‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 494 sur 553 · XIV. — Première campagne de Louis dans la Germanie · texte numérisé non relu

XIV. — Première campagne de Louis dans la Germanie

Ce prince, à qui la tendresse de son âge n'avoit pas encore permis de paroître à la tête des armées, n'avoit qu'environ douze à treize ans, quand le roi son père, voulant^ l'accoutumer de bonne heure aux fatigues de la guerre, lui manda de venir le joindre avec les milices de son royaume, pour partager avec lui la gloire d'une expédition qu'il méditoit contre les Huns ou Avares, peuples dont le pays fait aujourd'hui partie du royaume de Hongrie. ~^ I Louis se mit aussitôt en marche, joignit Charlemagne au palais d'Ingelheim, dans la Germanie, Se l'accompagna ensuite jusques à Ratisbonne"^. A son

' L'Astronome, Vie de Louis le Débonnaire,^, 28S. ' Astronome, l'ie Je Louis le Débonnaire, p. 289,

* Marca Hispanica, c. 279. ^ îbtd.

' An 791

arrivée dans cette ville, le roi son père fit la cérémonie de lui donner la lid.oiigm

ceinture militaire & le mena ensuite avec lui contre les Avares; mais craignant que la fatigue d'une campagne entière n'altérât la santé de ce jeune prince, il le renvoya bientôt & lui ordonna d'attendre son retour auprès de la reine Fastrade.

XV. — Concile de Narbonne contre Félix d'Urgel. — Uévêché de Toulouse remis sous la métropole de Narbonne,

Pendant l'absence de Louis, les évêques de la Septimanie & des provinces voisines se rendirent à Narbonne pour y tenir un concile, don.t le principal sujet fut la condamnation d'une hérésie qui avoit déjà fait du progrès en Espagne Se qui se glissoit insensiblement dans la Septimanie. Une dispute qui s'étoit élevée depuis quelques années entre deux prêtres de Cordoue, sur la filiation de Jésus-Christ, y avoit donné occasion. Élipand, archevêque de Tolède, ayant pris connoissance de cette dispute, écrivit d'abord à Félix, évêque d'Urgel, pour lequel il avoit une estime particulière, & le consulta pour savoir s'il falloit regarder Jésus-Christ en tant qu'homme, ou comme fils adoptif ou comme fils naturel de Dieu. Félix répondit que, selon la nature humaine, Jésus-Christ n'étoit que le fils adoptif de Dieu, Si renouvela par là l'erreur de Nestorius qui admettoit deux personnes en Jésus- Christ. Sur cette réponse, Élipand, qui la crut très-orthodoxe, répandit cette erreur en plusieurs endroits d'Espagne. Félix, de son coté, l'enseigna aussi tant dans la Marche d'Espagne que dans la Septimanie', qui en étoit voisine, 8t se donna toute sorte de mouvemens pour augmenter le nombre de ses sectateurs, ce qui fit un fort grand éclat dans le pays Se engagea le pape Adrien I à écrire aux évêques d'Espagne pour les exhorter à se tenir en garde contre les erreurs de ces deux prélats, que plusieurs habiles personnages réfutèrent en même temps.

Depuis la ruine de la ville de Tarragone par les Sarrasins, les églises dépendantes de cette ancienne métropole avoient passé, selon la discipline de ces siècles, sous la juridiction des métropolitains les plus voisins j en sorte que l'église d'Urgel étoit alors soumise au métropolitain de Narbonne avec les autres de cette partie de la Tarragonoise dont les François avoient fait la conquête sur les infidèles. Comme l'erreur, suivant les saints canons, doit être condamnée dans les lieux où elle prend naissance, Daniel, alors métropolitain de Narbonne, à qui le pape Adrien I avoit déjà écrit là-dessus, résolut de l'étoutfer dans son berceau Se de la condamner dans un concjle qu'il ^ assembla pour cela dans sa ville épiscopale, avec la permission du roi. Se auquel assistèrent plusieurs évêques des provinces voisines.

Ce concile se tint dans l'église métropolitaine des saints Just & Pasteur, au

' Jonas Aurelianensis, Bihliotheca Patrum, t. 14, ' Voyez tome II, Preuves, Diplômes, n. VI.

