LIVRE DIXIEME
L'empereur marche pour punir la rébellion du roi de Bavière, son fils. Privilèges des juifs de la Septimanie,
L'EMPEREUR Louis le Débonnaire, après la mort de Pépin I, roi ,^t; p!"'?!"'. d'Aquitaine, son fils, ne jugea pas à propos de déclarer si les enfans de ce prince succéderoient ' aux États de leur père. Il se contenta An 838 d'appeler à sa cour le jeune Pépin pour le faire élever sous ses yeux & renvoya à une diète à faire connoître ses intentions là-dessus ; mais les nouveaux troubles que Louis, roi de Bavière, excita bientôt après dans le royaume, ne lui permirent pas de la tenir alors ^,
Ce roi n'eut pas plutôt appris que l'empereur, son père, non content de l'avoir déjà dépouillé de la France orientale, avoit disposé de ce pays à la diète de Riersi^, en faveur du jeune Cbarles, son frère, qu'il se souleva ouvertement contre lui, prit les armes & se mit en état de s'assurer les provinces dont il se croyoit injustement dépossédé. Il s'avança à la tête de son armée jusques à Francfort, où il arriva le 27 de novembre de l'an 838. L'empereur, de son côté, se mit en marche pour arrêter les entreprises de ce prince 8t, ayant pris sa route vers Mayence, où il célébra les fêtes de Noël, il passa le Rhin, après l'Epiphanie, dans le dessein d'aller le forcer à aban- t.i.'pl'fà"'. donner la maison royale de Francfort dont il s'étoit emparé, après avoir
refusé d'écouter les propositions de paix qu'il lui avoit fait faire. Les deux " '
' Adhémar de Chabannais, p. 160. suiv. — L'Astronome, Vie de Louis le Débonnaire,
' Ihid. p. 3 17. — Annales Bertiniani, p. 1 pS & seq. —
' Nithard, I. 1, dans Duchesnc, t. 2, p. 362 & Annales Fulienses, p. 547.
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armées furent à peine en présence que le roi de Bavière, se voyant abandonné de ses troupes qui désertèrent son camp pour passer dans celui de l'empereur, prit le parti de décamper & de se retirer. Son père ne se mit pas en peine de le poursuivre & s'arrêta à Francfort.
L'empereur étoit encore dans ce palais le 22 du mois de février, quand l'abbé Hugues, son frère naturel & son chancelier, lui demanda sa protection pour quelques juifs de la Septimanie, qu'on troubloit dans la possession des biens qu'ils avoient la liberté de posséder héréditairement. Ce prince les confirma' dans ce privilège & leur permit, conformément aux lettres qu'il en avoit fait expédier auparavant, de disposer à leur gré de leurs immeubles.
Nous avons lieu de croire que Louis le Débonnaire ne fut pas le premier de nos rois qui permit aux juifs de posséder des biens ruraux. Il paroît^ que Pépin le Bref, voulant ménager ces peuples qui étoient en grand nombre dans la Septimanie, leur accorda le même privilège après la soumission de cette province, & que les rois Charlemagne & Carloman, ses enfans, le confirmèrent dans la suite. Cela paroît par une réponse du pape Etienne à une lettre d'Aribert, archevêque de Narbonne, qui lui avoit écrit pour se plaindre de ce que les rois de France, par quelques-unes de leurs chartes , avoient accordé aux juifs de sa province la liberté de posséder héréditairement des biens allodiaux jusque dans les villes & les faubourgs, ce qui donnoit occasion aux chrétiens d'avoir commerce avec eux, de se mettre à leur service & de cultiver leurs champs Se leurs vignes, au scandale de la religion. Il nous reste ^ un fragment de cette réponse dont nous croyons pouvoir fixer l'époque'* à la fin de l'année 768 ou au commencement de la suivante, d'où il paroît qu'elle est du pape Etienne IV & qu'Ariberl étoit alors archevêque de Narbonne. Ce dernier mourut, à ce qu'il paroît, bientôt après, puisque Daniel lui avoit succédé en 769. Le pape, par cette lettre adressée à ce prélat &• aux puissances de la Septimanie 6- de l'Espagne, vouloit sans doute les engager à demander la révocation des privilèges des juifs, & c'est apparemment à cause des inconvéniens qui en provenoient qu'Agobard^, archevêque de Lyon, écrivit à Nébridius, archevêque de Narbonne, vers le commencement de l'empire de Louis le Débonnaire, pour l'exhorter à porter ses diocésains à n'avoir aucun commerce avec ces peuples. Malgré les plaintes de ces prélats, les juifs jouissoient encore de ces privilèges vers la fin du règne de cet empereur, comme on l'a déjà dit. Nous verrons ailleurs qu'ils ne les avoient plus sous celui de Charles le Simple, au commencement du dixième siècle, 8c que les terres qu'ils possédoient dans le diocèse de Narbonne avoient été alors confisquées sur eux & données à l'église de cette ville.
