‹ Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificativesChapitre 7 sur 553 · r. dance, n · texte numérisé non relu

r. dance, n

* Procès-verbal de la séance des Etats du 1 !5 dé- * Correspondance, n. 65.

cembre 1729. ^ IhU. n. 67.

ceux auxquels revenait de droit la place d'honneur; dom Vaissete & dom Devic n'en firent point partie. M. de Joubert en exprimait ses regrets à dom Vaissete dans une lettre du 6 septembre : « Je suis très mortifié de ce que vous n'avés Il pas û la satisfaction de présenter vous même au rov le premier volume de « l'Histoire de la Province; il faut qu'il y ait là dessous quelque raison de <' politique qui me paroît mal entendue'. »

Cette injustice faite aux auteurs fut amplement réparée par le succès éclatant & universel qu'obtint leur publication. Dans la séance du 3o janvier lySi, les Ltats leur rendirent un solennel témoignage de la satisfaction qu'ils éprouvaient. » Toute la Province est enchantée de votre Histoire, « écrivait l'archevêque de Narbonne à dom Devic; tout le monde se l'arrache « des mains pour la lire; enfin elle a un applaudissement général ^. » Chacun se plaisait à v reconnaître les qualités qui, en effet, la recommandent à un degré si éminent : une érudition aussi riche que bien réglée dans ses applications, une critique sûre Si pénétrante qui avait rendu à la lumière les pages obscures des antiques annales d'une province, foyer primitif de la civilisation dans les Gaules, un plan savamment ordonné, un style simple, clair & en parfaite harmonie avec le sujet.

A ce concert d'éloges que faisait entendre la foule des admirateurs, un juge très-compétent 8<. qui avait étudié le livre à tond mêlait sa voix autorisée St son approbation plus flatteuse qu'aucune autre. Le P. dom Maurice Poncet adressa de Marmoutiers à dom Vaissete trois longues lettres, dans lesquelles, en relevant quelques omissions ou erreurs de détail , il lui dit : c Je ne puis » vous exprimer, mon révérend Père, combien j'ay été satisfait de l'ouvrage, (i tant je l'ay trouvé bien écrit, savant, plein de faits intéressans St de « recherches curieuses, & tant l'ordre m'en a paru beau soit pour la distri- « bution des livres, soit pour l'arrangement des preuves. Je ne crains pas de « dire que c'est peut-être le plus complet, le plus sçavant 8c le plus curieux » corps d'histoire de province qui ait paru jusqu'à présent ■*. »

M. de Beavivau était si ravi d'un succès dont il se considérait comme l'un des principaux coopérateurs, qu'il voulait proposer aux États de décerner dès ce moment aux auteurs une pension viagère, comme une marque de la reconnaissance publique, « pour leurs pénibles & sçavans ouvrages''. » Mais cette mesure ne fut adoptée que bien des années plus tard, lorsque le tome cinquième eut fait son apparition.

L'éditeur tira le volume à douze cent cinquante exemplaires"', dont une bonne partie s'écoula rapidement.

' Correspondance, n, 73. ché quel fut le chiffre de ce tirage. Un des articles

" Lettre du 29 janvier ly^ii ; Correspond, n. 77. du Mémoire des fiais des dessins S- gravures de dom

' Lettre du 12 janvier ly.'ii ; Correspond, n. 76. Vaissete [Pièces justifie. 2.'' série, n. 16) nous per-

■■ Lettre de l'archevêque de Narbonne à dom met de déduire ce chiffre avec toute certitude. On

Devic, du 29 janvier 1 7 3 1 ; Correspondance, n. 77. y lit : « Au sieur Noiin, pour l'enluminure de la

' M. Eugène Thomas, dans son Introduction bi- carte, à 2 1. 10 s. le cent, cy 3 r 1. 5 s. «

bliographtquc (p. 388, note ij, a vainement cher- Cette dernière somme, divisée par 2 1. 10 s., nous

Les deux cents de la souscription prise par les Etats turent distribués en cadeau, suivant une liste de répartition dressée par l'archevêque de Narbonne. Ces exemplaires étaient tous offerts reliés. Feu M. Eugène Thomas a retrouvé dans les Archives du département de l'Hérault dont il était conservateur la liste qui fut faite pour le troisième volume. Comme il est présumable qu'elle est à très-peu près la même que celle à laquelle donna lieu le premier, nous l'adopterons ici comme base d'information '.

Au Roi, au Dauphin, aux Princes du sang, au cardinal de Fleury, premier ministre, au chancelier, aux ministres-secrétaires d'Etat, aux officiers & seigneurs de la cour, au

Pape (par l'intermédiaire du nonce), cent quatre exemplaires, cy 104

Aux officiers de la Province, à de hauts dignitaires, à des savans ou artistes, &c. 28

A l'archevêque de Narbonne, président 8

Au clergé des Etats (23 prélats) 23

A la noblesse des Etats (22 barons) 22

Aux vingt-quatre diocèses du Languedoc, outre la ville de Toulouse 25

Aux commissaires du roi ou à leurs officiers 6

Aux autres officiers de la Province 2

Au greffe des Etats & aux archives de la Province 7

A la Société royale des Sciences de Montpellier, & à l'Académie des Jeux

Floraux de Toulouse' 2

Total des exemplaires distribués en 1737 227

C'est-à-dire vingt-sept de plus que ceux de l'abonnement accepté par les États sur le pied de 14 livres. Ces exemplaires de supplément furent payés 18 livres 5*. même 21.

Ce total s'accrut pour les tomes IV 6c V, qui turent tirés en plus grand nombre que les trois premiers. D'après les rôles de distribution postérieurs qu'a consultés M. Eug. Thomas, il paraît que le chiffre des exemplaires des deux derniers tomes donnés par les Etats s'éleva de deux cent cinquante à trois cents.

Quant au prix des reliures, il varia entre 40 livres que coûtait chacun des volumes destinés au roi, 81 3 livres, prix de la reliure la plus simple.

En voici le compte détaillé, tel qvie nous l'a fourni le savant archiviste auc[uel nous empruntons ces renseignements qui peuvent ne pas être indifférents pour l'histoire de la reliure en général.

L'exemplaire pour le roi, reliure maroquin rouge, doublé de maroquin violet, garni en dehors 8c en dedans d'une double dentelle, tranche dorée, avec les armes de France sur le plat, 200 livres, à raison de 40 livres par volume.

donne ijiSo cartes, & par suite un pareil nombre ' M. Eugène Thomas, Introduction hitliogra-

d'exemplaires du volume. 200 ayant été réservés phiijuc, p. 400 & suiv.

aux ttats & 80 aux auteurs, il en resta donc à ' L'Académie des sciences de Toulouse ne reçut

Vincent 970 pour la vente. «ju'en 1764 un exemplaire completdescinq volumes.

L'exemplaire pour le dauphin, reliure maroquin rouge, tranche dorée avec lîlets d'or sur le plat, fleurs de 1}S aux coins 8c ses armes, chaque volume 2 2 livres.

Deux exemplaires pour le cardinal de Fleury & l'archevêque de Narbonne, maroquin rouge, tranche dorée, filets & leurs armes, même prix.

Un exemplaire pour les archives de la Province, maroquin rouge, tranche dorée, filets & armoiries, même prix.

Cinq exemplaires pour les princes du sang, maroquin rouge, tranche dorée, filets, fleurs de lys d'or aux coins, 20 livres le volume.

Un exemplaire pour le pape; neuf pour le chancelier, les ministres-secrétaires d'Etat, & autres seigneurs de la cour; maroquin rouge, tranche dorée, filets, même prix.

Trente-quatre exemplaires en veau, reliure dite extraordinaire, pour plusieurs autres seigneurs & officiers, pour le greffe des États, les académies de Toulouse & de Montpellier, 4 livres le volume.

Vingt exemplaires pour divers destinataires, tels que les archevêques, membres des Etats, &c., même reliure, avec filets d'or sur le plat, à 4 livres 10 sols le volume.

Cent soixante-seize exemplaires pour les évêques & la noblesse des Etats, les diocèses & les villes de la Province, reliure dite ordirjaire, à 3 livres 10 sols & 3 livres le volume.

Un certain nombre d'exemplaires en feuilles.

Ce compte produit une moyenne de 1,200 à i,3oo livres pour la dépense de la reliure de chacun des cinq tomes, à la charge des Etats; 6,000 ou 6,5oo livres pour l'ouvrage complet'.

Nos deux auteurs avaient donné la mesure non-seulement de leur valeur scientifique & littéraire, de leur parfaite intelligence des créations de l'art, d'un judicieux discernement dans le choix des virtuoses du crayon ou du burin dont ils s'étaient aidés, mais encore de l'esprit de modération Se de prudence qui les animait, de leur tact politique; ils avaient prouvé qu'ils possédaient toutes les qualités, qu'ils offraient toutes les garanties que les États avaient souhaité de rencontrer dans leurs historiographes officiels. Aussi l'archevêque de Narbonne & les syndics, qui avaient la haute direction de l'ouvrage, la leur abandonnèrent-ils dès lors avec une confiance sans réserve. Leur sollicitude si vigilante pendant l'élaboration du premier volume cessa de s'exercer, 81 ils n'intervinrent plus que pour régler 8<. ordonnancer les dépenses St veiller à la distribution des exemplaires.

La censure que subit le tome I fut épargnée, à ce qu'il paraît, aux tomes II, m & V. La pensée d'un pareil examen ne se réveilla (jue pour le quatrième,

' Inutile de dire que ce compte n'est qu'approxl- n;iire, nous avons admis une moyenne calculée,

matif; car il peut avoir varié du premier au cin- savoir : moitié à 3 1. i o s. & moitié à 3 livres ^

quième volume, dans un espace de seize années mais il a pu y en avoir plus ou moins de l'un &

(1730-1745). Pour les 176 volumes de reliure ordi- de l'autre prix.

St voici pourquoi, de l'aveu de M. de Joubert. 11 écrivait à dom Vaissete, le 8 mai 1741 : « Sur ce que j'ay marqué à M. l'archevêque de Narbonne « que dans ce volume il sera question Se des privilèges des Estais & de la « suite de leurs assemblées, comme aussi de l'origine des subsides qui y sont <c en usage Si de la manière de les lever, il m'a témoigné qu'il seroit à propos » que nous eussions connoissance de tout ce qui a rapport à ces dittérens K chefs, avant que le volume fut donné au public. Cette précaution m'a paru « aussi très convenable, attendu qu'il s'agit d'une matière très délicate Se très i< intéressante pour nous; ce sera donc encore une nouvelle raison de différer « de donner ce volume au public'. » Cette communication demandée par M. de Joubert St la révision qu'elle suppose eurent-elles lieu effectivement Se quel est le censeur qui en fut chargé? C'est ce qu'aucun des documents qui nous sont parvenus ne nous a révélé.

Le second volume était sous presse depuis quelques mois; M. de Montterrier en accélérait l'impression par ses instances réitérées auprès de dom Vaissete; il lui recommandait de faire tous ses efforts pour qu'il n'y eût pas de retard. Se pour que le volume fût prêt à être présenté au roi en i/SS, année de sa députation. u Si chaque volume, ajoutait-il dans son impatience. Il est trois ans à paroître, j'av bien peur de n'en pas voir la fin ^. »

A cette époque éclata dans la congrégation de Saint-Maur un orage dans lequel dom Vaissete fut enveloppé, Se qui mit en péril la publication commencée sous de si heureux auspices. Se au succès de laquelle les Etats attachaient tant de prix.

Chacun sait que cette congrégation avait laissé les doctrines du jansénisme s'infiltrer dans son sein. Elle avait émis contre la bulle Unigenitus une protestation d'abord formelle Se patente, ensuite prudemment atténuée ou dissimulée. Effrayé des sévérités du pouvoir temporel, le supérieur général, dom Charles de l'Hostallerie, était venu à résipiscence; s'inclinant devant les décisions de Rome Se la volonté de la cour, il s'efforçait d'y ployer sa communauté; ses ordres étaient péremptoires. Après la mort de Louis XIV, le régent, indifférent par caractère à toutes ces disputes entre jansénistes Se molinistes, avait suspendu les persécutions. Mais la persistance envenimée de la querelle, en bouleversant le royaume, l'avait déterminé à employer de nouveau des mesures de coercition. Une déclaration rendue au nom du roi, le 4 août 1720, interdisait tous manifestes, sous peine d'être traité, par le lieutenant civil, comme rebelle, séditieux Se perturbateur du repos public. En 1727, le concile d'Embrun, tenu sous la présidence de M. de Tencin, archevêque de cette ville, Se dans la suite cardinal-archevêque de Lyon Se ministre d'État, avait condamné la personne Se les ouvrages de M. de Soanen, évêque de Sénez, l'un des chefs de l'opiiosition. Trois ans plus tard, la constitution Unigenitus était proclamée loi de l'Église Se du royaume.

