‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 509 sur 553 · LXII. — Louis lève le siège de Tortose · texte numérisé non relu

LXII. — Louis lève le siège de Tortose

, g Louis, roi d'Aquitaine, après avoir vécu en paix, à ce qu'il paroît, avec les

infidèles pendant quelques années, recommença la guerre^ contre eux en 809, 8c c'est apparemment pour conférer avec lui sur ce sujet que l'empereur, son père, le fit venir à Aix-la-Chapelle au commencement de la même année. Louis, après avoir célébré dans ce palais la fête de la Purification'^ avec ce prince & avoir reçu ses ordres, revint dans ses États, où il passa le carême. Il se mit en campagne au commencement du printemps, & se rendit d'abord à Barcelone ; de là, après avoir passé la rivière de Llobregat, il entra dans le pays des Sarrasins, marcha vers Tarragone, fit prisonniers tous les Arabes qu'il y trouva, mit les autres en fuite, fit le dégât dans tout le pays, ruina ou réduisit en cendres plusieurs places ou châteaux dont il s'étoit emparé, & s'avança enfin vers Tortose, ville située sur la rive gauche de l'Ebre vers son embouchure dans la mer.

Ce prince, étant arrivé à Sainte-Colombe, au voisinage de Tortose, partagea ses troupes en deux corps. Il alla lui-même avec le gros de l'airmée assiéger cette place & fit un détachement du reste, sous le commandement des comtes Isembard Se Adémar , de Béra, comte de Barcelone , & de Borrel , comte d'Ausone, avec ordre d'aller passer l'Ebre vers sa source, le plus secrètement qu'ils pourroient, & de tâcher de surprendre ensuite les infidèles, ou du moins de jeter la terreur dans leur pays. Ces généraux, conformément à ces ordres, s'étant mis en marche, s'avancèrent pendant la nuit & se cachèrent pendant le jour dans des forêts. Ils arrivèrent enfin le sixième jour au confluent de la Cinca 8t de l'Ebre, firent, le lendemain, passer à la nage ces deux rivières à leurs troupes, coururent le pays ennemi & le ravagèrent de tous côtés jusques à Villarubea, où ils surprirent les Maures 8c firent un butin très-considérable. Sur l'avis de cette excursion, les infidèles s'assemblèrent de toutes parts, 8c après avoir formé une armée considérable, ils allèrent se poster sur les hauteurs qui environnent la vallée d'Ibanne, par où les Fran-

' Ce Cixilane présidait ce plaid comme suppléant ' Mariana, Historia de rchus H'upanicis, 1. 9, c. i .

de l'archevêque de Narbonne, dans une cause in- ' Voyez tome II, Note XC, n. 10 & suiv.

téressant un ecclésiastique; il remplissait là une * h'' Pi.ixronoTne, Vie de Louis le Débonnaire, -ç. 2g\ .

des fonctions que reçurent plus tard les officiaux. — Eginhard, Annales, p. 255 & seq. — Monachus

[A. M.J Engolismensis, Vita Caroli Magni, p. 84 & seq.

' • An 809

çois dévoient passer à leur retour & où ils espéroient bien les défaire, ce qui étoit fort aisé en faisant seulement rouler sur eux les pierres de la montagne. Ceux-ci, ayant pris cependant une autre route, Si les Maures se persuadant qu'ils ne se détournoient que par crainte, coururent alors sur eux & attaquèrent leur arrière-garde; mais les François, ayant mis leur butin en lieu ut'X'.Ti'. de sûreté, firent volte-face 61 soutinrent le choc des Sarrasins avec tant de bravoure qu'ils les obligèrent de prendre la fuite après en avoir tué une grande partie. Cela fait, ce détachement se retira sain & sauf & en bon ordre, sans avoir rien perdu du butin qu'il avoit fait, & joignit le roi d'Aquitaine devant Tortose, le vingtième jour depuis son départ du camp de ce prince. Louis, prévoyant cependant que le siège de cette place également forte & bien défendue pourroit traîner en longueur, informé d'ailleurs que les Sarrasins se rassembloient de toutes parts pour marcher à son secours, résolut de l'abandonner, & content d'avoir fait le dégât dans toute la campagne, il prit la route d'Aquitaine, après avoir demeuré un mois entier devant Tortose.

