‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 480 sur 553 · LXXV. — Mort de Wàifre, — Fin de la guerre d'Aquitaine · texte numérisé non relu

LXXV. — Mort de Wàifre, — Fin de la guerre d'Aquitaine

Pépin, après avoir passé les fêtes de Pâques à Sels, partit de ce palais avec peu de monde 8c arriva à Saintes avec tant de diligence ', que le duc d'Aquitaine, qui ne s'attendoit à rien moins, 8c qui, durant son absence, s'étoit mis un peu au large, craignant d'être surpris, prit de nouvelles précautions 8c retourna dans sa retraite; mais Pépin, qui avoit juré la perte de ce duc à quelque prix que ce fût, rendit toutes ses précautions inutiles. Le roi fut à peine arrivé à Saintes, qu'il en partit après y avoir laissé la reine, son épouse, 8c s'avança vers le Périgord, dans le dessein d'y surprendre Waïfre qui s'y étoit retiré. Pour réussir dans son entreprise, il fit quatre détachemens de ses troupes, sous la conduite de divers chefs à qui il ordonna de battre la campagne pour tâcher de se saisir de la personne de ce duc. Pépin avoit déjà pris d'un autre côté des mesures plus assurées pour ne pas le manquer. Il avoit gagné quelques-uns des domestiques du même duc ou des gens de sa suite, qui promirent de s'en défaire. Ces malheureux^, trop exacts à s'acquitter de leurs promesses, l'assassinèrent dans le Périgord, la nuit du deuxième de juin de l'an 768, 8c ce fut apparemment dans son lit. C'est ainsi que 3 Waïfre tomba enfin dans les pièges de Pépin, au rapport d'un auteur contemporain, partisan de ce roi, qui avoue que de son temps il étoit publiquement accusé d'avoir été l'auteur de cet assassinat. Suivant une ancienne chronique'*, Waïfre périt par la trahison d'un nommé Waratton qui fut, sans doute, son principal meurtrier. La chronique^ de Saint-Denis ajoute que, parmi les dépouilles de ce duc. Pépin enleva après sa mort des bracelets d'or, garnis de pierreries, dont Waïfre avoit coutume de se parer les jours de grandes fêtes "^j que le roi en fit présent à cette abbaye, où il les fit attacher

' Continuateur de Frédégaire, c. 134, p. 701. ^ L«s chroniqueurs sont loin d'être d'accord en

— Annales Mettenses , dans Duchesne, p. 279. — ce qui concerne le prince aquitain Waïfre. Etait-il Eginhard, Annales. le fils ou le frère d'Hunald? C'est une question à

" Annales Tiltanl j dans Duchesne, t. 2 , p. i3. laquelle l'auteur de la charte d'Alaon s'est chargé

— Baluze, Miscellanea, t. i, p. 414, Chronique de de donner une solution. Selon lui, Waïfre était fils Saint-Gall. — Chronicon S. Dionysii. d'Hunald &, par conséquent, petit-fils d'Eudes.

' Continuateur de Frédégaire, c. 184, p. 701 . — Hunald abdique en faveur de Waïfre en 745 ; la

Ado, Chronicon, Bibliotheca Patrum, t. 16, p. 8o5. mort de celui-ci, en 768, le force à reparaître sur

^ Lambecius, Commentant de Bibliotheca Caesa- la scène. Quant à Hatton, autre fils d'Eudes, il a

raea Vindohonensi, t. 2, p. 871. les yeux crevés, par ordre de son frère, au moment

^ Catel, Mémoires de l'histoire du Languedoc , où celui-ci abdique; il n'en laisse pas moins une

p. ^39. . postérité que la charte appelle la seconde ligne

comme un monument éternel de sa victoire, & qu'on les appeloit les poires de Wdifre. On attribue à ce duc d'Aquitaine la fondation du monastère de

An 768

issue d'Eudes. A quelles sources la charte a-t-elle puisé ces faits qui sont passés sous silence par tous les auteurs contemporains? Elles sont au nombre de trois, savoir : la Chronique d'Adon de Vienne, les Annales de Met^ & les Actes du martyre de saint Berthaire.

Adon de Vienne, en parlant de Gripon, frère de Pépin, dit que ce prince se réfugia auprès de Waïfre, chef des Aquitains & fils d'Hunald ; mais ce témoignage peut être récusé. Adon a écrit plus d'un siècle après l'époque dont il retrace l'histoire, & il a presque toujours vécu à Rome ou en Allemagne, c'est-à-dire hors du théâtre des événements qu'il raconte.