' Lettre de M. de Joubert, du 8 in.ii 1741 ; Cor- ' Lettre de M. de Montferrier, du 7 mars 1731 ;

responjance, n. 114. Correspondance^ 11. 79.

La plupart des moines de Saint-Germain des Prés s'étaient rendus appelants au futur concile dès 1717. Les tentatives du P. Conrad pour les amener à un désaveu n'avaient fait que les fortifier dans cette manifestation; mais ils avaient à lutter contre un puissant adversaire, leur propre abbé, le cardinal de Bissy ', ardent défenseur de la bulle, qui par toutes sortes de moyens de persuasion s'efforçait d'obtenir d'eux une rétractation générale 8t authentique; il avait refusé d'officier & même d'assister aux offices dans l'église de l'abbaye. Dom Thibault, promu au généralat, & de connivence avec lui, renvoya du monastère une foule de religieux du plus grand mérite, s'attachant à en éloigner autant que possible les appelants ou ceux qui s'étaient déclarés favorables à l'appel.

Dom Vaissete était fortement compromis. Ses sympathies pour dom Louvard, avec lequel il s'était autrefois lié à Corbie, n'étaient un mystère pour personne. Il était en commerce d'amitié & de lettres- avec l'évêque de Montpellier, M. Colbert de Croissy, le héros & le martyr du parti de la résistance, &c avec la sœur de ce prélat, Charlotte, abbesse de Maubuisson ■'', si tendrement dévouée à son frère & aux amis qu'une conformité de doctrines unissait à lui. Dom Vaissete, menacé de la disgrâce qui avait frappé ses confrères, & craignant que ses travaux ne fussent interrompus, se bâta d'en prévenir l'archevêque de Narbonne, qui lui répondit le 17 avril 1732 ;

« Je reçois votre lettre du 17 de ce mois, mon très révérend Père, &. l'apos- « tille du 21, qui m'afflige infiniment par ce que vous me dites. Faites moi <i le plaisir de me mander ce qui se passera exactement, pour que je voie le <i parti que j'aurai à prendre pour que le bel ouvrage de vôtre Histoire ne « demeure pas imparfait. Vous savés c[ue mon crédit auprès des personnes qui " mènent la grande affaire est médiocre; je ne laisserai pas de faire tout ce «■ qui sera en moi assurément. Ce seroit un grand malheur pour la Province, « si nous étions obligés de suspendre un ouvrage qui fera autant d'honneur, « qui est sur le point d'être fini ; enfin nous verrons ce qu'il y aura à faire. « Faites moi part de vos idées, raisonnes avec votre collègue 5c faites ensorte K qu'il se prête un peu au tems. J'attendrai avec bien de l'impatience des « nouvelles de ce qui se passera. Je vous prie de m'en donner souvent. Je « suis à vous de tout mon cœur'*. »

La tempête ne tarda pas à perdre un peu de sa violence ; au bout de quelques jours, dom Vaissete sentait renaître dans son âme l'espoir du salut Se le sentiment de la sécurité. M. de Joubert, instruit aussitôt de cette bonne nouvelle, lui écrivait de Montpellier, le 16 mai :

' Henry Pons Thiard de Bissy, évèque de Meaux. S. Louis; elle était située à l'extrémité du diocèse

' Cette correspondance a été réunie dans le t. I 84 de Paris, non loin de la rive gauche de l'Oise, à

du fonds de Languedoc, à la bibliothèque natio- un quart de lieue de Pontoise qui est de l'autre côté.

nale. Dom Vaissete, Géographie historique, cccléfiastiijue

' Abbaye très-considérable de religieuses de l'ordre €• civile, t. 2 de l'édition in-4", p. 419.

de Cîteaux, fondée par la reine Blanche, mère de * Correspondance, n. 82.

« J'ai reçu, mon révérend Père, les deux lettres que vous m'avés fait l'hon- « neur de m'écrire, le iS avril Se le 10 de ce mois, & je vous suis très obligé « de ce que vous avés bien voulu me rassurer par la dernière sur la crainte <i que i'avois que vous ne tussiés obligé de sortir de l'abbaïe de S' Germain. « Je vois avec grand plaisir que le danger est encore éloigné Si qu'il n'est pas " tems de prendre l'alarme. Je n'ai û garde de publier ce que j'avois appris « sur ce sujet. Je sais pourtant que M. l'archevêque de Narbonne en a été « informé ; mais cela ne doit vous faire aucune peine, parce que vous savés « qu'il est très porté à vous faire plaisir, indépendamment du besoin que la " Province a de vos talens pour la continuation de notre Histoire. Si les " choses tournoient mal dans la suite, à quoi il n'y a pas d'apparence, M" les « députés solliciteroient de toutes leurs forces pour vous faire demeurer à « Paris St les Estats en feroient leur affaire. Continués, je vous prie, à me « faire part de tout ce qui se passera sur ce sujet j je n'en parlerai à qui que « ce soit '. »

Ce qui préserva principalement dom Vaissete, ce fut la protection dont le couvrait son association avec dom Devic S<. l'affection que celui-ci lui portait : Il le « mettoit à l'abri, si quelque vent violent soufHoit, » disait Charlotte de Croissy^. La position de dom Devic dans la communauté de Saint-Maur Se dans le monde était bien différente; il était regardé comme un des coryphées du parti des constitutionnaires, alors dominant. Pendant son séjour à Rome, en qualité d'assistant du procureur général, dom Laparre, il s'était créé de puissantes 8c très-utiles relations; il en avait rapporté des opinions qui l'entraînèrent tout naturellement dans le camp des partisans de la bulle, & ces diverses circonstances lui avaient acquis un grand crédit auprès de ses supérieurs Se dans les rangs du haut clergé. Malgré les dissidences théologiques qui existaient entre lui Se son collaborateur, leur mutuelle amitié n'avait jamais été troublée. Grâce k lui, dom Vaissete fut maintenu à Saint- Germain des Prés Se put continuer ses travaux; mais il n'était pas à bout des tribulations qui l'attendaient 8t qui suivirent de près la mort de dom Devic.

En 1734, dom Ménard, que le rédacteur janséniste des Nouvelles ecclésiastiques qualifiait de général intrus, dom Ménard, à l'instigation du cardinalabbé, obtint une lettre de cachet qui expulsait de l'abbaye les PP. Maran, Dantines, Delavie, Labast, Durand, Bouquet 8c Audren, l'élite savante des enfants de S. Benoît. Il poussa la rigueur si loin, qu'il ordonna au prieur dom Mallouet de les faire partir le lendemain, sans leur laisser le temps d'aller en ville dire adieu à leurs amis, 8c leur interdit de se retirer dans les maisons de l'ordre où se trouvaient de jeunes religieux. Ces illustres exilés prirent le chemin de Pontoise, où le prieur dom Salvais leur avait offert l'hospitalité. Ce bannissement mit en émoi le commerce de la librairie dé

' Lettre de ^. de Joubert, du lôinai i 7^12 ; Cor- " Lettre à dom Vaissete, du 26 janvier 1 7.'!4; Cor-

respondance, n. 83. respondancef n. 91,

6o* INTRODUCTION HISTORIQUE.

Paris qu'alimentaient en grande partie les productions des bénédictins 5 le lieutenant de police René Hérault fit des représentations à la cour sur le préjudice qui allait en résulter pour ce commerce & la république des lettres en général '.

Enfin l'afïaire s'arrangea par la médiation de dom Martène, qui fit agréer au cardinal-abbé la proposition d'adresser au pape une lettre de soumission 8t de repentir, signée par tous les religieux de l'abbaye^. Le souverain pontife y répondit par un bref de félicitation ; en conséquence l'amnistie fut proclamée & la paix rétablie. Mais le cardinal de Fleury exigea que le prieur n'admît dans la maison que ceux qui se seraient soumis sans restriction à la bulle; la décision qui en écartait l'immortel fondateur de l'un des recueils qui font le plus d'honneur à la congrégation de Saint-Maur, {'Histoire litéraire de la France, dom Rivet de la Grange, fut maintenue & l'exclusion du chapitre de l'ordre prononcée contre dom Vaissete^.

Ces agitations au sein de la communauté n'avaient point ralenti le zèle 81 refroidi l'ardeur de dom Vaissete pour son grand ouvrage. Dom Devic, souvent empêché par les ménagements que réclamait sa santé délicate, par les occupations que lui donnait la direction spirituelle de plusieurs communautés féminines que lui avait confiée l'archevêque de Paris, tout entier au désir de retourner à Pvome, son séjour de prédilection, occuper le poste de procureur général, ne prêtait plus à son confrère qu'un concours distrait St intermittent. Déjà, en lySo, M. de Joubert, en rappelant complaisamment à dom Vaissete la faveur dont le P. Devic jouissait à la cour romaine Se la lettre gracieuse qu'il avait reçue de Clément XII, se plaignait de la rareté de sa correspondance, lui reprochant de ne plus communiquer qu'avec les grands ^.

Nous l'avons déjà vu très en crédit auprès du célèbre auteur de la bulle Unigenitus, Clément XI. Des liens d'amitié l'unissaient à Clément XII, lorsque celui-ci n'était encore que le cardinal Corsini, St la lettre à laquelle M. de Joubert tait allusion était un gage de ces bons sentiments que le souverain pontife n'avait pas oubliés au milieu des grandeurs auxquelles il venait d'être élevé. M. de Joubert était trop poli pour laisser à d'autres le soin de féliciter dom Devic :

« Mon révérend Père je vous dois un compliment sur l'exaltation du

« cardinal Corsini à la jîapauté; je sai que vous vous intéressés d'une manière « particulière à cette grande nouvelle, Se il me semble que vous m'avés marqué « dans quelqu'une de vos lettres que le cardinal Corsini étoit votre ami par- >< ticulier. Tout le monde en parle avec de grans éloges Se comme aiant <( toutes les qualités nécessaires pour remplir dignement la place où il a été

■Voyez les Nouvelles ecclésiastiques. Table rai- ^Nouvelles ecclésiasti<jues , Table raisonnée,

sonnée, première partie, p. 617, col. 2. passim.

' Cette lettre reçut quarante & une signatures. ■• Lettre du 6 septembre 1730; Correspondance^

Nouvelles ecclês'iastitjues, ih'id, n. 73.

INTRODUCTION HISTORIQUE. 6i*

« élevé; mais il est malheureusement dans sa soixante dix neuvième année; « ainsi son règne ne pourra pas être fort long'. »

Dom Vaissete, presque réduit à ses propres forces, suppléa à celles qui lui manquaient de la part de son confrère par un redoublement d'énergie &. d'activité. L'impression du tome deuxième se poursuivait sans relâche. Dans la séance des Etats ^ du 5 janvier lySS, M. de Joubert annonça qu'elle serait terminée sur la fin du carême ; mais divers incidents la prolongèrent de quelques mois. Le volume ne fit son apparition qu'au commencement de novembre & fut présenté au roi par l'évêque d'Agde Se M. de iMontforrier, qui étaient députés cette année. La distribution aux princes du sang, aux ministres 8c autres dignitaires de la cour ou du royaume, eut lieu comme pour le tome premier, d'après le rôle de répartition rédigé par l'archevêque de Narbonne.

Mort de dom Devic. — Dom Vaissete publie seul les trois derniers volumes. — Ses autres ouvrages. Sa mort, & coup d'œil rétrospectif sur son caractère & sa vie privée. [ 1 7^4- 1 y.'jô.]

Dom Devic, nommé par la diète de la congrégation au poste ambitionné par lui de procureur général à Rome, était au comble de ses vœux. M. de Beauvau ne manqua pas de lui en faire son compliment dans les termes les plus gracieux pour sa personne, mais très-laconiques pour le collaborateur un peu attiédi de l'Histoire de Languedoc^. En même temps M. de Joubert informait dom Vaissete que rien ne serait changé aux dispositions prises par les États relativement à cette publication, 8t qu'il toucherait désormais sans partage les mille livres d'honoraires annuels; il lui laissait la liberté de s'adjoindre tel collaborateur ou aide qu'il voudrait "*.

