HISTOIRE ROMAINE
Section pttmiève.
Depuis lu fondation de la République ju8<}u'aux guerres puniques* Importance ile l'histoire romaine, Dinsion.
Rome dans l'histoire du monde ancien joue le rôle principal , mais non 4>as le plus satisfaisant pour Thumanité.- Du sort et des intérêts de cette ville dominatrice dépendirent pendant nombre de siècles les destinées de la plus importante partie du genre humain*
Dans les commencements la force des armes et la
politique, puis la législation 9 la civilisation ^ la morale y ensuite la puissance des prêtres et finalement encore la langue firent jouir Rome de Fempire du monde et du respect.des peuples. L'histoire romaine ' est pendant une série de siècles celle du monde. Plusieurs des circonstances les plus importantes de notre état actuel dérivent , quant à leur cause , de cette ville située sur le Tibre , et à peine existe-t-il en Europe une seule nation dont l'histoire, fût intelligible sans la connaissance de l'histoire de Rome. Elle renfeniie d'ailleurs le plus riche trésor de grands caractères, de scènes imposantes ef les preuves les plus convainquantes du pouvoir du destin et de celui de l'homme. Elle peut être
enfin considéiée comme un commentaire non interrompu sur la politique et le droit public, et comme le tableau explicatif des révolutions de nos jours. Il est juste que nous lui consacrions de préférence aux autres histoires une élude plus profonde, et que nous entrions dans de plus grands détails.
£n jetant sur l'histoire dé Rome un coup d'oeil généra], nous y distinguerons facilement trois périodes principales, dont la première s'étend jusqu'à la défaite de Pyrrhus , la seconde jusqu'à la chute de la république, la troisième jusqu'à la chute de l'empire.
La première période, commençant à la fondation de Rome (l'an SnSo), embrasse une série de 4da années, tantôt sous des rois, tantôt sous des consub, et présente la naissance de cet état , les obstacles et les dangers qu'il eut à surmonter pour étendre sa puissance sur l'Italie, l'établissement de son gouvernement, ses principes de guerre et de politique et généralement la fondation de sa domination , et en même tempe le tableau satisfaisant des mœurs dans leur pureté et des vertus républicaines.
La seconde période, depuis l'asservissement de Tarente (371a) jusqu'à la bataille d'Actium(3953)^ renferme dans un espace de temps plus court de moitié que le précédent (a4 1 ^^^) j '^ >*écit de la conquête du monde et de la chute de la république. Elle se subdivise en deiix parties qui se terminent par la destruction de Carthage et celle de Ck>rinthe (3838 )• Dans
la première moitié de cette période , malgré la per^* versité naissante de la politique romaine , on reconnai* tra encore dans quelques caractères particuliers , sous des dehors grossiers , la dignité , la probité , la modé« ration , ainsi que le bon ordre public et la puissance des lois* CestTépoque brillante des vertus romaines. Dans la seconde moitié on verra les mœurs dégénérer en se polissant, efifet de l'accroissement des richesses. Saus éprouver d'altération impoitante dans les formes, l'esprit du gouvernement subit un changement dans son essence. L'égoïsme succéda à Tamour du bien public ; la loi fléchit sous le pouvoir de quelques particuliers , et la république, quoique triomphante et formidable au dehors , mais déchirée au dedans par des guerres intestines , devient la proie du plus heureux et du plus fourbe des usurpateurs.
La troisiém e période ofire, dans ud espace de cinq cents ans, après une variation successive de temps prospères et sinistres, le tableau général du dépérissement et de la corruption du monde romain, sous le pouvoir absolu. Elle nous montre ensuite l'oppression toujours croissante du despotisme , les dévastations causées par les guerres intestines et extérieures , puis le partage de l'empire et enfin sa chute tolale dans l'occident (476 ans après J. C. V Le règne de l'empereur Commode (de 180 à igS) établit aussi la subdivision de cette troisième période en deux parties dont la pre-
mière traite de Tempire jouissant encore de sa iorce^ et la seconde offre le tableau de sa décadence.
Par cette division des temps on voit clairem^it les* . quelles de ces époques principales ou de leurs parties appartiennent à la seconde période que nous traitons maintenant, et lesquelles doivent être placées dans la première ou la troisième.
