L. — Siège de Narbonne par Pépin
Les Sarrasins, connoissant combien il leur importoit de conserver cette place, dont la possession leur assuroit de leur côté l'entrée libre des Gaules, n'avoient rien omis pour la mettre en état de soutenir un long siège Se de faire une vigoureuse défense. Aussi rendirent-ils inutiles tous les efforts de Pépin qui, après avoir demeuré longtemps à la battre Si employé toute sorte de moyens pour s'en rendre maître, désespérant de réussir, prit le parti de décamper. Ce prince laissa cependant un corps de troupes aux environs, tant pour harceler la garnison 6c bloquer la place, dans l'espérance de la réduire enfin par famine, que pour empêcher les Sarrasins de rien entreprendre contre la partie de la Septimanie qui venoit de se soumettre.
LI. — Pépin, après la levée du siège de Narbonne, fait la guerre à Wàifre.
Le dessein qu'avoit Pépin de porter incessamment la guerre en Aquitaine fut sans doute un des motifs qui l'engagèrent à lever le siège de Narbonne, dont la longueur auroit retardé l'exécution de ses projets. Ce roi avoit résolu d'aller punir le duc Waïfre de la retraite qu'il avoit donnée dans ses Etats à Grippon, son frère, du refus qu'il avoit fait de le remettre aux ambassadeurs qu'il lui avoit envoyés pour le lui demander, St surtout de son obstination à ne pas vouloir reconnoître sa souveraineté, conformément au serment de fidélité qu'Hunold lui avoit prêté autrefois & à Charles Martel, son père. Pépin' se mit donc en marche contre ce duc. Se comme le Toulousain & l'Albigeois furent, à ce qu'il paroît, les premiers pays soumis à Waïfre que ce prince rencontra sur sa route en venant de Narbonne, ils furent sans doute les premiers livrés au pillage de l'armée françoise^. Nous ignorons du reste le succès de cette expédition ; il paroît seulement que Waïfre, n'osant se mesurer avec Pépin, prit le parti de se renfermer dans ses places fortes, 8<. que Grippon se mit, de son côté, en lieu de sûreté, jusques à ce que le roi eût quitté l'Aquitaine. Ce prince ne demeura pas longtemps, ce semble, dans ce pays; la'' révolte des Saxons l'obligea, la campagne suivante, de passer le Rhin à la tête de son armée pour aller remettre ces peuples sous son obéissance.
Grippon, prévoyant cependant qu'il s'exposoit, par son séjour dans l'Aqui- ~
taine, à tomber tôt ou tard entre les mains de Pépin, son frère, profita de son
■ Voyez tome II, /-"rcuvcs, Chroniques, n. I. ' Continuateur de Frédégaire, c. ii8. — Annales
Ihid. Mctteascs, dans Duchesne, t. 3, p. 273.
absence polir abandonner ce pays & se réfugier dans un autre où il fût plus à l'abri des entreprises de ce prince. Il prit la route d'Italie, dans la vue de se retirer chez les Lombards. Pépin le prévint & donna de si bons ordres, que ce prince fut arrêté dans la vallée de Maurienne, au passage des Alpes, par quelques comtes du royaume de Bourgogne qui, s'étant mis à sa poursuite, le tuèrent dans un rude combat.
LU. — Suite du blocus de Narbonne. — Mort du comte Ansemond.
Le soin que prit Pépin de protéger le pape Etienne & de le soutenir contre Astolphe, roi des Lombards, qui le persécutoit, & les différentes expéditions qu'il entreprit à son occasion dans l'Italie ne lui permirent pas de reprendre le siège de Narbonne, dont la conquête devoit lui procurer celle du reste de la Septimanie. Nous avons déjà remarqué que ce prince, avant son départ de cette ville, avoit laissé des troupes pour la bloquer Si en harceler la garnison. Ansemond, seigneur goth, qui avoit livré à Pépin une partie de cette province, &t qui étoit un des principaux généraux que ce prince avoit laissés pour l'attaque de cette place, fidèle à son nouveau souverain, fit les
^^ j derniers efforts pour l'acquérir aux François; mais", ayant eu le malheur de tomber dans les pièges que lui avoit tendus un de ses propres domestiques^,
Éj. origin. nommé Erméniard, il fut tué misérablement devant une des portes de la ville, dans le temps, sans doute, qu'il étoit occupé à repousser les Sarrasins dans quelqu'une de leurs sorties.