LXIII. — Amorot^, gouverneur de Saragosse £,• d'Huesca, refuse l'obéissance

à Louis.

Un autre corps de troupes françoises agissoit en même temps dans les montagnes d'Aragon contre Amoroz, gouverneur sarrasin de Saragosse 81 d'Huesca, qui refusoit à Louis l'obéissance que ses prédécesseurs avoient si souvent promise à Charlemagne, son père. Ces troupes étoient sous le commandement du comte Auréole, l'un des descendans' de Félix Auréole, comte ou gouverneur de Périgord, qui avoit épousé Principia dont il avoit eu saint Cybar. Ce général fît bâtir plusieurs châteaux aux environs de ces deux places, dont il resserra, par là, les garnisons; mais, étant mort sur la fin de l'année, Amoroz se mit incontinent en campagne, s'empara de tous les forts que les- François avoient construits & continua de vivre dans l'indépendance. Pour prévenir cependant le ressentiment de Charlemagne, il lui fît dire qu'il le reconnoîtroit volontiers pour son souverain, s'il vouloit le laisser paisible possesseur de ces deux villes. Là-dessus, l'empereur envoya des personnes de confiance sur la frontière pour conférer avec lui ; mais ce général maure, qui n'agissoit pas sans doute de bonne foi, traîna la conférence en longueur sous divers prétextes. Il demanda entre autres que les marquis qui commandoient sur cette frontière y fussent présens, ce qui obligea les envoyés à demander de nouvelles instructions à Charlemagne. Ces difficultés 8c diverses autres affaires qui survinrent firent entièrement échouer cette négociation.

' Monachus Engolismensls, Vlta Caroli Magni, mêmes sources; leurs deux témoignages, invoqués

p. 85. — Adhémar de Chabanais, dans Labbe, Bi- par dora Vaissete, se réduisent donc à un seul. tliotheca nova manuicriptorunt, t. 2, p. 171. — [A. M.]

Ces deux auteurs paraissent avoir écrit d'après les

An8i

Ail 0 I o '

LXIV. — Entreprise des Normands ou autres pirates sur les côtes de la

Septimanie.

Louis avoit résolu d'aller reprendre le siège de Tortose la campagne suivante ; mais l'empereur son père le détourna ■ de cette entreprise pour l'employer à quelque chose de plus pressé. Les Normands, peuples du Nord, que leur piraterie rendit si célèbres dans la suite, commençoient déjà d'infester les côtes de France & de se répandre dans le pays par l'embouchure des rivières qui se jettent dans la mer. Charlemagne, pour arrêter leurs incursions, fit construire Se armer sur toutes les rivières un nombre de vaisseaux 5c chargea le roi d'Aquitaine, son fils, de ce soin sur la Garonne & le Rhône & les autres rivières de ses États , ce qui empêcha ce prince de continuer par lui-même la guerre contre les Sarrasins, sur les frontières d'Espagne.

Il n'est pas aisé de comprendre comment les Normands, qui étoient des peuples du Nord, pouvoient alors infester les pays situés le long du Rhône; nous croyons volontiers que les vaisseaux que Charlemagne fit construire & armer sur ce fleuve étoient plutôt pour arrêter les pirateries des Sarrasins que celles des Normands, à qui ils ressemhloient beaucoup en ce qu'ils infestoient les côtes de la Méditerranée comme ceux-ci couroient celles de l'Océan. Il paroît cependant que les Normands étendirent alors leurs courses jusque sur les côtes de la Septimanie, s'il faut ajouter foi à un des historiens^ de Charlemagne 3. Cet auteur rapporte que ce prince, étant un jour inopinément arrivé dans une ville maritime de la Gaule Narbonnoise, ses courtisans aperçurent en mer, pendant son dîner, quelques vaisseaux étrangers. Les uns soutenoient que c'étoient des vaisseaux marchands d'Afrique, & les autres que c'étoient des négocians juifs ou anglois, quand Charlemagne, ayant considéré la structure Se l'agilité de ces vaisseaux, dit qu'ils étoient plutôt remplis d'ennemis que chargés de marchandises. Un chacun accourut alors sur le rivage pour s'opposer au débarquement de cette flotte; mais les Normands comprenant que ce prince étoit sur les lieux, prirent aussitôt le large avec tant de vitesse, qu'ils disparurent presque en un instant. Le même historien ajoute que Charlemagne s'étant levé de table & voyant la manœuvre des ,'''fp''^i"' Normands d'une fenêtre dont la vue donnoit vers le levant, jeta de profonds soupirs Se versa des larmes sur les maux qu'il prévit que ces pirates feroient un jour à la France.