' Voyez tome II, Preuves, Chartes &. Diplômes, ' Catel, Mémoires de l'histoire du Languedoc,
n. LIV. p. 771. — Conciles, t. 9, c. 478.
' Voyez tome II, Note XCII. — Catel, Mémoires * Voyez tome II, Note XCII.
de l'histoire du Languedoc, p. 771. ' Agobard, Epist. t. 1 , p. 102.
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II. — Réconciliation de Vempereur avec son fils Lothaire. — Le royaume d'Aquitaine donné à Charles le Chauve.
L'impératrice Judith, voyant ses projets rompus par la mort du roi Pépin & craignant que l'empereur, dont l'esprit & le corps s'affoiblissoient de jour en jour, venant à mourir, son fils Charles ne fût dépouillé par ses frères de la portion du royaume qui lui avoit été donnée, le détermina ' à s'approcher des frontières d'Italie pour traiter avec le roi Lothaire, son fils, 8c renouer avec lui ses premières négociations, dans l'espérance de mettre ce prince dans ses intérêts. Louis le Débonnaire partit effectivement de Francfort pendant le carême 8c s'arrêta en chemin à Brégentz pour y célébrer la fête de Pâques. Judith l'avoit engagé à promettre à Lothaire, s'il vouloit prendre le jeune Charles sous sa protection, de partager entre eux deux toutes les provinces de la domination françoise, à la réserve de la Bavière qu'on laisseroit à Louis.
Lothaire, qui souffroit impatiemment de se voir dépouillé d'une partie des États qui lui avoient été destinés 8c qui cherchoit l'occasion de regagner les bonnes grâces de l'empereur, touché de ces offres avantageuses, promit tout ce qu'on voulut. L'empereur résolut donc de faire un nouveau partage dans une diète qu'il convoqua à Worms, 8c où il se rendit le 3o de mai ; il reçut Lothaire à cette diète après l'y avoir fait appeler. Celui-ci se jeta à ses pieds 8c lui demanda pardon de sa conduite passée; l'empereur le lui accorda, à condition qu'il n'entreprendroit rien à l'avenir sans sa participation 8c au ^i p'!'f "3. préjudice du jeune Charles, ce que Lothaire ayant promis de nouveau, ils réglèrent le partage de la manière qu'il avoit été projeté.
L'empereur fit deux lots à peu près égaux de tous ses États, dont il donna le choix à Lothaire; ce prince prit pour lui la France orientale, le royaume d'Italie, une partie de celui de Bourgogne, tout celui d'Austrasie 8c toute la Germanie, à la réserve de la Bavière qu'on laissa à Louis. Le roi Charles^ eut pour sa part le reste des provinces soumises à la domination françoise, savoir : les deux royaumes de Neustrie 8c d'Aquitaine, sept comtés du royaume de Bourgogne situés le long du Rhône 8c de la Saône, la Provence, bornée par les Alpes, le Rhône 8c la mer Méditerranée, 8c la Septimanie avec ses Marches^ ; ce lot comprenoit toute la partie occidentale du royaume, 8c celui de Lothaire toute la partie orientale. Suivant ce partage, tous les pays qui composent aujourd'hui la province de Languedoc furent du domaine de Charles le Chauve, à l'exclusion des enfans de Pépin, roi d'Aquitaine, qui se virent privés par là de la succession aux Etats de leur père.
Après cette diète, qui finit au commencement de juillet, Lothaire reprit le chemin d'Italie, du consentement de son père, à qui il promit, par un nou-
' Annales Bcrtiniani, p. i gS & seq. — Nithard, ' Voyez, sur ce partage, au tome II, la Noie
1. I, dans Duchesne, t. î, p. 302. — L'Astronome, additionnelle à la Note LXXXVII. Vie de Louis le Débonnaire, p. 317. — Annales ' Ibid.
Fuldenses, p. 647.