Le témoignage des Annales de Metz est plus formel & plus étendu. Ces annales ne se bornent pas à établir la filiation de Waïfre. Elles nous donnent les détails de l'abdication d'Hunald en faveur de son fils, & ces détails sont de tout point conformes à ceux qui sont donnés par la charte. « Hunald, disent ces annales, ayant vu qu'il ne pouvait résister à Pépin & ji Carloman, s'engagea par serment & en leur livrant des otages à faire toutes leurs volontés, & il se soumit avec tout ce qu'il possédait à l'autorité de ces invincibles princes... & la même année le duc Hunald, trompant son frère, nommé Hatton, par de faux serments, l'attira de Poitiers vers lui, puis lui arracha les yeux & le jeta en prison. Peu de jours après, Hunald, déposant la couronne de sa tête & faisant le vœu de la vie monastique, entra dans le monastère qui est situé dans l'île de Ré , & remit la principauté à son fils Waïfre. u

Ces détails ne méritent pas plus de confiance que ceux fournis par la Chronique d'Adon. N'est-il pas étonnant, en effet, que les religieux de Saint- Arnoult de Metz en sussent tant sur l'histoire de la Gaule méridionale, quand les chroniqueurs du Midi restent muets? Ne pourrait-il se faire qu'ils aient été trompés par une légende accréditée où ils auraient pris tous les faits? C'est justement ce qui est arrivé. La légende existe. C'est celle des •Actes du martyre de saint Berthaire littéralement copiés par l'auteur des Annales. Saint Berthaire était censé avoir passé une partie de sa jeunesse à la cour de Waïfre. Sa légende a été invoquée par tous les auteurs qui ont écrit sur l'histoire méridionale, depuis Oïhenart jusqu'à M. Fauriel. C'est là que les Annales Je Met^ ont pris le récit de la retraite d'Hunald & la généalogie de Waïfre. Mais les Bénédictins eux-mêmes avaient révoque en doute l'authenticité de ce texte, & voici ce qui résulte de la critique à laquelle il a été soumis :

1° Saint Berthaire n'était pas Franc ni Aquitain d'origine, il était Lombard. Aussi Mabillon [Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti) regarde-t-il comme un préjugé sans fondement les bruits répandus au sujet de l'origine aquitanique 8t quasi royale de saint Berthaire &, comme preuve, il allègue la consanguinité de Berthaire avec Isembard, comte lombard, de la ville de Telese, dans l'ancien Samnium (fiistoria Longoiardorum monachi Cassinensis) ; i" Berthaire n'était point contemporain de Waïfre d'Aquitaine; 3° le Waïfre dont il est question dans les actes de saint Berthaire, n'est point celui d'Aquitaine, mais un prince de Salerne, de même nom, qui avait voulu se faire moine du temps que saint Berthaire administrait l'abbaye du Mont-Cassin, & qui mourut dans l'ancienne ville de Teanura. Son corps fut apporté à l'abbaye & y reçut la sépulture [Acîa sanctorum ordinis sancti Benedicti^saec. 4).

Il suffit de remarquer les dates pour s'apercevoir de la confusion des légendes. Comment saint Berthaire, qui ne devint abbé du Mont-Cassin qu'en 856, & qu'on sait avoir été tué. par les Sarrasins, en 884, eut-il pu passer sa jeunesse à la cour de Waïfre, qui vivait en 768? Les hagiographes ont donc, à dessein ou non, attribué à l'Aquitaine ce qui appartenait à l'Italie & confondu les deux Waïfre. Ils résistèrent d'autant moins à la tentation que l'histoire des deux princes offrait de grandes similitudes.

Le Waïfre de Salerne fut un des plus implacables ennemis de la domination des Francs en Italie. Les historiens nationaux disent que Charles l'abhorrait, exsecrahatur, & ce sont les mêmes termes dont nos chroniqueurs se servent pour caractériser les sentiments de Pepm & de ses successeurs envers le Waïfre d'Aquitaine. La haine de Charles avait une raison. Avant que Waïfre devînt comte de Salerne, cette ville avait été placée par l'empereur Louis II, fils de l'empereur Loihaire I (855-875), sous le gouvernement d'un Lombard, nommé Adémarus, que son dévouement aux Francs rendit odieux à ses compatriotes. Il avait livré plusieurs villes à l'empereur, de la même manière que la charte d'Alaon dit qu'Hatton avait livré Poitiers à Pépin. Il méditait encore de nouveaux projets contre l'indépendance du pays lorsqu'une révolution le renversa. Alors, disent les chroniqueurs, Adémarus eut les yeux crevés, & Waïferius devint prince de Salerne [Historia Longoiardorum monachi Cassinensis. — Recueil des historiens de France, t. 1, p. 46, 1 56, f57, 239 & 465).

Tel est le texte que les auteurs des Actes de saint

^,^ gg 846 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC, LIV. VIIL

Saint-Sauveur ou de Saint-Martial de Limoges' où quelques princes de sa famille furent^ inhumés. Sa mort mit fin à la cruelle & sanglante guerre que Pépin lui faisoit depuis neuf ans, à laquelle la retraite de Grippon, son frère, dans les Etats de ce duc avoit donné la première occasion.