* L'Astronome, K/e rf(? /-oui5 Ze Z^c'^ortrtaiVe, p. 292. plutôt destinées à combattre les Maures que les

' Monachus Sangallensis , Viîa Carolï Magni ^ Normands. C'est seulement beaucoup plus tard

1. 2, c. 22, p. i3o. que ces hardis pirates pénétrèrent dans la Médi-

' Les deux flottes que le jeune Louis organisa terranée. Quant à l'anecdote de la flotte normande,

dans la Méditerranée, sur l'ordre de Charlemagne, apparue à Charlemagne sur les côtes de la Nar-

pour la défense l'une des côtes de la Septimanie, bonnaise, on sait aujourd'hui que c'est un simple

& l'autre de celles d'Espagne, étaient en effet bien conte. [E. M.]

LXV. — Le comte Ingohert, commandant sur les fiontières d'Espagne

et.i l'absence de Louis.

Louis, ne pouvant donc continuer lui-même la guerre contre les Sarrasins, chargea de ce soin le comte Ingobert, que l'empereur son père lui avoit envoyé à ce dessein. Ce général", après avoir conduit à Barcelone l'armée françoise, résolut de surprendre les ennemis qui étoient campés au delà de l'Èbre sous les ordres d'Abaïdun, duc ou gouverneur de Tortose. Il fit pour ce sujet construire des bateaux portatifs qui se démontoient en quatre pièces, dont chacune pouvoit être traînée par deux mulets ou deux chevaux. Il fit ensuite provision de clous & de toutes les choses nécessaires pour joindre & calfater promptement toutes ces pièces ensemble; cela fait, il détacha pour cette expédition un corps de troupes sous la conduite des comtes Adémar Si Béra, 8c leur ordonna de remonter le long de l'Èbre au-dessus du camp des Sarrasins, de passer ensuite cette rivière & d'attaquer les infidèles. Il s'avança en même temps vers Tortose avec le gros de l'armée. Ces deux généraux dont le dernier étoit comte ou gouverneur de Barcelone, & l'autre de quelque ville de la Septimanie, comme nous le verrons ailleurs, dérobèrent si bien leur marche, qu'ils arrivèrent le troisième jour sur le bord de l'Èbre 81 le traversèrent le lendemain sans aucune opposition sur les bateaux qu'ils avoient préparés. Cependant, comme ils furent obligés de faire passer les chevaux à la nage, un Maure, qui se baignoit dans ce fleuve, s'étant aperçu qu'il entraînoit de la fiente de cheval, alla en donner avis au général Abaïdun qui envoya aussitôt à la découverte. Les espions ayant rapporté qu'ils avoient vu paroître l'armée françoise, la terreur se répandit alors dans le camp des Sarrasins qui prirent la fuite 8c se débandèrent d'un côté 8c d'autre, après avoir abandonné leurs tentes 8c leurs équipages.

