CXVIII. — Révolte des rois d'Aquitaine 6* de Bavière
L'empereur, irrité de l'évasion du roi d'Aquitaine 8c voulant^ en prévenir les suites, résolut, de l'avis de son conseil, de convoquer une diète à Orléans pour y délibérer des moyens de ramener ce prince à son devoir. Il appela à cette assemblée ses deux fils Lothaire 8c Louis; mais ce dernier, de concert avec Pépin, prenoit déjà des mesures pour exciter de nouveaux troubles. Il avoit formé le dessein de s'emparer du royaume d'Allemagne, destiné à An 832
' VKiUo-nomt, Vie de Louis le Débonnaire, f.io9. ^ Nithard, I. I, dans Duchesne, t. 2, p. 36i.
— Annales Bertiniani, p. 187. — Thégan, c. 38. * MabiUon, Notae in Vita Valae, n. 16, p. 5i 1.
* Vita Vaïacj 1. 8, n. |3. ' Annales Bertiniani, p. 188. — Thégan, c. Sp.
^^g3z 9^^ HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IX.
Charles par le nouveau partage, de pénétrer ensuite en France & enfin de lever de nouveau, conjointement avec Pépin, l'étendard de la révolte. L'empereur, informé du procédé du roi de Bavière, tint à Mayence, pendant le mois d'avril, la diète qu'il avoit résolu de convoquer à Orléans, &, ayant rassemblé son armée, il se mit en marche contre ce prince, campé au voisinage de Worms.
Louis, séduit par les mauvais conseils & les vaines promesses du comte Matfred & de quelques autres rebelles à qui l'empereur, par un excès de bonté, avoit pardonné, se flattoit qu'il n'auroit pas plutôt pris les armes, que les peuples d'Austrasie 8c de Saxe se déclareroient en sa faveur, & qu'il lui seroit aisé de débaucher les troupes de son père à la faveur des intelligences secrètes qu'il entretenoit avec quelques seigneurs qui servoient dans l'armée l'^i.p'.'ToJ. impériale. Le succès n'ayant pas répondu à son attente, 8<. voyant qu'aucun soldat n'osoit se déclarer pour lui, il prit le parti de se retirer dans ses États de Bavière, après avoir abandonné son camp dont la plupart des troupes passèrent dans celui de l'empereur, à qui elles prêtèrent un nouveau serment de fidélité.
Après la fuite du roi de Bavière, l'empereur continua sa marche vers Augsbourg où, à son arrivée, au mois de mai, il manda ce prince qui, n'osant désobéir, se rendit' auprès de lui. L'empereur, son père, lui pardonna après qu'il eut avoué sa faute & sa mauvaise conduite, & promis d'être plus fidèle à l'avenir. Louis le Débonnaire partit ensuite pour Mayence^, oîi Lothaire, qui vint au-devant de lui, tâcha de s'excuser au sujet des soupçons qu'on avoit conçus de sa fidélité & de ses liaisons avec les rois, ses deux frères^.
CXIX. — L'empereur fait grâce à Pépin i- dépouille Bernard du duché
de Septimanie.
L'empereur convoqua, au mois de septembre suivant, une diète à Orléans où il fit appeler Pépin, dont la conduite lui étoit toujours suspecte "*. Ce prince, à l'exemple du roi de Bavière, son frère, s'étoit livré à certaines personnes qui, abusant de sa confiance, le détournoient de l'obéissance qu'il devoit à son père. Son principal conseiller étoit Bernard, duc de Septimanie, qui, mécontent de la cour dont il s'étoit retiré, lui inspiroit des sentimens de révolte. Pépin, qui se sentoit trop coupable pour oser se présentera la diète d'Orléans, fit semblant de vouloir s'y rendre ; mais, au lieu d'obéir, il courut d'un côté & d'autre. L'empereur, irrité de sa conduite, partit d'abord après la diète pour aller le chercher en Aquitaine, & s'avança jusques au palais de Joac {Jocundiacum)^ voisin de Limoges. Pépin, voyant qu'il ne pouvoit échapper aux poursuites de son père, alla se jeter à ses pieds & lui demanda pardon. L'empereur, toujours bon St tendre à l'égard de ses enfans,
■ Annales FuUenses. ^ L'Astronome, f^ic de Louis le Débonnaire, p. 3o8
' Thégan, c. 40. & suiv. — Jnnales Bertiniani,p. 188. — Fita Valae^
' Ihid. 1. 8, n. 16.
le lui accorda, après lui avoir représenté ses égaremens dans une assemblée qu'il tint dans ce palais. Pour s'assurer cependant de la personne de ce prince & de sa fidélité, il lui ordonna de se rendre à Trêves avec la reine son épouse & ses enfans, & lui défendit d'en sortir jusques à nouvel ordre, & qu'il donnât des témoignages sûrs de sa soumission & de sa meilleure conduite.
Le duc de Septimanie fut traité beaucoup plus sévèrement dans cette assemblée : il y fut accusé de félonie 8c d'avoir inspiré à Pépin l'esprit de révolte 8c de désobéissance ; mais le délateur n'ayant pas osé soutenir l'accusation ni offrir le duel, selon les lois, ce duc ne fut pas jugé dans toute la rigueur. L'empereur se contenta de le priver de ses dignités {honoribns)^ c'est-à-dire apparemment de la charge de grand chambellan ou de celles qu'il occupoit dans le palais, 8c du gouvernement de Septimanie dans lequel il fut rétabli dans la suite. Gauzelme, comte ou marquis de Roussillon ', son frère, partagea sans doute sa disgrâce, car l'empereur envoya ^ dans la Septimanie 8c la Marche d'Espagne des commissaires, du nombre desquels étoit Angésise [corrige-^ Anségise], abbé de Fontenelle ou de Saint- Vandrille, pour informer de sa conduite. Comme ce comte, qui étoit encore en place l'an 83o^, n'étoit plus trois ans après dans le pays, nous avons lieu de croire que ces commissaires, dont on relève beaucoup l'intégrité 8c la justice, l'ayant trouvé coupable, le dépouillèrent de son gouvernement dans le même temps que Bernard, son frère, fut privé du sien.
CXX. — Bérenger, duc de Toulouse. — Origine des vicomtes du pays.
Nous ne doutons^ pas que Bérenger, duc de Toulouse, n'ait succédé alors à Bernard dans le duché de Septimanie, soit que ce duché ait été réuni, à la diète de Joac, à celui de Toulouse ou d'Aquitaine, que Bérenger possédoit déjà, ou que ce duc n'ait été nommé que par provision à la place de Bernard. Il y a lieu de croire que cette nomination fit le sujet des disputes qui s'élevèrent dans la suite entre ces deux seigneurs. Nous savons, d'ailleurs, que Bérenger fut le principal des commissaires qui furent envoyés dans la Septimanie après cette diète pour administrer la justice dans cette province 8c réformer les abus qui s'y étoient glissés par la négligence de Bernard. Bérenger tint un plaid^ à Elne avec ses collègues 8c y fit restituer à Babylas, abbé d'Arles, en Roussillon, suivant la loi des Visigoths, les biens qui avoient été usurpés sur son monastère"^.