LUI. — Sédition dans Nimes. — Pépin envoie dans cette ville un
comte françois.
Caune, épouse d'Ansemond, eut bientôt après le même^ sort. Ce seigneur, qui, à ce qu'il paroît, faisoit sa résidence ordinaire à Nimes, l'avoit laissée dans cette ville dans le temps qu'il suivit l'armée de Pépin pour le siège de Narbonne. Il est assez vraisemblable que les autres seigneurs goths, jaloux de l'honneur 81 de l'autorité que ce comte s'étoit acquis auprès de ce prince par le service qu'il lui avoit rendu de lui livrer une grande partie de la Septimanie, conjurèrent dès lors la ruine de sa famille & résolurent de se soustraire à la domination des François. Nous savons du moins qu'il s'éleva une sédition considérable parmi les citoyens de Nimes, que la femme d'Ansemond en fut la victime & qu'elle y perdit la vie. Au reste, il ne paroît pas que cette sédition ait eu d'autres suites. Nous voyons, en effet, que Pépin continua d'en être le maître, 81 qu'il en donna, quelque temps après, le gouver-
' chronique d'Uz^s , rapportée par Cazeneuve domestique, surtout si on considère qu'elle a été
dansle/'ranc-/4/Zea, p. 285 &suiv. & tomell, Chro- écrite au quatorzième siècle. [A. M.] niques, n. 7. — Voyez tome II, Note LXXXV, n. 2. ' Chronique d'Uzès, dans Cazeneuve, p. 286 &
' La Chronique d'Uzès dit a suo homine, ce qui suiv. & tome II, Chroniques, n. 7. — Voyez tome II,
indique plutôt un vassal, un soldat inférieur, qu'un Note LXXXV, n. 2.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. VIII. SiS
nement au comte Radulphe avec celui de la ville d'Uzès que les Goths, à ce qu'on ' prétend, possédoient auparavant, ce qui prouveroit que les habitans d'Uzès s'étoient mis en liberté, à l'exemple de ceux des villes voisines & que, s'étant soustraits à l'obéissance des ducs d'Aquitaine, leurs anciens maîtres, ou peut-être des Sarrasins qui pouvoient s'être emparés de leur ville sur ces derniers, ils s'étoient soumis volontairement à Pépin dans le même temps que ceux de Nimes. Quoi qu'il en soit, on donne à Radulphe le premier rang parmi les comtes François de cette dernière ville.
LIV. — Abdérame, premier roi des Sarrasins d'Espagne. — Les Goths livrent
la ville de Narbonne à Pépin.
Les divisions^ intestines qui se renouvelèrent en Espagne parmi les Sarrasins assurèrent à Pépin la possession des places qu'il avoit déjà acquises dans la Septimanie 8c lui facilitèrent l'acquisition du reste de cette province sur ces infidèles. En effet, peu de temps après que le calife Abugiatar Almançor eut succédé à son frère Abdalla, mort au mois de juin de l'an 764, il arriva une révolution en Espagne qui causa une nouvelle guerre civile entre les Arabes de ce royaume; voici a quelle occasion :
Abdérame, descendant du calife Moavia, & petit-fils du calife Iscam, de la race des Ommiades, s'étoit réfugié en Afrique après avoir échappé au massacre de sa famille, qu'Abdalla avoit fait périr. 11 apprit que les Sarrasins d'Espagne étoient fort mécontens de Jusif, leur gouverneur, qui les traitoit avec beaucoup de dureté, ce qui lui fit prendre la résolution de former un parti dans ce royaume, dans le dessein de s'en emparer & de rétablir, par ce moyen, la couronne des Sarrasins dans sa famille. Il envoya des émissaires qui sondèrent les esprits Se en trouvèrent un grand nombre disposés à se déclarer en sa faveur. Sur cet avis, il passa la mer, arriva en Espagne au mois de septembre de l'an ySS, & se mit à la tête de plusieurs Arabes qui embrassèrent ouvertement son parti.