Ce n'était point un simple éloignement, mais une séparation éternelle d'avec un ami que la Providence réservait à dom Vaissete. Le P. Devic devait partir pour Rome au printemps, peut-être plus tôt. Il taisait joyeusement ses préparatifs de voyage; il souriait à l'idée d'aller revoir d'anciennes connaissances, vivre au sein d'une société agréable & sympathique, entouré de la considération due à son caractère & aux importantes fonctions dont il était revêtu, lorsque la mort vint soudain le saisir, à Saint-Germain des Prés, le 23 janvier 1734, à l'âge de soixante-quatre ans révolus.

Dom Vaissete, pour qui la perspective de son départ était déjà un chagrin,

' Lettre du î| juillet lySo; Corres/ioniartce, n. 71 . 'Lettre du 8 novembre 1733; Correspondance,

' Regiitres des séances des Etats, n. 99, aux ar- n. 89. chives de la Haute-G.ironne. * Lettre du '1 novembre 1733; Correspond, n. 88.

ressentit une amère douleur de cette perte irréparable. Il est à regretter que nous n'avons plus les lettres dans lesquelles il l'avait épanchée ; on peut se former une idée de la sensibilité qui les avait dictées par la réponse touchante que provoqua celle qu'il adressa à M. de Joubert'. La lettre que lui écrivit de son côté l'archevêque de Narbonne a quelque chose de personnel qui lui t'ait perdre de vue les consolations qu'il doit au survivant pour ne songer qu'au fatal accident qui lui ravit un ami à lui & un utile correspondant^. Il a été question plus haut de la Notice que dom Vaissete consacra dans le Mercure de France à la mémoire de son compagnon de labeur; un hommage conçu dans des termes encore plus expressifs revient dans la Préface du tome troisième de VHistoire de Languedoc qui parut en ly^y; il y rappelle le souvenir de l'union dans laquelle il a vécu avecTui & de son précieux concours.

A la nouvelle de cet événement, l'abbesse janséniste de Maubuisson, Charlotte de Croissy, s'émeut à la pensée de dom Vaissete privé ainsi tout à coup d'un collaborateur bien-aimé, & au souvenir de celui qui, jadis fidèle, & depuis lors égaré par de fausses doctrines & de mondaines préoccupations, a été surpris dans ce fâcheux état par la mort; elle écrit trois jours après ' :

« Je suis vrayment affligée, mon révérend Père, de la mort de ce pauvre i( dom Devic 8t même plus affligée que je ne l'aurois été dans le tems où « nous étions le plus amis. Mais puisqu'il devoit faire si tôt le grand voyage « de l'éternité, remercions Dieu de n'avoir pas permis qu'il ait fait auparavant « celuy auquel on le destinoit & qu'il desiroit. Il auroit encore plus chargé « ses comptes, qu'il ne l'a fait par sa politique. A quoi sert-elle dans ce dernier « moment, mon révérend Père? Prions Dieu de nous préserver de suivre son (I exemple en un point, mais de nous faire la grâce d'imiter, dans tout le (I reste, ses vertus, qui nous font espérer que Dieu luy aura fait miséricorde. « Nous l'en prions de tout nôtre cœur 8t qu'il vous console, mon révérend <c Père, de la perte que vous faites, à laquelle je prends assurément beaucoup « de part; & par raport à vous, je sens ce qu'il en coûte de se séparer d'un « de ses frères, avec qui on a vécu continuellement en union, pendant bien <c des années & qui d'ailleurs vous mettoit à l'abri, si quelque vent violent « souffloit. Tout cela augmente ma peine de sa mort. »

Puis, & comme pour adoucir celle qu'éprouvait dom Vaissete, elle lui fait part de l'heureuse délivrance de dom Louvard, récemment sorti de la Bastille par le crédit d'une madame Leblond, femme pieuse de la paroisse Saint- Étienne-du-Mont, persécutée d'abord comme janséniste, mais qui avait su gagner l'estime &c les bonnes grâces du lieutenant de police, M. René Hérault"*. Nous avons déjà rencontré dom Louvard, cet indomptable adversaire de la bulle Unigenitus, en contact avec dom Vaissete dans l'abbaye de Corbie, 8c nous avons dit l'influence que ces courtes relations eurent sur les

' Lettre du .'1 février 1734; Correspondance, n. 94. ' Lettre du 26 janvier 1734; Correspond, n.91.

'Lettre du 29 janvier 1734; Correiponjance , ^ Nouvelles ecclésiastiijucs, Tahle raisonnée, t. 1,

n. 93. article Blond (le).

opinions !k l'avenir de notre Bénédictin. Ce n'est point ici le lieu de dérouler le drame de cette orageuse existence Se de recommencer un récit qu'a si bien retracé le savant M. Hauréau'. Nous nous bornerons à répéter après lui & très-succinctement, que Louvard, captif pendant cinq ans à la Bastille, ne vit enfin tomber ses fers que pour être jeté dans une chaise de poste qui stationnait à la porte de cette redoutable forteresse & conduit, en vertu d'une lettre de cachet, sous la surveillance d'un exempt de police, à l'abbaye de Rebais, dans le diocèse de Meaux. Mais les souffrances d'une dure réclusion n'avaient point affaibli l'énergie du vieux moine; à Rebais, il se reprit à la controverse 8t à la lutte, St menaçait de soulever la communauté. Pour se débarrasser de lui, le prieur se rendit à Paris afin d'en référer au supérieur général, & tous les deux convinrent de recourir au pouvoir discrétionnaire du lieutenant de police. M. René Hérault fit partir une compagnie d'archers pour arrêter Louvard; ils étaient près de mettre la main sur lui, lorsque par une sorte de miracle, il leur échappa. Sous un déguisement & à travers mille aventures, il se sauva en Hollande, cette terre hospitalière pour tous les proscrits & les libres penseurs de cette époque. Il v mourut, dans la chartreuse de Schoonhoven, près d'Utrecht, le 23 avril i73y, âgé de soixante-dix-huit ans.

L'évêque de Montpellier, M. Colbert de Croissy, non moins attaché que sa sœur Charlotte à dom Vaissete, ne l'oublia pas non plus dans cette triste circonstance, & comme elle, en lui transmettant ses consolations, il accentue ses regrets dans le sens des doctrines dont il s'était fait l'apôtre :

« J'avois déjà appris la mort du pauvre Père D. Devic que je regrette de tout " mon cœur. Plût à Dieu qu'il fût mort dans les mêmes sentimens où vous " savez qu'il étoit, lorsque j'avois le plaisir de jouir avec luy de votre aimable « compagnie. Je prie Dieu de lui faire miséricorde. Je crois qu'il étoit dans >' la joie de son cœur d'aller remplir le poste que votre faux chapitre général « luy avoit donné à Rome. 11 aimoit ce pays, 8t il ne pouvoit guères y « retourner sans faire certaines démarches qu'il est fâcheux de porter au « tribunal de J. Ch.^. »

L'archevêque de Paris, M. de Vintimille du Luc', envoya, lui aussi, ses compliments de condoléance au cénobite de Saint-Germain des Prés, en s'exprimant comme pouvait le faire l'un des plus ardents adversaires du jansénisme en parlant d'un homme selon son cœur, le constitutionnaire Devic. Sa lettre est une preuve que dom Vaissete avait su se ménager de bonnes relations dans les deux camps : « J'aimois & j'estimois infiniment " dom Devic, » lui dit-il, & pour manifester les sentiments qu'il professe pour sa mémoire, il promet d'être utile au neveu de « ce bon père » & le prie de le lui amener''.

La rapidité avec laquelle dom Vaissete, sans autre secours que celui qu'il

' Hiitoire littéraire du Maine, t. z, p. 17J-209. comtes de Marseille du Luc, successivement évêque ' Lettre du 4 février 1 l'i^ ; Correspondance, n. 9"). de Marseille, archevêque d'Aix & ensuite de Paris. ' Charles-Gaspard-Guillaume de Vintimille, des ^ Lettre du ii janvier 17^4; Correspond, n. 90.

tirait de lui-même, vint à bout de son troisième volume, nous donne la mesure de sa vigueur intellectuelle & de la puissance de travail dont la nature l'avait doué. Ce volume comprend la période qui débute par le concile de Lombers en 1167 Se qui se termine à la réunion définitive du Languedoc à la couronne (1271), c'est-à-dire la croisade contre les cathares ou albigeois, sujet neuf, vaste, St surtout épineux k manier. La politique, se couvrant du manteau de la religion, avait armé les bras des barons du Nord contre les populations du Midi. Distinguer les mobiles de cette guerre, simulés ou réels, l'ambition & la cupidité chez les uns, le zèle sincère pour l'orthodoxie chez les autres, la passion chez tous. Si en taisant la part de ces mobiles divers, flétrir les excès des croisés sans porter atteinte au principe de l'unité catholique inscrit sur leurs drapeaux, tel est le problème qui s'imposait à dom Vaissete Si qu'il résolut en historien aussi sagace que consciencieux, avec ce libéralisme religieux dont il était imbu.

Tant d'efforts opiniâtres, tant de fatigues supportées coup sur coup avaient ébranlé sa santé Si devinrent pour lui la cause de précoces infirmités; des fluxions dans la tête se déclarèrent , en déterminant un commencement de surdité'. Sa fidèle amie, Charlotte de Croissy, confidente de son état de souffrance Si toujours en sollicitude pour lui, la lui témoigna dans les lignes suivantes, écrites avec le souverain dédain d'une grande dame du temps pour les règles les plus vulgaires de l'orthographe française ;

« Vous savés tout l'intérêt que je prends à vostre santé; il faut que vous « ayez esté plus malade que vous ne me le dites, ou que vos médecins de Paris «■ soient des espèces de bouraux; car qui a jamais vue pour une fluction dans « la teste, faire saigner deux fois du pied un pauvre misérable qui s'acable « d'ostérités Si qui n'a pas besoin qu'on lui diminue les forces^? » Le malade fut envoyé à la campagne ■', où le repos 61 le bon air contribuèrent à le soulager.

Les vues modérées Si impartiales du docte bénédictin sur Simon de Montfort, le chef de la croisade. Si sur le prince qui fut sa principale victime, Raymond VI, comte de Toulouse, ne pouvaient manquer de lui attirer des contradictions, qui n'avaient en réalité d'autres prétextes que des jalousies littéraires ou des divergences théologiques de corporation à corporation. L'auteur d'une Vie de S. Dominique, le P. Touron , dominicain, l'accuse d'être toujours décidé dans ses jugements. Dom Vaissete convint qu'en effet il s'était prononcé affirmativement lorsqu'il avait cru en avoir des raisons légitimes, Si prenant lui-même à partie son adversaire, il lui signala dans son livre maintes erreurs. Une critique plus sérieuse Si plus vive lui tut opposée par le Journal de Trévoux, l'organe des jésuites. Le rédacteur de cette feuille lui reprocha d'avoir attribué à des motifs d'une ambition purement humaine la

' Lettre de l'archevêque de Narbonne à dom Vais- ' Lettre précitée de l'archevêque de Narbonne à

sete, du l'i îeptembre lyiy; Correspondance, n. loi. dom Vaissete, du |5 septembre i 7^7 ; Correspon- ' Lettre du (''''octobre ly.'iy ; Correspond, n. 102. dance, n. loi.

conduite de Simon de Monttort, & d'avoir suspecté & souvent détruit les allégations de son fanaticjue panégyriste, le chroniqueur Pierre de Vaulx-Sernav, contrairement à la thèse soutenue par un confrère du journaliste, le P. Fontenav, dans le dixième volume de V Histoire de l'église gallicane de Longueval. Dom Vaissete répliqua qu'il n'avait rien avancé que sur la foi des documents contemporains les plus authentiques, dont plusieurs avaient été inconnus au P. Fontenay, & corrobora sa justification par des citations irréfutables. Dans sa réponse il est logique, il est concluant; &C tout en aiguisant quelquefois ses raisons d'une légère pointe d'ironie, il ne sort jamais des bornes d'une parfaite politesse. Cette réponse se fit attendre jusqu'à l'apparition du tome quatrième de l'Histoire de Languedoc, qui ne vit le jour qu'en 1742, cinq ans après le tome troisième; elle occupe la majeure partie de la Préface '.