Abaïdun, honteux de la lâcheté de ses troupes, fit tous ses efforts pour les rallier, ce qu'ayant heureusement exécuté, il parut le lendemain à la tête de son armée 8c présenta bataille aux François qui ne demandoient pas mieux que de combattre. L'action fut très-vive 8c dura jusques à la nuit; elle fut cependant très-funeste aux Sarrasins qui demeurèrent la plupart sur le champ de bataille. Les François victorieux revinrent ensuite joindre le comte Ingobert au camp devant Tortose, Se pressèrent l'attaque de cette place; mais la garnison se défendit avec tant d'opiniâtreté, que ce seigneur, fatigué de la longueur du siège, l'abandonna pour se retirer en Aquitaine.

LXVI. — Nouveau siège de Tortose. — Prise de cette ville par le roi

d'Aquitaine,

La perte que les Sarrasins firent durant cette campagne engagea Abulaz, leur roi, à demander la paix à Charlemagne par l'entremise du comte Henri,

' L'Astronome, F/c de Louis le Débonnaire, p. 292.

An 8 10

-— q3o HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IX.

qu'il avoit fait prisonnier & qu'il renvoya à ce prince sans rançon. L'empereur écouta favorablement les propositions de ce comte, & ayant reçu des ambassadeurs de la part de l'émir, il conclut la paix avec eux à Aix-la-Chapelle, au mois d'octobre de l'an 810. Cette paix ne fut pas de durée, les Sarrasins renouvelèrent ' leurs hostilités peu de temps après & firent de nouvelles courses dans l'île de Corse, ce qui fit que le feu de la guerre se ralluma de part & d'autre.

^„ gi I Louis ^ se mit en état, la campagne suivante, d'aller assiéger en personne la

ville de Tortose, dans la résolution d'emporter cette place à quelque prix que ce fût. Ce prince, après avoir reçu de France un renfort considérable qu'il joignit à ses propres troupes, se mit en marche. Herbert, que nous croyons être le fils de Guillaume, duc de Toulouse ou d'Aquitaine de ce nom, Liutard, comte de Fezensac, & le comte Isembard avoient le principal commandement de l'armée. Louis, d'abord après son arrivée devant Tortose, l'assiégea Se pressa si vivement le siège, qu'ayant fait des brèches considérables à force de béliers, de mangonneaux & d'autres machines de guerre, les Sarrasins furent obligés de se rendre le quarantième jour. Ce prince apporta lui-même les clefs de cette importante place à l'empereur, son père.

LXVIL — Louis, après la diète d'Aquitaine, soumet les Gascons nouvellement révoltés.

An 8i

Ce roi, après son retour en Aquitaine, où il passa l'hiver^, assembla la diète de son royaume pour y délibérer des moyens de soumettre les Gascons qui faisoient divers mouvemens'* & qui songeoient à une nouvelle révolte^. Éd.origin. Qq^ peuplcs j étoicnt excités par Adalaric, leur duc, qui, après avoir été exilé & proscrit l'an 790, à la diète de Worms, avoit, à ce qu'il paroît, obtenu sa grâce de Charlemagne & du roi d'Aquitaine, son fils, & étoit rentré dans la possession de son duché. Cette révolte étoit sur le point d'éclater, lorsque Louis, qui en fut exactement informé, résolut de la punir Se de marcher contre les Gascons avec toutes ses forces. Ce prince proposa son dessein à la diète d'Aquitaine qu'il tenoit actuellement. Se oii il fut généralement applaudi; l'assemblée finie, il se mit en marche à la tête de son armée Se arriva k Dax, sur la frontière du pays de ces peuples. Il suivit d'abord son penchant naturel pour la paix Se tâcha de gagner les rebelles par la voie de la douceur, avant que d'avoir recours à celle des armes. Il fit appeler dans cette ville les principaux d'entre les conjurés, dans le dessein de leur pardonner; mais, sur le refus qu'ils firent de l'aller joindre Se de se soumettre, il se mit alors en campagne, s'avança dans le pays, oii il ravagea tous les biens

' Eginhard, Annales, p. 2Ûi. — Annales Loisc- ' Voyez tome II, Note XC, n. |6.

liant, dans Diichesne, t. 2, p. 47 & 65. — Mona- ■* Ihid.

chus Engolismensis, Vita Caroli Magni, p. 85. ' L'Astronome, Fie de Louis le Débonnaire, p. 293.

