‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 476 sur 553 · LXV. — Ligue de Wàifre avec Tassillon, duc de Bavière · texte numérisé non relu

LXV. — Ligue de Wàifre avec Tassillon, duc de Bavière

II est à présumer que Waïfre, voyant ses affaires en très-mauvais état & voulant se procurer une diversion, avoit fait solliciter secrètement Tassillon, duc de Bavière, de secouer l'autorité de Pépin 8<. de s'unir ensemble contre ce prince, à l'exemple de leurs pères, les ducs Odilon 8c Hunold, qui s'étoient ligués autrefois contre lui. Il étoit, en effet, d'autant plus aisé à Waïfre de négocier avec le duc de Bavière que ce dernier avoit servi ' jusques alors en Aejuitaine, dans l'armée du roi Pépin, son oncle. Quoi qu'il en soit. Tassillon, ayant disparu sur la fin de la dernière campagne, sous prétexte de maladie, 8t s'étant retiré dans ses États sans avoir pris congé de Pépin, déclara publiquement, à son arrivée dans ses États, la résolution qu'il avoit prise de ne plus paroître à la cour de France. Pépin, jugeant par cette déclaration que le dessein de ce duc étoit de se soustraire à son obéissance 8c de violer le serment de fidélité qu'il lui avoit prêté, délibéra sur cette démarche 8c sur la continuation de la guerre d'Aquitaine, dans l'assemblée du champ de Mai qu'il tint à Worms, l'an^ 764. Le réstdtat fut d'attendre le parti que prendroit Tassillon 8c de ne rien entreprendre de cette campagne, ni en Bavière,

' Annales Mcticnses. — Eginh.ird, Annula. ' Voyez tome II, Note LXXXVI.

An 764

An 76,^

ni en Aquitaine, pour être en état d'agir dans l'une ou l'autre de ces provinces selon les événemens. La rigueur de l'hiver qui avoit désolé toutes les campagnes & dont les suites furent très-fâcheuses, engagea peut-être aussi Pépin à prendre ce parti. Le froid fut en effet excessif, Si la gelée, qui dura' sans interruption depuis le 14 de décembre de l'an 768 jusques au 16 d'avril suivant, fut si forte qu'elle fit périr non-seulement tous les oliviers Si les figuiers, mais aussi tous les autres arbres, ce qui causa une cruelle famine le reste de l'année. Les suites funestes de cette calamité publique ne contribuèrent pas peu sans doute à détourner Pépin de continuer la guerre d'Aquitaine, province d'ailleurs assez désolée par les ravages qu'il y avoit causés.

LXVL — Mauvais succès de diverses entreprises de Waïfre. — Sa déjàite

près de Narbonne.

Waïfre, profitant de l'inaction où demeura ce prince & dans laquelle il continua encore l'année suivante, sans doute par les mêmes motifs, chercha l'occasion de se venger sur lui de la désolation de ses États &, le voyant trop éloigné de la Septimanie pour être à portée de la secourir, il résolut de porter ses armes dans cette Province.

Depuis l'acquisition que Pépin avoit faite ^ de ce pays, il étoit obligé d'entretenir une forte garnison dans Narbonne, place très-importante Si voisine des États des Sarrasins, contre lesquels il avoit sujet de se tenir en garde. Le duc d'Aquitaine, instruit que ce prince avoit fait partir de nouvelles troupes, ou pour renforcer celles qui étoient dans cette ville Si sur cette frontière, ou pour les relever, résolut de leur couper chemin Si de les attaquer dans une embuscade. Cette entreprise lui étoit d'autant plus aisée que le Toulousain Si l'Albigeois, qui faisoient partie de ses États, s'étendoient jusques au diocèse de Narbonne, Si même jusques à la frontière d'Espagne. Ce duc chargea de cette expédition le comte Mancion, son proche parent, 61 lui donna pour adjoints quelques autres comtes, du nombre desquels étoient apparemment ceux du Toulousain, de l'Albigeois Si du Gévaudan, compris dans l'Aquitaine Si voisins de la Septimanie 3. Ces généraux s'avancèrent vers Narbonne, à la tête des milices de leurs gouvernemens Si d'un grand nombre de Gascons, Si, ayant rencontré, peu de temps après, les comtes Australd Si Galeman qui, avec leurs pairs, c'est-à-dire plusieurs autres comtes ou généraux, s'étoient mis en marche avec les troupes françoiscs pour retourner dans leurs quartiers, ils fondirent brusquement sur eux. Le combat fut sanglant Si opiniâtre Si d'abord assez égal; mais enfin les François, redoublant leurs efforts, firent plier le comte Mancion, qui fut tué dans l'action avec tous ses pairs [universos pares suosy. Les Gascons prirent alors la fuite, abandonnèrent

' Annales Mettenscs. — Voyez tome II, Preuves, ' Continuateur de Frédégaire, c. 127, p. 696. —

Chroniques, n. I. Annales Mettenses, p, 278 & seq.-

' Continuateur de Frédégaire, c. 127, p. 696. — ■* Cette expression assez vague remplace ici celle

Annales Mettenses, p. 278 & seq, de noiiles. [A. M.]