La distribution de ce quatrième volume fut faite sur la fin de 1742 & dans les premiers mois de 1743. La faveur du public croissait avec le progrès de l'ouvrage; les demandes affluaient chez Vincent qui dut augmenter le tirage. Trois années s'étaient à peine écoulées, que l'auteur 8c l'imprimeur, se concertant dans un suprême effort, livraient au public le cinquième volume, le dernier, d'après le plan adopté primitivement par les États. La mort de Louis XIII, en 1643, en forme l'épilogue. Dom Vaissete avait jugé à propos de clore sa narration par cet événement, pour des raisons qu'il explique dans son Avertissement : « Nous avons cru, dit-il, devoir terminer nos travaux à cette <i dernière époque, tant parce que l'histoire ne nous fournit depuis rien de « fort intéressant ou qui ne soit connu, que parce qu'il est difficile de parler « de ses contemporains avec la liberté convenable^, »

La seconde de ces deux raisons est la seule vraie ; l'autre n'est qu'un palliatif mis en avant pour la faire accepter par le lecteur Si pour sauver ce qu'elle peut avoir de hardi. En effet, la Province fut témoin, sous Louis XIV, d'événements qui ont leur importance dans l'histoire générale de ce grand règne : les perturbations causées par la révocation de l'édit de Nantes, la ruine de son industrie, la guerre des camisards Si ses excès. Sic, S'il était difficile d'en parler librement, comme le fait remarquer dom Vaissete, il était impossible, sans encourir le veto de la censure 81 la menace des verrous de la Bastille, de rappeler même indirectement les atteintes portées aux franchises Si immunités de la Province, les empiétements du pouvoir central, passés en tradition sous le règne suivant 8c érigés en règles de gouvernement.

L'historien avait heureusement mené à terme le grand monument dont il avait posé les premières assises avec dom Devic; il pouvait s'écrier avec autant de droit que le poëte : Exegi monumentum aère perennius. Néanmoins, dans sa pensée, le sujet n'était pas entièrement épuisé; il y avait encore k rappeler une foule de choses intéressantes qu'il avait été forcé de passer sous silence,

' Elle a été aussi publiée séparément, in-4" de fonds de Languedoc, à la bibliothèque nationale. 29 pages, sans nom d'imprimeur 8c de lieu, ni ' Dans le premier alinéa de l'Avertissement du

date. II s'en trouve un exemplaire dans le tome 181, tome V de l'édition originale.

IntroJ. 5

Se qui pouvaient fournir la matière d'un supplément. Aussi, dès aussitôt la publication de son cinquième volume, il suggéra aux Etats l'idée d'en donner un sixième, dont il exposa le plan dans un mémoire qui fut lu dans la séance du ;5 février 1746. Ce volume devait contenir : 1° les annales de la Province, sous le règne de Louis XIV, rédigées sous forme d'un simple récit des faits, sans réflexions ni commentaire; 2° la géographie historique du Languedoc; 3° les suites chronologiques des dignitaires ecclésiastiques, civils & militaires qui ont gouverné ce pays & des hommes illustres auxquels il a donné naissance '.

Les Etats par leur délibération du 23 décembre adoptèrent ce projet, & dans la même séance décidèrent que la gratification annuelle de mille livres, accordée à l'auteur, serait convertie en une pension viagère.

Voici cette délibération qui ne fait pas moins d'honneur à l'assemblée dont elle émane qu'à celui qui se rendit digne de cet acte de munificence :

« Sur quoy les Estats, voulant donner au P. dom Joseph Vaissette des « marques de leur satisfaction pour le travail de l'histoire générale de la « Province, dont l'utilité Se le succès ont répondu à leur attente, ont délibéré « de luy assurer par forme de pension viagère le payement de la somme de « mil livres qui luy a été payée jusques icy en le chargeant de continuer le « travail qu'il a commencé pour le supplément de la dite Histoire^. »

Pour en finir avec les incidents qui signalèrent le cours de la publication à laquelle dom Vaissete a attaché son nom, nous ajouterons qu'en 1702, les exemplaires des premiers volumes étant en grande partie vendus, Vincent ouvrit une souscription pour couvrir les frais de leur réimpression. Afin de faciliter l'acquisition de l'ouvrage, il réduisit le prix des tomes III, IV & V à dix livres chacun, des tomes I 8c II à quinze livres; l'ouvrage complet, soixante livres^. Mais ce projet de souscription fut abandonné"^, soit que le public n'eût pas répondu suffisamment à l'appel de Vincent, soit par suite de sa retraite des affaires; il venait de céder son imprimerie Se son fonds de commerce de librairie à son fils Philippe.

L'heure du repos avait sonné pour lui ; un demi-siècle & plus passé dans l'exercice d'une profession honorable &. très-occupée lui avait procuré une modeste aisance, qu'augmenta la libéralité des Etats. Il était juste de le récompenser des soins &(. des peines qu'il s'était donnés pour l'impression de l'Histoire de Languedoc, de l'indemniser des sacrifices qu'il avait faits pour cette immense entreprise St de ses pertes. Au commencement de i 749, il adressa une supplique aux États dans laquelle il leur exposait qu'ayant fourni, sur leur demande, un

' Voir c!-après, p. 74* & suiv. mas [Introduction hihlio^raphiquej p. 338, note 1)

' Extrait des registres des délibérations prises par dit tenir de M. Dumège, M. Pijon, avocat, im-

les gens des trois Etats du pais de Languedoc. \iAn% primeur du roi & de la Province, à Toulouse,

nos Pièces justificatives, z'' série, n. 17. voulait donner une nouvelle édition de YHistoire

'Avis, imprimé de 4 pages in-^". Voir Pièces générale de Languedoc, avec des additions; mais

justificatives, 2* série, n. 19. ce projet, comme celui de Vincent, demeura sans

* D'après un renseignement que M. Eug. Tlio- exécution.

nombre plus considérable d'exemplaires des premiers volumes, que desderniers, une portion de l'ouvrage était restée dans ses magasins dépareillée; que ces exemplaires, payés quatorze livres, prix de revient, & les quatre-vingts remis aux auteurs Se répandus par eux gratuitement, avaient beaucoup diminué la vente. Cette supplique, appuyée par les membres de l'assemblée venus cette année en députation à Paris, fut favorablement accueillie. Les États accordèrent à Vincent une pension viagère de mille livres, réversible par moitié sur la tête de sa femme, dans le cas où elle lui survivrait, 8< la transmission à son fils du privilège d'imprimeur de la Province '.

L'ouvrage complet était devenu presque introuvable dans le commerce de la librairie; par son format il semblait ne convenir qu'aux grandes bibliothèques, par l'appareil d'érudition qui s'y déploie, être réservé uniquement aux savants Se aux lettrés de profession. Désireux d'en rendre l'usage facile à tous, ou, comme on dirait aujourd'hui, d'en faire une édition populaire, domVaissete réduisit sa narration aux faits les plus essentiels; il supprima les dissertations, les annotations Se les preuves, 8t transforma ses cinq gros in-folio en un Abrégé d'un format portatif Si d'un prix accessible aux bourses les plus modestes. Le 17 février 1748, il conclut avec Vincent père un traité énonçant comme conditions que cet Abrégé aurait six volumes in-12, que l'auteur lui remettrait son manuscrit, approuvé par un censeur royal, corrigerait les épreuves Si ne le laisserait jamais chômer de copie; à son tour Vincent s'engageait à exécuter l'impression sur beau papier, en caractères cicéro neufs, & quand elle serait finie, à fournira l'auteur quarante exemplaires, moitié reliés en veau, moitié en blanc ou en feuilles Si cent livres par volume^.

Dom Vaissete soumit son manuscrit à l'examen de l'abbé Foucher, censeur royal, Si à l'approbation du supérieur général de Saint-Maur, le P. René Laneau. Cette approbation lui fut délivrée, sous le contre-seing du secrétaire de la congrégation, le P. Omer Delville, le 10 juillet 1748. Ces formalités une fois remplies, les presses de Vincent fonctionnèrent avec leur rapidité habituelle, Si au bout de six mois l'impression était terminée. Le 10 janvier 1749, le privilège du roi fut obtenu; le ^3, il fut enregistré à la chambre des imprimeurs Si libraires de Paris, Si aussitôt le livre mis en vente.

Quoique un peu effacé dans l'estime générale par l'éclat de la grande composition dont il est extrait, cet Abrégé a aussi son mérite Si son utilité. C'est un résumé substantiel, d'une lecture agréable Si facile. Si où se déroule l'ensemble des annales du Languedoc, sur un fond dont le regard du lecteur embrasse sans peine toute l'étendue; il eût été à désirer seulement que dom Vaissete y eût introduit quelques améliorations de détail dont l'original est susceptible Si que le progrès de ses recherches Si la réflexion avaient dû trèscertainement lui indiquer.

' Proces-verhal de la séance des Etats du 3 janvier ' Traité passé entre'dom Vaissete & Vincent, tm-

1749 & du ^ décembre 1752. Voyez Vlntroduction primeur des Etats; dans nos Pièces justificatives, a iliographiijue de yi. Eiig. Thomas, p. 405-406. 2'' série, n. 18.

Après avoir mis au jour son Abrégé, i! se préparait à reprendre une autre besogne déjà en train, son Supplément à ïHistoire de Languedoc, lorsqu'une circonstance imprévue vint tourner ailleurs sa bonne volonté. Une compagnie de libraires de Paris, les sieurs Desaint S<. Saillant, Jean-Thomas Hérissant & Jacques Barrois, ayant acheté, dans la vente d'une bibliothèque, un cahier manuscrit, vinrent, pendant le carême de 1749, ^^ ^'^* apporter 8c le consulter sur la'valeur de ce manuscrit & le parti qu'on en pourrait tirer; il était intitulé Géographie complette, sans nom d'auteur, paraphé par un censeur royal, S<. comme prêt pour l'impression. Au premier aspect, dom Vaissete jugea que quelques corrections & remaniements suffiraient pour le mettre en état d'être publié & consentit à s'en charger; mais un examen attentif lui fit reconnaître qu'il s'était fait complètement illusion. Se que ce manuscrit n'était autre chose qu'une indigeste & diffuse compilation des Dictionnaires géographiques de Baudrand & de Corneille. Regrettant cet engagement précipité, il essaya, mais inutilement, d'en obtenir la résiliation; il dut se résignera recommencer de fond en comble l'œuvre informe de l'anonyme. « Je m'y <c déterminai d'autant plus aisément, dit-il dans sa Préface', qu'ayant fait » mon amusement de la géographie depuis plus de cinquante ans, j'avais « recueilli à mes heures perdues un grand nombre d'observations, principa- « lement sur la géographie ecclésiastique. » C'est en effet par ces observations que ce livre a conservé aujourd'hui une valeur réelle, malgré la rénovation de la science géographique; il présente le tableau complet des établissements religieux qui existaient au siècle dernier & que tant de révolutions ont depuis lors détruits ou transformés; il nous apprend l'origine & l'histoire des archevêchés Stévêchés, des abbayes & couvents, la province ou la métropole à laquelle ils ressortissaient , la date de leur fondation ou érection & le chiffre de leurs revenus; notions que l'on ne retrouve nulle part ailleurs aujourd'hui 8t qui sont tirées de sources dont la plupart sont perdues.

Cette nouvelle production lui avait coûté cinq années de recherches 8c de rédaction. Il la fit paraître en lySo, dix ans après la publication du tome V de son Histoire de Languedoc. Dans cet intervalle, & malgré des souffrances que l'âge aggravait de jour en jour, il avait enfanté dix-huit volumes 8c en avait dirigé l'impression.

La vieillesse n'avait point éteint sa verve de polémiste; l'adversaire de Marcland &c du Journaliste de Trévoux se retrouva, en lyôi, en face de l'auteur de la Pluralité des mondes. Fontenelle ayant inséré dans le Mercure de France un article où il ressuscitait les fictions de Michel Baudier, sur l'arrivée fortuite 8c inexpliquée en Provence de Romieu de Villeneuve, ministre du comte Raimond-Béranger, dom Vaissete lui répondit par une lettre, dans le numéro de mars du même recueil, où il réfuta le célèbre académicien 8c ramena la discussion historique dans le domaine de la vérité, que celui-ci avait méconnue.

' P.itrs .1 (te l'édition iii-4".

La Géographie historique, civile t- ecclésiastique de dom Vaissete marque le terme de sa carrière littéraire ainsi que de sa vie; il était à bout de forces physiques, épuisé de fatigues j depuis plusieurs années il déclinait sensiblement, quoique son intelligence n'eût encore rien perdu de son ressort.