On prétend^ que le corps de Waïfre fut apporté auprès de Bordeaux 8c inhumé dans un lieu marécageux qu'on croit être le même où est aujourd'hui la Chartreuse de cette ville. Waïfre fut le dernier duc héréditaire d'Aquitaine de la famille d'Eudes, qui descendoit de la première race de nos rois. Nous n'entreprenons pas de faire ici l'apologie de ce duc infortuné ; nous nous contentons de remarquer que si Pépin le fit assassiner, comme le témoignage du Continuateur de Frédégaire ne permet guère d'en douter, c'est une tache qui ternit beaucoup les grandes qualités de ce premier de nos rois de la seconde race; il paroît du moins qu'on ne sauroit l'excuser des ravages infinis que ses troupes causèrent durant cet intervalle dans toute l'Aquitaine, & qu'il auroit pu épargner aux peuples de cette province, en se saisissant ^Éd.origin. d'abord des places fortes, comme il fit dans la suite; il paroît enfin que ce roi témoigna trop d'ardeur à poursuivre la ruine & la mort d'un prince qui lui offroit toutes sor4;es de soumissions, & qui lui demandoit la paix à quelques conditions qu'il eût voulu lui prescrire. Comme nous ne connoissons le duc Waïfre que par quelques traits que nous ont laissés les historiens austrasiens, partisans de Charlemagne & ennemis de ce duc 8c de sa famille, nous ne saurions donner ici une juste idée de son caractère; quelques-uns d'entre ces mêmes "^ historiens sont cependant obligés de convenir qu'il avoit de la bravoure 8c de la capacité. Ce duc laissa en mourant ^ un fils, appelé Loup, qu'il avoit eu de la duchesse Adèle, sa femme; nous en parlerons ailleurs. Après cette importante conquête, Pépin'' réunit à la couronne toute l'Aquitaine 8c la Gascogne; mais il n'eut pas le temps de pourvoir au gouvernement de ces provinces.

Ce prince survécut, en effet, peu de temps à la mort de Waïfre. Dès qu'on lui en eut annoncé la nouvelle, il alla joindre la reine, son épouse, à Saintes, où il fut aussitôt attaqué d'une maladie dont il ne put obtenir la guérison ni au tombeau de saint Martin de Tours où il se fit transporter, ni dans l'église de Saint-Denis qu'il alla visiter. Il mourut' dans cette dernière abbaye, le 24 de septembre de l'an 768, cent jours après la mort du duc d'Aquitaine.

Berthaire 8c des Annales de Metz ont appliqué à p. SSç. — Le Cointe, ad ann. 768, n. 7. — Dii-

rhistoire des princes aquitains. Ils ne peuvent pleix, Histoire générale de France.

donc faire autorité. Et nous en sommes réduits à ■• Passio S. Bertharii , dans Duchesne, t. 2,

ne pas savoir au juste quels étaient les liens de p. t85.

parenté qui rattachaient Waïfre au duc Eudes & ' Voyez tome II, Preuves, Chartes & Diplômes,

à Hunald. [E. M.] n. LXVII, — Erreur, comme tous les faits puisés

' Catel, Mémoires Je l'hisî. du Languedoc, p. 539. dans la charte d'Alaon.

' Voyez tome II , Chartes & Diplômes, n. LXVII. « Ihid.

' Çatel, Mémoires de l'histoire du Languedoc , ' Voyez tome II, Preuves, Chroniques, n. I,

LXXVI. — Partage du royaume entre Charles 6 Carloman, après la mort du roi Pépin, leur père. — Loup, duc de Gascogne.

Pepin partagea ses États, avant sa mort, de l'avis des principaux seigneurs du royaume, à ses deux fils Charles &. Carloman. Celui-ci ' eut en partage la Bourgogne, la Provence, la Gothie ou Septimanie, l'Alsace & l'Allemagne, qui n'étoit alors qu'une partie de l'ancienne Germanie. L'autre eut pour le sien le royaume d'Austrasie, Se sans doute aussi ^ celui de Neustrie avec les autres provinces de la Germanie dont nos historiens ne font aucune mention ; sans quoi le partage n'eût pas été aussi égal qu'ils l'assurent.

L'Aquitaine, dont Pepin venoit de faire la conquête, fut d'abord partagée également entre les deux frères; mais on ignore le pays qui échut précisément à chacun des deux; on peut conjecturer cependant que Pepin suivit l'ancienne division de cette partie de la monarchie, & qu'il donna les pays qui avoient dépendu autrefois du royaume d'Austrasie k Carloman, & à Charles ceux qui avoient été de la Neustrie. Au reste, ce partage de l'Aquitaine entre ces deux princes ne subsista pas longtemps, puisque le dernier la posséda bientôt après tout entière^, soit que, selon le sentiment de quelques auteurs, il y eût eu entre eux un nouveau partage de tout le royaume, soit que le premier ait subsisté, à quelque changement près, comme il paroît plus"* vraisemblable, & que Carloman ait fait un échange de sa portion de l'Aquitaine avec Charles, son frère, qui, de son côté, lui céda une partie de l'Austrasie. Nous voyons, en effet^, que le premier, dans le temps de sa mort, étoit maître d'une partie de ce dernier royaume. On voit, par ce qu'on vient de rapporter, que tout ce qui est compris aujourd'hui dans la province de Languedoc fut partagé entre ces deux princes, que la Septimanie & le Vivarais échurent à Carloman, 8c que Charles régna sur le Toulousain, l'Albigeois, le Gévaudan & le Vêlai.

Ces deux rois partirent d'abord après la mort de Pepin leur père, pour aller prendre possession de leurs États 8c s'y faire reconnoître par les grands 8c les peuples. Ils se firent couronner tous les deux le même jour, Charles à Noyon 8c Carloman à Soissons : ce fut un^ dimanche, neuvième du mois d'octobre, quinze jours après la mort de Pepin.