An 765

leurs chevaux & leurs équipages & tâchèrent de gagner les montagnes voisines; mais très-peu échappèrent à la poursuite des vainqueurs qui, chargés des dépouilles des Aquitains 8<. des Gascons, continuèrent ensuite tranquillement leur marche. Le comte de Maguelonne qui vivoit alors, 81 dont nous i^i'Tf",' ignorons le nom, fut sans doute un de ceux qui, dans cette occasion, signalèrent leur fidélité envers le roi Pépin. Nous savons, en effet, qu'il combattit les Gascons' qui s'étoient avancés jusque sur les frontières de la Septimanie pour faire le dégât dans cette Province, 81 qu'il les battit si bien que peu d'entre eux sauvèrent leur vie par la fuite. Ce comte, Goth de naissance, se rendit recommandable par sa valeur 8c par les services importans qu'il rendit à Pépin ; mais il le devint encore davantage par la naissance qu'il donna au célèbre Benoît d'Aniane dont nous parlerons dans la suite.

Waïfre ^ ne fut pas plus heureux dans une autre expédition qu'il tenta la même année du côté de la Bourgogne 8t du Lyonnois, 81 dont il chargea le comte Chilping, qu'il avoit nommé gouverneur d'Auvergne après la mort de Blandin. Ce général, après avoir rassemblé autant de troupes qu'il avoit pu, 8<. avoir passé la Loire, se disposoit à ravager ces provinces, quand Adalard, comte de Châlons-sur-Saône^, joint à Australd 8t à quelques autres comtes, averti de son dessein, l'attaqua près de ce fleuve. L'action fut d'abord vive 81 meurtrière des deux côtés; mais Chilping ayant été tué, la victoire se déclara aussitôt en faveur des François qui taillèrent en pièces une partie des troupes d'Aquitaine. L'autre fut mise en fuite 8c tâcha de se sauver à la faveur des marais & des forêts qui étoient dans le voisinage. Outre cet échec, le duc d'Aquitaine eut encore le malheur de perdre un troisième corps de troupes qu'il avoit envoyé, sous la conduite d'Amanugue, comte de Poitou, pour ravager la Touraine. Ce comte avoit déjà pénétré dans ce pays, où il avoit commencé à faire le dégât, quand il fut attaqué par les vassaux d'Ulfard, abbé de Saint-Martin de Tours, qui le défirent Se le laissèrent sur la place avec la plupart de ses troupes.

LXVIL — Remistan se déclare contre le duc Wdifre, son neveu.

Pour comble de malheur, Waïfre eut le chagrin de voir Remistan, son oncle paternel, abandonner son parti £<. se jeter dans celui de Pépin, que ce seigneur alla joindre en France 81 à qui il prêta serment de fidélité aussi bien (ju'à ses enfans. Le roi, pour s'attacher ce nouveau vassal, le combla de caresses 81 de bienfaits. Il lui donna entre autres, en bénéfice, le château d'Argenton, dans le Berry, qu'il avoit fait rebâtir 8c fortifier, avec la moitié du même pays depuis la Loire j.usques au Cher, à la charge de défendre ce canton contre les entreprises du duc d'Aquitaine, son neveu,

' Acta sanctorum ordtnis sancti Benedtcti, sacc. 4, ' Continuateur de Frédégaire, c. 128 & suiv.,

part. 1 ; Vita sancti Bcnidictt Anianensis, p. 194 p. 697 & suiv. — Annales Mettenscs, p. 279. & 5e<j. ' Voyez tome II, Note LXXXVI, n. 3.

An 765

An 766

LXVIII. — Waïjre fait démanteler la plupart de ses places. — Pépin s'en empare 6- soumet une partie de l'Aquitaine avec la Gascogne.

