LXXXV. — Gondemar succède à Wittéric
Les projets du roi Wittéric contre les Grecs établis en Espagne & maîtres de plusieurs places ne réusssirent guère mieux. Il les attaqua, à la vérité, mais presque toujours à son ^ désavantage. Enfin, ce prince, après avoir déshonoré son règne par des actions indignes de son rang, périt aussi misérablement qu'il avoit fait périr son prédécesseur. Il fut assassiné, au milieu d'un repas, par des gens qui avoient conjuré sa perte Se qui lui ôtèrent la vie, après un règne de sept ans'*.
Gondemar, qui fut sans doute du nombre des complices de sa mort, lui succéda. Mariana conjecture^ que ce nouveau roi ne monta sur le trône des Visigoths que par le secours des rois françois qui favorisèrent son élection, ce que cet historien prétend prouver par le tribut annuel que Gondemar payoit
' Lucas Ttidensis, Chromcon. ^ Six ans & dix mois, dit la chronique plus
' Frédégaire, c. 3o & seq. haut citée. [A. M.]
' Isidore, Chronicon. ' Mariana, de Rébus Hispanicis, 1. 6, c, 2,
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An 61 o
An 6io
à ces princes, & dont il est fait mention dans quelques lettres du comte Bulgaran, gouverneur de la Gaule Gothique ou Septimanie, conservées dans les archives d'Alcala de Henarez & d'Oviédo. C'est dommage que les auteurs espagnols n'aient pas jugé ces lettres dignes de notre curiosité plutôt que diverses chroniques fabuleuses qu'ils nous ont données; elles serviroient beaucoup à porter un jugement certain sur la conjecture de Mariana, qui est sans doute peu solide. IJ paroît constant, en effet, que ni Théodebert, roi d'Austrasie , ni Clotaire , roi de Neustrie , ne contribuèrent en rien à détrôner Wittéric, puisqu'ils étoient ses' alliés pendant les dernières années de son règne, & qu'ils s'étoient ligués avec lui contre Thierri, roi de Bourgogne^. Quant à ce dernier, il est vrai qu'il fut ennemi de Wittéric depuis qu'il eut répudié la fille de ce prince, 8t il chercha peut-être à lui susciter des affaires au dedans de l'Espagne pour l'empêcher de porter la guerre au dehors 8t d'attaquer ses Etats 5 mais il ne paroît pas vraisemblable qu'il ait favorisé Gondemar, puisque ce dernier n'ayant régné^ que deux ans"* &. ayant eu, selon ces mêmes lettres, une longue querelle avec Thierri, elle dut, par conséquent, commencer d'abord après son élection.
LXXXVI. — Brouillerîe de Gondemar avec les rois françois. — Reprise des châteaux de Corneillan & de Gignac sur ces princes, par Bulgaran, gouverneur de la Septimanie.
D'ailleurs, selon les mêmes lettres^ citées par Marianà, ce nouveau roi se vit à peine élevé sur le trône des Visigoths, que, voulant rétablir dans ses États la tranquillité que les révolutions précédentes avoient troublée & se procurer la paix avec les princes françois, il leur envoya une ambassade solennelle pour demander leur amitié; mais ceux-ci, loin de respecter le caractère de ces ministres, les maltraitèrent, contre le droit des gens. Se les Éd. orisin. renvoyèrent avec mépris en Espagne. Ceci prouve, ce semble, que si les rois françois eussent favorisé Gondemar pour lui procurer la couronne des Visigoths, ils auroient reçu volontiers les ambassadeurs que ce prince leur envoya d'abord après son élection , & qu'ils ne les auroient pas obligés de se retirer d'une manière si ignominieuse.
Ces mauvais traitemens ne rebutèrent pas Gondemar : le désir de procurer la paix à ses sujets, à quelque prix que ce fût, lui fit dissimuler l'injure faite à ses ambassadeurs. Il en envoya d'autres aux rois françois; mais ces princes traitèrent également mal ces nouveaux ministres & leur défendirent de venir à leur cour. Gondemar, vivement piqué de ce procédé, voulant faire connoître aux rois de France que c'étoit moins par crainte que par amitié qu'il leur demandoit la paix, & qu'il étoit en état de se la faire demander à son tour, résolut de leur déclarer la guerre & ordonna à Bulgaran , gouverneur de la
■ Frédégaire, c. 3o & seq. * Un an dix mois 8c quatorze jours, dit la cliro-
' Ihid. nique citée plus haut. [A. M.]
' Isidore, Chrotlcon- ' Mariana, de Rehus Hhpanicis, I. 6, c. 2,
Septimanie, de faire incessamment des préparatifs. Alors Thierri, soit pour réparer l'injure qu'il avoit faite à Gondemar dans la personne de ses envoyés, soit pour détourner les armes de ce prince dont il étoit menacé , ou peut-être pour se liguer avec lui contre Théodebert, son frère, à qui il méditoit de faire la guerre, lui envoya des ambassadeurs. Bulgaran , après les avoir fait arrêter sur la frontière de la Septimanie , leur défendit de passer outre. Ce gouverneur se mit ensuite en campagne 8c alla assiéger deux châteaux extrêmement forts que le roi Reccarède avoit cédés à la reine Brunehaut, soit en payement de sa dot, comme le prétend Mariana, ou peut-être lorsqu'il eut besoin de cette princesse pour obtenir en mariage Clodosvinde, sa fille.