Les médecins, aux mains desquels notre pauvre Bénédictin était tombé, le traitaient suivant toutes les règles de l'art de guérir, classiques au bon temps de Molière : ils le gorgeaient de purgations, ils le saignaient aux pieds', ils le saignaient aux poignets^. Comme il ressentait de l'engourdissement dans la main, il consulta Labreuille, docteur régent de la faculté de Paris, qui diagnostiqua une attaque imminente de goutte. Il l'envoya, en 1747, faire deux saisons à Bourbonne-les-Bains , mais sans un bien sensible résultat. Rien ne pouvait corriger dom Vaissete de sa passion du travail 5 à son retour, elle le reprit de plus belle &. il s'acharna à sa Géographie. Ce labeur fut pour lui le coup de grâce. Son état ayant gravement empiré, il se résolut à prendre l'avis du docteur Fizes de Montpellier. Dans une consultation^ délibérée le ;8 décembre 1705, ce médecin attribue le principe du mal à de mauvaises digestions provenant des habitudes sédetitaires du malade, de son application incessante à l'étude, d'une alimentation trop copieuse 81 dont l'absence de dents rendait l'assimilation très-laborieuse Se imparfaite. Le traitement qu'il lui ordonna fut impuissant à conjurer le mal 8<. à retarder l'approche de la crise fatale. Le 28 février dom Vaissete écrivait à son neveu, le chevalier de Combettes Caumon, ancien officier de cavalerie : « Ma santé est toujours « languissante, 8c je serai obligé de faire gras en carême, à mon grand « regret''. »

Un mois après, il laissait tomber de sa main défaillante les lignes suivantes pour ce même parent : « Ma santé se dérange de plus en plus, j'ay le foye " gonflé, engorgé de fiel 8t endurci, avec un dégoût universel; je ne cesse « de faire des remèdes qui jusqu'ici ont fort peu réussi ; je me soumets aux « ordres de la Providence; » 8c plus loin : « J'abrège, parce qu'on m'a défendu Il toute sorte d'application"'. »

Cette lettre fut son suprême adieu à la vie ; elle précéda sa mort de quelques jours seulement. Ses derniers moments nous sont racontés par le biographe que nous avons eu plus d'une fois l'occasion de citer, dom Tassin : « Dans le cours de sa longue maladie, dit-il, sa piété, sa charité pour ses « confrères, sa résignation parfaite à la volonté de Dieu, sa confiance dans '< les seuls mérites du Sauveur des hommes, parurent avec un nouvel éclat « jusqu'au dernier soupir, qu'il rendit tranquillement le 10 avril lySô. Il

' Lettre de Charlotte de Croissy à doin V'.tissete, * Consultation médicale donnée à dom Vaissete,

du !'■' octobre 17^7; Correspondance, n. 102. le 28 décembre 1755; Pièces justtjicattves^ i*"'' série,

' Lettre de l'archevêque d'Albi à dom Vaissete, n. 25.

du 7 juin 1742; Correspondance, n. 120; & lettre * Lettre du 28 février 1756 ; Correspondance,

de Labreuille à dom Vaissete, du 10 juillet 1749; n. 164.

Correspondance, n. i5o. ' Lettre du j5 mars I756j Correspondance, n. i65.

yo* INTRODUCTION HISTORIQUE.

« tut inhumé dans la grande chapelle de la Sainte-Vierge de Saint-Germain « des Prés, à coté de son confrère, Jean-Bernard Sensaric, décédé le même <i jour ' . »

Si la figure de dom Vaissete resplendit au grand jour de l'histoire littéraire, la physionomie de l'homme privé nous apparaît aujourd'hui voilée d'obscurité. Rien dans ses ouvrages, pas un mot, pas une allusion ne met à découvert un des traits de cette physionomie ; l'écrivain n'entre jamais en communication directe 8c intime avec le lecteur. Dans les moments mêmes où sa polémique prend le ton le plus vif, rien ne le fait sortir de sa réserve ordinaire & se mettre lui-même en scène ; sa critique reste toujours impersonnelle.

Lui qui fut en commerce continuel avec des artistes, peintres ou dessinateurs, Se qui eut tant d'occasions de faire reproduire son image, il ne nous l'a laissée sous aucune forme ; on ne connaît de lui ni portrait, ni buste exécuté de son vivant & authentique^. Modeste par devoir, non moins que par inclination, il n'avait au cœur d'autre amour que celui de Dieu & de la science, d'autre ambition que celle de vivre humble & ignoré au fond de sa retraite; si la renommée vint à lui, ce fut certes sans la chercher & à son insu. Sa volumineuse correspondance qui, à en juger par le contenu des réponses qu'il recevait & que nous possédons, aurait été une source de révélations instructives & piquantes sur plusieurs coins encore inaperçus de la société du dix-huitième siècle, sa correspondance a été dispersée sans que nous sachions ce qu'elle est devenue. Nous n'avons retrouvé que dix de ses lettres, autographes précieux que nous avons recueillis pour les offrir ci-après au lecteur. Sur sa famille, sur ses premières années, sur plusieurs faits de sa vie monastique, il existe quelques documents dont nous avons précédemment mentionné la provenance & déjà tiré parti ■'', 8t que nous allons de nouveau interroger.

La droiture du cœur, la rectitude du jugement 8c un bon sens parfait formaient le fond de son caractère ; ces qualités étaient en lui un héritage de race. Il était né dans une de ces familles de province, nombreuses 8c honnêtes, où se perpétuait le culte des mœurs antiques. Cette famille, qui appartenait à la haute bourgeoisie, avait acquis ses titres de noblesse autant par la considération qui s'attache à la pratique de toutes les vertus sociales, que par

' Histoire littéraire de la congrégation Je Saint- dessin qui paraît être une œuvre de pure imagina-

Maur, p. 7.59. tion. M. Elie Rossignol l'a donné dans ses Mono-

" Il y a dans la salle des Illustres, au Capitole de graphies communales du département du Tarn (t 2, Toulouse, un buste posthume de notre historien, p. 346) , en lui attribuant un caractère d'authenen terre cuite, sans valeur comme œuvre d'art. Le ticité que démentent, d'ailleurs, les recherches miportrait placé en regard du frontispice du premier nutieuses que nous avons faites dans le plus riche volume de VHistoire de Languedoc, dans l'édition dépôt des productions de l'art du dessin qu'il y ait Dumège, qui représente dom Vaissete dans son cos- en Europe, le cabinet des estampes de la bibliothètume de bénédictin, est du au crayon facile 8c élé- que nationale. gant de M. Jules BoiUy ; il a été fait d'après un ' Voyez ci-dessus, p. 28* & suiv.

les charges judiciaires qu'elle avait remplies 5 elle était alliée aux meilleures maisons de l'Albigeois. Ses armoiries portaient de gueules à un laurier d'argent j à dextre Se à senestre, deux larmes aussi d'argent, Se une troisième en pointe, de même; en chef, d'azur, chargé d'un soleil d'or'. C'est dans ce sanctuaire domestique, sous la discipline vigilante Se affectueuse de son père, intègre magistrat, de sa mère, une sainte femme, de son oncle Pierre, digne prêtre de la collégiale de Saint-Michel de Gaillac, qu'il grandit en se formant sur les exemples qu'il avait sous les yeux. Sorti de cet intérieur réglé 6t paisible pour aller taire ses études de juriste à Toulouse, il céda un instant aux séductions de la jeunesse, si tant est qu'il faille entendre littéralement les expressions par lesquelles il s'accuse dans son testament^; mais les excellents principes dont il avait été nourri par ses parents reprirent bientôt le dessus, & il revint à Dieu en se vouant à lui tout entier & pour jamais. La lucidité d'idées, le sens pratique dont témoignent celles de ses lettres où il traite d'affaires, la facilité d'élocution^ qu'il possédait lui présageaient de brillants succès dans le ministère de la parole qu'il était appelé à exercer au siège de la judicature de Gaillac, si une vocation plus haute ne l'eût attiré ailleurs. Les facultés éminentes dont il était doué, son savoir immense se dérobaient à l'œil du vulgaire, sous les dehors de la bonhomie & de la simplicité. Nature essentiellement méridionale, cœur chaud &. expansif, il gagnait les sympathies de tous ceux qui l'approchaient. Tendrement attaché à sa famille, dévoué à ses compatriotes, il les servit plus d'une fois par ses démarches & son crédit. L'attrait qu'il inspirait était général dans la congrégation; un de ses confrères, dom Plancher, l'auteur de l'Histoire de Bourgogne, s'en

faisant l'interprète, lui écrivait : « Dom Salazard est toujours aimable 8t

i( bien aimé des frères. Vous l'êtes, vous, mon révérend Père, 5c des frères du « cloître & des grands du monde. Se vous le serez toujours, parce que l'on « connoît & vôtre bon cœur & vôtre droiture &. vôtre excellent caractère'*. » Le P. Plancher disait vrai ; dom Vaissete s'était fait de nombreux amis parmi ses plus illustres contemporains Se dans les partis les plus opposés. Dans le nombre il faut compter les trois prélats qui se succédèrent sur le siège de Narbonne, & dans la présidence des États, pendant qu'il était occupé à son Histoire de Languedoc, MM. le Goux de la Berchère, Beauvau du Rivau & Berton de Grillon'; les syndics généraux, MM. de Joubert 8c de Montferrier, chez qui l'affection pour lui se transmit inaltérée de père en fils; l'évêque de Montpellier, M. Colbert de Croissy, le chef des opposants à la bulle Unigenitus, & l'archevêque de Paris, M. de Vintimille du Luc, leur ennemi

■ Communication de M. de Combettes Labou- * Lettre du iS septembre 1740; Correspondance,

relie, du 6 avril 1867. n. i35.

* Pièces justificatives, i "' série, n. 1 1 . ' Jean -Louis de Balbe de Berton de Grillon,

' Extrait d'un certificat d'examen pour la licence, descendant de la famille historique de ce nom,

délivré à Joseph de Vaissete, le 1 .5 juin I 709 ; Piècej archevêque de Toulouse en 1717 j archevêque de

justificatives, 1 "' série, n. 6. Narbonne de 17^93 17.^2.

passionné j l'archevêque d'Albi, M. de la Croix de Castries, & une foule d'autres dont les noms reviennent dans la liste de ses correspondants. L'amitié que lui montrait Monseigneur d'Albi n'était peut-être pas tout à fait désintéressée ; il connaissait la liaison de dom Vaissete avec l'abbé de Ceilhes, neveu du cardinal de Fleury, Se l'influence de l'abbé sur l'esprit du premier ministre, son oncle. Le cardinal avait aussi une nièce, mademoiselle Thérèse de Rosset de Fleury, charmante jeune personne, courtisée, comme on le pense bien, par maint Si maint soupirant. Parmi les neveux de l'archevêque d'Albi, Gabriel était encore à pourvoir, & le prélat convoitait pour lui cette brillante alliance ; il s'ouvrit de ses projets matrimoniaux à dom Vaissete, ne négligeant rien pour le mettre dans ses intérêts.

Sa correspondance est curieuse à cet égard. Dans le cours des deux années 1741 & 1742, il lui décoche lettre sur lettre ' 5 il est insistant, il est câlin, il lui vante les avantages qu'il veut faire aux deux futurs époux, la bonne vie qu'il leur prépare dans son palais épiscopal. Il fait plus; il appelle auprès de lui le neveu de notre historien, M. de Combettes Caumon, curé de Verrières, Se le nomme théologal Se pénitencier de son chapitre métropolitain, bénéfice d'un revenu de deux mille livres. Il lui écrit, le 14 septembre 1742 : « Vous « trouverez dans ce paquet le titre que je viens de faire à M. le curé de « Verrières, votre neveu, de la théologale de mon église, qui vacque depuis

« deux jours par la mort de M. Angeard » Se il ajoute plus bas : « Je

<( viens de recevoir la lettre dont vous m'avés honoré le 5 de ce mois; je vous « remercie des nouvelles dont vous m'y faites part, Se je vous embrasse de « tout mon cœur. Je vais boire à votre santé avec toute votre famille que j'ay » priée à disner^. » Enfin, grâces aux démarches persévérantes Se habiles de dom Vaissete, ce mariage fut conclu ; le chevalier de Castries devint l'heureux époux de mademoiselle de Fleury, Se par surcroît de bonne fortune, le roi lui donna, comme cadeau de noces, le gouvernement de Montpellier. L'archevêque ne se sentait pas de joie. Se il la laisse déborder de son cœur, en remerciant son ami de Saint-Germain des Prés : « J'ay reçu, mon très rêvé- « rend Père, la lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'écrire du 5 de ce « mois, avec les complimens gracieux que vous avés eu la bonté d'y ajouter « sur le mariage de mon neveu Se sur la grâce que le Roy luy a faite, en luy « donnant le gouvernement de Montpellier. Je regarde l'un Se l'autre, mon « très révérend Père, comme la suite Se l'ettet de vos mouvemens obligeans « Se de vôtre bonne volonté pour ce mariage. Se je vous prie d'être persuadé « que j'en conserveray une éternelle reconnoissance^. »

Fallait-il prendre en main la cause d'un opprimé, agir en faveur d'un confrère tombé en disgrâce Se malheureux, dom Vaissete n'hésitait pas; c'est sur la réputation que lui avait faite son zèle charitable, qu'un pauvre reclus,

' Voir ces lettres d.'ins le tome i 8.Î du fonds de ' Lettre du 14 septembre 1 742 j Correspondance,

Languedoc, à la bibliothèque nationale, sous la n. 121. lettre C. •' Lettre du 19 décembre 1743; Correspond, n. Iï6.