Jusif étoit alors occupé k dissiper une révolte qui s'étoit élevée à Saragosse, dont il punit les coupables avec tant de rigueur qu'il indisposa encore davantage les Sarrasins contre lui. Ce gouverneur s'attendoit si peu à la conjuration qui venoit d'éclater, qu'il étoit résolu de sortir de son gouvernement 81 de porter la guerre dans le pays des chrétiens, ce qui nous fait conjecturer qu'il avoit dessein d'entrer dans la Septimanie, tant pour délivrer la ville de Narbonne des armes des François, que pour reprendre sur eux les pays qu'ils avoient acquis depuis quelques années dans cette province. Jusif, averti de la descente d'Abdérame, fut obligé de changer de système 8c de se mettre en état de défense contre un rival si dangereux; mais il ne put empêcher que le parti de ce chef des conjurés ne grossît de jour en jour.
■ Voyez tome II, Note LXXXV, n. 2. — P^g'. Critica, ad ann. 7.54, n. 25 & y.W, n. 6
' Rodericiis Toletanus, HiUoria Arahum , c. 18. & seq.
An 754
An 755
An 756
Abdérame soumit, en effet, en peu de temps une grande partie de l'Andalousie, où il fut proclamé roi 8t souverain d'Espagne', le i5 de mars^ de l'an j56, Jusif marcha contre lui au printemps de la même année, & les armées étoient en présence lorsqu'on fit quelques propositions d'accommodement; les deux compétiteurs n'ayant pu convenir, en vinrent à une sanglante bataille, le 20 de mai, dans laquelle Jusif fut défait, mis en fuite & obligé de se réfugier à Tolède. Ce général soutint encore néanmoins son parti pendant trois ans, 8c fit durant ce temps-là la guerre à son concurrent. ^Éd.orisin^ Il fut assiégé & pris dans Grenade par Abdérame, des mains duquel il trouva moyen de s'évader. Il se retira alors à Mérida, où il tâcha de ranimer son parti ; mais il fut encore mis en fuite & contraint de se réfugier à Tolède, ^^ 5 où ses propres partisans le firent mourir. Par sa mort, Abdérame devint paisible possesseur de toute l'Espagne, sur laquelle il régna avec une autorité absolue, quoique pourtant sous le simple titre d'émir dont ses successeurs se contentèrent, à son exemple, jusques au dixième siècle, qu'ils prirent celui de calife. Depuis ce temps-là, l'empire des Arabes demeura partagé en trois monarchies indépendantes l'une de l'autre, savoir : de Syrie, d'Afrique Se d'Espagne.
Ces guerres civiles & quelques nouveaux troubles, qui s'élevèrent ensuite en Espagne 8< qui obligèrent le roi Abdérame à employer les premières années de son règne à pacifier le dedans de ce royaume, empêchèrent les Sarrasins de songer à rétablir leurs affaires dans la Septimanie & à délivrer Narbonne des mains des François qui bloquoient toujours cette place. Il paroît^ même qu'ils en avoient repris le siège depuis trois ans, mais tous leurs efforts avoient été jusques alors inutiles.
Ces peuples, après sept ans de blocus ou de siège, étoient en effet aussi peu avancés que le premier"* jour. Ils désespéroient même de prendre cette ville quand, faisant attention que la plus grande partie des habitans, alors très-nombreux, étoient goths, & que, faisant profession du christianisme, ils souffroient sans doute impatiemment le joug des Sarrasins, ils ménagèrent
■ En l'année 748, une grande révolution s'était de l'Espagne, qui conspiraient contre loussouf,
accomplie dans l'Empire musulman, Abd Alla assemblés en secret à Cordoiie, députèrent vers
Aboul Abas s'était révolté contre Merwan ben lui Teman ben Alcama & Wahib ben Zaïr, pour
Mohamed, dernier des kalifes Ommiades, l'avait lui offrir le pouvoir. Abd el Rahman accepta
vaincu & fait mourir; il s'était ensuite emparé leurs propositions; il débarqua dans la pénin-
de l'empire qu'il transmit à de nombreux descen- suie n'ayant avec lui que sept cent cinquante
dants. Avec Merwan périrent tous les individus cavaliers, défit loussouf & Somaïl, entra dans
m&les de sa race, au nombre de quatre-vingt- Cordoue & en fit la capitale de ses Etats. Ce fut,
dix. Un seul échappa à ce carnage. Ce fut Abd comme on sait, un des plus grands princes de
el Rahman ben Maouayia, jeune homme d'une son siècle, & ses successeurs rendirent Cordoue
capacité peu commune. Averti à temps du désastre célèbre par la culture des sciences, des lettres &
de sa famille, il avait fui & s'était caché d'abord des arts. [E. M.]