Premières guerres de la République,
Tarquin , chassé de Rome où il avait conservé des intelligences, et qui avait de grandesressources dans les propriétés que sa maison possédait hors du territoire de Rome, employa pendant treize ans la force des armes et l'artifice pour recouvrer le pouvoir suprême. Toutes les tentatives édiouèren t. Une conspiration fut découverte, et le consul Brutus eut le courage inhumain de condamner à mort et de faire exécuter sous ses yeux ses deux fils qui étaient au nombre des conjurés. Ce père dénaturé perdit lui-même la vieen combattantcontre lesTarquins.
La république fut exposée à un danger plus imminent par l'attaque imprévue de Porsenna, roi (lucumonj de Clusium , venu à la tête d'une armée nombreuse pour rétablir sur le trône Tarquin son allié. Elle fiit sauvée, dit-on , par l'héroïque intrépidité d'Horatius Coclès et le dévouement de Mucius Scévola.
Plusieurs autres guerres éclatèrent peu après ; la plupart contre des villes latines qui comptaient profiter des embarras de la république pour recouvrer leur in-
dépendance , et contre tons les peuples voisins , pour de légers différends relatifs aux frontières. Les La t in s, après avoir été défaits près du lac Régilles (3487), rentrèrent sous la domination de Rome. Les autres peuples fîu*ent également vaincus et obtinrent des conditions de paix plus ou moins onéreuses.
Divisions intestines. Progrès de la démocreuie.
Revenons aux affaires de l'intérieur de la république. La rivalité qui existait entre les patriciens et les plébéiens est le pivot sur lecpiel se meut principalement rhistoire de Fintérieur de Rome. L'abolition de la royauté n'avait immédiatement été avantageuse qu'aux patriciens; comme les plus riches 9 ils prévalaient même dans les comices par centuries , et l'autorité intermédiaire du roi protégeait seule la classe plébéienne contre l'oppression. La royauté fut remplacée par la dignité consulaire pour laquelle le peuple élisait annuellement deux patriciens. Par cet accroissement de puissance les patriciens conservèrent non seulement leurs anciennes prérogatives établies du temps de Romulus par la constitution primitive de Rome ^ mais ils les multiplièrent encore par l'augmentation de leurs richesses et de leur arrogance. C'était en vain que Valérius Publicola, qui partagea le consulat avec Brutus, avait respecté la souveraineté du peuple et l'avait mise sous la protection des lois , telles que la fameuse loi qui porte son nom de provocatione ad populum. Ces lois
restèi^ent sans effet , et Texemple île Valérius ne trouva )>oint d'imitateurs. Mais les plébéiens supportaient im» patiemment le joiîg, ainsi que la.dureté avec laquelle les patriciens qui avaient des créances traitaient leurs débiteurs indigents. Ils refusèrent de combattre les en* nemis , et nécessitèi*ent , dès la cinquième année après TexpiilsioD des Tarquins , la nomination du premier dictateur (l'an 348o). Le dictateur exerçait tous les droits de la royauté , même celui de vie et de mort Sur lescitoyens* On ne pouvait appelerdesesdécisions au peuple (provoca tio ad popidum). Maisdumoment que la république était bors de danger y il fallait que le dictateur abdiquât y et dans aucun cas il ne pouvait rester en fonctions plus de six mois. La dictature sauva plusieurs fois la république et finalement la perdit. Onze ans plus tard , pendatit une guerre contre les Volsques(ran 349 1 ) les mauvais traitements qu'es»iuy a un plébéien de la part de son créancier , firent naître des troubles d'une nature alarmante. Les troupes victorieuses et irritées de ce qu on n'avait pas accompli les promesses qu'on leur avait faites dans le moment du danger , formèrent un camp sur le Mont Sacer à trois milles de Rome ^ et y accueillirent presque toute la nombreuse classe des plébéiens qui avaient conçu le dessein de fondjer une ville à part et de rompre tout cottim^^ce avec les patriciens leurs oppresseurs. Leur calme , leur fermeté en imposa aux patriciens , qui cédèrent et qui outre l'abolition des dettes accordèrent à la popu-
lace le droit d'élire pourelle-niéine des magistrats (des représentants) 9 dont la personne était inviolable et dont le veto suffisait pour arrêter l'effet de tous les dé*! crets du sénat. Dans les commencements on élut deux ^ tribuns , ensuite cinq , et trente-six ans après la première élection on en élut dix y dont deux étaient élus an* nuellement dans chaque classe y à l'exception de celle des prolétaires.
