‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 499 sur 553 · XXIV. — Nouveaux mouvemens, des Sarrasins. — Départ de Louis · texte numérisé non relu

XXIV. — Nouveaux mouvemens, des Sarrasins. — Départ de Louis

pour l'Italie.

Les Sarrasins, voyant Charlemagne continuellement occupé de la guerre contre les Saxons & les autres peuples de la Germanie, firent dessein de profiter de son éloignement pour se dédommager des pertes qu'ils avoient déjà faites au delà des Pyrénées, 61 de porter leurs armes en deçà de ces montagnes. Ils prirent le temps que Louis étoit absent de ses États avec ses meilleures troupes. Ce jeune prince, après avoir passé l'hiver avec la reine Fastrade, eut** ^^ ordre du roi son père, la campagne suivante, de retourner en Aquitaine,

d'y lever des troupes Se de marcher ensuite à leur tête au secours de Pépin,

■ Voyez tome II, Note LXXXIX. passim , pour rautoriié dont était revêtu le duc

' P. de Marca, Histoire de Biarn. — Besse, His- Guillaume, la Note adiitionnelle à la suite de la

toire de Narbonne, p. 83 & suiv. même Note LXXXVII.

î Voyez tome II, Note LXXXVII, n. 7. — Voyez ■* L'Astronome, Vie de Louis le Débonnaire, p. 289.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IX. SgS

An 792

son frère, roi d'Italie, contre les Bénéventins qui s'étoient révoltés. Louis n'arriva cependant que vers l'automne dans ses Etats, où il assembla son armée, 81 après avoir pourvu â leur gouvernement, il se mit en marche bientôt après, passa le Rhône, traversa le mont Cenis & joignit enfin le roi Pépin son frère, à Ravenne, où il célébra avec lui la fête de Noël de l'an 792. Ces deux princes poursuivirent ensuite leur route, malgré la rigueur de la saison, 8c après avoir dompté les rebelles, ils allèrent trouver Charlemagne leur père, en Bavière, à la fin de l'hiver. Ils hâtèrent leur marche sur l'avis An 793 de la conjuration de Pépin, leur frère naturel, fils d'Imiltrude, qui avoit déjà éclaté, 8c qui fut presque aussitôt punie que découverte. Louis passa le reste de l'été, l'automne 8c l'hiver suivant auprès de son père.

XXV. — Défaite des Sarrasins près de Barcelone, — Charlemagne donne des terres en franc-alleu dans le diocèse de Narbonne à un seigneur nommé Jean. — Sturmion, comte de Narbonne.

Pendant son absence, les Sarrasins tentèrent une entreprise sur la Septimanie. Les ' Etats de ces infidèles en Espagne avoient été agités auparavant de divers troubles. Abdérame, leur roi, étoit mort depuis quelques années après un règne de trente-trois ans 8c quelques mois. Ses enfans se disputèrent la couronne de leur père. Issem, l'un d'entre eux, l'emporta sur tous les autres 8c s'empara de tout le royaume d'Espagne. Il paroît que ce prince fit la guerre à Zade, gouverneur de Barcelone, qui, comme on le croit ^, avoit pris contre lui le parti de ses frères, 8c que ce gouverneur appela à son secours les François dont il avoit reconnu la souveraineté. C'est sans doute durant cette guerre qu'un officier françois, nommé Jean, 8c apparemment marquis ou comte sur cette frontière, se distingua dans une bataille ^ qui fut donnée contre les Sarrasins dans un endroit appelé Jd Pontes au voisinage de Barcelone. Ce seigneur enleva aux ennemis de riches dépouilles, entre autres un beau cheval avec une cuirasse des mieux travaillées, 8c une épée des Indes dont le fourreau étoit garni d'argenf*, qu'il présenta au roi Louis à Éd. origm. son retour en Aquitaine 8c avant son départ pour l'Italie.