Un des premiers soins de Charles, après la cérémonie de son couronnement, fut de pourvoir au gouvernement de l'Aquitaine 8c de pacifier entièrement cette province, ce qu'une mort précipitée n'avoit pu permettre à Pepin depuis qu'il en avoit fait la conquête. Il ne paroît pas que Charles ait nommé alors un duc ou gouverneur général pour l'administrer, 8c il y a lieu de croire qu'il laissa le gouvernement de chaque pays entre les mains des comtes ou

' Continuateur de Frédégaire, c. i36. p. •jo'i. * Le Cointe, Annales ecclesiastlci Francorum, ad

' Le Cointe, Annales ecclesiastici Francorum^ ad ann. 768, n. 3o & seq.

ann. 768, n. 3i , ad ann. 769, n. 1 . ' Mabillon, ad ann. 771 , n. 35.

' Eginhard, Annales, p. 237. " Pagi, Critica, ad ann. 768, n. 6.

An 76»

gouverneurs particuliers (jui cioiciit déjà en place; mais novis savons' qu'il donna un duc h la Gascogne. Ce |)rincc choisit, pour remplir cette dignité, Loup, pctit-Hls d'Eudes, duc d'Aquitaine, beau-père Sx. cousin germain de Waïfre, tiui, k ce qu'il paroît, avoit toujours été fidèle à Pépin, &. qui étoit fils d'Hatton, à qui son frère Hunold avoit fait crever les yeux. Charles lui donna ce duché en hénéfice, c'cst-k-dire, pour le posséder à titre de fiet mouvant de la couronne.

t,\'°p!'^^î^. Loup avoit deux frères puînés, Artalgarius 8t Ictérius, di)nt nous avons parlé ailleurs. Waïfre les avoit donnés en otage à Pépin, en 760, lorsqu'il se soumit h. ce prince; mais il n'en est plus parlé durant tout le reste de la guerre d'Aciuitaine, ce (jui nous donne lieu de croire (|ue ce duc, ayant pris les armes bientôt après contre le roi, fk violé le traité qu'il avoit fait avec lui, ces deux princes aciuitains demeurèrent depuis en France jusques à la réunion de rA(|uitaine à la couronne, & qu'ils se soumirent à Pépin. Nous voyons, en ettet, ([ue C^.harlemagne, pour récom|K'nser leur fidélité, fit le premier*, comte lies Marches de Gascogne, 8c éleva l'autre, dans la suite, à la dignité de comte d'Auvergne, & (ju'il donna à l'un & à l'autre divers domaines au delà de la Garonne. Lou|), leur frère, après avoir été pourvu du gouvernement ou duché de Gascogne, prêta serment de fidélité à Charles Se fit voir, jKir la conduite ([u'il garda envers ce prince, (ju'il lui étoit inviolablement attaché.

LXXVIL — Hunold, ancien duc d'Aquitaine, sort du cloître &• prend

les armes.

CJiarles & Carloman ne vécurent pas longtemps en bonne intelligence. Le dernier, mécontent do son partage, ne trouva que trop de flatteurs à sa cour (|ui fomentèrent l'aigreur ([u'il avoit conclue à celte occasion contre son frère. Leur division éclata surtout dans une rencontre ([ui auroit dû, ce semble, les unir plus étroitement. Ce fut durant les nouveaux mouvemens (|ui s'élevèrent en Aquitaine après la mort de Pépin. Le duc Hunold ^ qui, depuis l'an 74:"), s'éloit retiré dans le monastère de l'île de Ré**, touché sans doute de la désolation de sa lamille & de la nu)rt funeste de Waïtre, son fils, se crut en droit de sortir de son cloître pour en tirer vengeance. La désunion naissante entre les deux rois, leur jeunesse, & plus encore l'ancien attachement des A(|uitains à sa famille, avec le désir qu'il connoissoit en eux de s'affranchir du nouveau joug des François qui leur avoient causé tant de maux, déterminèrent ce prince, tjuoique déjà fort âgé, à quitter sa solitude avec l'habit monastic[ue |iour endosser la cuirasse 6t se mettre à la tête de

' Voyez tome II, Vrcuvcs, Chartes 8l Diplômes, nensis, ih'ut. p. 70, & Passio S, Bertharii, p. 186.

n. LXVII. — Viu Caroli Magni, p. f)^). — Eginhnrd, Annales,

' Ih'ul. p. J37. — Annales Meltenscs, p. 279. — Voyer

' Annales Tiliani, Loiseliani, Thuani, dans Du- tome II, Preuves, n. LXVII.

chcsnc, t. i, p. i3, 17, 5o. — Adcmarus Caban- ■• Cette fable a dfji été réfutée. [E. M.]

ses anciens sujets, dans le dessein de rétablir dans sa maison la principauté d'Aquitaine dont il la croyoit injustement dépouillée. Il assembla ]K)ur cela des troupes de tous les côtés 8c se fit reconnoître pour légitime souverain de l'Aquitaine.

