XV. — Seconde irruption des Sarrasins dans les Gaules
Le reste de l'armée des Sarrasins se trouvant dans l'impuissance de faire aucune ' entreprise dans les Gaules, après la bataille de Toulouse, prit le parti de repasser en Espagne^. Ces infidèles élurent le général Abdérame pour les commander à la place de Zama jusques à l'arrivée d'Ambiza, que le calife Izid avoit déjà nommé pour relever ce dernier, dont les trois années de gouvernement dévoient bientôt expirer. Ambiza arriva ^ en Espagne un mois après l'élection d'Abdérame, c'est-à-dire vers le mois de juillet de l'an 721, & gouverna ce royaume pendant quatre ans 8c demi. Il s'appliqua à réparer les pertes que les Sarrasins avoient faites dans les Gaules sous son prédécesseur. Il y envoya des troupes qui agirent séparément sous divers chefs, & qui attaquèrent différentes places sur les François, ce qui doit s'entendre, sans doute, sur Eudes, duc d'Aquitaine, dont les États confinoient avec la Septimanie. Les efforts des Sarrasins furent inutiles; ils ne purent se rendre maîtres d'aucune de ces places; ils ne cessèrent cependant de les harceler & de tâcher de les surprendre, mais toujours à leur désavantage, 8c ils furent battus par les François en diverses rencontres. Ambiza, voyant le mauvais succès de cette entreprise, résolut de passer lui-même dans les Gaules. Sous prétexte de cette expédition, il doubla les impôts auxquels les chrétiens étoient assujettis, 81 partit ensuite à la tête d'une armée formidable, la dernière année'* de son gouvernement, cinq ans après Ventrée des Sarrasins dans la Gaule Narbonnoise, 8c sous le règne du calife Iscam ou Hiscam, frère 8c successeur d'Izid. Ambiza, après avoir traversé les Pyrénées, se mit en état de reprendre les places que Zama avoit perdues 8c de pousser ensuite plus loin ses conquêtes-^.
■ Isidorus Pacensis, p. i5 & seq. — Rodericus A la première nouvelle de la mort d'El Samah,
Toletanus, Historia Arahum, c. ii. Ambessa ben Sohim , qui commandait alors en
' Après leur défaite à Toulouse, les Arabes ne Espagne, comme lieutenant d'EI Samah, envoya
repassèrent point en Espagne, ils se retirèrent en Septimanie des secours qui rendirent la posi-
seulement dans les murs de Narbonne & se choi- tion des Musulmans moins critique. Us furent
sirent un vali provisoire pour remplacer El Sa- même, dit-on, assez considérables pour que bien-
mah. Leur choix, dicté par le sentiment du péril tôt Abd el Rahman piit reprendre l'offensive contre
commun, tomba sur Abd el Rahman el Gafeki, un les révoltés du Roussillon & du Narbonnais; mais
des vaillants hommes qui avaient suivi Moussa les résultats qu'il obtint, pendant les deux ans que
dans son passage d'Afrique en Espagne. Aussi in- dura son commandement, furent de peu d'impor-
trépide que modeste &. désintéressé, il n'aimait de tance, & Ambessa, qui venait d'être confirmé dans
la guerre que la gloire & avait coutume d'aban- le gouvernement général de l'Espagne, lui retira
donner sa part de butin aux soldats. Il avait fait le commandement de la Septimanie, résolu de
des prodiges de valeur à la bataille de Toulouse, passer lui-même en ce pays & d'en achever la con-
c'est ce qui le fit choisir par les Arabes de Nar- quête. [E. M.]
bonne pour les commander, en attendant les ordres ' Voyez tome II, Note LXXXII, n. 9.
du gouverneur général de l'Afrique, dont relevait * Voyez tome II, Preuves, Chroniques, n. I.
la province espagnole'. ' Ainsi qu'on le voit par le récit des Bénédic-
■ Ibn Burqual, apud El Mocri. (Manuscrit arabe 705, '!"='• ^^ ,'>''"^'',« "1" Sarrasins devant Toulouse fut f" 3. Voir RciiiauJ, Inyasiuns des Sarrasins.) si complète qu'ils restèrent près de quatre ans sans
An 721
An 7i5
An yi5
Éd. origin.
Ce général étend ses
■ Siège iS* prise de Carcassonne par Amhî-^a. conquêtes jusques à Nimes.
Carcassonne ' fut la première ville que ce général assiégea ; il l'emporta de force, malgré l'avantage de sa situation & la vigoureuse défense des assiégés. Ce général étendit ensuite ses conquêtes jusques à Nimes, moins par force que par adresse &. par la ruse dont il se servit dans cette occasion; il n'omit rien pour persuader aux habitans du pays de se soumettre volontairement, à l'exemple des villes d'Espagne qui s'étoient rendues de même aux Sarrasins, à leur entrée dans ce royaume. Il ajouta, sans doute, que la Gaule gothique étant une ancienne dépendance de l'Espagne qui appartenoit aux Sarrasins par droit de conquête, ils ne pouvoient s'empêcher de reconnoître leur domination ; qu'il étoit de leur intérêt d'accepter les offres avantageuses qu'on leur faisoit, & qu'il valoit mieux se rendre de gré que de force. Les peuples de
pouvoir se relever de leurs pertes, m faire aucune tentative sérieuse contre les chrétiens. Mais, en l'année 726, Ambessa ben Sohim, ayant réuni les forces nécessaires, se décida à entrer en Septimanie & à reprendre l'offensive. Ce vali, que les historiens du Languedoc désignent sous le nom d'Ambiza, était le plus distingué des cinq ou six chefs arabes qui, depuis quatorze ans, avaient gouverné l'Espagne. Il contribua plus à lui seul que tous ses devanciers à l'organisation régulière de la domination arabe dans la péninsule, 8c se fit aimer pour son équité par les chrétiens & les juifs comme par les musulmans. On dit qu'il chercha toujours à faire observer à la guerre le précepte du Coran qui interdit, à moins d'une nécessité absolue, de détruire les récoltes, de brûler les maisons, en un mot de faire aucun dommage gratuit sur les terres de l'ennemi.