Pour récompense de cette belle action, Jean demanda un endroit inculte, appelé Fontes ou Fontjoncouse, situé dans le pays des Corbières, au diocèse de Narbonne. Louis le lui accorda 8c donna ordre ^ au comte Sturmion de le laisser paisible possesseur de cette terre, sans l'assujettir à aucun cens. Il donna en même temps des lettres de recommandation à ce seigneur auprès du roi son père, à qui il l'envoya pour demander la confirmation de sa donation 6. Charlemagne la ratifia 8c donna cette terre à Jean pour la défricher 8c la posséder en toute propriété, lui 8c toute sa po^stérité, libre 8c exempte de

' Annales de Moissac, p. 141. plutôt qu'une cuirasse; une tunique à manches,

' Ferreras, ad ann. 790, n. 1. couverte de lames de fer. [A. M.]

' Voyez tome II, Preuves, Diplômes, n. IX. ' Voyez tome II, Preuves, Diplômes, n. LXVI

^ Brunia, dit le texte, c'est-à-dire un haubert ' Ibid.

tout cens & de toute. sorte de servitude, à la réserve du serment de fidélité. Les lettres de ce prince sont datées d'Aix-la-Chapelle, au mois de mars, la vingt-cinquième année de son règne' ou l'an 793 de J.-C. Elles furent confirmées par ses successeurs en faveur des héritiers de Jean qui furent maintenus dans le droit de posséder héréditairement cette terre. Cette possession est appelée aprisio^, terme qui signifie ^ une espèce d'alleu possédé héréditairement en toute liberté, 8c sur lequel le roi n'avoit d'autre droit que celui que lui donnoit sa souveraineté, & le vassal d'autre servitude que celle de l'hommage, ce qui étoit bien différent des fiefs ou bénéfices qui étoient alors en usage, & qu'on ne donnoit qu'à vie & sous certaines charges'^. Il paroît, par ce que nous venons de dire, ou que Magnarius, comte de Narbonne, étoit déjà décédé, ou qu'il avoit été pourvu de quelque autre gouvernement, puisqu'on ne peut pas douter que Sturmion ne fût alors comte de cette ville.

XXVI. — Irruption des Sarrasins dans la Septimanie. — Bataille d'Orbieu

ou de Villedaigne.

Issem, après avoir vaincu ses frères & soumis toute l'Espagne à sa domination, résolut de porter ses armes en deçà des Pyrénées & de ravager les Gaules. Il n'eut pas plutôt reçu avis du départ de Louis, à la tête des troupes d'Aquitaine pour l'Italie, qu'il fit marcher ^ une armée sous le commandement du général Abd el Melek, avec ordre d'entrer dans la Septimanie<5. Ce général, après s'être mis en campagne, ravagea d'abord la Catalogne, ou Marche d'Espagne soumise aux François, après quoi ayant passé les montagnes, il marcha vers Narbonne dont il brûla les faubourgs, désola tous les environs & emmena un grand nombre de prisonniers. Abd el Melek étoit dans le dessein de traiter de même toute la province & d'y porter le fer & le feu ; il avoit déjà pris la route de Carcassonne quand il rencontra, au passage de la rivière d'Orbieu, le duc Guillaume, campé de l'autre côté en ordre de bataille. Ce duc, sur le bruit de la marche des infidèles, avoit ramassé à la hâte les troupes de son gouvernement & avoit été joint par les comtes ou marquis qui commandoient sur la frontière, lesquels, après avoir tenté inutilement d'arrêter le progrès des armes des Sarrasins, s'étoient battus en retraite. Le duc & Abd el Melek ne furent pas longtemps en présence sans en venir aux mains.

' Dom Vaissete dit que ce seigneur était un ''Voir plus bas, une Note résumant ce que

Franc; il est plus que probable qu'il était un de nous savons sur ce mode de possession & sur son

ces Espagnols réfugiés qui s'établirent, à cette épo- histoire. [A. M.]

que, sur les frontières de la Septimanie & dans la ' Eginhard, Annales, p. 247. — Annales Ful~

Marche d'Espagne; en effet, le domaine de Font- denses, p. 538. — Chronique de Moissac, p. i^\. —

joncouse appartenait plus tard à des {espagnols. — Chronique de Saint-Gall, p. 467. — Gervasius Til-

Voir sur ces Espagnols, une Note insérée plus bas, beriensis, p. 940 & suiv. — Voir aussi au tome II,

au chapitre Lxxix de ce même livre. [A. M.] Chroniques, n. I.