L'établissement du tribunat opéra un grand cban^ gement dans l'état des choses. La populace qui jusqu'alors n'avait pu que se tenir sur la défensive , com» mença ^ sous l'égide de ses magistrats légitimes , à prendre l'offensive avec une préméditation si bien calculée et avec tant de succès , que toute l'opposition des patriciens ne put que retarder , mais nullement empé« cher la victoire.
Dès la seconde année de leur création (3/i9!i) les tri« buDS établirent les comices par tribus (comitia tributa) où la populace avait le dessus. Le motif de cette inno* vation , la sommation faiteà Coriolan par les tribuns de comparaître devant l'assemblée du peuple , humiliant la noblesse » faillit perdre l'état.
Il ne se passait pas d'année sans quelque démêlé im*^ portant ; il est vrai qu'ils se vidaient sans eflusion de sang , parcequ'il était défendu de se montrer armé dans Tintérieur de la ville , mais les esprits s'aigrissaient ^ et plus d'une fois le bien public fut sacrifié à l'intérêt particulier. Les tribuns attaquaient à l'envi l'un de l'autre
1^ patriciens qui se défendaient avec toute Tardeur que devait inspirer le concours des intérêts précieux de la fortune et de la condition. Ces désordres n'influaient cependant que passagèrement sur Fesprit national. Le civisme continuait d*animer les citoyens , et la rivalité des deux classes se manifesta souvent par Témnlation du patriotisme. Les Véiens, lesEgues, les Volsques et d'autres peuples ennemis sentirent la supériorité des armes romaines; les victoires se succédaient rapidement ; le nombre des citoyens croissait et la puissance de l'état augmentait par l'asservissement et Tadoption des peuples vaincus , ainsi que par des alliances.
Nuls troubles n'agitèrent plus l'état que ceux que fit naître la loi agraire. L'ancienne disproportion entre les propriétés des patriciens et des plébéiens était devenue plus criante , par la partialité aveclaquelle on avait fait le partage des terres des pays conquis et par les usurpations continuelles des avides patriciens. Le consul Sp. Cassi us proposa (l'an 3498) un partage plus égal des terres aussi bien à l'avantage de la populace qu'à celui des alliés. Le sénat s'opposa de tout son pouvoir à cette proposition. Sp. Cassius fut accusé de trahir la patrie et d'aspirer au pouvoir suprême ; à l'expiration de son consulat il fiit condamné à mort par la classe patricienne ou par les curies. L'histoire rapporte que ce fut son propre père qui mit l'arrêt de mort a exécution. I^es troubles n'en continuèrent pas moins.
I^s comices par centuries étant institués par les
lois y les nouveaux comices par tribus n'étdentcoiisi* dérés que comme une exception. Le tribun Voleron parvint à £Eiire décider (l'an 35 1 1) , que toutes les affaires qui concernaient le peuple , et surtout Télection des tribuns ^ seraient traitées dans les comices par tri^ bus. Cependant la noblesse ne reconnut pas pour lois les décisions émanées de ces assemblées* On appela ces décrets plébiscita et non pas populiscita, parce que ce n'était que le petit-peuple et non pas le peuple entier qui paraissait aux assemblées convoquées par les tribuns.
La proposition que fit le tribun Térentius Arsa , de restreindre par une législation écrite le pouvoir arbitraire des consuls et de rendre publics les éléments de la jurisprudence dont les patriciens avaient fait mystère jusqu'alors , excita de grandes divisions. Pendant ces discordes qui durèrent plusieurs années , Rome , engagée dans des guerres à l'extérieur , courut le plus grand danger 9 et dut deux fois son salut à l'illustre Quinctius CincinnatuS) homme doué d'un cœur vraiment magnanime.
Décfmvirs, Triomphe de la Démocratie.