^ V Ksuonomty Vie de Louis le Débonnaire ,-ç.2<)i. — Voyez tome II, Preuves, Chartes & Diplômes,

— Voyez tome II, Note XC, n. 1 o & suiv n. LXVII.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IX. gSi

des rebelles 8c détruisit leurs habitations, ce qui les obligea enfin de recourir à sa clémence & de lui demander pardon.

Ce prince, après avoir pardonné aux Gascons, comptant d'avoir pacifié ces peuples, profita de cette occasion pour aller à Pampelune, où des affaires importantes qu'il avoit à régler demandoient sa présence. Il repassa bientôt après les montagnes Se, pour éviter le sort de Charlemagne, son père, au passage de Roncevaux, il prit des mesures & se tint sur ses gardes. Nonobstant toutes ses précautions, il fut attaqué dans les défilés par le duc Adalaric qui s'étoit mis en embuscade & qui tomba brusquement sur lui. Les troupes françoises, qui avoient prévu cette trahison, firent ferme St se défendirent avec tant de valeur qu'elles mirent les Gascons en fuite, après en avoir tué une partie. Adalaric, avec Centulle, son second fils, furent du nombre de ceux qui périrent dans le combat, ou plutôt, suivant un ancien historien ', il paroît que ce duc fut pris & pendu sur le champ de bataille. Cet exemple de sévérité jeta une si grande terreur parmi tous les rebelles, qu'ils allèrent trouver Louis & se soumirent à lui. Ce prince leur pardonna de nouveau; mais, craignant encore quelque nouvelle trahison de leur part, il se fit donner en otage les enfans des principaux du pays jusques à ce qu'il eût entièrement passé les défilés, après quoi il continua sa marche 8c arriva en Aquitaine avec toutes ses troupes.

Ce roi usa de clémence envers Scimin, fils aîné d'Adalaric, 8c envers Loup Centulle, petit-fils de ce duc, 8c fils de Centulle, qui avoit été tué dans le combat. Louis leur accorda la succession d'Adalaric ou le duché de Gascogne, qu'ils partagèrent entre eux, 8c qui comprenoit entre autres tout le pays situé entre la rivière d'Adour 8c les Pyrénées. Nous verrons dans la suite que cet acte de générosité de la part de ce prince ne rendit ces deux seigneurs ni plus soumis ni plus fidèles.

LXVin. — Levée du siège d'Huesca par les François. — Trêve conclue avec

les Sarrasins.

Tandis que Louis travailloit d'un côté à soumettre les Gascons, ses troupes agissoient de l'autre sur les frontières d'Espagne^, contre le général Amoroz, gouverneur pour les Sarrasins des villes de Saragosse 8c d'Huesca. Ce général reconnoissoit alternativement, 8c suivant que les intérêts le demandoient, tantôt la souveraineté des rois de France, tantôt celle des émirs de Cordoue, dans la vue de se maintenir par là dans l'indépendance sous la protection de l'une ou de l'autre de ces deux puissances. Abulaz, roi des Sarrasins d'Espagne, mécontent de cette conduite, avoit fait marcher contre lui, l'année précédente, son fils Abdérame, à la tête d'un corps d'armée qui lui

' L'Astronome, Vie de Louis leDébonnaire,f.ii)'i. Sciminus, son fils aîné, & Loup Centule, son petit-

— L'Astronome rapporte simplement que ce duc fils, ont été puisés dans la charte d'Alaon. [E. M.] des Gascons fut pendu. Tous les autres détails ' Vkiuonome, Vie de Louisle Débonnaire, -p. ini

donnés ici sur la famille d'Adalaric, sur Centule & suiv. — Annales Loiseliani, p. a6 & seq.

An 8i

— — qo2 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IX.

