prince franço'is, étant arrivé en France, se vit abandonné aussitôt Se indignement trahi par Gontran-Boson, qui lui en avoit inspiré le voyage. Ce duc, chercliant à le dépouiller des richesses considérables qu'il avoit apportées de Constantinople, fit un crime à Théodore, évêque de Marseille, de l'avoir reçu dans sa ville épiscopale Se fit mettre ce prélat en prison,
' Grégoire de Tours, H'ut. 1. 6, c. i & 24. — Marins d'Avenche, Chron'icon.
quoique celui-ci s'excusât sur l'ordre qu'il avoit reçu de lui-même & des autres seigneurs d'Austrasie. Gontran-Boson se saisit ensuite des trésors que Gondebaud avoit laissés à Marseille & les partagea avec le gouverneur de l'autre partie de cette ville qui appartenoit à Contran, roi de Bourgogne. Gondebaud, comprenant par la fourberie & la trahison de Gontran-Boson, qu'il n'étoit pas encore temps de faire agir son parti, sortit d'Avignon pour ne pas commettre Mommole, s'embarqua sur le Rhône & se retira dans une île voisine, où il demeura caché en attendant une occasion favorable de se produire avec ses partisans.
XXXII. — Le duc Mommole f partisan de Gondebaud, assiégé dans Avignon par les peuples d'Auvergne 6- de Vêlai.
Sur ces entrefaites, le duc Gontran-Boson étant parti pour l'Auvergne dans le dessein d'aller ensuite rendre compte au roi Childebert de son ' voyage de Constantinople, fut arrêté à son passage à la cour du roi de Bourgogne, qui lui reprocha d'avoir introduit Gondebaud dans les Gaules. Mais Boson rejeta entièrement l'entrée de ce nouveau prince en France sur le duc Mommole 5 &, pour convaincre Gontran de son innocence & rentrer dans ses bonnes grâces, il s'offrit d'aller assiéger ce duc dans Avignon & de le lui amener de gré ou de force ; pour gage de sa parole, il donna son fils en otage à ce prince. Boson reprit ensuite la route d'Auvergne, dont il paroît qu'il étoit gouverneur pour le roi Childebert, y assembla une armée composée des peuples du pays & de celui de Vêlai, qui faisoient partie du royaume d'Austrasie, St marcha à l'attaque d'Avignon, l'an 583. Sur l'avis de sa marche, Mommole prit ses mesures &, voyant que ce général ne pouvoit faire le siège de cette ville sans passer le Rhône du côté du Languedoc, il tenta de faire périr ses troupes au passage de ce fleuve. Il fit préparer à l'opposite d'Avignon plusieurs bateaux dont les planches étoient si mal liées que le moindre mouvement pouvoit les séparer facilement. Gontran-Boson, à soii arrivée sur les bords du Rhône, ayant trouvé ces barques qui lui parurent en bon état, s'en servit pour faire passer ses troupes; mais à peine furent-elles au milieu de la rivière que toutes les planches s'étant détachées les unes des autres par le mouvement des rameurs, les barques firent eau de tous côtés; ce qui obligea un chacun de se jeter dans l'eau pour tâcher de gagner le rivage à la nage; mais plusieurs, à qui les forces manquèrent, furent emportés par la rapidité du courant.
Malgré cet accident 8<. la précaution que Mommole avoit prise de faire une longue défense, Boson entreprit le siège de cette ville; Mommole s'en mit peu en peine & se joua même de ce général. Il lui fit proposer une conférence sur le bord du fossé ; Boson, qui en ignoroit la protondeur, voulut le passer pour aller trouver Mommole de l'autre côté, sur l'assurance que uiip^fgg. celui-ci lui donna qu'il pouvoit le faire sans danger; mais il faillit se noyer.
■ Grégoire de Tours, Hist, 1. 6, c. 26.
Quelque temps après, le roi Childebert, informé que ce général avoit entrepris sans son ordre d'assiéger Avignon qui étoit de son domaine, fit marcher contre lui le général Gondulfe, avec ordre de l'obliger à abandonner le siège de cette place, ce qui fut exécuté. Il paroît par là que Childebert n'étoit pas contraire à Gondebaud , dont Mommole s'étoit déclaré le protecteur. Après la mort de Chilpéric, le parti de Gondebaud se fortifia par le secours de Didier, duc de Toulouse, qui, ajant' déjà pris des engagemens secrets en sa faveur, se déclara alors ouvertement pour lui.