La proposition de Térentius prévalut enfin. I^e sénat consentit à la publication d'une législation écrite. On envoya ime députation en Grèce pour en étudier k» lois et surtout celles de Solon , et en former un code applicable au gouvernement romain. I^ collection et
la rédaction en furent confiées k un conseil de dix membres chargés exclusivement du goavtemement , et par conséquentdu pouvoir dictatorial , tontes les autres magistratures étant suspendues ^ ainsi que la loi valé* rienne de provocation e , jusqu'à ce que ce grand tra* vail fut achevé. Ces dix hommes, dont Appius Clau»dius était le chef, étaient patriciens.
Pendant une administration de deux ans , énergique et populaire dans les commencements , les décemvirs achevèrent douze tables de lois , (dix dans la première année 9 deux dans la 3econde)< Celles-ci ^ ayant obtenu la ratification des centuries , furent gravées sur des colonnes d'airain qu'on érigea sur le forum. Plusieurs dispositions de ce code étaient basées sur d'anciens usages ; l'ensemble se ressentait de la barbarie du temps.
La durée du décemvirat fut prolongée d'un an. Appius Claudius s'étant adjoint de nouveaux collègues, parmi lesquels quelques-uns étaient plébéiens , leva le masque et tyrannisa le peuple. L'année s'étant écoulée , les décemvirs ne se démirent point de leur pouvoir. Ils le perdirent par l'abus coupable qu'ils en firent. Ce fut la seconde fois que Rome dut sa liberté aux violences exercées contre une femme ; mais Lucrèce fut vengée par des patriciens qu'animait leur propre intérêt, Virginiele fut par des plébéiens. Ces derniers, fiers de leur victoire et secondés par les consuls Valérius et Horatius, firent publier (l'an 3535), que les plébiscites auraient force de loi pour le peuple entier, et
devaient être respectés comittesi c'étaient des Populiscites. C'est ainsi que la démocratie triompba. Appiua Claudius se donna la mort dans sa prison.
Peu de tempsaprès, le tribun Canuléiusobtint, par menaces (Fan 3538)^ l'abolition d'une des lois gravées sur le^ douze tables , laquelle interdisait les mariages entre patriciens et plébéiens^ et il demanda que les plébéiens pussent être admis à la dignité consu-* laire. La discussion de cette question dura quatrevingts ans. Quand le sénat se trouvait pressé trop vivement , au lieu de faire élire des consuls , il créait trois ^ou six tribun s militaires auxquels il confiait le pouvoir consulaire. Les plébéiens pouvaient être élus à ces fonctions; cependant ils n'y parvinrent que rarement.
C'est de cette époque que date la création de la charge de censeurs (l'an 354 1)* C'étaient les consi^ls et leç dictateurs qui avaient été précédemment cfiargés du dénombrement du peuple ; mais leurs affaires s'étant multipliées à l'excès , cette opération fut confiée à des censeurs qui y joignirent la surveillance des mœur^. La durée de l'exercice de leurs fonctions était de dix-buit mois*
Parmi les guerres qui eurent lieu pendant ces agitatations intérieures il y en a deux qui méritent particulièrenient notre attention. Ce sont celles contre les Véiens et ensuite contre les Gaulois.
La puissante Veïes, Tune des premières villes de
FËtrurie, ne iîitprisie qu'après iin siège de dix am. La paie que l'on commença des lors à donner aux troupes , rendait possibles les expéditions de longue dur^. — Camille^ vainqueur deVeies soumit aussi Paieries, capitale du pays des Falisques (l'an 3588). Il fut le héros de la guerre contre les Gaulois.
Un essaim de Gaulois sennoniens *) qui depuis long-temps s'étaient établis dans l'Italie-supér ieure, marchèrent, sous la conduite de Brennus, contré Clusium en Etrurie, et demandèrent une cession de territoire. T^ics ambassadeurs romains, envoyés pour négocier la paix , violèrent le droit des gens. Brennus jura de se venger. L'armée romaine, commandée par des tribuns militaires , fut défaite par les Gaulois sur les bords de l'Allia (l'an 3594)- Rome fut prise et réduite en cendres. Le capitole ne dut son salut, s'il faut en croire la légende, qu'aux oies de Junon et à la valeur deManlius. Mais Camille qui, banni par les tribuns, vivait à Ardée, rassembla une armée, défit entièrement les Gaulois et les châtia ainsi de l'insolence de leur conduite envers les Romains rétirés au capitole. C'est ainsi que le patriote Tite-Live rapporté ces ùàts. L'orage étant passé , l'on reconstruisit la ville d'après le conseil de Camille qui ne fut pas suivi sans opposition, car l'avis de plusieurs était d'aller s'établir à Y eies.
