CXX. — Langue romane en usage dans la Province
Nous avons déjà prouvé par des monumens^ du milieu du neuvième siècle que les anciens peuples des Gaules parloient alors une langue qu'on appeloit romane, tandis que les François se servoient encore de la tudesque. Nous avons remarqué en même temps que la première différoit fort peu de celle qu'on parle aujourd'hui dans la Provence, le Languedoc & une partie de l'Aquitaine, preuve que cette langue, qui est une corruption du latin, se forma d'abord dans ces provinces où les habitans étoient, en eftet, pour la
■ Baluze, Regum Francorum Capitularia , t. i , ' Dominici, de Lihertate allodiorum, c. ii,
c, 3o9, 401, 5o6, 520, 542, 600 & 985; t. 2 , * Codex Tkeodosianus j Commonitorium Alaric'i ,
c. 188, &c. — Marculphe, Formulae veteres, Capi- t. i. — Baluze, Regum Francorum Capitularia, t. i,
fuZaria, t. 2, c. 38o, 466, 467. — L'Astronome, Kie c. 1226; t. 2, c. 188, ipS, &c. — Dominici, de
de Louis le Dékonnaire, p. 3oi. — Monachus San- Lihertate allodiorum, c. II. — Caseneuve, Traité
gallensis, Viia Caroli Magni, p. 121. du franc-alleu,
' Baluze, Regum Francorum Capitularia, t. 1, ' Nithard, 1. 3 & 4, dansTDuchesne, t. 2, p. 374
HISTOIRE GÉNÉRALE DE LANGUEDOC. LIV. X. ii23
plupart Gaulois ou Romains d'origine. De là vient sans cloute que les auteurs ' du temps donnent à ces pays le nom de Romanïe, de Gaule romaine ou de France romaine.
On peut encore prouver l'usage commun de ces deux langues en France, au neuvième siècle, par le concile^ de Tours de l'an 81 3, où il est ordonné aux évêques de faire leurs homélies dans l'une 81 l'autre de ces langues pour se faire entendre des différens peuples du pays. La première, appelée Romaine rustique par ce concile, devint dans la suite particulière aux provinces méridionales du royaume, & c'est la seule qui y fut en usage depuis que les Francs 8t les autres peuples barbares, s'étant mêlés 81 confondus avec les anciens habitans, ne formèrent plus avec eux qu'un seul peuple. D'un autre côté, il se forma par ce mélange une nouvelle langue dans les provinces septentrionales de la monarchie, 8t comme les François y étoient en plus grand nombre que les Gaulois ou Romains, on l'appela langue françoise. Elle se ressentit d'abord de la barbarie de son origine; mais elle se perfectionna peu à peu, & après avoir exclu en France l'usage de la tudesque, elle a prévalu enfin & est devenue la langue générale de tout le royaume, sans préjudice pourtant de la langue romane qui s'est toujours perpétuée dans les pays méridionaux.
On voit, par ce que nous venons de dire, que la langue romane est bien plus ancienne que la françoise; nous avons, en effet, des monumens de la première dès le neuvième siècle; au lieu que le plus ancien que nous connoissions de l'autre est une traduction des homélies de saint Bernard qui ne remonte pas, par conséquent, au-dessus du douzième^. La différence de ces deux idiomes donna lieu à nos rois, vers la fin du treizième siècle, de diviser le royaume en deux parties distinguées par la langue qui étoiten usage dans chacune, savoir : en langue d'oui ou langue françoise, lingua Gallica, 5c en langue d'oc, lingua Occitana, parce qu'on disoit oui dans la première 8c oc dans l'autre. C'est de là que le nom de Languedoc, qui fut ensuite restreint à notre Province, tire son origine. Au reste, malgré la barbarie qui régnoit dans ce pays sous la seconde race, on n'y ignoroit pas le latin, puisque tous les actes étoient alors rédigés en cette langue; elle étoit même familière aux
■ Fortunat, Carmina, 1. 6, c. 4. — Lultprand, du Nord date du milieu du douzième siècle. On
1. I, c. 6. — Frédégaire, Chronicon. — Continua- connaît aujourd'hui des poèmes, des chansons de
teur de Réginon, ad ann. çBj. geste, dont plusieurs sont plus anciennes d'un
' Conciles, t. 7, c. 1263. siècle, & même quelques fragments remontant jus-
' On voit que dora Vaissete expose ici la théorie qu'au dixième siècle, par exemple, la Cantilène de
de la langue romane, soutenue dans ce siècle-ci sainte £a/aZie, découverte à Valenciennes, en iSSy.
par Raynouard. Nous n'avons ni à discuter cette D'autre part, le plus ancien texte connu, écrit
théorie, ni à exposer l'état des connaissances con- en proveni^al, semble être le poëme de Boëce, qu'on
lemporaines sur les origines des dialectes du Midi attribue communément au dixième siècle. Nous
de la France. Qu'il nous suffise de relever quelques avons déjà relevé plus haut l'erreur de notre
erreurs matérielles qui sont non pas le fait de auteur qui , dans les Serments de Straihourg de
dom Vaissete, mais celui de son temps. Il dit d'une 842, voyait un texte écrit en dialecte méridio-
part que le plus ancien monument de la langue nal. [A. M.]
An 877
An 877 ~
personnes du sexe, comme on peut le voir parle Manuel' composé à Uzès, par Dodane, épouse de Bernard, duc de Septimanie, & écrit avec assez de pureté & d'élégance pour ce siècle.