Un changement si inopiné de la part des Aquitains alarma les deux rois François 8c engagea d'abord Charles, en cjualité d'aîné, à prendre promptemeiit des mesures pour étoutter ces troubles dans leur naissance. C'e prince, après avoir célébré les fêtes de Pâcjues dans la Neustrie, passa la Loire à la An 769 tête de son armée, 8c fit avertir Carloman, son frère, de venir le joindre avec ses troupes pour agir de concert contre leur ennemi commun. Carloman l'alla trouver effectivement dans le Poitou; mais ils furent à peine joints dans un endroit appelé Duas dives, que leur mésintelligence augmenta jusques au point d'en venir presque aux mains l'un contre l'autre j leur querelle aboutit enfin k se séparer. Carloman rebroussa chemin avec ses troupes sans vouloir aider le roi, son frère, dans cette expédition dont il lui laissa toute la gloire.

LXXVIII. — Charlemagne se saisît de la personne d'Hunold, (y soumet

Loup, duc de Gascogne.

Nonobstant la retraite de Carloman, Charles continua sa marche Se alla chercher Hunold. Il se rendit d'abord à Angoulôme où, après avoir fourni son armée de toute sorte d'outils 8c d'instrumens propres au dessein qu'il méditoit, il poursuivit cet ancien duc d'A([uitaine, l'obligea de prendre la fuite, de passer la Garonne 8c d'aller avec son épouse, ([u'il avoit reprise, 8c le reste de sa famille chercher un asile au delà de ce fleuve, chez Loup, duc ou prince de Gascogne, son neveu.

Charles, à qui la postérité a justement donné le nom de Charlemagne^ que nous lui avons déjà donné par avance, étant arrivé sur les bords de la Dordogne, à quelques lieues de son embouchure dans la Garonne, s'arrêta. Il envoya de là des ambassadeurs au duc Loup pour lui rappeler le souvenir du serment de fidélité qu'il lui avoit prêté 8c le sommer, en conséquence, de lui livrer Hunold, sous peine, en cas de refus, d'entrer dans son duché, d'y porter la désolation 8c de l'en dépouiller. Loup, intimidé par ces menaces, dont l'exécution paroissoit prochaine, 8c d'hors d'état de résister aux forces de Charlemagne, prit le parti de se soumettre. Il accompagna lui-même les ambassadeurs de ce prince, lui amena Hunold avec l'épouse de ce duc qu'il remit entre ses mains, 8c lui renouvela son serment de fidélité.

Charlemagne, après avoir reçu les soumissions du duc Loup 8c s'être Ed. oriRin. assuré de la personne d'Hunold, fit bâtir le château de Fronsac, sur la rive droite de la Dordogne, pour tenir les Aquitains dans le devoir 8c les empêcher de tenter de nouvelles entreprises; c'est à la construction de cette forteresse qu'il employa les ouvriers 8c les instrumens qu'il avoit rassemblés à Angoulême. Cela fait, il retourna en France après avoir pacifié l'Aquitaine. Carlo- ^^^ man, son frère, étant mort deux ans après, au mois de décembre de l'an 771,

" 85o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. VlII.

An 771

il s'empara de ses États au préjudice des enfans de ce prince qui dévoient naturellement lui succéder. La reine, leur mère, craignant que l'ambition de régner seul n'engageât encore Charlemagne à attenter à leur vie, les emmena avec elle en Italie, à la cour de Didier, roi des Lombards, chez lequel elle se réfugia. Par ce moyen, la province de Languedoc demeura pour la seconde fois réunie sous la domination d'un seul prince françois.

LXXIX. — Hiinold passe les Alpes 6- se retire en Lomhard'ie, où il est tué. Loup II , son arrière-petit-fils , duc de Gascogne.

Il est incertain si Charles, après s'être saisi de la personne d'Hunold, l'emmena en France, ou s'il l'obligea de rentrer dans son monastère. Nous savons seulement que ce duc', deux ans après être tombé au pouvoir de ce roi, passa en Italie sous prétexte d'aller finir ses jours à Rome, dans la profession monastique qu'il avoit embrassée. Charlemagne favorisa peut-être son évasion pour se délivrer d'un ennemi extrêmement remuant & des entreprises duquel il avoit beaucoup à craindre. Hunold ne fit pas un long séjour dans Rome ; il en partit bientôt après & se retira auprès de Didier, alors ennemi de Charlemagne, dans le dessein sans doute de susciter à ce dernier de nouvelles affaires Se de fomenter la division qui étoit entre lui & le roi des Lombards. Didier conservoit dans son cœur un vif ressentiment de la protection que Charles & Pépin, son père, avoient accordée aux papes dans les différends que lui Se ses prédécesseurs avoient eus avec eux; mais surtout de l'affront que le premier lui avoit fait de lui renvoyer ignominieusement sa fille après l'avoir épousée. Didier étoit d'ailleurs vivement sollicité par la veuve de Carloman S<. par divers seigneurs, partisans de cette princesse, qui s'étoient retirés à sa cour avec elle, de prendre la défense des enfans de ce roi contre Charlemagne qui les avoit dépouillés de leurs Etats.