dans le désert de Syrie, parmi les Bédouins. De " Ferreras, ad ann. 756.
là, gagnant l'Afrique, il s'était enfoncé dans les ' Voyez tome II, Note LXXXV.
vallées de l'Atlas, où il vivait inconnu & pai- ■•/*;.;.& aux Preuves, Chroniques, n. I. — Ger-
sible parmi les Berbères, qui lui avaient donné vasius Tilberiensis, p. 94c. — Annales Metteuses,
asile. Ce fut là qu'en 750 les principaux cheiks p. 275.
avec eux des intelligences secrètes & leur promirent solennellement, avec serment, de les maintenir dans l'usage de leurs lois 6- de leurs coutumes, s'ils vouloient leur livrer la place, ce qu'ils pouvoient faire fort aisément. A ces conditions, les Goths ayant pris les armes se rendirent maîtres de Narbonne, après avoir égorgé la garnison & fait main basse sur tous les Sarrasins qui se trouvoient dedans; ensuite, conformément à leur traité, ils livrèrent la place, en 739, aux troupes du roi Pépin. C'est ainsi que cette ville fut délivrée du joug des infidèles, qui l'avoient possédée pendant quarante années de suite. Se qu'elle vint enfin au pouvoir des François.
LV. — Le reste de la Septimanie se soumet aux François à des conditions
honorables.
Depuis la conquête ce cette importante place, il fut aisé à ces peuples de se rendre maîtres du reste de la Septimanie. Nous ne doutons pas qu'ils ne soient entrés bientôt après dans Carcassonne Se Lodève, les seules d'entre les cités de cette Province, avec celle d'Elne, dont les historiens ne font pas mention, à moins' que les deux premières ne se fussent déjà soumises à Pépin lorsqu'Ansemond Se les autres gouverneurs du pays reconnurent la souveraineté de ce prince, ou qu'elles ne fussent alors entre les mains de Waïfre, duc d'Aquitaine. Ce dernier pouvoit les avoir enlevées aux Sarrasins durant les guerres civiles d'Espagne, ou peut-être elles s'étoient soumises volontairement à son obéissance. Quant à celle d'Elne, elle^ suivit de près l'exemple de Narbonne, avec tout le Roussillon Se le Confient. Ainsi Pépin eut la gloire d'unir la Septimanie à la couronne Se de la délivrer entièrement de la domination des Sarrasins. Ce prince fut le premier roi françois qui régna sur tout ce pays; car, quoique les rois de la première race. Se en dernier lieu Charles Martel, après eux, en eussent acquis une partie, leur acquisition n'avoit été que passagère, par rapport à la plupart des villes, qui étoient retombées, peu de temps après, sous la domination de leurs anciens maîtres. Ce n'est donc pas par droit de conquête que cette Province a été unie à la couronne de France, mais par un traité solennel, suivant lequel les Goths qui l'occupoient en vertu de la cession des empereurs romains, la cédèrent à leur tour aux François, qu'ils appelèrent à leur secours pour éviter la domination des infidèles.
L'acquisition que Pépin fit de la Septimanie est le premier titre de la propriété Se du domaine de nos rois sur cette province qui fait aujourd'hui la plus grande partie du Languedoc. C'est en même temps le principal fondement^ des libertés Se des privilèges du pays, établis sur des traités"* solennels, privilèges dans lesquels nos rois ont bien voulu le maintenir jusques à présent, pour récompenser autant la soumission volontaire de ses peuples que
' Voyez tome II, Note LXXXV. > Voyez tome II, Preuves, Chroniques, n. I.