INTRODUCTION HISTORIQUE. yS*

le P. Salomon Jouy, crut devoir implorer son appui. La persécution contre les appelants de la bulle Unigenitus 8<. tous ceux qui étaient suspects de jansénisme, sévissait toujours avec la même rigueur. S'ils appartenaient au clergé régulier, une lettre de cachet' les confinait dans quelque maison de leur ordre, éloignée, d'un séjour incommode &<. déplaisant ; les incorrigibles ou dangereux, comme Louvard, étaient plongés dans les cachots de la Bastille. Les couvents avaient été transformés en succursales des prisons d'État, sous la surveillance de la police.

Dom Salomon était un des opposants les plus mal notés; il avait été d'abord relégué dans l'abbaye de Vierzon, au diocèse de Bourges. Au dire du rédacteur des Nouvelles ecclésiastiques '-.^ le curé St le vicaire du lieu allaient de porte en porte, décriant ce religieux, répétant aux fidèles qu'ils ne pouvaient entendre sa messe sans péché, ni satisfaire au précepte de l'Église, en y assistant les dimanches & les têtes. Le supérieur général de Saint-Maur, le père J.-B. Alaydon, courroucé contre dom Salomon, enjoignit au sousprieur de Vierzon de le faire partir 8c de l'interner, soit à Solignac, dans le Limousin, soit à Saint-Michel de l'Herm, dans le bas Poitou, près de Mortagne. C'est à Saint-Michel que nous le retrouvons lorsqu'il écrivit à dom Vaissete. Il était retenu depuis cinq ans dans cette sorte de carcere duro, condamné à toutes les rigueurs de la discipline monacale, privé de mettre le pied dehors, n'ayant ni cloître, ni cour, ni jardin pour la promenade; cette lettre, qui est un tableau pris sur le vif de l'intérieur de ces maisons de correction, mérite d'êtrô lue '.

Si les douces Se aimables qualités de dom Vaissete entraînaient vers lui tous les cœurs, son savoir lui avait acquis la considération & l'estime universelles. Il était regardé comme un des oracles de la congrégation, & sa célébrité s'était répandue partout au dehors. Ses confrères les plus doctes prenaient volontiers son avis dans les questions d'érudition les plus difficiles 8t lui soumettaient leurs ouvrages. Il n'aurait tenu qu'à lui de s'élever aux dignités de l'ordre, si ses goûts pour l'étude ne l'eussent retenu dans sa cellule; il n'en sortit que dans deux occasions pour exercer des fonctions actives : en 1/38, comme officiai de Saint-Denis Si de la juridiction de cette abbaye, qui s'étendait jusc[ue dans le diocèse de Rouen"*, & en 1746, en la même qualité, à Saint-Germain des Prés^. D'après les inductions que l'on peut tirer de

' Voici, à peu de chose près, la teneur habituelle * Pièces justificatives, i"' série, n. 18.

de ces lettres de cachet : — « De par le Roy, le ' Pièces justificatives, \"' série, n. 24. — Cette

n supérieur ou prieur d'un tel couvent recevra le pièce est signée de l'abbé commendataire de Saint-

<i Père un tel, & l'y retiendra, sans le laisser sortir, Germain des Prés, Louis de Bourbon, fils du prince

" jusqu'à nouvel ordre, car tel est notre bon plai- de Condé, Louis III, & frère du comte de Charolais,

" sir. Signé le Roy. >' ce commensal des fins soupers du roi Louis XV.

' Tahle raisonnée, articles Salomon Jouy & Alay- La rumeur publique attribuait au comte de Chapon, relais le meurtre d'un pauvre couvreur sur lequel

' Lettre de dom Salomon Jouy à dom Vaissete, il tira, disait-on, par manière d'amusement, pendu 18 juillet 1747 ; Correspondance, n. 144. dant que cet ouvrier travaillait sur les toits. Mais

l'examen de ses papiers, il est à croire que ces fonctions n'étaient pas trop absorbantes, puisque l'on n'y rencontre qu'une seule pièce émanée de son officialité de Saint-Denis : c'est un certificat d'indigence délivré à deux de ses justiciables du diocèse de Rouen, le nommé Louis Fuzilier, & une femme, Marie Tremblay '.

Après avoir esquissé la biographie de notre illustre historien, il nous reste à faire connaître les religieux qui reçurent la mission de continuer le Supplément qui devait former le tome sixième de l'Histoire de Languedoc, & que la mort ne lui permit pas de conduire jusqu'au bout.

Dom Bouroite est nommé en remplacement de dom Vaissete. — Ses continuateurs, dom Soulaire

& dom Mnllierbe. [i 738-1 79.3. J

Dans l'année qui suivit la mort de dom Vaissete, l'archevêque de Narbonne, M. de la Roche-Aymon, héritier du zèle de ses prédécesseurs pour l'Histoire de la Province, demanda au père général de Saint-Maur un de ses religieux, capable de reprendre & mener à bonne fin le sixième volume décrété par les Etats. Celui-ci fit choix de dom Bourotte, profès de l'abbaye Saint-Remi de Reims depuis le i3 août 1727. Né à Paris en 1710, le P. Bourotte comptait alors quarante-sept ans. Il s'était déjà fait un nom, parmi ses confrères, par sa coopération à la Collection des Conciles des Gaules &■ de France, entreprise par dom Hervin, & qui de leurs mains était passée dans celles de deux bénédictins des Blancs-Manteaux. Dom Bourotte tut présenté à Monseigneur de Narbonne qui l'agréa 8t le chargea de lui faire un rapport sur l'état des papiers laissés par dom Vaissete, Si sur le degré d'élaboration auquel ce sixième volume avait été porté. Mais, avant tout, il fallait avoir une notion du plan que dom Vaissete se proposait de suivre 6<. dont il avait rendu compte aux États dans un mémoire^ qu'il leur soumit en 1746. Malheureusement ce mémoire qui aurait été le meilleur guide du continuateur s'était égaré, & malgré toutes les recherches faites dans les archives de la Province, il ne put être retrouvé. Dom Bourotte y suppléa par des inductions que lui suggéra une étude attentive &. minutieuse des documents mis en sa possession. Il reconnut la triple division que devait recevoir le Supplément

M. de Charolflis rejetait cette abominable action ' Pièces justificatives, i ''' série, n. 21.

sur le compte de son frère l'abbé, espèce de ma- ^ Pièce mentionnée dans le Mémoire 5ar/e sixième

niaque bien connu pour tel par ses excentricités, volume de l'Histoire de Languedoc, du i*""" janvier

& notamment par ses démonstrations sur le tom- 1738; Pièces justificatives, 2'' série, n. 21.

beati du diacre Paris.

projeté : 1° les annales du règne de Louis XIV5 2° la description géographique du Languedoc ; 8c 3^ les suites chronologiques.

Pour dom Vaissete, si bien informé des sources, familiarisé de longue date avec les monuments historiques de la Province, le travail que comportait ce sixième volume n'offrait pas de grandes difficultés. Il avait rassemblé de nombreux matériaux 8c il n'avait plus qu'à les coordonner 8c à les disposer pour l'impression; aussi avait-il très-peu avancé sa rédaction.

Dom Bourotte constata que les Annales depuis 1643 jusqu'en 1667 constituaient un tout complet 8c n'avaient besoin d'aucun remaniement. Les années postérieures, jusqu'en 1699, étaient en préparation seulement 8c les indications de l'auteur jetées sur des feuilles volantes. Quant à la Description géographique, dom Vaissete l'avait ébauchée depuis longtemps 8c il n'y avait plus quà en réunir les éléments dispersés, soit dans ses portefeuilles, soit dans sa Géographie historique, 8c, d'après ses intentions ultérieures, à la compléter par une ample table alphabétique de tous les noms de lieu du Languedoc, avec la mention de la juridiction temporelle dont chaque lieu relevait.

De la troisième partie du Supplément, se composant des suites chronologiques, il n'y avait de rédigé que celles des évêques 8c archevêques des deux métropoles, Narbonne Se Albi. Le reste ne consistait qu'en un amalgame de noms 8c de dates inscrits pareillement sur des feuillets détachés.

On voit que c'est là exactement le plan très-sommairement énoncé par dom Vaissete dans l'Avertissement de son cinquième volume. Dom Bourotte fait remarquer que son devancier emploie à dessein l'expression de suites Se non pas de listes, parce que ces suites devaient être un ouvrage détaillé, appuyé de preuves. Se représenter les fastes du clergé 8c de la noblesse de la Province, de même que la Description géographique devait former une sorte de corps d'archives des villes Se des communautés ecclésiastiques, municipales 8c autres. Il conclut son mémoire par réniimération des additions Se améliorations que réclame le plan de dom Vaissete Se en sollicitant la protection Se les secours des États.

Le choix que l'archevêque avait fait de lui fut ratifié par cette assemblée dans sa séance du 24 janvier i7r)8; elle décida en outre qu'un traitement de mille livres lui serait alloué comme à son prédécesseur'.

Pour composer une description géographique telle que la concevait dom Bourotte, c'est-à-dire enrichie de toutes les données de la statistique, il pensa qu'il lui était nécessaire de visiter préalablement les archives des États, à Montpellier, Se surtout d'avoir des informations locales provenant de tous côtés, dans la Province. Il rangea les objets de ces informations sous quatre chefs principaux qu'il intitula : 1° Ordre ecclésiastique , 2° Ordre civil, 3° Ordre municipal, Se 4° Ordre militaire 6- noblesse, 8c qu'il résuma en

' Lettre de M. de Joubert à dom Bourotte, du lo feYrier 1738 j Correspondance, n. 167.

une série de questions adressées aux officiers civils Se aux curés des divers diocèses.

Ce questionnaire, avec le mémoire dont il est le corollaire', imprimé par ordre des États, tut répandu à profusion par les syndics généraux. Pendant quatre années, de 1739 à lyôS, M. de Joubert ne cessa d'interpeller par des lettres réitérées les syndics particuliers placés sous ses ordres dans les diocèses &. les communautés, ainsi que toutes les personnes dont il espérait obtenir des communications^.

Dans le nombre de ces correspondants, les uns envoyèrent d'utiles renseignements, les autres de belles promesses qui restèrent sans effet. MM. de Montferrier &. de la Fage n'étaient pas moins pressants que leur collègue''. Quelques particuliers transmirent leurs observations bénévolement, d'autres alléchés par la vanité de voir leurs noms inscrits dans l'ouvrage. Mais l'empressement ne fut pas égal partout ; tandis que du bas Languedoc affluaient les réponses, on n'en avait reçu de la généralité de Toulouse, en 1763, que cinquante environ"*.

Un des confrères de dom Bourotte, le P. Massanes, alors en séjour à Narbonne 8c témoin de ce qui se passait dans le pays, lui fit sentir les inconvénients de ce mode d'investigation par des intermédiaires & les déceptions qui devaient en résulter, &c l'engagea à se transporter lui-même sur les lieux, ou à faire partir un religieux assez habile pour le remplacer''.

« 1° La plupart des curés, lui disait-il, ou magistrats chargés de remplir « les articles de vôtre prospectus sont incapables de vous seconder; ce qui « appert par quelques mémoires que l'on m'a communiqués, dans lesquels il « est aisé de juger quils n'ont pas même compris ce qui leur étoit proposé.

« 2° L'intérêt ou la passion guident le plus souvent la plume de ceux qui « ont pris le vrai sens de vôtre prospectus ; le peu ou le trop d'union d'un « curé avec le seigneur du lieu dicte communément les titres de la paroisse « 8<. ceux des familles &. de leurs possessions.

« 3° Il est peu de curés ou de magistrats dans nôtre Province qui soient en « état de déchiffrer les vieux titres & les inscriptions; moins encore en est il « qui aient une connoissance exacte des anciens monumens de la Province « ou de ses raonnoies.