XXXIII. — Didier, duc de Toulouse, prend le parti de Gondebaud.
Parmi les généraux de Chilpéric, Didier étoit un des plus recommandables autant par sa valeur que par l'éclat de sa naissance. On croit ^ qu'il étoit natif d'Albigeois; il y avoit, en effet, presque tous ses biens; 81 comme il est d'ailleurs certain que saint Didier, évêque de Cahors^, 8c d'une naissance illustre, qui vivoit au commencement du septième siècle, étoit du même pays, la ressemblance de leurs noms peut donner lieu de conjecturer qu'ils étoient tous deux de la même famille. Quoi qu'il en soit, le roi Chilpéric avoit confié au duc Didier le gouvernement des provinces de son royaume voisines des États des Visigoths, c'est-à-dire de l'Aquitaine neustrasienne ou duché de Toulouse. Il est certain qu'il étoit gouverneur, entre autres, du Toulousain'* Se de l'Albigeois, qui comprenoient alors tout le pays qui dépend aujourd'hui de la province ecclésiastique de Toulouse 8c des deux diocèses d'Albi 8t de Castres. Didier méritoit ce poste par sa valeur 81 son expérience dans l'art militaire'', quoiqu'il fût, à ce qu'il paroît, déréglé dans ses mœurs ; car, outre qu'il fut un 6 des ministres de la passion 8c de la vengeance de Frédégonde contre Clovis, fils de Chilpéric, que ce prince avoit eu d'une autre femme, 8c que cette reine fit périr misérablement, il avoit épousé Tétradie-', durant la vie d'Eulalius, noble Auvergnat, son époux légitime. On ignore le véritable motif qui engagea ce duc à épouser les intérêts de Gondebaud 8c à employer toute son autorité 8c son crédit pour le placer sur le trône.
XXXIV. — Didier arrête à Toulouse la princesse Rigonthe 6* s'empare
de ses trésors.
La mort de Chilpéric dont Didier fut averti des premiers donna lieu à ce duc de se déclarer ouvertement en faveur de ce nouveau prince 8c lui fit prendre la résolution d'arrêter la princesse Rigonthe qui n'en étoit pas encore avertie 8c qui, sous prétexte de rétablir ses équipages, différoit^ autant qu'elle
' Grégoire de Tours, Hnt. 1. 7, c. 10. 'Aimoin, 1. 3, c. 60. — A. de Valois, Rerum
' A. de Valois, Rerum Francicarum 1. i3,p. 285. Franc'icarum 1. r 1 , p. 140.
' Grégoire de Tours, Hist. 1. 8, c. ^5. ' Grégoire de Tours, H'ut. 1. S, c. 40.
* Aimoin, 1, 3, c. 60. — A. de Valois, Rerum ' Ibid. 1. 8, c. 46; 1. 10, c. 8.
Francicarum I. 1 1, p. 14'^. ' Ib'i. 1. 7, c. 9 & suiv.
An 58
An 534
pouvoit son départ de Toulouse pour l'Espagne, où elle n'alloit qu'à regret. Didier, dans le dessein de s'emparer des trésors & des riches meubles de cette princesse, se mit à la tête d'un nombre de gens déterminés, entra dans Toulouse, se rendit au palais où logeoit Rigonthej & après avoir fait enlever ses effets Se ses bijoux, il les fit transporter en lieu de sûreté, les mit sous bonne garde & y fit apposer le scellé. Cela fait, il fit assigner une somme très-modique pour l'entretien de cette princesse qu'il fit gardera vue & partit ensuite pour Avignon, où Gondebatid s'étoit rendu d'abord après le décès de Chilpéric, & où il concerta, avec le duc Mommole, les moyens de faire soulever les provinces en faveur de ce nouveau prince & de l'établir sur le trône des François.