Waïfre, par une imprudence qu'on ne peut comprendre, fit alors une démarche qui dans la suite fut la cause de son entière ruine. Voyant que ses places les plus fortes, telles que Bourges, Thouars & Clermont n'avoient pu tenir contre les troupes de Pépin, & se persuadant que s'il ne lui en restoit aucune de fortifiée, il empêcheroit par là les François de s'établir dans le reste de ses États, il prit le parti de faire abattre les murs & les tours de presque toutes ses villes, 81 en particulier de Poitiers, de Limoges, de Saintes, de Périgueux & d'Angoulême, sans faire réflexion que par cette conduite il se mettoit lui-même hors de ressource, & se livroit pour ainsi dire à la merci de Pépin.

Sur l'avis de cette démarche', ce roi, presque assuré de la conquête de toute l'Aquitaine, ordonna à ses troupes de se rendre à Orléans, où il alla aussi lui-même tenir l'assemblée du champ de Mai. Pépin, après avoir reçu dans cette diète, suivant l'usage, les présens des grands & des peuples, passa la Loire Se entra dans l'Aquitaine avec une armée formidable, qui, à son ordinaire, fit des ravages affreux dans tout le pays. Il s'empara ensuite d'autant plus aisément des principales places de ce duché, qu'il les trouva démantelées, &, par conséquent, hors d'état de lui résister. Il s'avança d'abord vers le Limousin, où il reçut la soumission de Limoges, & d'où, sans trouver aucun obstacle dans sa route, il poussa jusques à Agen. Les principaux seigneurs d'Aquitaine, se voyant hors d'état de s'opposer au progrès de ses armes, vinrent le trouver dans cette dernière ville pour se soumettre & lui prêter serment de fidélité. Les Gascons, étonnés de la rapidité des conquêtes & des victoires de ce prince, & craignant pour leur pays le triste sort de celui d'Aquitaine, prirent aussi le parti de lui envoyer des députés dans la même ^Éd.origm. YJjig pour lui faire leurs soumissions. Pépin traversa ensuite 81 soumit une grande partie de l'Aquitaine, & ayant repris avec son armée la route de France par le Périgord 8c l'Angoumois, il reçut les hommages des peuples de ces pays, & s'en retourna chargé d'un riche butin 81 des dépouilles d'une infinité de malheureux. Plus prudent que le duc d'Aquitaine, il eut, avant son départ, la précaution de faire relever les murs & réparer les fortifications des places qui s'étoient soumises 8c d'y mettre de bonnes garnisons. II fit de plus ajouter de nouvelles fortifications à Argenton 81 à Bourges.

LXIX. — Pépin se rend maître du Toulousain, de l'Albigeois, du Gévaudan

t" du Rouergue.

Dans le temps que ce prince faisoit des conquêtes si rapides dans l'Aquitaine, Waïfre, qui se voyoit hors d'état de se mettre en campagne pour les

' Continuateur de Frédégaire, c. i3i, p. 699 & Annales, p. 237. — Annales Na-^ariani & Loisejuiv. — Annales Meltenses, p. 279. — Eginhard, lianl, dans Duchesne, t. 2, p. 1 1.

An 766

•arrêter, se tenoit renfermé dans quelques châteaux situés dans les montagnes d'Auvergne ou dans le Querci, qui étoient encore sous son obéissance, de même que le Toulousain, l'Albigeois, le Rouergue & le Gévaudan, & peut-être aussi le Vêlai; mais tous ces pays étoient pour lui une foible ressource contre les armes du roi qui étoient beaucoup supérieures aux siennes.

Pépin, qui n'avoit rien tant à cœur que de terminer bientôt cette guerre, n'attendit pas la fin de l'hiver pour se mettre en campagne. Il eut à peine passé les fêtes de Noël, à Samouci ', proche de Laon, que, malgré la rigueur

de la saison, il se mit en marche Se rentra en Aquitaine. Comme les pays

qui lui restoient à soumettre étoient situés sur les frontières de la Septimanie An 767 ou Gothie, il prit la route de cette province où il entra du côté du Rhône après avoir côtoyé cette rivière depuis Lyon 81 traversé le royaume de Bourgogne. Ce roi se rendit ensuite à Narbonne, & bientôt après il marcha droit à Toulouse, capitale du duché d'Aquitaine. Cette ville se rendit sans coup férir Si se soumit volontairement à ce prince, de même que le reste du Toulousain qui s'étendoit alors depuis les montagnes des Pyrénées Se les confins du diocèse d'Urgel, en Espagne, jusques à l'embouchure du Tarn dans la Garonne.