' Marca Hispanica, c 240. * Ibtd.
An 759
An 769
leur constante fidélité. Au reste, on doit entendre par les Goths, qui traitèrent
avec les François pour les introduire dans Narbonne 8c qui reconnurent Pépin
Éd.origin. pour leur maître & pour souverain de la Septimanie, non-seulement les Goths 1. 1, p. 410. I I ^ >■ ^ '
d'origine, mais aussi les Romains ou anciens habitans du pays ' . Nous voyons, en effet, que les écrivains de ce temps-là comprennent indifféremment sous le nom général de Goths tous les habitans de cette Province, pour les distinguer des Sarrasins avec lesquels ils vivoient, de même que des François, des Gascons, des Aquitains Se des peuples des autres provinces voisines. C'est par la même raison qu'on donnoit le nom de Gothie à la Septimanie & celui de Goths à tous les chrétiens d'Espagne, soit qu'ils fussent Romains ouVisigoths d'origine, par opposition aux Arabes ou mahométans qui dominoient dans ce royaume. Il est d'ailleurs certain que dans ce siècle, Se encore dans les suivans, il y avoit un grand nombre de Romains ou Gaulois d'extraction qui habitoient la Septimanie &. qui étoient distingués des Goths, avec lesquels ils étoient cependant confondus par rapport aux peuples des autres provinces de France. Cette distinction se prouve par divers monumens, &. en particulier par leurs noms, mais surtout parce que les uns St les autres se conservèrent dans l'usage des lois qui leur étoient propres, comme nous le verrons dans la suite. Il n'y a donc pas lieu de douter que le roi Pépin, en confirmant les Goths de la Septimanie dans l'usage de leurs lois, n'ait également eu en vue les lois romaines comme les lois gothiques 5 car, si nous trouvons que ces dernières furent en vigueur longtemps après dans cette Province par rapport aux Goths naturels, nous voyons en même temps que les Romains ou anciens habitans du pays se maintinrent dans l'usage du droit romain & qu'ils se gouvernèrent suivant l'abrégé du Code théodosien, sous la domination' de Charlemagne, qui confirma^ l'usage de ce code avec son commentaire, attribué à Anian, la vingtième année de son règne. Ainsi, lorsque les François, pour entrer dans Narbonne, promirent solennellement aux Goths de les conserver dans l'usage de leurs lois, cela doit s'entendre autant des Romains, ou anciens habitans du pays, que des véritables Goths d'origine. On doit présumer qu'Ansemond avoit livré, sept ans auparavant, à Pépin les pays de Nimes, de Maguelonne, de Béziers & d'Agde, aux mêmes conditions.
LVI. — Libéralités de Pépin en faveur de la métropole de 'Narbonne 6- des
autres églises de la Septimanie.
La principale attention de Pépin, après la soumission de la Septimanie, fut de protéger les chrétiens du pays Si de leur rendre l'ancienne liberté dont
'La supposition de dom Vaissete est subtile & opinion. Quant avoir dans les promesses faites par nous paraît peu fondée; les textes juridiques sem- Pépin, lors de la conquête, l'origine de privilèges blent lui donner un démenti, car jusqu'au milieu qui ne remontent pas plus haut que le quatorzième du dixième siècle, on voit paraître ensemble dans siècle, nous n'avons pas besoin de relever cette cries plaids des juges romains & des juges goths; du reur ; elle est assez évidente par elle-même. [A. M.j reste, plus bas, il est de lui-même revenu sur son ^ Codex Theo.iosianuSj Praefatio.
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. VIII. 82g ■— — ; —
'' An 709
ils avoient été privés sous la domination des infidèles. Ce prince signala surtout sa piété à l'égard des églises de cette Province, désolées par les Sarrasins, 8c. en particulier de celle de Narbonne, à laquelle il donna ' la moitié de cette ville, avec les tours & leurs dépendances, au dedans & au dehors, 6* la moitié des droits domaniaux que le comte de la même ville exigeoit pour le roi dans tout le diocèse. Il paroît que ce prince donna aussi le tiers des mêmes droits aux autres églises de la Septimanie, tant dans la ville épiscopale que dans le reste du diocèse. Nous verrons, en effet, ailleurs que ces églises jouirent^ dans la suite du tiers du droit appelé teloneum, imposition domaniale^, 81 du tiers des pâturages dans l'étendue de chaque diocèse ou comté.