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veau serment, un attachement inviolable à ses intérêts 8<. à ceux du roi Charles. L'empereur, prévoyant ensuite que le roi de Bavière seroit infailliblement mécontent d'un partage où ses intérêts avoient été si peu ménagés, défendit à ce prince de sortir de ses Etats sans sa permission, avec menace, en cas de désobéissance, de marcher contre lui avec toutes ses forces. Louis le Débonnaire avoit projeté, en effet, de se rendre à Augsbourg au commencement de septembre pour être à portée de contenir ce prince dans le devoir 5 mais celui-ci, profitant des troubles qui s'élevèrent en même temps en Aquitaine 8c qui obligèrent l'empereur de se mettre en marche pour les apaiser, se mit peu en peine de ces menaces & fit bientôt après éclater son ressentiment.
in. — Pépin 11 , couronné 6" reconnu roi d'Aquitaine par une partie des seigneurs de ce royaume.
En effet, quelques seigneurs aquitains, attachés aux intérêts des enfans du roi Pépin, ou pour mieux dire aux leurs propres, prévoyant par tout ce qui se tramoit entre l'empereur & Lothaire, que ces princes seroient infailliblement exclus de la couronne d'Aquitaine, prirent des mesures pour la leur assurer. Ils proclamèrent, peu de temps avant l'assemblée de Worms, Pépin, l'aîné des deux, pour leur roi, sans attendre les ordres de l'empereur & contre ses intentions. Émenon, comte de Poitiers, qui étoit à la tête des partisans de ce jeune prince, se mit en campagne, après l'avoir fait couronner, pour tâcher de fortifier son parti Se d'engager les peuples à le reconnoître.
L'empereur reçut les premiers avis de ces troubles vers la fin de la diète de Worms. Ce prince, pour être plus à portée de les pacifier, en indiqua une autre à. Chalons-sur-Saône pour le mois de septembre suivant. En attendant il partit pour Cruzzenach & se rendit ensuite dans la forêt des Ardennes. Il y étoit actuellement' occupé à la chasse, quand Ebroin, évêque de Poitiers & député des seigneurs d'Aquitaine qui étoient demeurés fidèles, arriva pour lui rendre compte de la situation présente des affaires de ce royaume. Ce prélat l'assura de la fidélité des principaux du pays 8c, entre autres, de Gérard, comte d'Auvergne, 8c de Ratharius, comte de Limousin, tous les deux gendres du feu roi Pépin, dont l'exemple avoit beaucoup contribué à contenir dans le devoir la plus grande partie de la noblesse d'Aquitaine. Il représenta cependant à l'empereur que, quoique la meilleure partie de ce royaume lui fût demeurée fidèle, il importoit cependant beaucoup de ne pas donner aux partisans du jeune Pépin le temps de se fortifier, que le salut du pays dépendoit de la diligence qu'on apporteroit à prévenir les suites fâcheuses de ces troubles naissans, 8c qu'il n'y avoit que sa présence qui pût y rétablir la tranquillité 8c la paix.
L'empereur répondit à Ebroin qu'on ne devoit l'accuser ni de cruauté ni d'injustice, s'il n'avoit pas placé le jeune Pépin sur le trône de son père;
' L'Astronome, Vie de Louis le Débonnaire, p. 817.
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qu'en cela il n'avoit cherché que l'avantage de ce prince, incapable par sa trop grande jeunesse de gouverner un peuple dont la légèreté 8t l'amour de . la nouveauté faisoient le principal caractère; qu'il savoit par expérience que t^i;p|'fi"; le grand défaut des Aquitains, parmi lesquels il avoit été élevé, étoit de ne pouvoir souffrir le commandement des étrangers, parce qu'ils vouloient gouverner eux-mêmes Se dominer sur l'esprit de leurs princes; que, dans cette vue, ils avoient autrefois fait sortir d'Aquitaine les seigneurs françois à qui on avoit confié l'éducation du roi Pépin, Si qu'ils en avoient usé de même à son égard dans le temps que Charlemagne, son père, l'avoit envoyé encore enfant dans ce pays; que, s'étant ainsi rendus maîtres de l'esprit de son fils, ils lui avoient inspiré leur légèreté 81 leur inconstance, ce qui avoit été la source dune infinité de maux dont les troubles présens étoient les tristes suites ; que toutes ces raisons l'engageoient à différer l'élévation du jeune Pépin sur le trône d'Aquitaine, qu'il vouloit auparavant corriger ce qu'il y avoit de défectueux dans son éducation St le mettre par là en état d'être utile à lui-même 8c aux peuples qu'il gouverneroit dans la suite. Ces motifs pourroient justifier la conduite de Louis le Débonnaire à l'égard des enfans du roi d'Aquitaine, ses petits-fils, si on n'avoit lieu de soupçonner l'impératrice Judith, son épouse, de les lui avoir inspirés, afin d'avoir un prétexte d'agrandir le roi Charles, son fils, au préjudice de ces jeunes princes.