Le titre de vicomte qui est donné dans ce plaid ou assemblée à Adéfonse, collègue de Bérenger, nous donne lieu de remarquer que -^ c'est le premier
' Voyez ci-dessus, le chap. lix de ce même livre. ^ Voyez tome II, ^ote LXXXVII, n. 17,
' D'Achéry, Spicilegium, t. 3, p. 238, Chronicon "• Marcx Hlspanica, p. 35o & 769.
fontanellensis monastcrii. — Mabillon,^nrta/ej, ad " Voir, à ce sujet, au tome II, la Note additlcn-
ann. 823, n. 5, & 833, n. \^. nelle à la Note LXXXVII, n. 16. [A. M.] ' Marca Hispanica, c. 349. ' Voyez tome II, Note LXXXIII, n. 17.
An 832
An 832
monument que nous connoissons où ce titre soit employé. On commença donc dès lors à nommer vicomtes les lieutenans des comtes, qu'on appeloit ^i'°"(o6 auparavant viguïers {vicariï)^ Si qu'un ancien auteur' appelle loco positi. Le titre de vicomte, qui fut d'abord en usage, à ce qu'il paroît, dans les provinces voisines des Pyrénées, comme la Septimanie, la Gascogne 8c la Marche d'Espagne, devint insensiblement plus commun^, & on s'en servoit ordinairement, sur la fin du règne de Charles le Chauve, dans tout le royaume, pour désigner les lieutenans des comtes 3.
CXXI. — Le royaume d'Aquitaine ôté à Pépin 6- donné à Charles, son frère,
11 paroît que Louis le Débonnaire étoit encore le 4 d'octobre au palais de Joac, en Limousin, par une charte de ce prince, datée du même jour'*, du lieu de Juvenciacum, par laquelle il donne le village de Fontaines , dans le diocèse de Toulouse, dépendant de son domaine, à un de ses vassaux, nommé Adalbert, avec permission de le posséder en propriété St d'en disposer comme il le jugeroit à propos. Cette charte prouve que ce prince exerçoit alors l'autorité royale dans le royaume d'Aquitaine'', Il en dépouilla, en effet, vers le même temps, Pépin, son fils, en punition du refus qu'il avoit fait de se rendre à Trêves. Ce prince, après avoir fait semblant d'obéir & pris la route de Doué, en Anjou, accompagné de l'escorte qu'il lui avoit donnée pour s'assurer de sa personne, s'étoit fait enlever la nuit par ses propres domestiques 81 étoit demeuré dans ses États où il erroit comme auparavant.
L'empereur, irrité de la conduite"^ de Pépin, prolongea son séjour dans l'Aquitaine au delà du terme qu'il s'étoit prescrit Se, après l'avoir dépouillé de son royaume, le donna à Charles, son quatrième fils, dont il reçut le serment de fidélité avec celui des principaux seigneurs du pays. Il tenta cependant encore de ramener Pépin à son devoir & convoqua pour cela une nouvelle assemblée, en Aquitaine, pour le jour de Saint-Martin, à laquelle il le fit appeler; mais ce prince, toujours rebelle & obstiné, non content de refuser de s'y rendre, harcela à la tête de ses troupes celles de son père, ce qui, joint à des pluies continuelles qui tombèrent pendant l'automne S<. qui furent suivies d'un froid extrêmement vif Se rigoureux, obligea enfin l'empereur de décamper & de congédier son armée ^. Il se rendit d'abord au palais de Rest, en Anjou, situé sur les bords ^ de la Loire, Se de là au Mans, d'où, après avoir célébré les fêtes de Noël', il partit au commencement de l'année suivante pour Aix-la-Chapelle.
■ Thégan, c. i3. ' L'Astronome, f'i'f J? Lou/j Ze iJcion/ia/re, p. 309.
' Baluze, Regum Francorum Cap'tîularia j t. 2, — Annales Berttntani , p. 188. — Thégan, c, 41.
c. 28 & 179. '' U \iuonome. Vie de Louis le Débonnaire, f.'io().
' Voir, à ce sujet, une note placée par nous à la — Nithard, 1. 1, dans Duchesne, t. 2, p. 36i.
page 867, où nous rectifions plusieurs des erreurs ' A. de Valois, Notitia Galliarum,
contenues dans ce paragraphe. [A. M.] ' Ihid.
^ Voyez tome II, Preuves, Diplôme n. XLVII. ' Annales Bertiniani, p. 188.
CXXII. — Ligue de Lothaire , de Pépin 6" de Louis pour détrôner
l'empereur, leur père.
La révolte de Pépin entraîna bientôt après celle de ses deux frères Lothaire An 833 & Louis. Ces trois princes tramèrent pendant l'hiver une ligue contre l'empereur', leur père. Le dessein qu'ils lui attribuoient de vouloir les déshériter contre la foi du serment solennel qu'il avoit fait en 817 8c. qu'il avoit confirmé ensuite au sujet du partage de ses États, fut le principal prétexte de leur révolte. Pépin, piqué de se voir dépossédé de ses Etats, commença à lever l'étendard & engagea le roi de Bavière, son frère, à mettre Lothaire, leur aîné, dans leurs intérêts, en le flattant de le laisser paisible possesseur de l'autorité impériale. Ils tâchèrent ensuite de soulever les peuples &, après avoir rappelé les séditieux de leur exil &c. délivré de prison ceux que leur conduite passée y avoit fait renfermer, entre autres le comte Matfred, qu'ils mirent à la tête de leurs partisans, ils prirent les armes de part & d'autre. L'empereur, averti de leurs démarches, assembla de son côté une armée, se rendit à Worms, au commencement du carême, & se mit en marche pour aller à la rencontre de ses enfans rebelles. Ceux-ci, à la tête de leurs troupes, s'étoient déjà joints dans l'Alsace, entre Strasbourg^ & Bâle, auprès de Colmar, dans un lieu appelé alors Rotfelth (qui veut dire champ rouge), situé entre Brisach & la rivière d'EU. Ce qui se passa dans cet endroit donna occasion de l'appeler depuis le champ du mensonge ou Lugenfeld, aujourd'hui Rotleube^. Lothaire, pour donner plus de poids Se d'autorité à ses projets, avoit eu l'adresse de mettre le pape Grégoire IV dans ses intérêts & de l'engager à le suivre avec toute la cour romaine, sous prétexte de vouloir le faire médiateur de la paix dans la famille royale.