Le roi des Lombards, animé par ces différens motifs, se déclara ennemi de Charlemagne Se protecteur de ces jeunes princes; il sollicita le pape Adrien I de les couronner. Sur le refus de ce pontife, il lui déclara la guerre pour le forcer à faire cette démarche, en sorte qu'Adrien, ne pouvant avoir la paix avec Didier, fut obligé d'avoir recours à la protection de Charlemagne. Ce

An 773 roi la lui accorda volontiers. Se ayant assemblé une année, il entra en Italie 8c renferma enfin le roi des Lombards dans Pavie, sa capitale, où il l'assiégea avec Hunold qui étoit à sa suite. Charles, après avoir commencé lui-même l'attaque de cette place, partagea son armée, dont il laissa une partie pour continuer le siège, 8c soumit avec l'autre toute la Lorabardie. Il revint devant

^,, . Pavie après la fête de Pâques 8c poussa vivement les travaux. La situation

avantageuse de cette ville autant que la force de sa garnison firent durer ce siège pendant six mois. Il auroit continué bien plus longtemps, malgré les efforts des François, sans la mortalité qui survint dans la place Se qui fit

' Anastasius B'ihl'tothecanu^t t^ans Diiciicsne, t. 2, p. 208. — Sigebert de Gembloiirs, Chronuon, p. 90.

An 772

An 774

périr la plus grande partie des habitans. Dans cette extrémité, ceux-ci se voyant sans ressources, ennuyés d'ailleurs de la longueur Se des fatigues du siège, songèrent à capituler. Hunold, qui voulut sans doute les en détourner, périt misérablement, durant ce siège, sous une grêle de pierres dont il fut assommé par le peuple de cette ville qui se soumit enfin à Charlemagne. Ce prince, s'étant rendu maître de Pavie, revint en France, suivi du roi Didier, son prisonnier, après avoir terminé heureusement cette expédition & ajouté au titre de roi des François celui de roi des Lombards.

La mort d'Hunold prévint les troubles que ce vieux duc d'Aquitaine, soutenu du roi des Lombards, auroit pu encore susciter dans ce duché pour tâcher de rétablir dans le patrimoine de ses ancêtres Loup, fils de Waïfre, & son arrière-petit-fils. Loup' étoit petit-fils, d'un autre côté, par Adèle, sa mère, de ce Loup à qui Charlemagne avoit donné le duché de Gascogne, en bénéfice, après la confiscation des États de Waïfre, comme nous l'avons dit ailleurs. Loup, père d'Adèle, étant mort quelques années après sans laisser ^t,"'?!."' d'autres enfans que cette duchesse, à qui, par conséquent, toute la succession de son père devoit appartenir ou à sa postérité, le jeune Loup prétendit lui succéder dans le duché de Gascogne, dont il se mit en effet en possession. Charlemagne, en considération de la fidélité du duc de Gascogne, aïeul de ce prince, 8i dans l'espérance que son petit-fils lui seroit également fidèle, lui en accorda l'investiture 8i reçut son serment; mais ce nouveau duc des Gascons viola bientôt après sa promesse, dans le temps que ce roi, après avoir porté ses armes au delà des Pyrénées, repassa ces montagnes.

LXXX. — Les troupes de la Septïmanïe servent dans l'expédition de Charlemagne au delà des Pyrénées.

Charlemagne, après avoir dompté les Saxons, peuples extrêmement remuans, tenoit l'assemblée du champ de Mai, à Paderborn, dans la Westphalie, pour y recevoir leur serment de fidélité, quand* Ibin Alarabi, gouverneur de Saragosse pour les Sarrasins, suivi de quelques seigneurs de la même nation, arriva à cette diète pour demander à ce prince son secours & sa protection contre l'émir Abdérame. Parmi ces seigneurs, qui étoient tous^ ou parens ou amis de Jusif, que cet émir avoit dépouillé du gouvernement d'Espagne, étoient entre autres deux fils de ce gouverneur, dont l'un, nommé Alarvis, étoit gendre d'Alarabi. Ils n'avoient cessé, depuis la mort de Jusif, de faire tous leurs efforts pour secouer le joug de la domination d'Abdérame, & pour se venger sur lui de la mort de Jusif**. C'est par ce motif que Salinoan ou Zuleiman, parent de celui-ci Se gouverneur des villes de Barcelone Si de Girone, s'étoit donné à la France, l'an ySg, Si qu'il s'étoit mis sous la pro-

' Voyez tome II, Chartes & Diplômes, n. LXVII. J Marca Hispan'ua, c. 246. — Ferreras, ad ann.

' Eginhard, Annales, p. 240. — Ademanis Ca- 759. 762 & seq. bannensis. — Annula Loueliani, D. 3i . ' liiil.

kn-jif

tection de Pépin. Ibin Alarabi, de concert avec quelques autres seigneurs arabes du côté des Pyrénées, vers l'Aragon 8c la Catalogne, avoit tenté d'en faire de même ; mais Abdérame, sur l'avis de leur dessein, s'étant aussitôt mis en marche, les avoit forcés de se soumettre. Ces seigneurs dissimulèrent pendant quelque temps; ils s'adressèrent enfin à Charlemagne, dont ils connoissoient la puissance & la valeur, 8t, après l'avoir reconnu pour leur souverain à la diète de Paderborn, ils le prièrent de vouloir passer au delà des Pyrénées pour les aider à se soustraire à l'obéissance du roi de Cordoue, avec promesse de lui faciliter l'entrée 5c la conquête de l'Espagne.