IV. — L'empereur se rend en Aquitaine 6" y fait reconnaître pour roi son fils
Charles le Chauve,
L'empereur donna des marques particulières de bienveillance à l'évêque de Poitiers 8i, après l'avoir assuré qu'il se rendroit incessamment en Aquitaine pour apaiser les troubles qui s'y étoient élevés 81 l'avoir chargé d'avertir de sa part les seigneurs du pays de se trouver à la prochaine diète de Châlonssur-Saône, il le congédia. Cette assemblée, à laquelle ce prince se rendit au jour marqué, fut à peine finie qu'il se mit en marche vers la Loire, à la tête de son armée, accompagné de l'impératrice Judith 8c du roi Charles, son fils. A son arrivée à trois milles ou' une lieue de Clermont, en Auvergne, il s'arrêta pour recevoir les soumissions des peuples 8c des seigneurs d'une partie de l'Aquitaine, qui l'attendoient dans cet endroit. 11 les reçut avec beaucoup de bonté 8c les engagea à prêter serment de fidélité au jeune Charles, leur nouveau roi, qu'ils avoient déjà reconnu sept ans auparavant, lorsque Pépin avoit été dépouillé du royaume d'Aquitaine. L'empereur, ayant ordonné ensuite à l'impératrice Se à Charles d'aller l'attendre à Poitiers, continua sa marche vers le château de Cariât, occupé par les partisans du jeune Pépin, dans le dessein d'en former le siège.
Ce château, situé sur les frontières de l'Auvergne 8c du Rouergue, est environné de tous côtés de rochers escarpés Se ne communique avec la cam-
' L'Astronome, Fie de Louis le Débonnaire, p. Siy. — Annales Bertiniani, p. 193 & seq. — Nithard, 1. I, dans Duchesnc, t. 2, p. 352.
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pagne que par un sentier, ce qui le rendoit alors extrêmement fort &c presque ^imprenable. Malgré cela, l'empereur l'attaqua Se força les assiégés de se rendre à discrétion. Ce prince usa cependant de sa clémence ordinaire à leur égard 8c, content de leur soumission , il leur accorda la vie & les maintint dans la possession de leurs biens. Après la prise de ce château, l'empereur marcha vers celui de Turenne, situé sur les frontières du Limousin Se du Querci, qui avoit servi autrefois de retraite & de place d'armes au fameux Waïfre, duc d'Aquitaine. Quoique sa situation ne fût guère moins avantageuse que celle de Cariât, les partisans de Pépin n'osèrent cependant l'y attendre; ils se dispersèrent d'un côté Se d'autre avant son arrivée, ce qui lui en facilita la conquête. II termina la campagne par la prise de ce château, à cause des approches de l'hiver; mais surtout parce que l'intempérie de l'automne ayant causé beaucoup de fièvres parmi ses troupes, une partie avoit péri Se l'autre étoit encore languissante. Ce prince prit la route de Poitiers, où il se retira avec le débris de son armée Se, ayant fait quelques prisonniers en chemin, il les fit juger dans toute la rigueur des lois.
L'empereur séjourna pendant quelque temps dans cette ville pour apaiser les troubles du royaume d'Aquitaine. Il proscrivit les chefs de la rébellion dont les principaux étpient Emenon', comte de Poitiers^, Se Bernard, son frère. Il dépouilla le premier de son comté Se en disposa en faveur de Rainulphe, fils de Gérard, comte d'Auvergne; celui-ci avoit un frère, nommé Guillaume. Il paroît^ que tous ces seigneurs étoient de la famille de saint Guillaume, duc de Toulouse, fondateur de Gellone, Se, par conséquent, Éd. ori^m. parents de Bernard, duc de Septimanie. Bernard, frère d'Émenon, est la tige des comtes de Poitiers qui devinrent ensuite ducs d'Aquitaine'*. Ces deux seigneurs avoient un frère, nommé Turpion, à qui l'empereur donna ^ en même temps le comté d'Angoulême, ce qui prouve que ce dernier n'avoit pas eu part à la révolte de ses deux frères. L'aîné se retira auprès de lui Se le cadet chez Raynald, comte d'Herbauges, son proche parent^. L'empereur nomma encore de nouveaux'^ comtes à Bordeaux, à Limoges Se à Saintes, soit que leurs prédécesseurs fussent alors décédés ou plutôt qu'ils eussent été proscrits pour avoir pris le parti du jeune Pépin.