L'auteur espagnol ' donne le nom de Jubinianum à l'un de ces châteaux, & celui de Corneliacum à l'autre, & les place l'un & l'autre dans la Gaule Narbonnoise, c'est-à-dire dans la Septimanie. Nous ne doutons pas que le dernier ne soit celui de Corneillan, situé à une lieue Si demie au nord de la ville de Béziers. 11 est plus difficile de fixer la situation de l'autre j il paroît cependant que c'est ou le lieu de Juviniac, à une lieue au couchant de Montpellier, ou peut-être la ville de Gignac, située sur les frontières des diocèses de Béziers, de Lodève St de Maguelonne^. Quoi qu'il en soit, Bulgaran chassa la garnison françoise de ces deux châteaux St les remit sous l'obéissance des Visigoths.
Nous voyons par là que c'est avec peu de fondement que quelques auteurs prétendent^ que les rois Théodebert Si Thierri rendirent tributaires les Visigoths sous le règne de Gondemar , puisque ce dernier eut le dessus sur ces princes. Nous n'avons d'ailleurs aucun monument qui puisse nous persuader que le tribut dont il est parlé dans les lettres de Bulgaran, 8c que ces peuples payoient aux François , ait été établi du temps de ce roi des Visigoths, soit à cause de la brièveté de son règne, qui ne fut que de deux ans'* Se non pas de trois, comme on^ l'assure 6, soit parce que les rois d'Austrasie 8c de Bourgogne employèrent tout cet intervalle à se faire la guerre l'un contre l'autre avec un acharnement'' dont on trouve peu d'exemples, ce qui les empêcha sans doute de s'unir pour la faire à d'autres en même temps. Si donc les Visigoths payoient alors un tribut aux François, ce tribut devoit être volontaire. Il avoit
' Mariana, de Rehus Hispanicis, 1. 6, c. 2. ^ Daniel, Histoire de France, t. i, p. 291.
' Ni l'une ni l'autre de ces identifications n'est ^ La chronique plus haut citée donne raison
acceptable; au point de vue philologique, Juki- aux adversaires de dom Vaissete. C'est la seconde
nianum n'a pu donner Juviniac, à moins d'admet- chronique des rois visigoths, compilée en France
tre une faute de lecture pour yaiiniacum. Pour Cor- dans le Midi probablement, & entre 774 & 800
neillan, la difficulté est la même j & d'ailleurs, la puisque Charlemagne y est appelé patrice (patricius
position tant de ce dernier lieu que de Juviniac Romae), qui donne le chiffre adopté par notre
empêche de songer à eux j car il n'est pas pro- auteur. Ce texte, que nous donnons aussi au
bable que les Francs aient possédé des châteaux tome II de cette édition. Preuves, col. i5 à 20 a
en Septimanie, si près de Montpellier & de Bé- été, disons-nous, écrit en France, mais d'après des
ziers. Quanta Gignac, la position convient, mais sources esp.Tgnoles, qui semblent être Isidore de Sé-
la forme est inacceptable. [A. M.] ville (voir l'art, de Reccarède I), & peut-être Paul,
' Daniel, Histoire de France, t. 1 , p. 291. diacre de Mérida (art. de Leuvigilde). [A. M.]
' Isidore, Chronicon. ' Frédégaire, c. 87 & seq.
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été établi, selon toutes les apparences, sous le règne du roi Reccarède, qui, pour acheter la paix ' de Childebert, roi d'Austrasie & de la reine Brunehaut, sa mère, ou pour mériter leur alliance, s'engagea peut-être à leur donner tous les ans une certaine somme. 11 ne paroît pas du moins que le roi Gonderaar s'y soit assujetti.
LXXXVII. — Décret de Gondemar en faveur de l'évêque de Tolède, souscrit par les évêques de la Septimanie. — Sisehut, successeur de Gondemar.
Gondemar, dont le zèle pour la religion & pour la justice égaloit celui de Reccarède, fit au commencement de son règne un décret en faveur de l'évêque de Tolède, métropolitain de la Carthaginoise, de la juridiction duquel quelques évêques de cette province vouloient se soustraire. Ce décret fut souscrit^ par tous les évêques qui se trouvèrent à Tolède à l'avènement de ce prince à la couronne, & qui sans doute avoient eu part à son élection. Serge de Narbonne & Léontien de Lodève furent du nombre de ces prélats. Les peuples ne jouirent pas longtemps du bonheur qu'ils avoient de vivre sous un roi aussi bon & aussi religieux. Il mourut après deux années de règne qu'il signala par sa valeur soit contre les Gascons, soit contre les Grecs ou Impériaux Éd.orisin. établis en Espagne. Il y a une loi -^ de ce prince dans le code des Visigoths, en faveur des entans posthumes, à qui elle assure la succession de leurs pères.