Charles, charmé de trouver ' l'occasion d'étendre sa domination & de signaler en même temps sa piété en délivrant les chrétiens d'Espagne du joug des infidèles, écouta favorablement la proposition de ces seigneurs arabes Se se rendit volontiers à leurs prières. Il assembla une puissante armée &, prenant, au printemps de l'année suivante, la route des Pyrénées, il An 778 s'avança jusques au palais de Casseneuil, dans l'Agenois, qu'il avoit assigné pour le rendez-vous de toutes ses troupes, & où il célébra la fête de Pâques avec la reine Hildegarde, son épouse. La situation de ce palais, autrefois du domaine des ducs d'Aquitaine, dont Charles avoit fait une maison royale, étoit des plus agréables. Il étoit bâti ^ sur la rive droite du Lot, près d'un lieu où est aujourd'hui Villeneuve-d'Agen, entre cette ville 8c l'endroit où on a bâti depuis le monastère de Sainte-Livrade^.

Ce prince, après avoir célébré la fête de Pâques Se laissé la reine son épouse dans ce palais, partit pour son expédition d'Espagne. Il partagea son armée en deux corps Se leur fit prendre des routes différentes. Il fit marcher le premier, composé des milices levées dans les royaumes d'Austrasie, de Bourgogne 8c de Lombardie, 8c les provinces de Bavière, de Provence 8c de Gothie, par le Toulousain, la Septimanie 8c le Roussillon. Il se mit à la tête de l'autre, formé des troupes levées dans le reste de ses Etats, 8c prit la route de la Gascogne 8c de la Navarre par où il entra en Espagne, malgré les Sarrasins qui, ayant voulu lui disputer le passage, furent battus dans une bataille qui

' Diichesne, Annales veteres Francorum , t. 2 , né Louis le Débonnaire, était situé au lieu dit

p. 9, 21 & seq, 3^ & 53. — Eginhard, Annales, Casseuil, dans le Bordelais, à une lieue de la Réole

p. 240. — Annales FulJenses , p. 536. — Annales & à l'embouchure du Dropt dans la Garonne.

Mettenses , p. 282. — L'Astronome, Vie de Louis Ce n'est pas sans discussion que ce point a été

le Débonnaire, àdin% àom Bouquet. éclairci. Parmi les auteurs modernes, les uns,

' Mabillon, de Re diplomatica, 1. 4, p. 269. comme M. l'abbé O'Reilly, auteur d'une Histoire

' C'est Mabillon qui, le premier, a fixé à Sainte- de Bordeaux, ont adopté ou cherché à défendre

Livrade, en Agenais, l'emplacement du palais l'opinion des Bénédictins; d'autres, comme M. Ra-

nommé Cassinogilum par Eginhard & Adhémar de banis, dans une notice sur la Réole, & M. l'abbé de

Chabannais, Cassignol par Aimoin & Cassinio- Montlezun, dans son Histoire de la Gascogne (t. i,

lum par d'autres chroniqueurs. Les Bénédictins, p. 304), ont soutenu l'attribution contraire. Cette

auteurs de l'Histoire de Languedoc, se sont rangés dernière manière de voir est établie d'une façon

à l'opinion de leur savant confrère; mais il est péremptoire dans une dissertation de M. Théodore

démontré aujourd'hui que le palais impérial où Pichard, insérée en 1860 dans le Recueil des tra-

Chailcmagne s'arrêta, en 778, où il laissa sa femme vaux Je la Société d'agriculture, sciences & arts

Hildegarde, en partant pour l'Espagne oi où est d'Agen (2." série, t. 1, p. iSj). [E. M.]

An 778

se donna un ' jour de dimanche. Après cette victoire, il assiégea Pampelune, 8c la reddition de cette place importante fut suivie de l'hommage que vint lui rendre Abitaurus, gouverneur sarrasin d'Huesca, de Jaca^ & de quelques autres places d'Aragon, qui le reconnurent pour leur souverain.

Charles, s'étant ensuite approché de l'Èbre, passa à gué cette rivière & s'avança jusques à Saragosse, qu'il assiégea. C'est là qu'il fut joint par le corps d'armée qui, conformément à ses ordres, avoit passé par la Septimanie 6c par le Roussillon, 8c qui, dans sa route, avoit reçu les hommages du gouverneur sarrasin des villes de Barcelone 8c de Girone, 8c de tout le pays th^'^so. connu aujourd'hui sous le nom de Catalogne, lequel se soumit de nouveau aux François.