*) Les Sennonien» ou Sénoniens possédaient la partie de la Gaule qui se trouve entre Paris et Maux.
C'Note du tratL)
Mais les vieilles discordes troublèrent derechef la nouvelle Rome. . Les intérêts personnels et les préjugés du rang remportèrent sur le sentiment de l'amour delà patrie. Les patriciens sacrifièrent à leur ressentiment Manlius^ le sauveur du capitale, Tami du peuple , parce qu'ils crurent qu'il avait trahi les intérêts de la classe patricienne. L'égalité des conditions , seul objet des désirs des plébéiens , et qui seule pouvait donner des forces à la nation , était pour ces nobles un objet d'exécration.
L'énergie et la presévérance de quelques plébéiens puissants et pénétrés de la justice de leurs droits , atteignirent enfin ce but si désiré ; et l'anecdote de là puérile vs^tédela fille de Fabius Ambustus ne nou^ parait qu^un conte imaginé par le dépit de l'aristocratie vaincue. Les tribuns Li ci nius Stolon et L. Sextiu^ firent renaître la question sur l'admission des plébéiens au consulat. Le sénat s'y opposa avec opiniâtreté. Il sut même mettre quelques tribuns dans son parti ; mais ces deux démagogues , se maintenant pendant dix années dans leurs fonctions de tribuns , empêchèrent l'élection des autres magistrats , résistèrent même au grand dictateur Camille et , après les agitations les plus violentes et une anarchie qui dura plusieurs années, ils parvinrent enfin à faire déclarer (l'an 3&h8) leur classe admissible au consulat. 11 est vrai , que Camille conserva encore pendant quelque temps à la noblesse le pouvoir judiciaire , par l'établissement dé
la préture, el rautorité de la police, par lacréatioa des Ediles Curules; mais avant qu'une génération se fut écoulée y les plébéiens furent déclarés admissiblesà toutes les charges de Fétat, tellesquela dictature, la censure, la préture, et une génération plus tard ils furent aussi admis à la dignité sacerdotale, et finalemaat Ton décréta , que tous les ans l'un des deux consuls serait choisi parmi les plébéiens.
I^e même Li ci ni us proposa et fit passer la fameuse loi agraire, loi non moins importante que celle relative au consulat. Aucun citoyen ne pouvait avoir Vusufruit de plus de cinq-cents arpents des terres appartenantes en commun à la république (ager publicus); cette décision remarquable ne portait donc aucune at^ teinte aux propriétés des particuliers. L'excédant dont quelques individus se trouvaient possesseurs, devait être repris par l'état pour être partagé comme propriété absolue et particulière entre les plébéiens par petitai portions de sept arpents. Ce ne fut qu'après une vive résistance que le sénat sanctionna aussi cette odieuse concession , et les deux classes s'engagèrent par serment à l'observance de cette loi qui cependant ne fut jamais complètement , ni long-temps en vigueur (Licinius luimême la viola , à ce que l'on prétend) ; cependant cette loi, remise sur le tapis dans des temps postérieurs, occasionna les plus grands troubles.
Le décret qui donnait aux plébiscites force de po^ puliscites , fut renouvelé encore plusieurs fois par le$
loto ptiblilia et hortensia^ et l'on mit un frein à la rigueur avec laquelle les créanciers traitaient leurs débiteurs, en abcdissant les droits baii>ares tjue la. loi des douze tables accordait aux premters.
Ordre des sénateurs, Ordre équestre. Ordre populaire. Optimales, .