Ce que nous venons de dire nous donne occasion de remarquer que Pépin, après s'être rendu maître de la Septimanie, établit des comtes ou gouverneurs dans les principales villes de cette Province, ou, pour mieux dire, qu'il y laissa ceux qui étoient déjà établis depuis le règne"* des Goths. On attribue^ à ce même prince le rétablissement de l'abbaye de Lunas ou Joncels, située dans le diocèse de Béziers, qui, à ce qu'on prétend, avoit été ruinée par les Sarrasins, Se la fondation de celle de Sorèze, dans l'ancien diocèse de Toulouse; nous parlerons ailleurs de ces deux abbayes.
LVII. — Soumission des villes de Barcelone ô- de Girone à Pépin.
La soumission de la ville de Narbonne à Pépin eut des suites heureuses pour ce prince, qui, peu de temps après, étendit sa domination au delà des Pyrénées. Le duc Solinoan ou Zuleiman, gouverneur, pour les Sarrasins, du pays qu'on appela^ depuis la Marche d'Espagne ou Catalogne, 8t commandant particulier des deux principales villes de cette Province, Barcelone & Girone, reconnut sa souveraineté, se rendit son vassal Jk se mit sous sa protection, sans doute pour se soustraire à l'obéissance d'Abdérame, nouveau roi des Maures d'Espagne, dont il devoit être ennemi. On prétend 7, en effet, qu'il étoit proche parent du général Jusif, que ce roi venoit de déposséder du gouvernement de ce royaume ; nous voyons d'ailleurs que ce pays demeura '^''- ""R'"encore longtemps après entre les mains des Sarrasins, Si que les villes de Barcelone 8c de Girone ne reçurent garnison françoise St ne furent entièrement unies à la couronne de France que sous l'empire de Charlemagne.
' Voyez tome II, Preuves, Chartes & Diplômes, employer des termes postérieurs. Ce mot a été em-
n. LXII. ■ ployé tard, dans le moyen âge, & son équivalent
' Baluze, Capitularia regum Francorum , t. 2, français est tonlieu. [A. M.] Appeniix, c. 1482. — Marca Hispanlca , c, SSy. * Vita S. Benedicti Anianensis,
' Le mot teloneum n'a pas le sens d'imposition ' Baluze, Capitularia regum Francorum , t. 2
domaniale; c'est nn mot à signification générale, Appeniix, c. 1099, 1104, 1392 & 1519. déjà employé à l'époque romaine, & qui désigne ^ Annales Mcttcnses, ^, 275. — Marca Hispanica,
en général les impôts indirects perçus sur les mar- c. 270. cbandises & sur les hommes, leudes , péages , pour ' Ferreras, ad ann. 769.
An ySfj
LVIII. — Ce prince déclare la guerre à Waïfre, duc d'Aquitaine.
Pour être maître de tous les pays qui composent aujourd'hui le Languedoc, il ne restoit à Pépin qu'à réduire le duc Waïfre, qui possédoit une partie considérable de cette province, 8i entre autres la ville de Toulouse, capitale de son duché, & à l'obliger de se reconnoître vassal de la couronne. Ce duc', à l'exemple d'Eudes son aïeul. Si d'Hunold son père, prétendoit gouverner en souverain & refusoit toujours de se soumettre à ce roi. Il avoit d'ailleurs envahi depuis peu les biens de plusieurs églises de France, situés en Aquitaine, & fait des courses sur les frontières de la Septimanie, sans se mettre en peine de réparer les dommages qu'il avoit causés dans cette province. Ce sont là, suivant les historiens dévoués à la famille de Pépin, les principaux motifs de la cruelle 8t sanglante guerre que ce prince entreprit contre le duc d'Aquitaine, & qu'il continua neuf années de suite jusques à ce qu'il l'eût entièrement dépouillé de ses États. Nous ferons le récit de ce célèbre événement, sur l'autorité de ces historiens, les seuls qui soient entrés là-dessus dans quelque détail; mais la vivacité avec laquelle ce roi agit contre Waïfre, quelque satisfaction que celui-ci lui offrît, pourroit faire soupçonner que le véritable dessein de Pépin, dans cette guerre, fut d'abattre entièrement la puissance de ce duc & de le mettre hors d'état de lui disputer la couronne, ou après lui à sa postérité. Quoi qu'il en soit, ce roi envoya des ambassadeurs à Waïfre, soit pour le porter à réparer le tort qu'il faisoit aux églises de France & les dommages qu'il avoit causés aux peuples de Gothie, soit pour demander qu'il lui remît plusieurs de ses sujets rebelles qui s'étoient réfugiés en Aquitaine Si qu'il avoit mis sous sa protection^. Waïfre envoya de son côté en
■ Continuateur de Frédégaire, c. i 24 & I25. — Annales Mettcnses, p. 278. — Eginhard, Annales, p. 236. — Annales Loiseliani, p. 26.