L'empereur étant arrivé avec son armée en présence de ses fils, tenta d'abord, à son ordinaire, la voie de la douceur. Il leur envoya des députés pour tâcher de les ramener & de les porter à recourir à sa clémence ; mais toutes ses démarches furent inutiles. Il envoya d'autres députés au pape pour se plaindre de ce qu'après son arrivée il n'étoit pas venu le trouver, &. qu'il Éd. oriKin protégeoit ses enfans rebelles. Les évêques qui s'intéressoient pour l'empereur, 8t qui se trouvoient dans son camp, s'étoient déjà déclarés contre ce pontife, &, sur le bruit qui s'étoit répandu qu'il vouloit les"* excommunier, S*, l'empereur même, s'il refusoit sa médiation 81 ne rendoit pas justice à Lothaire, ils lui firent dire d'un commun accord que s'il venoit pour les excommunier, il s'en retourneroit excommunié lui-même, puisqu'il s'arrogeoit une autorité que les canons ne lui donnoient pas, & qu'ils pourroient bien le'' déposer pour le punir d'être venu sans avoir été appelé. Les députés*^
' V kiltonomt. Vie de Louis le Débonnaire, ^.'io^. ' Mabillon, Annales, ad ann. 823, n. 8, & Ap-
— Niihard, 1. 1 , dans Diichesne, t. 2, p. 36 1 . — /icniix, t. 2, p. ySg.
Annales Berî'iniani, p. 107. ^ \J' P^sironome, Vie lie Louis le Débonnaire , -p. 3og.
' Mabillon, Annales, ad ann. 823, n. 8, & Ap- '• Vita Valae, 1. 8, n. 16.
penJix, t. 2, p. 73<j. ° IbiJ. n. 17.
An 833
que l'empereur avoit envoyés au camp des princes leur présentèrent un mémoire dont ils étoient chargés & qui contenoit six articles, dans lesquels il les exliortoit de reconnoître leur faute & de se souvenir qu'étant ses enfans & ses vassaux, ils lui dévoient la soumission & la fidélité; il ajoutoit que c'étoit mal à propos qu'ils se vantoient d'avoir pour eux l'autorité du Siège apostolique, qu'il s'étoit toujours fait gloire de le protéger, & qu'il n'ignoroit pas qu'ils empêchoient le pape de venir conférer avec lui dans son camp. Enfin il se plaignoit surtout de la conduite de Lothaire, qu'il accusoit d'avoir débauché ses deux frères & de les avoir engagés dans sa révolte aussi bien que les vassaux de l'Empire.
La réponse des princes à ce mémoire fut en apparence très-respectueuse, mais dans le fond fort vive. Non contens de justifier leur conduite, ils se plaignoient à leur tour de ce que, sans aucune faute de leur part, l'empereur, leur père, les avoit deshérités, à l'instigation de certaines personnes dont il suivoit trop facilement les mauvais conseils; ils témoignoient qu'il ne tenoit qu'à lui de rétablir la paix dans la famille royale en conservant l'ancien partage ; mais le nouveau étoit trop favorable à l'impératrice Judith, & cette princesse avoit trop d'ascendant sur l'esprit de l'empereur pour souffrir qu'il le révoquât au préjudice de Charles, son fils, qui par là auroit été privé de la portion dix royaume qui lui avoit été donnée. Ainsi toutes ces négociations furent inutiles.
Les deux armées n'attendoient ' que le signal pour en venir aux mains, quand l'empereur fut averti de l'arrivée du pape Grégoire IV dans son camp. Ce prince, après l'avoir reçu d'abord assez froidement, le conduisit dans sa tente, où leur conférence ne fut pas longue. Grégoire fit cependant quelque séjour dans le camp impérial où il renoua les négociations, & sut si bien s'insinuer dans l'esprit de l'empereur, qu'il lui persuada de le prendre pour arbitre de ses diffférends avec les princes, ses enfans, Se c'est en cette qualité qu'il retourna au camp de Lothaire. D'autres historiens^ assurent néanmoins que le pape se retira bientôt sans avoir pu rien gagner sur l'esprit de l'empereur, qui crut ne pouvoir accepter avec honneur les conditions de paix qu'il lui proposoit.
Quoi qu'il en soit, il est certain ^ que les trois princes, profitant du temps de la conférence du pape avec leur père, gagnèrent dans cet intervalle par leurs émissaires la plupart des seigneurs qui étoient dans son camp & les engagèrent, soit par présens, soit par promesses, à l'abandonner 81 à passer dans le leur. Cette désertion s'exécuta pendant la nuit qui suivit l'entrevue de l'empereur avec le pape, en sorte que le lendemain ce prince se trouva presque seul, à la réserve de quelques prélats & de quelques seigneurs qui lui furent constamment fidèles. Se à qui, pour leur sauver la vie, il conseilla
' Fita Valac, 1. 8 , n. 16. — L'Astronome, Vie ' L'Astronome, Fie de Louis le Déionnaire, p. 3og.
de Louis le Véhonnciire^ p. 809. — annales Berîiniani, p. 1 89. — Vita Valae, n, 18.
' Thégan, c. 42. — Thégan, c. 43.
HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. IX. qqi — , „„
' ' An 8.53
OU de se retirer dans le camp de Lothaire, ou de prendre la fuite. Quelquesuns préférèrent ce dernier parti.
Les soldats de l'armée des princes faisoient mine de vouloir aller enlever Louis le Débonnaire dans son camp, quand cet empereur se trouvant presque seul 8t sans ressource, envoya prier ses enfans de vouloir du moins lui épargner la confusion de se voir insulté par la soldatesque. Les princes lui firent savoir que s'il vouloit se rendre dans leur camp, ils iroient à sa rencontre & le recevroient avec tous les honneurs & toutes les marques de respect & de distinction qui lui étoient dues. Là-dessus, l'empereur se mit en marche, & alla se livrer entre les mains de ses fils rebelles le trentième de juin, fête de la commémoration de saint Paul. A son approche, les trois princes descendirent ^i^p^fôg. de cheval 8c s'avancèrent pour le saluer. L'empereur les embrassa, leur parla quelque temps & leur rappela entre autres le souvenir de la parole qu'ils lui avoient donnée au sujet de l'impératrice & du jeune Charles, leur frère. Ils lui promirent tout ce qu'il voulut & n'exécutèrent rien ; ils le conduisirent de même que ce jeune prince à la tente de Lothaire, & emmenèrent en même temps Judith dans celle du roi de Bavière. Ils oublièrent bientôt après leur promesse & envoyèrent cette princesse en exil à Tortone dans la Lombardie.
CXXIII. — Lothaire fait déclarer l'empire vacant, en prend le gouvernement ^ fait un nouveau partage du royaume avec ses deux frères.
Après que l'empereur se fut livré entre les mains de ses enfans rebelles, Lothaire assembla un conseil tumultuaire dans lequel l'empire ayant été déclaré vacant, il fut supplié de vouloir l'accepter, ce qu'il agréa fort volontiers. Les trois princes procédèrent ensuite à un nouveau partage de toute la monarchie Se reçurent le serment de fidélité de ceux qui, en conséquence de ce partage, dévoient devenir leurs sujets Se qui se trouvèrent présens, après quoi ils se séparèrent. Pépin prit la route d'Aquitaine, Louis celle de Bavière, 8c le pape, honteux d'avoir prêté son autorité Se son ministère à tout ce qui venoit de se passer sous ses yeux, repassa les monts. Lothaire se mit de son côté en marche vers la France avec l'empereur, son père, qu'il faisoit conduire comme un criminel, sous bonne Se sûre garde, aussi bien que le jeune prince Charles, son frère.