Ces infidèles, assiégés dans Saragosse, ne soutinrent pas longtemps l'attaque de Charlemagne, ils se rendirent à ce prince 8c reçurent avec soumission Ibin Aiarabi, qu'il leur donna pour gouverneur. Ce roi étoit sur le point de pousser plus avant ses conquêtes, 8c déjà toute l'Espagne trembloit au bruit de ses armes, quand, sur l'avis que les Saxons avoient profité de son éloignement pour se révolter, il se vit obligé de repasser les monts pour aller dompter ces peuples. Avant que de partir de Saragosse, d'où il enleva de grandes richesses, il s'assura de la fidélité d'Ibin Aiarabi 8c des autres gouverneurs arabes qui s'étoient soumis à son obéissance, 8c leur fit donner des otages, qu'il emmena avec lui. Il confia à ces mêmes gouverneurs la garde de toutes les conquêtes qu'il avoit faites en Espagne, 8c ce ne fut que quelques années après qu'il établit des comtes françois dans une partie de ce pays. Ce prince, après avoir soumis toute la partie de l'Espagne située entre les Pyrénées 8c la rivière d'Ebre, reprit la même route qu'il avoit tenue en venant de France, Se, à son passage par Pampelune, pour se conserver l'entrée libre de cette ville, il en fit raser les murailles.

LXXXI. — Dèfiiite d'une partie des troupes de Charlemagne à Roncevaux.

Charlemagne, dont les armes avoient toujours été jusques alors très-heureuses, reçut à son retour un échec auquel il fut extrêmement sensible. Il fut^ attaqué par une troupe de Gascons montagnards, à la tête desquels s'étoit mis Loup, leur duc, fils de Waïfre, à qui ce prince avoit laissé la libre possession de ce duché, comme nous l'avons déjà dit. Le désir de se venger des maux que la famille de Charles avoit faits à la sienne 8c de rentrer dans l'héritage de ses pères fut sans doute le principal motif de l'entreprise de Loup. Ce duc, n'osant attaquer l'armée françoise à force ouverte, prit le parti de la surprendre à son retour d'Espagne 8c au passage des défilés des montagnes, ce qui lui étoit d'autant plus aisé que Charles ne s'attendoit à rien moins qu'à cette attaque. Loup, qui connoissoit parfaitement les routes du

' Voyez tome II, Preuves, Chroniques, n, I. ' Eginhard, Vita &■ Gesta Caroli Magm, p. 97.

' Marca Hhpanica, c. 247. — Voyez tome II, Chartes & Diplômes, n. LXVI),

An 778

pays, se mît en embuscade sur les hauteurs qui dominent des deux côtés la vallée de Roncevaux, située sur les frontières de la Navarre & de la France, par où l'armée de Charles devoit passer, & prit grand soin de se dérober à la vue de ce prince, à la faveur des forêts qui le couvroient. Ce duc, qui n'étoit fort que par l'avantage des lieux, laissa d'abord passer l'avant-garde de l'armée françoise, conduite par le roi; mais comme cette vallée est très-étroite, & qu'il falloit beaucoup de temps pour faire défiler toutes les troupes, le soleil étoit déjà couché quand l'arrière-garde, où étoient tous les équipages, vint à passer. Loup, sortant alors de sa retraite, fondit avec ses Gascons sur ce corps d'armée, l'enveloppa & le mit en désordre. Les François, quoique surpris, se défendirent cependant avec toute la valeur possible & firent les derniers efforts pour résister à ces montagnards; mais comme ils étoient pesamment armés 8t obligés de combattre sur un terrain très-désavantageux, les Gascons, armés à la légère, & qui se battoient dans un pays dont ils connoissoient toutes les routes, les défirent entièrement & laissèrent entre autres sur la place les généraux Eghart, grand maître d'hôtel du roi, Anselme, comte du palais, 81 Rolland, gouverneur de la côte de Bretagne, qui commandoient cette arrière-garde. Après cette action, les Gascons s'étant emparés sans obstacle de tout le bagage de l'armée françoise, se dispersèrent dans les montagnes à la faveur de la nuit, sans qu'on pût être informé des lieux de leur retraite '. Charles étoit déjà bien avancé quand il apprit cette défaite : il en eut plus de chagrin qu'il n'avoit eu de satisfaction des victoires qu'il venoit de remporter en Espagne. Il fut surtout extrêmement piqué de la perfidie de Loup, dont il résolut de faire un exemple. Il donna de si bons ordres que ce duc fut^ pris & pendu aussitôt ignominieusement. Charles confisqua sur lui le t^r, pl^'f^"'. duché de Gascogne. Ce prince usa cependant de clémence envers Adalaric, fils de ce duc, qui, étant encore fort jeune, n'avoit pas eu sans doute part à la révolte de son père; il lui donna en fief, pour son entretien, la partie de ce duché la plus voisine des Pyrénées, entre autres, comme on verra ailleurs, le Bigorre, le Béarn & la basse Navarre-', & établit des comtes françois pour le gouvernement du reste de cette province.

LXXXII. — Naissance de Louis le Débonnaire, — Charles destine à ce dernier prince le royaume d'Aquitaine, où il établit de nouveaux comtes.

Le roi rejoignit à CasseneuiH, en Agenois, la reine Hildegarde, son épouse, qui étoit heureusement accouchée de deux jumeaux pendant son absence.

' La bataille de Roncevaux eut lieu le i5 août ' Nous n'avons pas besoin de relever l'invrai-

778; la date du Jour & du mois est fournie par semblance de ce détail, encore emprunté à la charte

l'épitaphe d'F.ggihard, mensae reg'iae praepositus ^ d'Alaon j en 778, il n'y avait pas de fief, 8t la

ou sénéchal de Charleinogne. Nous la donnons au charte d'Alaon seule nous donne tous ces détails,

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