D'après la Chronique de Moissac, Ambessa entra dans la Gaule avec une armée très-nombreuse. Les Bénédictins, qui ont confondu dans une seule & même expédition celle d'El Haur, en 718, & celle d'El Samah en 721, considèrent l'invasion de 725 comme la seconde des Sarrasins en Gaule. On a pu voir, par les notes précédentes, qu'en ne tenant aucun compte des simples incursions ou courses de reconnaissance faites par les Sarrasins en Septimanie avant l'année 718, l'expédition de 726, dirigée par Ambessa, doit être considérée comme la troisième.
La première opération du chef arabe fut d'assiéger Carcassonne. Il prit cette ville de vive force. Puis il s'avança du couchant au levant & se rendit maître de presque tout le pays, des bords de l'Aude à ceux du Rhône. Béziers, Agde, Maguelonne, Lodève, Nimes, se soumirent à lui.
Mais on n'a sur la fin de cette expédition d'Ambessa que des données confuses & incomplètes. Les
historiens de la province de Languedoc ' placent, sur la foi des Annales d'Aniane & de la Chronique de Moissac , sous l'année 726, une invasion des Sarrasins jusqu'à Autun, qu'ils auraient pillée & saccagée. Mais cet événement est transporté, par d'autres chroniques locales, à l'année 73 i , & cette date paraît plus conforme à la nature des événements.
Il est vraisemblable que les excursions d'Ambessa s'étendirent peu hors de la Septimanie. Toutefois, un des historiens arabes dit que ce fut dans le pays situé au delà du Rhône que ce chef entra avec son armée & qu'il y souffrit le martyre pour l'islamisme. Par cette contrée d'au delà du Rhône, on doit entendre la Provence. Cette première invasion de la Provence par les Arabes, en 726, paraît, en effet, établie, & il n'y a point d'incertitude sur son issue : les chroniques chrétiennes aussi bien que les historiens arabes s'accordent, quoique ne donnant ni les uns ni les autres la moindre particularité sur les événements, pour déclarer que les Arabes furent battus & repoussés. On ignore quels furent les comtes chrétiens qui repoussèrent cette agression.
Ambessa reçut dans le combat une blessure dont il mourut quelques jours après. Il ordonna la retraite & remit le commandement des débris de l'armée & celui de la péninsule hispanique, à Hodaira ben Abd Allah, ou Hodeira el Fehri, un de ses officiers. C'est celui que les Historiens de la province de Languedoc nomment Hodera. Il ne conserva le pouvoir que pendant le temps nécessaire pour l'envoi du successeur d'Ambessa. [E. M.]
' Voyez tome II, Preuves, Chroniques, n. I. — Isidorus Pacensis, p. 16. — Rodericus Toletanus, Hisîoria Arabum^ c. I I, p. 169.
' Voyez au pr>iseitt livre, chap. xix.
Septimanie, plus frappés de la crainte d'éprouver la fureur dont ces infidèles usoient à l'égard des villes qu'ils prenoient d'assaut que de leurs remontrances, se voyant d'ailleurs hors d'état de se défendre, prirent le parti de se soumettre à l'obéissance des califes 8c de remettre leurs places à ce général, qui, voulant s'assurer de leur fidélité, se fit donner des otages qu'il envoya à Barcelone. Ambiza soumit ainsi tout le pays jusques à Nimes.
XVII, — Fuite des religieux de Saint-Bausile , de Nimes. — Saint Romule,
leur abbé.
Ce fut, sans doute, dans cette irruption ou peut-être dans la précédente que les religieux de l'ancienne abbaye de Saint-Bausile de Nimes, craignant de tomber entre les mains des Sarrasins, prirent la fuite & se retirèrent à Saissi-les-Bois {Saxiacunî)^ lieu situé en Bourgogne, dans le diocèse d'Auxerre. Il est rapporté, en effet, dans un ancien monument', que les religieux de cette abbaye se réfugièrent dans ce lieu sous la conduite de saint Romule, leur abbé, par la crainte des incursions des barbares; que nos rois leur en firent donation, 81 que le même saint Romule y fit bâtir une église sous l'invocation de saint Bausile, proche de laquelle il s'établit avec ses religieux. Suivant le même monument, cette église ayant été rétablie l'an 878, par l'abbé Trutgaud, quelques-uns de ses moines allèrent à Nimes Si obtinrent de l'archevêque de Narbonne des reliques de saint Bausile, leur patron Se de saint Paul, premier évêque de Narbonne, ce qui nous donne lieu de croire que l'irruption des barbares qui obligea les religieux de Saint-Bausile d'aller se réfugier dans le diocèse d'Auxerre regarde plutôt les Sarrasins que les Normands; d'autant plus qu'il ne paroît pas que ces derniers aient jamais poussé leurs courses jusques à Nimes, comme firent les autres. Quoi qu'il en soit, l'abbaye de Saint-Bausile, de Saissi, qui devoit son origine à celle de Nimes, fut brûlée par les Normands, l'an 910, 8c rétablie peu de temps après, par Gaudin, évêque d'Auxerre, qui renferma dans une nouvelle châsse les reliques de ce saint. Elle fut unie dans la suite, 8c vers le commencement du onzième siècle, à celle de Saint-Germain d'Auxerre, de qui elle dépendit sous le titre de prieuré conventuel.