A son arrivée à Soissons, il y fit enfermer' le premier dans le monastère de Saint-Médard, où il le fit garder à vue, avec défense de lui parler, 8c envoya le second dans l'abbaye de Prom, au diocèse de Trêves. Pour s'affermir ensuite sur le trône impérial Se se faire autoriser par la nation dans l'usurpation qu'il en avoit faite, il convoqua le premier d'octobre une diète générale à Compiègne, où il amena l'empereur pour le faire servir à ses desseins ambi-
' L'Astronome, Vte de Louis le Débonnaire. — exauctorationis Ludov'tc't PU, Duchesne, t. 2, p. 33i Annales Bertiniani. — Thégan, c. 43. — Acta &seq.; p. 336 & seq.
An 833 - ^^
tieux. Il exigea d'abord dans cette assemblée un nouveau serment de fidélité '«•des prélats & des seigneurs qui la composoient, parce qu'il en soupçonnoit plusieurs d'être dévoués à son père. Il y en avoit, en effet, un grand nombre qui étoient portés pour ce prince, mais la crainte les empêcha de se déclarer ouvertement pour lui.
CXXIV. — Barthélemî, archevêque de Narbonne, 6" plusieurs autres évêques de la Septimanîe se déclarent en faveur de Lothaire. — L'empereur se soumet à la pénitence publique.
Lothaire, qui n'avoit rien tant à cœur que de s'assurer l'empire dont il s'étoit mis en possession, avoit fait tous ses efforts pour faire inspirer' à son père, pendant qu'il étoit renfermé à Saint-Médard , le dessein d'embrasser la vie monastique; mais, n'ayant pu réussir, il résolut de le faire soumettre à la pénitence publique pour lui ôter par là toute espérance de remonter jamais sur le trône, parce que, suivant les canons, ceux qui avoient été soumis à cette pénitence ne pouvoient plus porter les armes ni se mêler des affaires publiques. Lothaire en fit faire la proposition à la diète de Compiègne par les évêques de son parti, dont les principaux étoient^ Ebles, de Reims, homme violent 8<. emporté, Agobard, de Lyon, Bernard, de Vienne, &. Barthélemi ^, de Narbonne. Louis le Débonnaire fut donc accusé en pleine assemblée de divers crimes par les prélats du parti de Lothaire qui demandèrent que ce prince fût condamné à les expier par la pénitence publique. Quelque injuste que fût cette demande, elle passa à la pluralité de[s] voix. L'empereur, dans la crainte de s'attirer par sa résistance un traitement encore plus injurieux, fut obligé de s'avouer coupable des crimes qu'on lui imputoit 6c d'acquiescer à sa sentence ; après quoi il fut ramené à Saint-Médard de Soissons, où il déposa ses armes & reçut le cilice avec l'habit de pénitent, des mains des évêques, en présence de toute l'assemblée & devant les reliques des saints. Cela fait, il fut renfermé de nouveau dans ce monastère. Se Lothaire prit de nouvelles précautions pour l'empêcher d'avoir aucun commerce avec personne. Cette diète finit à la Saint-Martin.
Nous avons lieu"* de croire qu'Etienne, évêque de Béziers, & Teugrin, évêque d'Albe ou de Viviers, y assistèrent avec Barthélemi, archevêque de Narbonne^, Se qu'ils furent complices de l'injuste déposition de Louis le Débonnaire. Cela paroît par leurs souscriptions <5, qu'on trouve parmi celles de plusieurs autres prélats qui signèrent un diplôme qu'Aldric, archevêque Éd.origin. jg Scns, fit autoriscr peu de temps avant ou après cette assemblée par les évêques qui reconnoissoient Lothane pour seul empereur. L.e diplôme concernoit l'abbaye de Saint-Remi de Sens, que cet archevêque avoit transférée à
■ Mabillon, ad ann. 833, n. lo. •• Voyez tome II, Note XCV.
' Flodoard, Hist. Remensis eccUsiae, 1. 2, c. 20. ' Ihid.
' Voyez tome II, Note XCV. ^ D'Achéry, Spicilegium, t. 2, p. Syp.
Vareilles, lieu situé à huit milles de la même ville. Selon les apparences, ces évêques s'assemblèrent sur ce sujet, ou en allant à la diète de Compiègne ou à leur retour.
CXXV. — Rétablissement de Louis le Débonnaire sur le trône par le secours de Pépin 6- de Bernard.
Quelques jours après cette diète, Lothaire partit pour le palais d'Aix-la- Chapelle, où il arriva le 2g de novembre. Comme il avoit dessein d'y passer l'hiver, il emmena ' avec lui l'empereur, son père, parce qu'il se défîoit de lui ; mais il ne jouit pas longtemps de l'empire, où l'injustice & la violence l'avoient élevé. Les rois Pépin & Louis, ses frères, furent à peine informés de la déposition ignominieuse de leur père, que, touchés d'un repentir sincère d'y avoir contribué par leur conduite passée, ils résolurent de le délivrer des mains de leur aîné, qui, sans leur participation, s'étoit emparé de toute l'autorité , & de donner des bornes à son ambition.
D'un autre côté, la plupart des prélats qui s'étoient trouvés à la diète de Compiègne Se qui, soit par faiblesse, soit par crainte ou par séduction, avoient été complices de la déposition de l'empereur, honteux de leur conduite & touchés de la manière indigne dont ce bon prince étoit traité , témoignèrent publiquement leur repentir. Les peuples en murmuroient d'ailleurs hautement, ce qui donna lieu à plusieurs assemblées secrètes de seigneurs en Germanie, en Aquitaine & en Bourgogne, où l'on délibéra des movens de tirer ce prince des mains de Lothaire.
Le duc Bernard, qui, après avoir été dépouillé de ses dignités, s'étoit retiré en Bourgogne, où il avoit plusieurs terres, soit par générosité 8c par justice, soit par aversion pour Lothaire, ou enfin dans l'espérance d'être rétabli dans ses charges, se joignit au comte Wariii, l'un des plus considérables seigneurs de Bourgogne, 8t travailla de concert avec lui à gagner au parti de l'empereur les peuples de ce royaume. Dans ce dessein, ils en parcoururent les provinces, formèrent une ligue en sa faveur & la firent jurer à un grand nombre de personnes. Louis, roi de Bavière, envoya de son côté au roi d'Aquitaine, son frère, des gens de confiance pour convenir avec lui sur ce qu'ils avoient à faire pour procurer la liberté à leur père 8c son rétablissement sur le trône; le roi de Bavière s'avança ensuite à la tête de son armée jusques à Francfort, d'où il envoya prier Lothaire de traiter l'empereur avec plus d'humanité Se de ménagement. Ses remontrances n'ayant eu aucun effet, il "[^^ÏÂ s'approcha avec ses troupes d'Aix-la-Chapelle, tandis que Pépin, son frère, se disposoit à se mettre en marche avec les siennes pour se rendre de ce côté-là. Lothaire, averti des desseins de ses frères, fit aussitôt venir le jeune prince Charles de l'abbaye de Prom 8c l'emmena avec l'empereur. Il se rendit
■ L'Astronome, Vie de Louis le Véhonnaire, p. 3io. — Annales Bertiniani, p. 189. — Nithard, 1. 1, dans Duchesne, t. 2. — Thégan, c. 43 & seq.