Les Visigoths réparèrent la perte qu'ils venoient de faire de Gondemar par le choix"* de Sisebut, qu'ils élurent pour leur roi au mois de février de l'an 612. Ce nouveau roi^ étoit aussi recommandable par sa piété & par sa valeur que par son amour pour la justice 5 il étoit homme de lettres qu'il cultivoit avec soin, & surtout l'éloquence, dans laquelle il fit de grands progrès. La clémence, qui faisoit son principal caractère, lui fit toujours épargner le sang humain. Il fit paroître la peine qu'il avoit à répandre même celui de ses ennemis , durant les différentes guerres qu'il fut obligé de soutenir, soit contre les rebelles de quelques provinces qu'il soumit, soit contre les Grecs établis en Espagne, qu'il affoiblit extrêmement. Il porta si loin sa bonté qu'il épuisa ses finances pour racheter, de ses propres soldats, les prisonniers qu'ils avoient faits durant les guerres & pour avoir le plaisir de leur procurer la liberté; on ne sauroit cependant excuser le zèle indiscret qui porta ce prince à forcer les juifs, répandus en Espagne & dans la Septimanie, à embrasser la religion chrétienne, après leur avoir déjà défendu d'avoir des esclaves chrétiens. La sévérité avec laquelle il fit exécuter ses lois'' sur ce sujet fit prendre
' Grégoire de Tours, Hist. 1. 9, c. i & 16. Rodericus Toletanus, Chronicon. — Pagi , Crit'ica,
* Le cardinal d'Aguirre, Concilia Hispanica, t. 2, ad ann. 614, n. 40.
p. 435. 5 Isidore, Chronicon.
' Codex Visigoth. 1. 4, tit. 2, de Successionièus, '' Codex Visigoth. 1. r2, tit. 2, De omnium hae-
leg. 19. reticorum atque Judaeorum cunctis errorihus ampu-
* Isidore, Chronicon. — Frédégaire, c. 33. — tandis, legg. |3 & 14.
à la plupart de ces peuples le parti de sortir des États des Visigoths' pour se retirer dans ceux des François^.
LXXXVIII. — Thierri fait mourir son frère Théodebert 6- règne seul sur le
Languedoc français.
Les fréquens changemens de règne qui arrivèrent en Espagne, au commencement du septième «siècle, ne causèrent aucune révolution dans la Septimanie ou dans la partie du Languedoc soumise aux Visigoths, qui n'admettoient dans leur royaume ni succession héréditaire, ni partage. Il n'en tut pas de même de l'autre partie qui obéissoit aux rois François, parce que ceux-ci suivoient un usage contraire. En effet, les pays dont ces peuples étoient maîtres dans cette Province passèrent sous différentes dominations, autant de fois qu'il y eut quelque nouvelle succession ou quelque nouveau partage entre ces princes, ce qui étoit alors assez fréquent; en sorte que cette portion du Languedoc fut sujette, en fort peu de temps, à diverses vicissitudes 8c qu'elle appartint tantôt à un seul prince françois, tantôt à plusieurs.
On a déjà vu que par le partage que Théodebert, roi d'Austrasie, & Thierri, roi de Bourgogne, avoient fait de la succession du roi Childebert, leur père, l'Albigeois, le Gévaudan, le Vêlai 8t le pays d'Uzès avoient passé dans le domaine du premier, 8t le Toulousain avec le Vivarais dans celui de l'autre. Thierri régna ^ seul sur tous ces pays, lorsqu'après avoir vaincu Théodebert, son frère, dans la guerre qu'il avoit entreprise contre lui, Se avoir eu l'inhumanité de le faire mourir avec ses deux fils, qu'il avoit faits prisonniers, il succéda à tous ses États.
JjXXXIX. — Clotaire II, seul maître de la monarchie française après la mort de Thierri 6* de Sigebert II, fils de ce dernier.
Thierri ne jouit pas longtemps du fruit de son crime; il mourut un an après d'une dyssenterie, la dix-septième année de son règne en Bourgogne. Brunehaut, son aïeule, fit tous ses efforts pour affermir sur le trône d'Austrasie le jeune Sigebert, fils aîné de ce prince, qui fut d'abord reconnu; mais Clotaire, roi de Neustrie, qui avoit déjà commencé la guerre contre Thierri, la continua contre ses enfans & les fit tous prisonniers avec la reine Brunehaut, leur bisaïeule 8t leur tutrice. Ce roi fit mourir incontinent Sigebert avec un de ses frères, nommé Corbus. Il épargna le troisième, appelé Mérovée, qu'il avoit tenu sur les fonts de baptême & qui vécut ensuite 'comme un simple particulier. Un quatrième, nommé Childebert, échappa à sa fureur & se déroba si bien à la connoissance de sa famille, qu'on n'en eut jamais aucune nouvelle; enfin Clotaire fit expirer Brunehaut dans les tourmens.
' Mariana, de Rébus Hïipanicis, 1. 6, c. 3. un travail de don José Amador de-los Rios, traduit
' Au sujet de la persécution des juifs en Espagne, par M. Magnabal. — Paris; Dupont. i86i . [A. M.] on peut consulter, entre autres ouvrages modernes, ' Frédégaire, c, Sy & seq.