XXXV. — Gondebaud proclamé roi des François, — Rigonthe se retire dans
l'église de la Daurade,
Gondebaud, soutenu de ces deux généraux, se rendit d'abord dans le Limousin & se fit proclamer roi à Brives. Il tomba de dessus le bouclier sur lequel on l'avoit élevé, suivant l'usage; quoique sa chute parût de mauvais augure, il ne laissa pas de s'emparer des pays voisins. Rigonthe, sur l'avis de cette révolution & dans la crainte d'éprouver de plus mauvais traitemens de la part du duc Didier, ayant trouvé moyen de se dérober à la vigilance de ses gardes, alla se réfugier, vers la fin du mois d'octobre de Tan 584, dans l'église de Notre-Dame de la Daurade de Toulouse', pour y demeurer comme dans un asile inviolable. Cette princesse dépêcha^ ensuite un de ses domestiques k la reine, sa mère, pour l'informer de sa triste situation & de la fuite de la plupart des gens de sa suite. Sur cette nouvelle, Frédégonde entra dans une si grande fureur que, sans distinguer l'innocent d'avec le coupable, elle fit maltraiter le messager que Rigonthe lui avoit envoyé & dépouiller tous ceux qui, après avoir abandonné cette princesse, étoient retournés à la cour. Ce trait de vengeance n'arrêta pas les progrès de Gondebaud, Se ce fut inutilement^ que Gontran envoya prendre possession des pays d'Aquitaine qui Éd.origin. avoicnt fait autrefois partie du royaume de Charibert & qu'il prétendoit lui appartenir pour les raisons que nous avons rapportées. Gondebaud en occupoit alors la meilleure partie depuis qu'il s'étoit fait reconnoître pour roi, & comme Childebert, dans le dessein de l'opposer à Gontran & au conseil du jeune Clotaire, paroissoit le favoriser, il recevoit, au nom de ce roi d'Austrasie, le serment de fidélité dans les pays que Sigebert, père de ce prince, avoit eus en partage de la succession de Charibert & en son propre nom & comme roi des François dans les autres pays d'Aquitaine dont Gontran & Chilpéric avoient hérité du même Charibert. C'est ainsi que Gondebaud s'empara du Querci, du Périgord Se de l'Angoumois Se qu'il se seroit rendu maître du Poitou, si
' Grégoire deToiirs, Hist. 1. 7, c. i5. ^ Grégoire de Tours, Hisl. 1. 7, c. 12, 24 & 26^
' Ihid. 1. 8, c. 20. — Frédégaire, c. 2.
Contran n'eût pris enfin des moyens efficaces pour arrêter le progrès de ses armes.
XXXVI. — Conquête du Toulousain 6* de V Albigeois par Gondebaud.
Contran fit marcher, dès le commencement de l'année suivante, un grand corps d'armée contre ce nouveau roi qui de son côté s'étoit avancé vers Toulouse & avoit envoyé' des députés à Magnulfe, évêque de cette ville, pour le solliciter de lui en ménager l'entrée. Sur cette députation, ce prélat assembla les citoyens de Toulouse pour délibérer sur les propositions des envoyés de Condebaud, & rappelant dans son esprit ce que cette même ville avoit souffert, quelque temps auparavant, d'un certain Sigulfe qui avoit voulu s'y faire reconnoître pour roi, il dit 'à l'Assemblée : î^ous savons bien que Contran &> son neveu Childebert ont droit à la couronne ; mais pour Gondebaud il nous est entièrement inconnu. Prépare-^-vous donc, 6- si le duc Didier veut nous jorcer de le recevoir, traitons-le comme nous avons traite Sigulfe ; qu'il périsse comme lui £• que Gondebaud serve à l'avenir d'exemple à tous les étrangers qui voudront envahir le trône des François. Les Toulousains, animés par le discours de leur évêque, résolurent de refuser l'entrée de leur ville à ce nouveau roi & au duc Didier, s'ils vouloient la tenter, & se mirent en état de défense; mais l'un & l'autre eurent à peine paru sous les murs de Toulouse à la tête de leurs troupes, que les habitans, se croyant trop foibles pour leur résister, ouvrirent les portes 8t leur laissèrent l'entrée libre.
Gondebaud, après' avoir établi son autorité dans Toulouse, se saisit des trésors de Rigonthe que Didier avoit séquestrés. L'évêque Magnulfe le reçut chez lui Si lui fit servir un grand souper pendant lequel il prit la liberté de lui dire : Vous nous assurej, seigneur, que vous êtes fils du roi Clotaire, nous n'en savons rien } mais permette-^-moi du moins de vous dire qu'il paroît comme impossible que vous puissie-^ réussir dans votre entreprise. Oui, repartit Condebaud, je suis fils du roi Clotaire, Çy en cette qualité, une partie de la France m'appartient ; Je me rendrai bientôt à Paris iy j'y établirai le siège de mon royaume. Magnulfe lui répliqua : Pour réussir dans votre projet il faudrait qu'il ne restât plus personne de la race des François. Le duc Mommole, indigné de ce discours, donna plusieurs soufflets à ce prélat en lui disant : N'ave-^-vous pas honte de répondre d'une manière si extravagante à un grand roi? Le duc Didier, instruit de ce qui venoit de se passer, se jeta aussi sur lui & le traita avec beaucoup d'indignité, jusques à lui donner des coups de pied Se de poing Se le frapper du bâton.
XXXVn. — Exil de Magnulfe, évêque de Toulouse, 6- de Rigonthe,
On se saisit ensuite de la personne de cet évêque qui fut lié comme un criminel 8c envoyé en exil. On s'empara de tous ses biens & de ceux de son
' Grégoire de Tours, Htst. 1, 7, c. 27 & 28.