^^g3 994 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IX.
d'abord à Compiègne, d'où il partit pour Paris, dans la persuasion que la noblesse du pays lui étoit plus dévouée que partout ailleurs St dans l'attente de la jonction de ses vassaux & de ses troupes à qui il avoit donné ordre de se rassembler.
A son arrivée au voisinage de cette ville, il apprit que les comtes Eggebard & Guillaume, grand écuyer, joints à plusieurs autres seigneurs, avoient résolu de l'attaquer 8c de lui enlever l'empereur; mais ce dernier prince, toujours porté à la paix, détourna ces comtes de leur dessein & leur fit dire de ne rien précipiter. Dans le même temps, Lothaire apprit que le roi Pépin, son frère, étoit déjà 'à l'autre rive de la Seine avec toutes les forces d'Aquitaine; mais il se rassura, parce qu'il avoit pris la précaution de faire enfoncer les barques qui étoient sur cette rivière, St qu'une inondation extraordinaire qui avoit emporté tous les ponts, empêchoit les Aquitains de la passer.
D'un autre côté, Bernard StWarin arrivèrent, au commencement du carême, avec les troupes de Bourgogne jusques aux bords de la Marne. Le froid, qui étoit encore fort rigoureux, les obligea de s'arrêter à Bonnœil {Bongilo). Quelques jours après, savoir, le samedi de la première semaine de carême, 26 de février, ces deux seigneurs députèrent à Lothaire l'abbé Rebald Se le comte Gaucelme, frère du premier, pour lui demander la liberté de l'empereur, avec ordre de lui déclarer que s'il le remettoit de bon gré entre leurs mains, il se faisoient forts de faire sa paix & d'obtenir sa grâce pour le passé; Ed.origin. „^g gj ^y contraire, il s'obstinoit à vouloir le retenir, ils se verroient enfin obligés malgré eux d'user de force pour délivrer ce prince. Lothaire répondit aux députés « qu'il étoit plus sensible que tout autre à tout ce qui regardoit « l'empereur, son père, que les seigneurs qui les envoyoient ne dévoient pas « lui faire un crime de s'être assuré de sa personne, puisqu'ils avoient été les « premiers à le trahir &. à le livrer entre ses mains, & que d'ailleurs ils « n'ignoroient pas qu'il avoit été canoniquement déposé par le jugement des n évêques, » ce qui prouve que Bernard, duc de Septimanie, avoit contribué à la déposition de ce prince, faute qu'il répara bientôt après. Lothaire ajouta que la députation n'étoit pas assez nombreuse pour pouvoir traiter d'une affaire si importante, & qu'on eût à lui envoyer encore deux abbés & deux comtes, mais surtout Odon, comte d'Orléans, 81 parent de Bernard. Le but de ce prince étoit d'amuser ces généraux 8c de gagner du temps pour se retirer St se mettre à couvert tant de l'armée de Germanie qui avançoit à grandes journées, sous la conduite du roi de Bavière, que des troupes d'Aquitaine St de Bourgogne dont il craignoit d'être enveloppé. Après avoir, en effet, laissé l'empereur, son père, & le jeune prince Charles, son frère, dans l'abbaye de Saint-Denis, il en partit le dernier de février, accompagné seulement de quelques seigneurs qui voulurent bien suivre sa fortune; il se retira en Bourgogne &. arriva à Vienne, sur le Rhône, où il tâcha de se soutenir, St où il assembla des troupes de toutes parts. Il paroît que Barthélemi ', archevêque de Nar-
' Flodoardj Historia Rcmensïs ecclcsiae^ 1. 2, c. 20.
bonne, fidèle partisan de Lothaire, & Salomon, évêque d'Elne, furent du nombre de ceux qui suivirent ce prince dans sa retraite. Il donna ' une charte, le 7 d'avril de la même année, en faveur de l'église de ce dernier prélat qui étoit à sa suite. Elle est datée de Clunac qui est peut-être Cluny, en Bourgogne.
Lothaire se fut à peine retiré, que les seigneurs qui étoient restés à Saint- Denis avec l'empereur furent d'avis que ce prince reprît incessamment les marques de sa dignité j mais Louis le Débonnaire jugea à propos de différer cette cérémonie jusques au lendemain, jour de dimanche, premier de mars, <[ue les évêques s'étant assemblés dans l'église, lui rendirent ses armes avec les ornemens rovaux.
CXXVL — Pépin rétabli dans le royaume d'Aquitaine 6» Bernard dans
le duché de Septimanie.
L'empereur ne jugea pas à propos de poursuivre L/Othaire, contre l'avis de ses courtisans. Il partit pour Nanteuil, & se rendit ensuite à Kiersi, sur la rivière d'Oise, où il fut joint par les rois Pépin Si Louis, ses fils, qu'il reçut avec de grands sentimens de tendresse 8c de reconnoissance. Il fit le même accueil aux seigneurs de leur suite 8c surtout à ceux de l'armée de Bourgogne. Il tint avec eux dans ce dernier palais, à la mi-carême, une diète dans laquelle Pépin fut rétabli dans son royaume d'Aquitaine dont il avoit été dépouillé environ dix-huit mois auparavant. L'empereur rétablit en même temps dans leurs dignités ou gouvernemens divers seigneurs qui se trouvèrent à cette diète Se qui avoient contribué à sa délivrance. Entre ces seigneurs, les uns avoient été punis par l'empereur pour leur mauvaise conduite, 8c les autres avoient été proscrits par Lothaire, ce qui nous fait conjecturer que Bernard, qui étoit du nombre, rentra dès lors dans son gouvernement de Septimanie dont il avoit été dépouillé à la diète de Joac. Il étoit, en effet, en possession de ce duché peu de temps après.
L'empereur, après avoir congédié* la diète de Kiersi, permit à Pépin de retourner dans ses États d'Aquitaine 8< d'en reprendre le gouvernement. Il partit ensuite pour Aix-la-Chapelle, accompagné du roi de Bavière 8c du prince Charles, ses enfans. L'impératrice Judith arriva quelque temps après dans ce palais. Elle avoit été délivrée de sa prison de Tortone dès qu'on eut appris en Italie le rétablissement de l'empereur. Ce prince refusa cependant de la reprendre pour son épouse jusqu'à ce qu'elle se fût purgée de nouveau des crimes dont elle étoit accusée. Enfin, Louis le Débonnaire donna de nouvelles marques de sa clémence par l'amnistie générale qu'il accorda à tous les peuples qui avoient eu quelque part à la révolte.
' Marca Hispanica, c. 776 & seq. — Thégan, c. 49. — Annales Bertinlani, p. 190.
* L'Astronome, ^ie Je Louis le Débonnaire, p.3ic. — Miihard, 1. 1, dans Duchés ne, t. 2, p. 36i,
■~T~; qq6 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. IX.
CXXVII. — Lotha'ire fait périr Gaucelme, frère de Bernard, 6- Gerherge,
sa sœur.