An 812 7

avoit enlevé Saragosse &. l'avoit obligé de se renfermer dans Huesca. Le roi d'Aquitaine, également irrité de son infidélité &. de ce qu'après avoir promis de se soumettre à l'empereur, son père, il se rnettoit peu en peine d'effectuer sa promesse, envoya pour le réduire le comte Héribert, qui faisoit à sa cour la fonction d'envoyé {mïssus) de Charlemagne, & qui est peut-être le même que le fils du duc Guillaume de ce nom dont nous avons déjà parlé. Ce comte marcha contre Amoroz, à la tête de l'armée d'Aquitaine, & assiégea ce général dans Huesca ; mais il en négligea si fort le siège & eut si peu d'attention sur ses troupes, que plusieurs jeunes seigneurs de son armée qui s'étoient avancés témérairement jusque sous les murs de la place faillirent à périr f t p'474'. pour avoir d'abord insulté les assiégés par des railleries piquantes & tiré ensuite sur eux. Ceux-ci, voyant ces jeunes gens en petit nombre & hors d'état d'être secourus, firent alors une vigoureuse sortie. L'attaque & la défense furent très-vives, Se après une perte presque égale, chacun se retira. Enfin Héribert, désespérant de pouvoir se rendre maître d'Huesca, prit le parti de décamper à la fin de l'automne, après avoir fait le dégât aux environs de cette ville. 11 alla joindre le roi Louis, qui étoit alors occupé à la chasse. Quelque temps après, Abulaz demanda ' la paix à Charlemagne. Le prauvais succès de la flotte qu'il avoit envoyée cette année dans les mers d'Italie, pour ravager les îles de Corse & de Sardaigne, l'engagea sans doute à faire cette démarche. Charlemagne lui accorda une trêve de trois ans.

LXIX. — Privilèges accordés aux Espagnols réfugiés dans la Septimanie

&- dans la Marche d'Espagne.

Cet empereur avoit député^ quelque temps auparavant des envoyés {mîssos^ ou commissaires pour administrer la justice dans les provinces du royaume d'Aquitaine &. réformer les abus. Nous ignorons les noms des seigneurs séculiers qui furent chargés de cette commission ; nous savons seulement que Jean, archevêque d'Arles^, 5c Nébridius, archevêque de Narbonne, leur furent associés. Ces deux prélats avoient ordre en même temps de se rendre à la cour du roi d'Aquitaine pour assister ce prince dans la décision d'une affaire importante que l'empereur, son père, lui avoit renvoyée.

Il s'agissoit de prononcer sur les plaintes de plusieurs Espagnols'* ou Goths d'orio-ine qui, pour se mettre à couvert de la tyrannie des infidèles, s'étoient retirés depuis longtemps sur les terres de France, soit dans la Marche d'Espagne, soit dans la Septimanie. Ces étrangers, à qui Charlemagne avoit donné diverses terres incultes de son domaine dans lesquelles ils s'étoient établis & qu'ils avoient défrichées, demandoient justice contre plusieurs particuliers,

' Vita Caroli Magni incerti auctoris , dans Du- ' Voyez tome II, Preuves, Chartes & Diplômes,

chesne, t. 2, p. 66 & 86. — Chronique de Mohsac, n. XVI. — Conciles, t. 7, c. 1233, ConciUum Are-

p. \a6. latense VI.

' Voyez tome II, Preuves, Chartes & Diplômes, ■* Voir plus bas, page 942, une note détaillée

n. XVI. sur ce sujet. [A. M.]

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IX. çSS

leurs voisins, qui, sous divers prétextes, s'en étoient emparés au préjudice du fisc, à qui elles appartenoient originairement, & contre les vexations qu'ils souffroient de la part des comtes ou marquis qui commauJoient dans ce pays Si qui vouloient les assujettir à payer un tribut & le cens pour ces mêmes terres, quoiqu'elles leur eussent été données libres & exemptes de toutes charges. Ces Espagnols avoient d'abord porté leurs plaintes à l'empereur qui avoit renvoyé la décision de cette affaire sur les lieux au roi d'Aquitaine, son fils, sur le rapport que devoit lui en faire Jean, archevêque d'Arles, son ' envoyé. Charlemagne avoit ordonné en même temps aux comtes ou gouverneurs des diocèses où ces réfugiés faisoient leur demeure de se rendre auprès de ce prince pour être présens au jugement qu'il devoit rendre & recevoir ses ordres sur la manière dont ils dévoient se comporter envers eux, avec défense, en attendant, d'en exiger ni cens ni tribut. Se avec ordre de leur restituer tout ce qu'ils les avoient forcés de payer.