La conquête de ce pays fut suivie de celle de l'Albigeois, du Rouergue 8c du Gévaudan, qui ne firent aucune résistance & se soumirent volontairement. Pour ce qui est du Vêlai, dont les historiens ne disent rien, il y a apparence que ce pays s'étoit déjà soumis dans le même temps que l'Auvergne; ainsi de tout le duché d'Aquitaine il ne resta plus à Waïfre que quelques châteaux dispersés de côté 8t d'autre 8c situés sur des montagnes Se des rochers presque inaccessibles. C'est dans ces forts que ce duc se tenoit renfermé, sans oser ni agir ni se montrer. Nous apprenons d'un ancien monument^ qu'après cette expédition, le roi Pépin se rendit au monastère de Saint-Antonin , en Rouergue, sur les frontières de l'Albigeois, pour remercier Dieu de la prospérité de ses armes, 8c que, pour témoigner sa reconnoissance envers ce saint martyr, son protecteur, il donna alors plusieurs biens à ce monastère par une charte datée du dernier de mars, la seizième année de son règne, ce qui convient avec l'époque de cette expédition. Il est vrai ^ qu'il est fait mention dans cette charte de quelques faits qui paroissent douteux ; mais comme ce n'est qu'une notice d'un ancien diplôme, fort postérieure à sa date, celle-ci peut être vraie sans que tout ce que la charte contient soit également authentique.

Par cette conquête, la ville de Toulouse fut unie pour la seconde fois à la

' Annales Mettenses, p. 279. — Eginhard, An- pareil; elle est au moins de la fin du neuvième

nales, p. 237. — Voyez tome II, Preuves, Chroni- siècle, car Pépin y est nommé rex Aijuitanorum &

ques, n. I. on y emploie le terme de vicecomes. (Voyez tome II,

' La notice dont parlent ici les Bénédictins est aux Preuves, Chartes & Diplômes, la pièce n. V

fausse, sinon pour le fond, du moins pour la & la note qui l'accompagne.) [A. M.] forme; on ne peut donc s'en servir pour un fait ' Voyez tome II, Note XXXII, n. 6.

^^ g 840 HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. VIII.

couronne, après en avoir été séparée pendant près de cent trente ans ouenviron, depuis que Dagobert l'eut cédée, l'an 63o, à Charibert son frère, avec une partie de l'Aquitaine, à titre de royaume dont elle fut la capitale. Ce royaume ayant été éteint après la mort de Charibert, Dagobert donna quelque temps après cette même ville aux enfans de ce prince, avec le reste des États de leur père, pour le posséder héréditairement en titre de duché, à la charge de l'hommage & sous la dépendance de la couronne. Par là, Toulouse vint au pouvoir d'Eudes, duc d'Aquitaine, descendant de Charibert, & passa à Waïfre, son petit-fils, sur qui Pépin s'en rendit maître. Pour ce qui est de l'Albigeois, du Gévaudan & du Vêlai, ces pays, qui faisoient autrefois partie du royaume d'Austrasie , n'avoient été unis au duché héréditaire d'Aquitaine que vers la fin du septième siècle qu'Eudes se les appropria, comme nous l'avons expliqué ailleurs". C'est ici le second titre de propriété de nos rois sur tous ces pays qui font aujourd'hui partie du Languedoc. Le

i:j. oiigin roi Clovis, après leur soumission volontaire, les avoit unis à la couronne 1. 1, p. 423. '1 '

dans le temps de ses conquêtes sur les Visigoths, & Pépin, en les réunissant au royaume de France, ne fit que rentrer dans les droits de ce prince, son prédécesseur.

Quoique ces divers pays fussent d'une grande étendue, leur conquête ne coûta cependant que trois mois à Pépin, & cela pendant l'hiver, ce qui prouve qu'ils se soumirent d'eux-mêmes & que les villes ouvrirent leurs portes à ce prince. Ces pays renferment aujourd'hui quatorze diocèses, dont huit composoient l'ancien Toulousain, savoir : ceux de Toulouse, Montauban, Lavaur, Saint-Papoul, Mirepoix, Pamiers, Rieux & Lombez. L'Albigeois comprenoit ceux d'Albi & de Castres, & le Rouergue ceux de Rodez & de Vabre. Le Gévaudan & le Vêlai ne forment à présent, chacun, de même qu'alors, qu'un seul diocèse. Par là, tous les pays qui composent aujourd'hui le Languedoc furent entièrement soumis à l'Empire françois & réunis pour la première fois, depuis l'empereur Honoré, sous la domination d'un seul & même prince.

Page 1