An 791

mois de juin de la vingt-troisième année du règne de Charlemagne, c'est-àdire l'an 791, car quoique le fragment qui nous reste soit daté de l'an 788, on est persuadé ' cependant que cette date a été ajoutée, parce qu'elle ne s'accorde pas avec la vingt-troisième année du règne de ce prince, Se qu'on lui donne d'ailleurs mal à propos le titre d'empereur, ce qui fait que quelques critiques^ doutent de l'authenticité de ce fragment 8c prétendent que les souscriptions des évêques, 8c en particulier celle de Félix d'Urgel, qu'on j voit, sont supposées ; mais cela paroît très-difficile à croire. On trouve parmi ces souscriptions les noms de vingt-six évêques de diverses provinces 8c ceux des procureurs de deux évêques absens. Daniel, archevêque de Narbonne, présida à ce concile en présence d'Élipand, archevêque d'Arles, ce qui prouve que ce dernier se mettoit alors peu en peine de faire valoir sur Narbonne son prétendu droit de primatie, 8c que ses prédécesseurs y avoient sans doute renoncé. Les évêques de la Septimanie, dont les noms de plusieurs paroissent goths, s'y trouvèrent au nombre de six, savoir : Harmond ou Arimond d'Uzès, Hispicio de Carcassonne, Wittering de Nimes, Just d'Agde, Wénédurius d'Elne, 8c Jean de Maguelonne. Ulfagarius de Béziers y envoya Ricimer à sa place. On n'y trouve ni le nom de l'évêque de Lodève, ni d'aucun député de sa part, ce qui nous fait conjecturer que le siège de cette église étoit alors vacant.

Arrichus de Toulouse assista à ce concile; mais nous ignorons si son église, qui, après la soumission de cette ville au roi Clovis, avoit passé sous la juridiction du métropolitain de Bourges, étoit retournée sous celle de l'archevêque de Narbonne depuis l'union de la Septimanie à la couronne, sous le roi Pépin, ce qui est assez vraisemblable. Nous voyons 3, en effet, que Ej.origin. dès le neuvième siècle 8c au commencement du dixième, l'évêché de Toulouse étoit compris dans l'étendue de la province ecclésiastique de Narbonne, 8c qu'il étoit par conséquent soumis à la juridiction du métropolitain de cette ville. Arrichus ou Arricius étoit évêque de Toulouse au moins depuis l'an 785"^ qu'il souscrivit à l'acte de fondation de l'abbaye de Charroux. Parmi les autres évêques qui assistèrent à ce concile, Félix d'Urgel, quoique accusé, y prit séance. On y trouve aussi la souscription d'Adaulphe de Girone, 8c de Servus-Dei , de Barcelone; car quoique cette dernière ville ne fût pas encore au pouvoir des François, elle reconnoissoit cependant la souveraineté de Charlemagne depuis que le duc sarrasin qui en avoit le gouvernement s'étoit soumis à ce prince. Ces trois derniers évêques étoient alors de la province ecclésiastique de Narbonne pour les raisons que nous avons déjà dites. Les autres étoient des provinces de Vienne, d'Arles, d'Aix, d'Embrun, de Bordeaux 8c d'Eause. Il ne s'y trouva en personne que les métropolitains de Narbonne 8c d'Arles. Charlemagne y envoya un commis-

■ Le Cointe, ad ann. 791, n. i i & seq. — Fleury, ' Conciles, t. 9, p. 295. — Gallia Christlana, t. 1,

Histoire ecclésiastique, t. 9, p. 585. p. 676 & seq.

' Pagi, ad ann. 788, n. 1 1. ■* Mabillon, Annales, ad ann. 785, n. 48.

saire (^missus), nommé Didier, pour y assister en son nom Si maintenir le bon ordre & la police extérieure.

L'affaire de Félix, évêque d'Urgel, qui falsoit le sujet principal de ce concile, fut sans doute agitée la première ; mais, comme nous n'avons pas les actes de ce concile, nous ignorons le jugement qui fut rendu au sujet de ce prélat. Sa souscription paroît dans un acte dont nous allons parler bientôt; il est cependant vraisemblable que son erreur' fut proscrite; s'il l'abjura dans cette occasion, ce ne fut pas pour longtemps; il la soutint dans la suite avec beaucoup d'opiniâtreté, ce qui lui attira plusieurs condamnations consécutives.