LXX. — Comtes de la Septîmanie. — Fondation de l'abbaye d'Alet,

par le comte Béra.

Charlemagne avoit adressé cette ordonnance à huit comtes* du pays, savoir : à Béra^, Gaucelme, Gisclafred, Odilon, Ermengarius, Adémar, Leibulfe Se Erlin. Nous avons déjà dit que le premier étoit comte de Barcelone, & le second de Roussillon. Nous trouvons dans le même temps un Ermengarius, comte d'Ampurias"*, ville capitale d'un ancien diocèse, uni alors à celui de Girone, S<. un Odilon, comte d^ Besalu^. Les comtés des autres quatre nous sont incormus; il paroît cependant qu'ils faisoient partie de la Septîmanie ou de la Marche d'Espagne, les seules provinces de France oîi les Espagnols s'étoient réfugiés.

En effet, suivant deux chartes'^ postérieures de Louis le Débonnaire, ce prince, après avoir confirmé la nouvelle ordonnance qu'il donna à cette occasion sur la manière dont il vouloit que les comtes traitassent les Espagnols qui s'étoient réfugiés dans leurs comtés ou gouvernemens, commanda qu'on en fît huit copies ou exemplaires, dont l'un seroit déposé aux archives de son palais, & les sept autres dans celles des villes capitales des diocèses où ces Espagnols étoient établis, savoir : à Narbonne, Carcassonne, Béziers, Elne ou Roussillon, Ampurias, Barcelone &. Girone. Si à ces sept comtés on ajoute celui de Besalu, qui appartenoit au diocèse de Girone Se où l'exemplaire de la ville épiscopale suffisoit, on trouvera les huit comtés dont les comtes sont énoncés dans la charte de Charlemagne. De là on doit conclure qu'Adémar,

' Le Cointe, ad nnn. 8 i 2, 11. 5. ' Eginhard, Annales, p. i58.

' Voyez tome II, Preuves, Chartes & Diplômes, ' Marca fitspanica, c. 348.

n. XVI. '' Duchesne, Recueil des historiens de France, t. 1,

' On ne sait pas si ce Béra était le comte de Bar- p. 32i 8c seq. — Baluze, Capitularia regum Fran-

celone de ce nom ou le comte de Razès, fils de corum , t. 1 , c. 55o & suiv. — Voyez tome II,

Guillaume de Gellone, qui fonda, en 81 3, l'abbaye Preuves, Chartes & Diplômes, ad ann. 81 5. d'Alet. (A. M.]

An 812

~n, q34 histoire GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. IX.

An tj 1 2 ■' *

Éd. origin. Gisclafred, Leibulfe ' & Erlin étoient comtes de Narbonne, de Carcassonne, 1. 1, p. 473. 11. •

de Béziers & de Girone, sans que nous puissions déterminer de quelle de ces

villes chacun d'eux ^pit le gouvernement. Nous conjecturons cependant que Leibulfe étoit comt^de Narbonne, parce qu'il paroît que la fonction des comtes étoit de fixer les limites des biens qui appartenoient aux monastères dans l'étendue de leur comté, & que nous savons qu'un comte, nommé ^ Leibulfe, envoyé de Louis le Débonnaire, détermina avant l'an 822 les bornes d'un lieu appelé Jd signa, qui appartenoit à l'abbaye d'Aniane, dans le diocèse ou comté de Narbonne. Par la même raison, Gisclafred devoit avoir succédé au comte Dellon, son père, dans le comté de Carcassonne, puisqu'ils fixèrent^ les limites du lieu de Flexus dans ce dernier diocèse, sous le règne de Charlemagne. Ce lieu, qu'on appelle aujourd'hui Saint-Couat {Sancti Cucufati) , appartenoit à l'abbaye de la Grasse, & il en dépend encore sous le titre de prieuré. Quant à Adémar, qui, suivant ce que nous venons de dire, devoit être comte de Béziers ou de Girone, il étoit fort considéré du roi d'Aquitaine. Il suivoît ordinairement ce prince dans ses expéditions sur la frontière d'Espagne & tenoit un rang distingué dans son armée.