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église & on promit son évêché à Sagittaire, auparavant évêque de Gap, homme extrêmement décrié dans ses moeurs, que sa vie scandaleuse avoit fait déposer & qui, s'étant déclaré depuis longtemps pour Gondebaud, à la faveur duquel il espéroit rentrer dans son évêché, étoit alors à sa suite. On ne respecta pas davantage la personne' de Rigonthe Scia sainteté du lieu qu'elle avoit choisi pour son asile. Elle fut enlevée de l'église de la Daurade & envoyée en exil. Outre ce chagrin & celui d'être trahie par le duc Didier qui, comme officier du feu roi Chilpéric, son père, devoit la protéger, cette princesse eut encore le déplaisir de voir que Waddon, son majordome ou grand-maître de sa maison, que Frédégonde, sa mère, lui avoit donné comme une personne de confiance pour la conduire en Espagne, quitta aussi le parti de son prince légitime pour embrasser celui de Gondebaud, à l'exemple de Bladaste, autre t''t °"fo'o général du feu roi Chilpéric, & de plusieurs autres. Cette princesse sévit enfin abandonnée^ dans le même temps par le reste des officiers de sa maison, à qui la crainte qu'ils eurent de Gondebaud fit prendre le parti de la fuite.
XXXVIII. — Contran attaque Gondebaud 6- se réconcilie avec Childehert. Il lui rend l'Albigeois 6* les autres provinces du domaine du feu roi Sigebert dans l'Aquitaine.
Ce nouveau roi 3, après avoir soumis la ville de Toulouse, se rendit à Bordeaux, où il fut reçu par Bertrand, évêque, & par Garacharius, comte de cette ville. Enflé de ces heureux succès 8c de la déclaration de toute la Novempopulanie ou Gascogne, qui embrassa son parti , il eut la hardiesse d'envoyer demander par des ambassadeurs au roi Gontran la portion du royaume de France qu'il prétendoit lui appartenir, avec menace, en cas de refus, de se faire lui-même justice les armes à la main, ce qui, assuroit-il, lui étoit d'autant plus aisé qu'il étoit déjà maître de tous les pays des François situés entre la Dordogne Se les Pyrénées. Ceci nous donne lieu de conjecturer que Didier lui avoit livré aussi le pays d'Albigeois dont il étoit gouverneur.
Le roi de Bourgogne, après avoir écouté les ambassadeurs de Gondebaud, les fit arrêter sans autre façon Se, les ayant fait mettre à la torture, il les força de lui révéler tout ce qu'ils savoient des affaires Se des desseins de leur maître j ils avouèrent entre autres que ce nouveau roi étoit soutenu secrètement par tous les seigneurs d'Austrasie. Cet aveu faisant craindre à Gontran que le roi Childebert, son neveu, ne le favorisât aussi, il résolut de se réconcilier avec ce prince. Il le pria de se rendre à sa cour Se là, ayant interrogé derechef en sa présence les ambassadeurs de Gondebaud sur la conjuration des seigneurs d'Austrasie en faveur de ce dernier, ils confirmèrent devant Childebert ce qu'ils avoient déjà dit en son absence.
Gontran, prenant ensuite la parole, dit au roi, son neveu, devant toute sa
' Grégoire de Tours, Hht. 1, 7, c. 32. ' Grégoire de Tours, Hist. 1. 7, c. 3i & suiv.
' Ihid. c. 37 j 1. 8, c. 2 & 6. — Frédégaire, c. 2.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. VI. 6i3
cour, où étoient quelques seigneurs d'Austrasie qui avoient suivi ce prince (car la plupart des autres, se sentant coupables d'intelligence avec Gondebaud, s'étoient excusés de l'accompagner), que, se trouvant sans enfans, il le reconnoissoit pour l'unique successeur & héritier de son royaume. Pour lui en donner des assurances, il lui mit en même temps une pique à la main en forme de sceptre Se déclara qu'il lui cédoit dès lors tous les Etats que Sigebert avoit hérités du roi Charibert, qu'il prétendoit lui être dévolus, & parmi lesquels étoit compris le pays d'Albigeois. Contran termina cette cérémonie par divers avis qu'il donna à Childebert. Il l'exhorta surtout de ne pas aller joindre la reine Brunehaut, sa mère, car, étant informé des intelligences secrètes qu'elle entretenoit avec Gondebaud 5c du dessein qu'elle avoit même de l'épouser ' pour satisfaire la passion qu'elle avoit de régner, il appréhendoit qu'elle ne fît changer les dispositions de son fils &. qu'elle ne le rendît favorable à ce nouveau roi. On voit par là que Brunehaut avoit beaucoup de part à l'entrée de Gondebaud dans les Gaules Si à la protection qu'il avoit trouvée auprès de plusieurs seigneurs d'Austrasie qui lui étoient dévoués^. Gontran, qui en étoit instruit, marqua en particulier au roi Childebert ceux de son conseil dont il devoit se défier, ou qu'il devoit éloigner.