Lothaire n'étoit pas si affoibli qu'il n'eût encore un grand nombre de partisans : Matfred, auparavant comte d'Orléans, dont nous avons déjà parlé, & Éd. ori^in. Lambert, comte d'Anjou', qui commandoit^ sur les Marches de Bretagne, étoient des principaux. Ces deux seigneurs, quoique divisés entre eux pour des intérêts particuliers, s'étoient unis en faveur de Lothaire & faisoient les derniers efforts pour ranimer le parti de ce prince dans la Neustrie, à la droite de la Loire, où ils portoient la désolation. D'un autre côté, le comte Odon, joint à plusieurs autres seigneurs dévoués à l'empereur, se mit en campagne entre la Loire 8t la Seine pour arrêter les courses de ces deux généraux St leur livrer bataille. Les deux armées s'étant enfin rencontrées en vinrent aux mains. Celle de l'empereur, quoique plus nombreuse, eut le malheur d'être battue par la négligence & la mésintelligence des chefs. Odon, comte d'Orléans, Guillaume, son frère, comte de Blois, Gui, comte du Maine, Se plusieurs autres seigneurs de marque demeurèrent sur la place avec la plus grande partie de leurs troupes du côté des impériaux. Les comtes Matfred & Lambert ne profitèrent pas cependant de leur victoire ; l'empereur demeura toujours maître du pays. Les deux comtes, craignant que ce prince ne marchât contre eux avec toutes ses forces, Si qu'il ne les enveloppât, sollicitèrent fortement Lothaire de venir à leur secours.
Ce prince décampa alors de Vienne & s'avança, à la tête de ses troupes, jusques à Châlons-sur-Saône qui lui ferma ses portes. Les principaux seigneurs de Bourgogne, du parti de l'empereur, entre autres Warin, probablement comte de Mâcon, Gaucelme, frère du duc Bernard, & le comte Sanila, Goth de nation, le même sans doute qui accusa Béra, comte de Barcelone, &. qui fut cause de sa proscription, s'étoient jetés dans cette ville & l'avoient fait fortifier à la hâte pour tâcher de retarder la marche de Lothaire, en sorte que ce prince fut obligé d'en faire le siège. Il l'emporta en trois jours ou, selon d'autres, en cinq, & la livra à toute la fureur du soldat qu'il ne put empêcher de mettre le feu aux quatre coins. Lothaire fit ensuite couper la tête aux comtes Gaucelme & Sanila &i à un troisième seigneur, nommé Madalelme. Il fit grâce à Warin & à plusieurs autres qui, pour sauver leur vie, eurent la lâcheté d'embrasser son parti ^, de lui prêter serment de fidélité & de marcher à sa suite. Lothaire, non content d'avoir exercé sa vengeance sur le frère & les amis du duc de Septiraanie, fit prendre Gerberge, sa sœur, qui se trouvoit alors à Châlons, où elle vivoit dans la retraite & la piété (^sanctimon'ialis)^ & l'ayant tait enfermer dans un tonneau comme une sor-
' Lambert n'était pas comte d'Anjou; il com- Thégan, c. Si & suiv. — Aâreya\d, Miracula S. Be-
mandait la Marche de Bretagne; c'est pour cette nedicti^ 1. i, c. 20 & seq. raison qu'il porte le titre de marquis. [E. M.] ' Warin, en effet, fut épargné, mais aucun texte
' L^kslronorae, Fie de Louis le Déionnalre, -p. ^10. ne dit que ce fût pour avoir embrassé le parti de
— Annales Bert'iniani, f. 189. — Nithard, 1. 1. — Lothaire. [E. M.]
cière & une empoisonneuse, il la fit précipiter dans la Saône où elle périt. Suivant quelques' modernes, elle avoit d'abord épousé le comte Wala & embrassé ensuite la profession religieuse, dans le temps que ce comte prit de son côté l'habit monastique dans l'abbaye de Corbie 5 mais il n'est guère probable que Lothaire eût voulu traiter avec tant d'inhumanité l'épouse de Wala, son confident, qui lui étoit entièrement dévoué 8c qui avoit épousé ses intérêts avec tant de chaleur.
L'empereur étoit alors à Langres, où il s'étoit rendu pour y tenir une diète à la mi-août, & où le roi de Bavière, son fils, l'avoit joint avec ses troupes. Ces deux princes, informés de la marche de Lothaire, qui s'avança jusques à Orléans, après la prise de Châlons, se mirent de leur côté en campagne & poursuivirent ce prince. Ils l'atteignirent enfin dans le Maine, où il s'étoit joint avec les comtes Matfred Se Lambert. Les deux armées étoient en présence quand l'empereur, toujours porté à la clémence, envoya des députés à Lothaire pour l'engager à entrer en négociation ; mais ce prince, toujours inflexible, après avoir fait durer les conférences pendant trois jours, refusa d'accepter la paix & porta sa témérité jusques à menacer les envoyés de l'empereur.
CXXVIIL — Bérenger, duc de Toulouse, négocie la réconciliation de Lothaire avec l'empereur.
Lothaire n'avoit prolongé cette négociation que dans l'espérance dont il se flattoit de débaucher pendant ce temps-là les troupes de son père; mais, voyant l'inutilité de ses intrigues, il prit le parti de décamper la quatrième nuit 8c de s'avancer du côté de Blois. L'empereur 8c le roi de Bavière le suivirent de près 8c le joignirent sur les bords de la- Loire, près du château de Blois, où Pépin, roi d'Aquitaine, les vint trouver peu de temps après avec toutes ses forces, suivi de Bérenger, duc de Toulouse, proche parent de l'empereur, à qui sa probité 8c sa conduite avoient fait donner le surnom àeSage. Lothaire feignit d'abord de vouloir attaquer l'armée impériale, mais il n'osa t'^t °'''Ç'"l'entreprendre. L'empereur, pour tâcher encore de faire rentrer ce prince dans son devoir, lui envoya trois personnages de son camp qu'il choisit^ comme les plus propres à lui inspirer la soumission, savoir : Baradade, évêque de Paderborn , 8c les ducs Gebbéhard 8c Bérenger. Baradade parla le premier, 8c employant dans cette occasion l'autorité que lui donnoit son caractère, il ordonna de la part de Dieu à Lothaire de ne plus écouter les mauvais conseils de ceux qui l'avoient séduit jusques alors; Gebbéhard 8c Bérenger, prenant ensuite la parole, lui commandèrent, au nom de l'empereur, son père, de se soumettre Se de l'aller joindre. Lothaire, frappé 8c comme interdit de leurs discours, leur demanda du temps pour réfléchir en particulier sur ce qu'il avoit à faire; mais ils se furent à peine retirés, qu'il les fit rappeler pour les
' Daniel, fitstotre Je frange, t. i, p. 635. ' Thégan, c. 54 & seq.