Nous observerons ici que si Félix fut condamné dans cette assemblée, comme il y a lieu de le croire, ce fut le premier jugement qui fut prononcé contre lui, & que, quoique les évêques, ses comprovinciaux, fussent peut-être en nombre suffisant pour le juger & condamner ses erreurs déjà proscrites par le concile général d'Ephèse, cependant, dans cette occasion, Daniel, archevêque de Narbonne, son métropolitain, crut devoir assembler, de l'agrément de Charlemagne, les évêques du royaume d'Aquitaine & des provinces d'au delà du Rhône, parce que, suivant les canons^ des conciles de Tolède, reçus dans la Gaule Narbonnoise, & l'usage de l'église de France, lorsqu'il s'agit de la foi, ou qu'une cause intéresse plusieurs églises, ou enfin qu'elle excite de grandes disputes, on doit tenir alors un concile général de plusieurs provinces poui" en prendre connoissance. Nous verrons dans la suite que Nébridius, successeur de Daniel, eut le bonheur de ramener enfin cet évêque d'Urgel à la foi catholique & d'étouffer entièrement, dans deux conciles, qu'il tint sur ce sujet dans sa province, toutes les semences de l'erreur de ce prélat.

XVI. — Limites du diocèse de Narbonne. — Amicus, comte de Maguelonne.

De toutes les décisions de ce concile de Narbonne il ne nous reste que celle qui concerne l'étendue de la juridiction diocésaine de l'archevêque de cette ville. Elle fut donnée au sujet ^ d'un différend qui étoit entre cet archevêque & quelques prélats, ses voisins, sur les limites de leurs diocèses. Wénédurius, évêque d'Elne, prétendoit étendre les siennes sur une partie du Razès, 8c apparemment •* sur la vallée de Capsir qui s'étend vers les frontières du Confient & du Roussillon ; cette vallée est aujourd'hui du diocèse d'Alet. Ulfagarius, évêque de Béziers, empiétoit de son côté sur Daniel une partie du diocèse de Narbonne, aux environs de la rivière d'Orb, ce qui formoit une contestation considérable entre ces prélats 5. Ils l'avoient déjà plaidée devant

' Marca Hispanica, c. Z^3. cipline de l'Eglise, part. 1,1. 2, c. Sy ; part. 2,

' Le cardinal d'Aguirre, Conciles de Tolède, 1. 2, c. 62 & 64.

IV' concile, 3'' canon ; viir concile, 4' canon. — ' Voyez tome II, Preuves, Diplômes, n. V.

P. de Marca, Concordia sacerdotii & imperii, 1. 6, * Marca Hispanica, p. 86 & seq.

c. 20. — L. Thomassin, Ancienne & nouvelle dis- ' Iliid.

An 791

Charlemagne qui, après une longue discussion, en avoit renvoyé l'examen sur les lieux pour être ensuite jugée clans le concile.

Daniel, pour prouver la possession légitime où il étoit du pays qu'on lui disputoit, produisit le témoignage des évêques d'Agde St de Nimes, St celui d'Amicus, comte de Maguelonne, qui attestèrent que tout le pays de Razès étoit du diocèse de cet archevêque, S(. que ce diocèse s'étendoit du côté de la rivière d'Orb aussi loin que le comté de Narbonne. Sur ce témoignage, les évêques de Béziers & d'Elne furent déboutés de leurs prétentions. Si Daniel maintenu dans la possession des pays contestés. On voit, par ce jugement, qu'on distinguoit dès lors le pays de Razès du comté de Narbonne, ce qui Éd.oiigm. confirme ce que nous avons déjà dit de la séparation de ces deux comtés. Ce jugement fut peut-être un des motifs qui engagèrent les successeurs de Daniel à se dire ' également archevêques de Narbonne 6- de Ra-^ès.

Au reste, c'est le seul monument que nous connoissions, qui fasse mention d'Amicus, comte de Maguelonne. Un moderne^ avance qu'il étoit fils d'un autre comte du même pays, appelé Aigulphe, qu'il donne pour père à saint Benoît d'Aniane, &. ajoute qu'Amicus avoit une sœur, appelée Osmonde, mais il n'en apporte aucune preuve. Il est vrai que le père de saint Benoît d'Aniane étoit comte de Maguelonne, comme nous l'avons déjà vu j mais nous ignorons également s'il s'appeloit Aigulphe & s'il fut père d'Amicus, qui lui avoit succédé sans doute immédiatement. Leurs successeurs, après s'être rendus héréditaires, prirent le titre de comtes de Melgueil ou Mauguio, petite ville du diocèse.