Béra, comte de Barcelone, dont nous venons de parler, est'^ peut-être le même que le comte de ce nom qui, de concert^ avec la comtesse Romille, son An 8i3 épouse, fonda l'abbaye de Notre-Dame d'Alet, vers l'an 8i3. Béra soumit par une charte ce nouveau monastère à l'église de Saint-Pierre de Rome, au pape Léon 8c à ses successeurs, à condition que ce dernier enverroit des reliques pour la dédicace de l'église de cette abbaye, & qu'il la prendroit sous sa protection spéciale. Ce comte, en reconnoissance de cette protection, chargea le monastère d'Alet de payer tous les trois ans une livre d'argent à l'église de Rome. Telle est l'origine de cette ancienne abbaye, située sur la rivière d'Aude, dans le pays de Razès & dans l'ancien diocèse de Narbonne, à quatre lieues au midi de Carcassonne 5 elle fut érigée en évêché au quatorzième siècle. Béra fait mention dans cette charte du comte Guillaume, son père, décédé depuis peu, ce qui nous fait conjecturer ^ que ce dernier est peut-être le même que Guillaume, duc de Toulouse Se fondateur de Gellone, & que Béra étoit son fils du premier lit'^.

LXXL — Testament de Dadila , seigneur dans le diocèse de Nimes.

On pourroit mettre au nombre de ceux qui gouvernoient alors quelque comté de la Septimanie Dadila, homme de distinction, qui faisoit son séjour

' Voyez, sur ces comtes, tome II, la Note addi- Le fondateur de l'abbaye d'Alet, Béra, fils d'un

tionnelle à la Note LXXXVII. comte Guillaume, n'est pas le comte de Barcelone de

" Ibii. Preuves, Chartes & Diplômes, n. XL. ce nom; les raisons qui empêchent d'identifier ces

' Ihid. n. LUI. deux personnages sont exposées plus au long dans

* Ihid. Note XCI. le tome II, Note rectificative, p. 3i3'. Cependant il

' Ihid. Preuves, Chartes & Diplômes, n. XVII. faut remarquer qu'aucun des deux testaments de

' Ihid. Note XCI. saint Guillaume ne mentionne Béra parmi les fils

' Ici D. Vaissete commet une erreur manifeste. de ce prince. [A. M.]

HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. IX. o35 , „ ,

' An 8 I 3

ordinaire, à ce qu'il paroit, aux environs de Nimes & qui, dans le ' testament qu'il fit la dernière année du règne de l'empereur Charlemagne, fit des donations considérables aux abbayes de Psalmodi, d'Aniane & de Conques. Ce seigneur, extrêmement riche, possédoit plusieurs terres en divers pays, & en particulier dans les diocèses de Nimes, d'Uzès & de Maguelonne, dans le Rouergue, le Gévaudan & le Vêlai. Il paroît qu'il étoit originaire de ce dernier pays, qu'il étoit en faveur auprès de Charlemagne, & qu'il avoit reçu de cet empereur de riches présens en vaisselle d'or Se d'argent. Dadila fait mention dans son testament de Grégoire, son père, de deux de ses filles, dont l'une qui décéda sans enfans, & des biens de laquelle il avoit hérité, se nommoit Dodane, Se l'autre Paulette, Si enfin d'une nièce ou petite-fille. Ce testament est souscrit par divers témoins, & entre autres par un évêque, appelé Jean, qui l'étoit peut-être de Nimes ou de quelque ville voisine. Ermengarde, veuve de Dadila, fit son testament deux ans* après, en faveur de la même abbaye de Psalmodi Si de Théodemir qui la gouvernoit alors.

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