consulter eux-mêmes sur le parti qu'il avoit à prendre. Nous n'en connoissons point d'autre, répondirent-ils, que celui de vous aller jeter aux pieds de l'empereur qui est déjà tout disposé à vous pardonner, Lothaire suivit leur avis & se rendit incontinent à la tente de son père, dressée au milieu du camp, 8c environnée des troupes attentives à ce spectacle. Louis le Débonnaire étoit assis entre les rois Pépin Si Louis qui se tenoient debout, de même que tous les seigneurs de la cour. Lothaire entra accompagné des comtes Hugues, son beau-père, & Matfred, Se de plusieurs autres seigneurs rebelles, ses partisans. Il se jeta avec eux aux pieds de l'empereur qui leur ordonna de se lever, après quoi ils avouèrent leur crime Se lui en demandèrent pardon. L'empereur ' fit alors à Lothaire une vive correction, 81 après lui avoir dit qu'il vouloit bien par grâce ne pas lui ôter le royaume d'Italie, il lui ordonna de s'y retirer incessamment Se de ne pas en sortir sans sa permission. Il exigea ensuite de lui un nouveau serment de fidélité. L'empereur pardonna en même temps aux partisans de ce prince 81 les rétablit même dans leurs biens, après avoir reçu de leur part un pareil serment. Cela fait, il congédia l'assemblée, & Lothaire, Pépin 8c Louis partirent pour leurs États. C'est ainsi que se fit cette réconciliation à laquelle Bérenger, duc de Toulouse, eut autant de part par ses sages conseils, que Bernard, duc de Septimanie, en avoit eu par ses exploits au rétablissement de l'empereur sur le trône.
CXXIX. — Nouveaux mouvemens des Sarrasins. — Antoine, vicomte de Bé-^iers, prend les armes contre eux.
Le silence des historiens sur Bernard, dans le récit qu'ils nous ont laissé de cette réconciliation, nous donne lieu de croire qu'il étoit alors occupé à la défense des frontières d'Espagne contre les Sarrasins, à qui les troubles de l'État avoient donné occasion de tenter de nouvelles entreprises. Amarvan, gouverneur^ de Saragosse pour ces infidèles, s'étoit emparé d'une partie du diocèse d'Urgel d'où le comte Wandrille, qui comraandoit sur cette frontière, du côté de Gascogne, l'avoit enfin repoussé après avoir repris le pays que les Sarrasins avoient conquis dans ce diocèse, entre autres le territoire d'Alaon^. Ce comte qui, suivant un ancien monument"*, descendoit d'Hatton, fils puîné du fameux Eudes, duc d'Aquitaine, pour laisser à la postérité un monument de sa victoire, fonda dans ce pays un monastère vers l'an 884, conjointement avec Marie, son épouse, fille d'Asnarius, comte de Jaca, 8c le dota, du consentement de quatre de ses fils, qui y consacrèrent de leur côté les dépouilles qu'ils avoient remportées sur les infidèles. Il en fit dédier ensuite l'église par Sisebut, évêque diocésain, de l'agrément de Barthélerai, archevêque de Nar-
■ L'Astronome, Vie ie Lou'isle Débonnaire ,f.Z\2. ' Voyez tome II, Preuves, Chartes & Diplômes,
— Thégnn, c. 5i. n. LXVII.
' Voyez tome II, Preuves, Chartes & Diplômes, '' Voyez tome II, Note LXXXIII, & Preuves,
n. LXVII. Chartes & Diplômes, n. LXVII.
bonne, métropolitain de la province. Les quatre fils de Wandrille qui contribuèrent à cette fondation étoient Bernard, Aton, Antoine & Asnarius. Le premier succéda à son père dans le comté des Marches de Gascogne. Aton fut fait comte de Pailhas, au diocèse d'Urgel, Antoine, vicomte de Béziers, & Asnarius, vicomte de Souvigni 8c de Soûle, sur les frontières de la Navarre. Ils étoient déjà mariés dans le temps de la fondation du monastère d'Alaon. Antoine est le premier vicomte de Béziers que nous connoissions ; il épousa une dame, appelée Adoyre; il vivoit encore l'an 846. La conformité des noms de ses deux frères Bernard 8c Aton avec ceux des vicomtes héréditaires de Béziers Se de Carcassonne, au douzième siècle, pourroit faire conjecturer qu'ils descendoient tous d'une même tige'.
CXXX. — Erménald, abbé d'Anlane , envoyé au roi Pépin pour l'engager à restituer les biens usurpés sur l'église d'Aquitaine.
L'empereur, après sa réconciliation avec Lothaire &c son entier rétablisse- ,^f °'"'f ]"' ment sur le trône ^, s'appliqua à remédier aux abus qui s'étoient glissés dans l'État à la faveur des troubles. Dans cette vue, il convoqua, au palais d'Attigny, une diète qui se tint à la fête de Saint-Martin. On y nomma des commissaires {missos) pour aller rétablir le bon ordre dans les provinces 8c faire cesser les courses Se les pilleries d'un nombre infini de brigands qui les désoloient. Suf les plaintes qu'on fit à l'assemblée contre Pépin, roi d'Aquitaine, de ce qu'il avoit envahi lui-même ou permis à ses vassaux d'envahir plusieurs biens ecclésiastiques de ses États, l'empereur lui envoya, en particulier, Ermold ou Erménald-^, abbé d'Aniane, pour le presser de les faire restituer incessamment aux églises d'Aquitaine qui en avoient été dépouillées.
Cette diète fut suivie d'une autre que l'empereur convoqua à Thionville, An 835 au commencement"* de l'année suivante, 8c qui dura jusques au carême. Les évêques examinèrent, dans cette dernière assemblée, la conduite de leurs collègues, partisans de Lothaire, qui avoient le plus contribué à la déposition de l'empereur. Èbles, archevêque de Reims, le plus coupable de tous, y fut jugé Se déposé de son siège. Les archevêques Agobard de Lyon, Se Bernard de Vienne, n'ayant pas comparu après avoir été cités, furent condamnés par contumace, 8c leurs églises déclarées vacantes. Il se trouva à cette assemblée huit^ archevêques Se trente-cinq évêques, parmi lesquels nous voyons les noms de Christian de Nimes, 8c de Sisebut d'Urgel. La diète finie, les pré-
' Tous ces détails & ces généalogies sont tirés de donner une origine aussi fabuleuse aux vicomtes
la charte d'Alaon. C'est elle qui a inventé le comte de Béziers & de Carcassonne. [E. M.]
Wandrille, gouverneur d'une partie de la Gasco- ' V,'Ki\ronome, Vie de Louis le Débonnaire, ■p. ioi.
gne, & ses quatre fils, Bernard, Aton, comte de ' yi.!ih\\\on. Annales, ad ann. 834, n. 22.
Pailhas, Antoine, vicomte de Béziers, & Asnarius, * L'Aitronome, Fie de Louis le Débonnaire, p. 3oi.
vicomte de Souvigni & de Soûle, Hatton, fils puiné — Thégan , c. 56. — Flodoard, Historia Remensis
d'Eudes, duc d'Aquitaine, Asnarius, comtede Jaca, ecclesiae, 1. 2, c. 20.
& Marie, sa femme. Il f.iut faire disparaître tous ' Le Cointe, Annales ecclesiastici Francorum, ad
ces personnages de l'histoire & surtout renoncer à ann. 835, n. 9 & 19.