« 4" Le langage du Languedoc, différent en divers lieux, a varié en

' 1" Mémoire sur la description géographique Sr Thomas, dans \ts Pièces justificatives àe iOn Introhistorique de la Province de Languedoc; 2" Modèle duction bibliographique, Tp. 499-613. des instructions sur l'ordre civil de Languedoc, desti- ' Il existe aux archives nationales, dossier prennes a la description géographique & historique de cité, quantité de lettres de dom Bourotte portant cette Province ; i" Modèle des instructions demandées en marge ou sur feuilles volantes annexées les à Messieurs les curés de Languedoc. Paris, impri- brouillons des réponses de M. de Joubert. merie de Jacques Vincent, imprimeur des Etats, ' Lettres du 6 janvier 1 761 ; 3 & 1 7 janvier 1 763 ; in-4"; archives nationales 290 Correspondance, n°' 174, 178 & 179.

* M. Eue. Thomas, Introduction bibliographique,

Le tout a été publié de nouveau par M. Eugène ' Lettre du 17 mai 1762; Correspondance, n 177.

« nombre d'expressions. Or la plupart des titres étant écrits en langue vul- « gaire, il est à présumer qu'on donnera à faux par l'inusage des termes que « l'on ne comprendra point ou qu'on ne sçaura point lire.

t( 5° Vous n'ignorés point que l'abbé Vernoulli ' vient de donner au public « une Histoire topographique dans laquelle plusieurs curés & magistrats vont « puiser leurs mémoires, sans autre examen particulier; ainsi les mêmes fautes « que nous trouvons à chaque page dans cet auteur, risquent d'être insérées « dans vôtre ouvrage.

« 6° Il est des curés & des magistrats qui vous ont fourni jusqu'à ce jour des « mémoires vrais ou faux; il .en est encore plus qui n'ont pas même daigné « mettre la main à l'œuvre, soit mauvaise volonté, soit ineptie; il n'est pas « moins vrai que vôtre ouvrage sera extrêmement retardé, vu que pour « donner une suite exacte à vos mémoires, il seroit intéressant que vous les « eussiés tous en même tems sous les yeux.

« Voila, mon révérend Père, en abrégé les réflexions qui me sont venues « sur vôtre ouvrage, dont je désire avec passion la fin. »

Sans se décourager des mécomptes ou des retards qu'il éprouvait & en attendant le complément des communications demandées, dom Bourotte s'attacha de plus en plus à étudier son sujet. De ses recherches & de ses méditations sortit une nouvelle manière de l'envisager; il en fit part aux États dans un second mémoire où se trahit sa prédilection pour les études juridiques & pour la science du droit public. Ce qui le préoccupe, c'est l'histoire politique du Languedoc personnifiée dans celle des États, l'histoire des institutions économiques négligée par son devancier. Il propose de la traiter avec le soin & l'ampleur qu'elle mérite, de lui consacrer un volume à part 81 d'en donner deux au Supplément; ou bien, s'il faut se restreindre à un seul volume, de fondre cette histoire dans le corps du récit général. Il discute les raisons qui militent pour l'un 8c l'autre de ces deux projets Se s'en remet aux États à se prononcer sur le choix*.

Les événements qui survinrent à cette époque, les embarras de la situation financière de la Province, les contestations judiciaires dans lesquelles elle fut engagée, en sollicitant toute l'attention des États, les détournèrent de celle qu'ils avaient jusqu'alors accordée à l'Histoire de Languedoc. Les connaissances spéciales de dom Bourotte dans les matières féodales 81 domaniales devenaient précieuses dans ces conjonctures, 8c l'assemblée fut amenée à y recourir.

Dans le Languedoc, pays de droit écrit, où la législation romaine s'était maintenue pendant le cours des âges, in certain nombre de terres étaient classées comme francs-alleux, c'est-à-dire comme terres nobles, 8c par suite exemptes des charges publiques; le paiement de l'impôt retombait sur les

' Le père Massanes veut sans doute parler de ^ Mémoire sur la continuation de l'Histoire de Lan-

la Topographie de l'univers, de l'abbé J.-Jos. d'Ex- guedoc (autographe de dom Bourotte;; Pièces justipilly. ficatives, 2' série, n. 23.

fonds roturiers. Cette immunité était un privilège considérable qui devait être justifié par la production des titres anciens. Il fallait s'assurer de la validité de ces titres, distinguer ceux qui étaient authentiques des documents fabriqués après coup, & dans les innombrables vicissitudes de la propriété foncière, causées par la transmission patrimoniale ou vénale, par les partages de famille, démêler les droits réels de chacun des réclamants; c'était une science aussi vaste que compliquée dans laquelle notre bénédictin excellait. Les États avaient à cœur de répartir aussi équitablement que possible les charges si lourdes que la cour faisait peser sur la Province, de ne point créer ou multiplier, en faveur des uns, des exceptions onéreuses pour les autres; en un mot, d'asseoir l'impôt sur sa base véritable. Ce discernement était d'autant plus important à faire que de toutes parts s'élevaient des prétentions soutenues par une foule d'écrits; les contestations & les procès foisonnaient en s'éternisant, mettant aux prises communautés, seigneurs & particuliers. Dom Bourotte, pour venir en aide à l'assemblée, juge de toutes ces questions fiscales, exposa les principes qui les régissaient depuis un temps immémorial dans un livre qu'il publia sous le titre de : Recueil de lois (S- autres pièces relatives au droit public &• particulier de Languedoc en matière de nohilité ou roture des fonds de terre ' .

Une autre affaire dans laquelle il rendit des services non moins grands aux États, est le procès qu'ils eurent à soutenir au sujet de la propriété du Rhône & de ses rives. Les États de Provence la revendiquaient, se fondant sur ce fait que, depuis ii25, les princes & les seigneurs du Languedoc n'avaient exercé aucun acte d'autorité sur cette portion du territoire & que les comtes de Provence en avaient toujours joui sans contestation. Cette querelle était déjà ancienne; un arrêt du Conseil de 1724 avait débouté les États de Provence de leurs prétentions. Elle se ralluma en 1764; les Provençaux firent paraître un mémoire dans lequel ils soutenaient que le fleuve, depuis l'embouchure de la Durance jusqu'à la mer, leur appartenait exclusivement. Dom Bourotte répliqua en leur opposant les preuves qui établissaient les droits du Languedoc^. Le débat se prolongea entre lui & Damours, avocat des Provençaux, par un échange de factums, jusqu'en 1771; il survécut à dom Bourotte, Se il durait encore lorsque la Révolution vint supprimer du même coup &C le procès & les plaideurs.

Nous n'avons mentionné ces travaux de dom Bourotte, qui sont pour nous un hors-d'œuvre , que pour expliquer les raisons qui le détournèrent de la voie où l'avait précédé dom Vaissete, Si qui lui firent négliger le Supplément

' Paris, de l'imprimerie de Jacques Vincent ; in-4" Vautre, dans son ancien &• nouveau lit, & des isles,

de 200 pages. lyôS. islots, crémens & atterrissemens qui s'y forrhent & qui

'Arrêts & décisions qui établissent, d'après les suivant les mêmes arrêts Sr décisions font partie de la

lettres qui y sont visées, l'ancien droit & possession Province de Languedoc. Pans, chez Jacques Vin-

de souveraineté de propriété de Sa Majesté, 'a raison cent, imprimeur des Etats de Languedoc; in-4° de

de sa couronne, sur le Jîeuve du Rhône d'un bord a 2;>4 pages.

de l'Histoire de Languedoc. En lisant les deux mémoires ou il développe les vues nouvelles qui s'étaient ouvertes devant lui, on se prend à déplorer que d'autres occupations d'un intérêt bien secondaire à nos yeux & tout de circonstance aient absorbé Se son temps 8<. ses talents. Il connaissait à fond son sujet, & il y aurait introduit un élément qui manque ou qui est très-incomplet dans l'œuvre de son prédécesseur, l'histoire des institutions politiques Se économiques du Languedoc Si de l'organisation communale de cette vaste province.

Pendant quelques années encore il continua, de concert avec les syndics, à expédier ses circulaires dans toutes les directions & à solliciter des renseignements 5 mais les réponses n'arrivaient pas ou étaient insuffisantes, le plus souvent sans valeur, Se cependant il était indispensable de posséder ces documents au complet, afin de les contrôler l'un par l'autre Si parvenir à les coordonner.

Telle était l'objection très-fondée que dora Bourotte opposait aux instances des syndics impatients de posséder enfin leur sixième volume. Comme en vieillissant le travail lui devenait de plus en plus pénible Si que son tempérament faible 8c maladif lui prescrivait des repos plus fréquents qu'auparavant, il songea k s'adjoindre un collaborateur. Peu de temps avant sa mort il appela auprès de lui un jeune religieux, qui s'était distingué dans la carrière du professorat, dom Soulairej il avait commencé à l'employer au dépouillement des registres des États, lorsqu'il cessa de vivre, dans l'abbaye de Saint-Germain des Prés, le 12 juin 1784. Dom Soulaire, chargé d'examiner ses papiers, en dressa l'inventaire ainsi que des actes que dom Bourotte avait rassemblés pour les insérer dans les Preuves ' du règne de Louis XIV.

Dom Soulaire lui-même était valétudinaire, 8c le fardeau qu'il avait assumé sur lui, au-dessus de ses forces; il dut se donner un aide. Il choisit dom Joseph- François-Marie Malherbe, originaire de Pvennes, 8c qui avait fait profession dans cette ville, à l'abbaye de Saint-Redon. Présentés tous les deux par le père général de la congrégation à l'archevêque de Narbonne, M. Arthur Dillon, ils furent agréés par l'assemblée des États ^ de 1785. On donna à chacun une pension de six (;ents livres, sans compter les frais de copie qui s'élevèrent à environ pareille somme chaque année ^.

Tandis que nos deux collaborateurs avaient la main à la besogne, le cours des événements politiques se précipitait; on entendait retentir au loin les grondements de la tempête qui montait peu à peu à l'horizon. Trois années plus tard éclata la révolution qui emporta 81 la monarchie Se la vieille société française 8c ses institutions. La province de Languedoc disparut, absorbée dans une nouvelle répartition territoriale. 8c avec elle son antique autonomie 8c les États qui depuis tant de siècles présidaient à ses destinées.

' Continuation du tome VI projeté; biblioihèque ' Note insérée dans le tome i8f précité, fol. 226.

nationale, fonds de Languedoc, t. 181, fol. 128. — ' Voyez le compte de dom Malherbe depuis le

Voyez le catalogue des actes dont il est ici question mois de mars 1783; Pièces justificatiyes, 2*' série,

dans nos Pièces justificatives, 2' série, n. 22. n. 24.

8o* INTRODUCTION HISTORIQUE.

Les ordres religieux turent abolis, dom Soulaire Se dom Malherbe arrachés du pieux asile où s'écoulait leur tranquille 5t laborieuse existence. Que devinrent-ils dans les premières convulsions de la tourmente? où allèrent-ils reposer leur tête menacée? Nous l'ignorons.

Ce n'est que quelque temps après que nous les retrouvons installés à Paris dans un modeste logement, rue du Théâtre-Français, n° i5, subsistant de la petite pension que l'Assemblée nationale avait accordée aux membres des anciennes corporations religieuses', conservant, au milieu d'un monde agité & étranger pour eux, les habitudes retirées de la vie claustrale &c ne perdant pas de vue l'Histoire de Languedoc.

Ces bouleversements, en préoccupant tous les esprits, firent oublier la rémunération annuelle promise par les Etats. La gêne se faisait sentir dans leur humble foyer. Dom Malherbe réclama auprès de la commission chargée de liquider la situation des huit départements découpés dans le territoire du Languedoc^. La commission, dans sa séance du 29 août 1791, décida qu'avant de statuer sur cette demande, dom Malherbe aurait à remettre ses manuscrits & à justifier du progrès de son travaiP. Cette délibération qui lui fut notifiée par le secrétaire-greffier le piqua au vif. La condition préalable qui lui était imposée lui parut un acte de méfiance injurieux; il répondit qu'il préférait renoncer à tout salaire plutôt que de livrer ses manuscrits en des mains inconnues'*.

Ce refus catégorique n'avançait pas la solution de l'affaire; dom Malherbe & dom Soulaire passèrent, sans rien toucher, les années 1790 8c 1791, lesquelles s'ajoutèrent à un arriéré qui datait de 1789.