XVII. — Le diocèse d'Ausone ou de Vie, soumis immédiatement à l'archevêque de l^arhonne.

Les évêques du concile de Narbonne décidèrent aussi que l'archevêque de cette ville conserveroit ^ la juridiction immédiate sur la ville 81 le diocèse d'Ausone, dans la Marche d'Espagne. Pour l'intelligence de cette décision, il faut remarquer qu'au commencement de ce siècle, les Sarrasins, s'étant rendus maîtres de la Tarragonoise, avoient non-seulement détruit la ville métropolitaine de Tarragone, mais encore plusieurs autres villes épiscopales du pays, & entre autres celle d'Ausone, sur les ruines de laquelle on bâtit depuis la ville de Vie, en Catalogne.' Après que le roi Pépin eut étendu sa domination jusques au delà des Pyrénées, le clergé St les habitans d'Ausone, se voyant privés de métropolitain & d'évêque, prirent le parti de se soumettre à l'arche-

■ Baluze, Concilia Narioncnsis provinciae, p. 69. sérée, au douzième siècle, dans le cartulaire ar-

' Gar'iel, Idée générale Je la ville de Montpellier, chiépiscopal de Narbonne, d'où Baluze la tira,

part. I, p. Ii5; part. 2, p. 3. — Séries praesulum Toutefois, les détails qu'elle contient semblent

Magalonensium, p. 46. exacts; bien que les noms d'une grande partie des

' Voyez tome II, Preuves, Diplômes, n. VI. — prélats qu'elle mentionne ne soient pas connus

L'acte du concile de Narbonne, dont l'analyse vient par d'autres actes, il n'y a pas de raison sérieuse

d'être donnée par dom Vaissete, n'est probablement pour ne pas en accepter la substance, tout en en

qu'une notice, rédigée après les événements & in- repoussant la forme. [A. M.]

vêque de Narbonne, qui les prit sous sa juridiction immédiate, jusques à ce que, dans des temps plus favorables, il pût leur donner un évêque particulier pour les gouverner. Les peuples de ce diocèse, sensibles au soin que le prédécesseur de Daniel avoit pris de leur conduite & aux peines qu'il s'étoit données d'étoujfer dans leur pays les semences d'une hérésie naissante, étoient tellement attachés à ce dernier qu'ils n'en vouloient point reconnoître d'autre pour leur évêque ; mais, parce que d'un côté cette juridiction n'étoit pas conforme à la discipline de l'Église, & que de l'autre le voisinage des Sarrasins 8c leurs courses fréquentes ne permettoient pas d'espérer si tôt le rétablissement de cet évêché, Daniel s'adressa au concile pour être autorisé dans le gouvernement immédiat de l'église d'Ausone. Les évêques lui accordèrent d'autant plus volontiers sa demande que le refus qu'ils en auroient pu faire auroit beaucoup affligé le peuple de ce diocèse, déjà assez consterné des maux que les Sarrasins lui faisoient souffrir. C'est ainsi que l'archevêque de Narbonne fut maintenu dans le gouvernement immédiat de cet évêché jusques à son rétablissement, qui n'arriva que longtemps après.

XVIIL — Primatie prétendue par les archevêques de Bourges sur l'église

de Narbonne.

On prétend que l'archevêque de Narbonne étoit alors soumis à la primatie de Bourges, érigée, à ce qu'on ajoute, par Charlemagne lorsqu'il rétablit le royaume d'Aquitaine en 781. On dit que ce prince soumit au métropolitain de Bourges, comme primat, toutes les provinces de ce royaume, &, par conséquent, la Narbonnoise première qui en faisoit partie, & que c'est là l'origine de la primatie de Bourges; mais ce n'est qu'une pure supposition, qui n'est appuyée sur aucun fondement' solide. Il paroît, à la vérité, qu'à la faveur des fausses décrétales, les archevêques de Bourges voulurent s'ériger en primats, après le milieu du neuvième siècle, & assujettir à leur juridiction toutes les provinces d'Aquitaine^. Il semble même qu'ils tentèrent d'étendre en même temps leur autorité sur la métropole de Narloonne; mais il ne paroît pas qu'ils aient réussi 8c, en effet, la province Narbonnoise, outre qu'elle avoit toujours été distinguée de l'Aquitaine, ne faisoit plus alors partie du royaume de ce nom, dont elle fut séparée l'an 817, comme nous le verrons plus bas 8c, par conséquent, longtemps avant l'origine de la prétendue primatie de Bourges.

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