' Les chroniques sont d'une concision désespérante au sujet des descendants du duc Eudes. Elles lui donnent pour fils Hunald & Réinistan. Waïfre était-il fils ou frère d'Hunaldi" A-t-il existé deux princes du nom d'Hunald ou n'en a-t-il existé qu'un seul i' Celui qui a régné avant Waïfre est-il le même qui parut après sa mort, ou bien en étaitce un autre? Autant de questions sur lesquelles les chroniqueurs ne nous fournissent que peu de lumières. La charte d'Alaon s'est proposé d'y pourvoir, & ses affirmations ont été adoptées par les Bénédictins. D'abord elle a supprimé Rémistan comme inutile, elle donne pour fils à Eudes, Hunald SiHatton; le premier devient père de Waïfre, en faveur duquel il abdique en 745 & dont la mort, en 768, le força, dit-on, de reparaître sur la scène. Quant à Hatton, victime de l'ambition d'Hunald & de Waïfre, il a les yeux crevés, par ordre de son frère, au moment de l'abdication de
celui-ci. Il n'en est pas moins l'auteur d'une seconde branche mérovingienne, que la charte nomme la seconde ligne issue d'Eudes. Nous établirons dans une des notes suivantes (voir p. 844- 845) que c'est en copiant la légende de saint Berthaire que les chroniqueurs ont confondu un Waïfre, comte de Salerne , avec Waïfre d'Aquitaine, & en ont fait un personnage.
C'est dans cette légende, copiée par les Annales de Met^, que l'auteur de la charte a pris toutes les circonstances de l'abdication d'Hunald & du supplice d'Hatton. Ces faits doivent être rejetés comme n'appartenant pas à notre histoire. La retraite de ce prince dans l'île de Ré n'est qu'une fable, qui a eu le mérite, il est vrai, de séduire jusqu'à Monfaucon; néanmoins, ce n'est qu'une fable. D'ailleurs, quand on voit le nom d'Hunald reparaître en 768, après la défaite & la mort de Waïfre, on ne trouve pas un mot, dans les historiens, qui vienne en aide à l'hypothèse (car ce n'est qu'une hypothèse) que ce nouveau chef soit le même que celui qui avait déjà régné. En parlant de lui les
HISTOIRE GÉNÉRAlE DE LANGUEDOC. LIV, VIII. 83 1
An 759
ambassade' à Pépin Blandin, comte d'Auvergne, Se Bertellanus, évêque de Bourges, pour justifier sa conduite; mais on prétend que ces envoyés parlèrent au roi avec tant de hauteur qu'il en fut irrité au dernier point. La fierté avec laquelle le duc d'Aquitaine reçut les ambassadeurs François & le peu d'égard qu'il eut aux remontrances de Pépin furent d'ailleurs pour ce prince un prétexte plus que suffisant pour le déterminer à tirer vengeance de ce mépris. Cependant, avant que de s'engager dans cette entreprise, il consulta An 760 les principaux du royaume dans une assemblée générale de la nation qu'il convoqua & où la guerre d'Aquitaine fut conclue. Cela fait. Pépin assembla son armée, passa la Loire à Mesve, dans le diocèse d'Auxerre, entra dans le Berry, pénétra jusque dans l'Auvergne & porta partout le fer & le feu.