Le 7 janvier 1792, usant du droit de pétition conféré par le nouveau régime à tous les citoyens, ils s'adressèrent directement à l'Assemblée nationale'. Pour donner plus de force à leurs arguments, ils joignirent à leur pétition un mémoire explicatif de la manière dont ils envisageaient l'objet de leur livre 81 qui se ressent un peu des doctrines alors en vogue : « Nos contemporains, <i disent-ils, n'étant pas ceux de dom Vaissete, nous sommes à l'abri des dif- « ficultés qu'il trouvoit à parler des règnes subsequens à Louis XIII, dont « nous sommes d'ailleurs infiniment éloignés par notre situation politique « actuelle; 8< le temps n'est plus où la vérité, soumise à des entraves, ne « pouvoit le plus souvent être traitée qu'avec ménagement; ainsi l'on peut

'Loi du 12 août 1790, relative aux pensions, de la cy-devant province de Languedoc, du. lundi

gratifications & secours. 29 août 1791; dans nos Pièces justificatives, 2' série,

' Pétition de dont Malherbe a Messieurs les com- n. 16,

missaires des dèpartemens de VArdèche, de l'Aude, ^ Lettre de dom Malherbe au secrétaire-greffier de

du Gard, de la Haute-Garonne, de l'Hérault, de la la commission des dèpartemens formés de l'ancienne

Lozère, du Tarn & de la Haute-Loire, datée du Province de Languedoc, écrite vers la fin de 1791 ;

i5 novembre 1790; Pièces justificatives, 2' série, Correspondance, n. 197.

n. 25. ^ Pétition de DD. Soulaire & Malherbe à l'As-

' Extrait des registres des délibérations prises par semblée nationale; dans nos Pièces justificatives.

Messieurs les commissaires des dèpartemens formés 2' série, n. 27.

INTRODUCTION HISTORIQUE. 8i*

« être judicieux, exact 8t impartial, sans crainte de passer pour passionné ou » trop libre ' . »

Cette fois ils turent plus heureux; l'Assemblée accueillit leur réclamation Se décréta, dans sa séance du 14 septembre 1792, qu'une gratification de six cents livres leur serait payée pour chacune des deux années 1791 & i79-> c'est-à-dire douze cents livres à chacun des deux, à charge par eux de faire auparavant devant le Directoire exécutif du département de Paris la justification voulue^. Elle eut lieu, en effet, 8c sur le rapport favorable des deux commissaires nommés pour examiner leurs portefeuilles, cette somme leur fut comptée au trésor national en janvier 1793. Mais par une erreur des bureaux, les années 1789 5c 1790, qui leur étaient dues également, furent omises. Sur cet oubli, nouvelles pétitions d'abord à l'Assemblée nationale, ensuite à la Convention. Quel en tut le résultat? Nous ne saurions le dire. Tout ce que nous savons, c'est que le représentant du peuple Ramel Nogaret-^, à qui dom Malherbe avait rendu quelques services littéraires 8c qui s'intéressait à eux, fit des démarches en leur faveur. Mais à partir de là il n'est plus question de pétition ni de pension dans les souvenirs écrits qu'ils nous ont laissés.

Le seul indice que nous ayons, qu'ils n'avaient pas tout à fait renoncé à leurs sollicitations, est un extrait du Journal des Débats (n° 285) qui fait partie de leur dossier, 8c où est relaté le décret de la Convention nationale du 3o juin 1793, qui porte que l'État ne payera aucun de ses pensionnaires que sur la production d'un certificat de civisme.

Il est probable que nos ci-devant bénédictins, devenus les citoyens Soulaire 8c Malherbe, obtinrent ce certificat, puisqu'ils traversèrent sans être inquiétés le moins du monde le règne de la Terreur 8c ces temps affreux oij l'absence d'une pareille attestation conduisait au Tribunal révolutionnaire, cette antichambre de l'échafaud. Il ne l'est pas moins qu'ils prêtèrent, comme une foule de leurs confrères de Saint-Benoît, le serment prescrit par la constitution civile du clergé de 1792. Sans cette formalité, auraient-ils osé pétitionner à l'Assemblée nationale Se à la Convention? A coup sûr leurs griefs eussent été repoussés, si rien de pire ne leur fût advenu.

Le Supplément de l'Histoire de Languedoc, après avoir passé d'un collaborateur à l'autre pendant un espace de quarante-six ans (1746-1793), à partir de dom Vaissete jusqu'à dom Malherbe, sans pouvoir s'achever, fut définitivement abandonné. Se le grand édifice des Bénédictins attend encore le couronnement qui lui était destiné.

' Exposé de la continuation de l'Histoire de Lan- avocat du roi au présidial de Carcassonne, Nogaret

guedoc, par dom Malherhe; dans nos Pièces justiji- fut député du tiers-ordre aux Etats généraux du

catives, 2*" série, n. 28. royaume en 1789, puis membre de la Constituante,

' Extrait du Décret de l Assemblée nationale du de la Convention 8c du Conseil des Cinq-Cents,

14 septembre 1792; Pièces justijïcat. 2** série, n. 29. ministre des finances du Directoire, enfin préfet

' Lettre de Ramel Nogaret, représentant à la dans les Cent-Joursj il dut quitter la France à la

Convention nationale, au citoyen Malherbe , du seconde Restauration comme régicide. Il a publié

1'^' mai 1 79S ; Correspondance, n. 199. — D'abord sur les finances des travaux assez importants.

Introd. 6

Ces cénobites jadis si bien rentes, si puissants comme corporation, si influents par leurs richesses & leurs talents, maintenant chassés de leurs couvents, privés de leurs ressources & isolés, avaient bien autre chose à faire qu'à songer à leurs passe-temps littéraires; il fallait pourvoir aux strictes nécessités de la vie matérielle. C'est dans cette dure extrémité que dom Soulaire prit le parti de s'expatrier au delà des mers; il s'embarqua pour Saint-Domingue, & il ne tarda pas à y trouver un tombeau. Quant à dom Malherbe, il ne quitta point Paris. Lors de la création du Tribunat par la constitution consulaire de l'an VIII (1800), il en fut nommé un des bibliothécaires; mais il perdit son emploi lorsque l'Empire, en 1807, eut détruit ce corps politique. Il retomba dans la position précaire dont il était momentanément sorti. Il végétait dans la capitale, vivant de la faible rétribution de sa messe quotidienne St du produit de sa plume.

En 1808, le gouvernement ayant résolu de taire dresser la statistique de la France, M. d'Alphonse, préfet du Gard, lui proposa d'entreprendre celle de ce département, s'en remettant à sa discrétion pour ses honoraires, ou bien de lui communiquer les matériaux dont il était détenteur'. La réponse de l'ex-bénédictin, dans laquelle il dépeint ses malheurs & la triste fin de son confrère, a quelque chose de cruel & de navrant^. Il déclina poliment l'offre d'iin travail qui était au-dessus de ses forces 8c prêta obligeamment les manuscrits demandés. M. d'Alphonse les garda pendant quelques années; mais dans l'intervalle, étant parti pour une mission en Hollande, 8t le loisir lui ayant manqué, il renvoya en i8i3 ces manuscrits sans en avoir fait usage. Nous en possédons l'inventaire rédigé par dom Malherbe. Si par la lecture des titres détaillés que cet inventaire contient nous essayons de nous former un jugement sur la nature des recherches & le caractère de l'érudition de l'auteur, nous y reconnaîtrons les habitudes laborieuses & patientes d'un compilateur plutôt que l'originalité spontanée Se féconde d'un véritable érudit, & nous constaterons une sensible infériorité par rapport aux savants dont il était chargé de continuer la tradition.

En 1823, il céda ses papiers & tous ceux des Bénédictins, relatifs à l'Histoire de Languedoc, restés en sa possession, à la bibliothèque royale^; ils sont conservés aujourd'hui sous le titre de Fonds de Languedoc, parmi les richesses du département des manuscrits.

Dom Malherbe mourut à Paris le i'"' février 1827 : il comptait par conséquent quatre-vingt-quatorze ans"^.

Notre esquisse serait incomplète, si nous négligions d'y faire figurer l'un des religieux de Saint-Maur, qui, sans avoir participé à l'œuvre de dom Vaissete, entreprit par ordre des États des recherches se rattachant à l'objet de ce livre.

Correspondance, n. 200. tement des manuscrits de la bibliothèque natio-

* Ibid. n. 20 r . nale.

' Communication de M. Léopold Delisle, mem- * Voyez la Nouvelle Biographie générale, publiée

bre de l'Institut, conservateur-adjoint au dépar- par MM. Firmm Didot, article signé P. Levot.

Ce religieux est dom Joseph Pacotte qui vit le jour à Montpellier en lySô '. L'archevêque de Narbonne, M. Dillon, avait eu l'idée de réunir tous les documents épars de divers côtés, ayant trait à l'histoire, à la religion St. à l'administration du Languedoc 8c de les concentrer dans un vaste dépôt, qui serait mis au service de la science ou des intérêts publics. Par délibération des Ltacs des i6 février 17866c 11 janvier 1787, un fonds de cinq mille six cents livres^ fut voté pour couvrir les frais de ces recherches, 8c dom Pacotte investi de la mission de les exécuter. Le dépouillement auquel il se livra produisit une collection de documents en douze volumes in-tolio qui enrichirent les archives de la Province, à Montpellier, 8c que la Révolution a fait passer dans celles du département de l'Hérault. M. Eug. Thomas a donné dans son Introduction bibliographique ^ l'indication sommaire du contenu de chaque volume. Une compilation du même genre, qui paraît provenir aussi de dom Pacotte, existe à la bibliothèque nationale en onze volumes in-folio'*; les textes y sont en général transcrits peu correctement. L'estimable archiviste que nous venons de citer nous a fourni sur la vie du bénédictin, son compatriote, quelques détails intimes qui ne manquent pas d'intérêt, mais que le caractère tout spécial de notre Introduction nous dispense de rapporter. Nous nous contenterons d'y consigner ceux que nous avons obtenus nous-même 8c que M. Eug. Thomas a ignorés.

La Révolution le fit sortir de l'abbaye Saint-Germain des Prés 8c le jeta sur le pavé de la capitale; il y vécut quelques années, à la grâce de Dieu, dans la pénurie sans doute, puisqu'il se résigna à vendre à la bibliothèque nationale le recueil dont il était question tout à l'heure. Nous le perdons de vue depuis cette époque jusqu'en 1809 où il reparaît à nos yeux fixé dans le diocèse de Meaux, d'abord en qualité de desservant de la paroisse de Sivry, canton de Châtelet, Se âgé de soixante-treize ans; en 1814, il était curé de Saint-Jean les Deux-Jumeaux, poste plus important, mais qu'il dut échanger au bout de six ans, comme trop pénible pour sa vieillesse déjà très-avancée, contre celui d'Aulnoy, près Coulommiers. Ce fut sa dernière paroisse; il y mourut le 18 mars 1824, à l'âge de quatre-vingt-sept ans 8c quatre mois, 8c fut enterré dans l'ancien cimetière, voisin de l'église.

Le rédacteur de la note d'où sont extraites ces dates, relevées sur les registres de l'évêché de Meaux, M. Denis, chanoine capitulaire, ajoute ^ : « M. l'abbé « Pruneau, mort doyen du chapitre de notre cathédrale en i863, avait bien " connu dom Pacotte, 8c il racontait que ce religieux, malgré son grand âge, « était encore un homme d'un esprit éminent. Les ecclésiastiques qui le fré-

' Et non point vers 1740, comme le prétend />ui/ie' far orjrc ics £ia/i; in-4". Montpellier, 1 789. M. Thomas, dans son Introduction bil>liographi<jue, ' Pages 426-427.

p. 422. La date de 1736 est établie officiellement ^ Bibliothèque nationale, département des ma-

par les registres de l'évêché de Meaux. Voyez ci- nuscrits, fonds latin, n"* 9173 à 9183. dessous. ^ Nous devons cette note à l'obligeante inter-

Comptc- rendu des impositions & des dépenses vention de M. Carro, le savant bibliothécaire de

générales de la Province de Languedoc, imprimé & la ville de Meaux.

« quentaient lui conservaient, en témoignage de leur vénération affectueuse, « son nom de bénédictin. »

En lui s'éteignit cette forte génération de savants, la gloire de l'ordre de Saint-Benoît, qui ont légué à la postérité les plus beaux monuments qu'ait produits l'érudition française, & parmi lesquels s'élève dans sa majestueuse grandeur celui où dom Vaissete, un enfant de notre Midi, a inscrit son nom immortel , l'Histoire générale de Languedoc,

Edouard Dulaurier.

Paris, janvier 1872.

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