An 835
looo HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. IX.
lats Se les seigneurs qui y avoient assisté se rendirent à Metz, où l'empereur se fit couronner de nouveau le premier dimanche de carême.
CXXXI. — La Septïmanie ôtée à Lothaire 6- donnée à Charles le Chauve
par un nouveau partage.
C'est à cette même diète qu'il faut rapporter' un nouveau partage que Louis le Débonnaire fit de ses États entre les princes, ses enfans, après son rétablissement sur le trône, quoique d'autres^ prétendent qu'il est postérieur de deux ans. Ce prince, pour punir Lothaire de sa rébellion, ne lui laissa, par cette nouvelle disposition 3, que le royaume d'Italie & le priva de toutes les autres provinces qu'il lui avoit destinées par le partage de l'an 817. Voulant en même temps récompenser les soins que Pépin & Louis s'étoient donnés pour l'aider à remonter sur le trône, il augmenta leur portion, conformément à la promesse qu'il leur en avoit faite. Il donna au premier, outre le royaume d'Aquitaine, qu'il possédoit déjà, la partie de celui de Neustrie située entre la Loire & la Somme, avec une portion du royaume de Bourgogne. Il disposa, en faveur de Louis, de la Bavière, du reste de la Neustrie & d'une partie de l'Austrasie & de la Germanie, & destina à Charles, son quatrième fils, le reste de la monarchie, qui comprenoit le royaume d'Allemagne, dont il avoit déjà disposé en sa faveur, l'autre partie de l'Austrasie & de la Bourgogne, la Provence & la Gothie ou Septimanie avec ses Marches. L'empereur se réserva sa vie durant l'autorité sur tous ces royaumes 8c ces provinces 8c, pour ne pas exciter la jalousie parmi ses enfans, il ne voulut pas désigner celui d'entre eu;x. qui devoit lui succéder à l'empire. Il se réserva aussi en même temps le pouvoir d'augmenter ou de diminuer la portion d'un chacun, comme il le jugeroit à propos Se suivant qu'ils se comporteroient à son égard, pouvoir dont il usa bientôt après.
CXXXII. — Différend entre les ducs Bérenger &■ Bernard, au sujet du duché de Septimanie. — Mort du premier. — L'autre lui succède dans le duché de Toulouse.
La Septimanie, dont la Marche d'Espagne faisoit'* partie 8c qui fut ôtée à Lothaire par ce nouveau partage, lui avoit été destinée par celui de 817. Ce prince s'en regardoit déjà, en effet, comme le souverain présomptif, Se c'est sans doute la raison pour laquelle quelques évêques du pays l'avoient reconnu pour leur seigneur dans le temps des troubles précédens; mais cette province étant échue à Charles par le nouveau partage, celui-ci la posséda depuis jusques à sa mort, malgré les efforts de Lothaire pour la remettre sous son obéissance.
' Le Cointe, ad ann. 835, n. 26 & suiv,; n. 3i ' Baluze, Capitularia regum Francorum , t. i ,
& suiv. — Voyez tome II, Note XCVI, n. 2. c, 685, Divisio imperii anni DCCCXXXVII ; voir
" Baluze, Notae in Capkulariis , t. 2, c. il 17 aussi tome II, la Note XClll.
8t seq. * Baluze, Notae in CapitulariiSj t. 2, c. 111 8.
HISTOIRE GENERALE DE LANGUEDOC. LIV. IX. looi
An 835
L'empereur convoqua une nouvelle diète à Crémieu (^Stramiacum) , dans le Lyonnois, au mois de juin suivant', où Pépin, roi d'Aquitaine, & Louis, roi de Bavière, se trouvèrent. Il s'y rendit un grand nombre de députés de la Septimanie ou Gothie, pour demander la décision d'un différend^ qui troubloit depuis quelque temps le repos de cette province. Nous avons déjà dit que Bernard, après avoir été dépouillé de ce .duché ou gouvernement à l'assemblée de Joac, en 882, avoit été rétabli dans cette dignité par l'empereur, dix-huit mois après, en reconnoissance des soins qu'il s'étoit donnés t^S'.'p"!"^'. pour l'aider à remonter sur le trône. Bérenger, duc de Toulouse, qui avoit été pourvu^ du même gouvernement durant la proscription de Bernard, eut de la peine à le lui céder, ce qui fit naître entre ces deux seigneurs une dispute qui partagea la Province & la cour. Tous les deux avoient l'honneur d'appartenir à l'empereur & avoient contribué à son rétablissement sur le trône; mais Bérenger avoit sur son compétiteur l'avantage d être plus aimé que lui des enfans de ce prince & des peuples de la Septimanie, qu'il avoit su gagner par la sagesse de sa conduite & ses excellentes qualités.
Comme Bernard avoit de son côté ses créatures dans le pays, il s'y forma deux partis dont chacun députa à cette diète pour soutenir le droit de celui dont il avoit épousé les intérêts. Le parti de Bérenger, qui étoit le plus fort, l'auroit emporté sans doute, si un accident imprévu n'eût terminé la dispute avant la décision de l'assemblée. En effet, ce duc, étant parti pour se rendre à Crémieu, mourut subitement en chemin. Sa mort, dont l'empereur 8c les rois, ses enfans, témoignèrent beaucoup de regret, laissa Bernard, son compétiteur, paisible possesseur du duché ou gouvernement de Septimanie. Cependant, comme les députés de cette province, partisans de Bérenger, s'étoient plaints à la diète de la mauvaise conduite du premier Sa. des désordres qui s'étoient glissés dans le pays durant son gouvernement, l'empereur nomma des commissaires pour aller sur les lieux rétablir l'ordre & la tranquillité Se pourvoir en même temps à la sûreté des frontières du pays, tant du côté de Provence que d'Espagne. La diète finie, l'empereur congédia les rois Pépin & Louis, qui prirent la route de leurs États, Il se rendit luimême k Aix-la-Chapelle, dans le dessein de passer ensuite en Frise, où sa présence étoit nécessaire pour arrêter les excursions continuelles que les Normands faisoient de ce côté-là. Le nom du successeur immédiat de Bérenger dans le duché de Toulouse nous est inconnu; nous avons seulement'* lieu de croire que Bernard, son compétiteur, obtint ce gouvernement, ou alors ou du moins dans la suite, & qu'il le joignit à celui de Septimanie^.
■ Voyez tome II, Note\CVÏ, n. 3 & suit. Voyez tome II, la Note additionnelle à la Note
' Thégan, c. ôy & seq. — Annales Bertiniani, LXXXVII. [A. M.]
p. 191. — L'Astronome, Fie de Louis le Déhonnaire, '' Le successeur immédiat du comte Bérenger
p. 3i5. paraît avoir été Ecfrid ; ce comte est mentionné
> Voyez tome II, Note LXXXVII, n. 17. par Nithard en 842. [A. M.]
■* Voyez tome II, Note LXXXVII, n. 18. — Ce Voir au tome II, la Note additionnelle à la
fait est faux & ne repose sur aucune preuve. — Note LXXXVII.