'Voyez tome II, Preuves, Diplômes, n. LXVI. '•VoyezianiKe'inauà, Invasions arabes en France,

' Cazeneuve, le Franc-Alleu, 1. 1 , c. 16. — Do- le manifeste qui fut publié à cette occasion dans

minici, de Lihertate allodiorum, c. 21. les mosquées d'E:pagne. [A. M.]

' ' An 79J

Guillaume donna le signal 8t attaqua le premier les infidèles qui soutinrent le choc avec beaucoup de valeur & repoussèrent les François. Ceux-ci se défendirent pendant quelque temps, mais ils furent enfin taillés en pièces 8c leurs généraux obligés de prendre la fuite. Guillaume fut le seul qui tint ferme} quoique abandonné des comtes ou officiers & de presque toutes ses troupes, il soutint tous les efforts des infidèles & abattit à ses pieds un de leurs généraux. Ce duc fit, dans cette occasion, des prodiges de valeur; mais, accablé par le nombre & se trouvant presque seul au milieu des ennemis, il se retira heureusement avec ce qui lui restoit de troupes, après avoir fait acheter bien chèrement aux Sarrasins le champ de bataille dont ils demeurèrent les maîtres.

Quelques géographes placent dans leurs cartes le lieu où cette bataille se donna, aux environs de la Grasse, sur les bords de l'Orbieu. Cette rivière, qui prend sa source dans les montagnes du diocèse de Narbonne les plus voisines de celles des Pyrénées, passe en effet sous les murs de cette abbaye & se jette dans l'Aude après un cours d'environ dix lieues du pays; mais nous croyons qu'il est plus vraisemblable que cette action se passa vers la vallée de Villedaigne [Vallis Aquitanïcd)^ située sur la route ordinaire de Narbonne à Carcassonne & traversée par l'Orbieu; le chemin du coté de la Grasse étant plus long & plus difficile k cause des fréquentes montagnes dont il est coupé '. Les historiens,, contens de nous marquer que cette bataille se donna l'an 798 Éd.origin. de J.-C, ont omis de nous en apprendre le jour Si le mois.

XXVII. — Les Sarrasins repassent les Pyrénées, suivis d'un grand nombre

de prisonniers.

Les Sarrasins ne tirèrent pas grand avantage de leur victoire, ils se retirèrent presque aussitôt après au delà des Pyrénées, soit qu'affoiblis par la perte qu'ils venoient de faire dans le combat, ils se vissent hors d'état de continuer leur entreprise, soit que leurs compatriotes ayant été défaits dans le même temps ^ en Espagne, par le roi Alphonse, ils se trouvassent dans la nécessité d'aller promptement leur donner du secours. Ils se contentèrent d'emporter de la Septimanie tout le butin qu'ils y avoient fait 8c d'emmener avec eux un très-grand nombre de prisonniers que l'émir Issem fit servir de manœuvres à la superbe mosquée qu'Abdérame, son père, avoit fait commencer à Cordoue. Un historien^ espagnol rapporte que les Sarrasins se rendirent maîtres de Girone Si de Narbonne durant cette irruption ; que, par une loi très-dure, Issem obligea les habitans de Narbonne de transporter de la terre depuis cette ville jusques à Cordoue pour cet édifice; que ce prince eut pour sa part

' Les recherches des historiens locaux, entre niques, n. I) que la bataille fut livrée sur les

autres de M. Cros-Magrevielle, dans son Histoire bgrds du fleuve Oliverus. (A. M.]

Ju comté de Carcassonne, semblent donner raison à ' Le Ceinte, Annales ecclesiastici Francorum, ad

la première hypothèse, & d'ailleurs la chronique ann. 79.3, p. 492.

d'Aniane dit même (voyez tome II, Preuves, Chro- ' Rodericus Toletanus, Historia Arabum, c. zo.

- — — 8q8 histoire générale de Languedoc, liv. ix.

An 793 '

des dépouilles de la Septimanie quarante-cinq mille morabatins d'or, espèce de monnoie à peu près de la valeur des pistoles d'Espagne, & qu'enfin cette somme ne faisoit que la cinquième partie de tout le butin, circonstances qui paroissent également fabuleuses, & qu'un de nos meilleurs historiens' a solidement réfutées.

Il est certain^, en eftet, que les François ne perdirent pas un pouce de terre durant cette excursion des Sarrasins, & que ces infidèles ne leur enlevèrent alors auciine de leurs places fortes ni en deçà ni au delà des Pyrénées, quoi qu'en dise un historien moderne^, qui prétend que dans cette occasion les Sarrasins surprirent Barcelone sur les François ; mais cette ville n'appartenoit pas alors à ces peuples; elle demeura toujours au pouvoir des infidèles jusques à la conquête qu'en fit quelques années après Louis, roi d'Aquitaine, Il est vrai que ses gouverneurs, pour se maintenir dans l'indépendance, reconnoissoient tantôt la domination des émirs de Cordoue, tantôt celle des rois de France, & que Zade, qui avoit le gouvernement de cette place, se soumit peutêtre alors à Issem ; les anciens historiens n'en disent rien. Si il est certain que ce gouverneur arabe en fut toujours le maître jusque vers l'an 801.

On ne doit pas faire plus de fond sur une inscription"* qu'on lit dans la chapelle de Sainte-Croix, située près de l'abbaye de Montmajour, en Provence, à demi-lieue d'Arles, par laquelle on prétend^ prouver que les Sarrasins, après avoir couru la Septimanie 81 passé le Rhône, se rendirent alors maîtres de cette ville d'où ils furent ensuite chassés par Charlemagne ; car cette inscription est moderne^ & contraire à tous les monumens du temps.

Les actions de valeur que fit Guillaume durant la bataille d'Orbieu ont donné, sans doute, l'origine aux fables de nos vieux romanciers au sujet de ce duc, de même que l'affaire de Roncevaux, au roman du fameux Rolland^. Une ancienne 8 chronique rapporte ce combat de Guillaume contre les Sarrasins à l'an 791, ce qui a fait croire, sans doute, à un de nos historiens' que ce duc se battit aussi contre ces infidèles dans la Septimanie durant cette même année; mais il est évident '° que le combat dont cette chronique parle sous l'an 791 & toutes les autres sous l'an 798, n'est qu'une seule & même action.

Xî^VIII. — La Septimanie désolée par la famine. — Chanté de saint Benoit

d'Aniane pour les pauvres.

Cette Province, outre le fléau de la guerre dont elle fut affligée pendant cette dernière année, éprouva", en même temps avec le reste du royaume,

' Marco. H'ispanica, c. 280. lovingienncs, conservées dans le Midi ; quant à la

' Pagi, Critica, ad ann. ypS, n. 2. légende de Guillaume au Court Nez, rappelons que

' Daniel, Histoire de France, t. 1 , p. 480. le combat de l'Orbieu semble avoir fourni le thème

^ Duchesne, Recueil des hist. de France, t. "i, -p. 149. de la fameuse bataille d'Aliscamps. [A. M.]

'' Baronius, ad ann. 793. " Annales Hepidani, p. 472.

" Le Cointe, ad ann. 798, n. 10, p. 493. — Pagi, ' Mabillon, tiotae in aclis SS. ordinis S. Bene-

Critica, ad ann. 793, n. 4. dicti, saec. 4, part. 1, p. 75.

' L'inscription dont parle D. Vaissete est mani- "" Marca Hispanica, c. 279.

fcstement fausse & se rapporte à des traditions car- " Annales Moissiacenses, p. 141.

toute la rigueur d'une cruelle famine qui fit périr beaucoup de monde &i obligea de permettre l'usage de la viande durant le carême. Benoît, abbé' d'Aniane, signala alors sa charité envers les pauvres qui vinrent à lui de toutes parts dans l'espérance de trouver en lui une ressource dans leurs misères, & qui se logèrent dans des cabanes qu'ils construisirent autour du monastère. Ils ne furent pas trompés dans leur attente : ce saint abbé leur distribua toutes ses provisions & ne réserva que ce qu'il jugea absolument nécessaire pour la subsistance de la communauté, à quoi il eut même recours deux ou trois fois. Enfin, il fit tant par sa sage économie, qu'il pourvut jusques à la récolte aux besoins d'une infinité de malheureux. Ses religieux qui étoient alors au nombre trois cents, secondèrent sa charité & concoururent avec lui à sauver la vie à une troupe de misérables que la famine auroit infailliblement Éd.origm. fait périr.

Page 1