Malgré le rétablissement de Tégali té politique entre les familles patriciennes et plébéiennes , il n'en subsis* tait pas moins une séparation entre les trois ordres , le sénat, les chevaliers,et le peuple (ordo Senatorius —^ amplissimus, Equéstris — sptendidissimus, et Popularis), ce dernier mot pris dans un sens plus étroit y ou en sens exposé comparativement aux deux premiers ordres *). Cette classification et d'autres circonstances encore restreignaient constamment la démocratie.
Le sénat, composé de six cents membres, formait le premier corps de l'état. Les consuls rendaient compte au sénat de toutes les affaires importantes ; celles même qui devaient être rapportées au peuple , se traitaient préalablement dans le sénat, et bien que dans les temps postérieurs le peuple eût obtenu le droit de délibérer et de décider sans la participation du sénat , ces décisions ne pouvaient cependant avoir force de loi que revêtues de la sanction du sénat. Le peuple fit néan-
*) Dans le lens réel le mot Populus désignait les trois ordres; souvent aussi l'assemblée du peuple , non compris le sénat , comme dans la formule connue : S. P. Q. R.
inbinft rarement usage de la baûtè qu'il parvint à obtenir encore plus tard ,.de décider déâni tivement sans le s.é n a t. C'était à ce corps qu'était confiée la direction des affaires extérieures et la juridiction dans les a6Eiirescri* roinelles importantes , telles que la baute^trahison , la conspiration contre Tétat , l'assassinat , Fempoisonnement. Dans les commencenients les membres qui venaient à manquer dans le sénat n'étaient remplacés que par des citoyens de familles patriciennes; plus tard on les choisit principalement parmi les chevaliers; les plébéiens y parvinrent aussi y [5arce que toute charge supérieure dans la magistrature , à commencer de la questure , donnait droit d'admission au sénat et même à vie. Cependant pour être en pleine possession des prérogatives de sénateur j il Caillait être inscrit dans les registres des censeurs , et de là provient leur dénomination de pères conscrits (patres conscripti). Le premier d'entr*eux avait le titre de prince du sénat (princeps senatus). Dans les temps postérieurs le nombre des sénateurs fut augmenté de beaucoup , mais la considération dont ce corps devait jouir s'aflhiblissait (ce qui souvent était le but des hommes puissants dans la république) par la nullité de ses membres. .
L'ordre des chevaliers, comme celui des sénateurs, doit , dit-on , sa naissance aux institutions de Romulus , qui choisit dans les tribus, pour sa garde personnelle , trois cents jeunes citoyens d'une valeur reconnue. Il est probable que cette garde se composait
de jeunes-gens de riches ÊitniUes- patriciennes qui. Élisaient le serviœ à cheval. Tarqu in l'Ancien l'augmenta d'un pareil nombre de chevaliers plébéiens. Mais dans la suite ce ne fut plus la descendance de ces anciens chevaliers , ni le service dans la ùavalerie de l'armée qui procuraient la chevalerie , ce fut d'après le cens que se conférait le grade de chevalier, pour lequel il fallait être possesseur d'une fortune de quatringenties H. S. (environ 17000 écus d'empire) *). D'après le principe assez généralement reçu dans les an* ciennes républiques , que le droit politique est réglé d'après l'arme , ces chevaliers formaient primitivement une classe particulière politique , qui dans la suite, ayant obtenu des distinctions encore plus marquantes , telles que les places d'honneur dans les théâtres immédiatement derrière les sénateurs , et s'étant enrichie en tenant à ferme les revenus publics , acquit une grande importance comme corps intermédiaire entre le séna( et le peuple.
Le tiers-état, quoique le dernier en rang, était, quant au nombre et à ses droits constitutionnels , le plus puissant et , pour ainsi dire , le véritable souverain. Le nombre des sénateurs et des chevaUers était nul en comparaison de la grande masse du peuple , et ne pouvait , surtout dans les comices par tribus , avoir de prépondérance contre la volonté expresse du tiers-état.
*) L'écu d'empire vaut aujourd'hui 3 francs 23 centimes , monnaie de France. fNoie du trad, )
Cependant la puissance de la multitude était cob* tenue dans les bornes , soit par Tastuce des Grands , soit |Kir le cours naturel des choses, et jamais il n'y eut à Rome de véritable démocratie.
Une des influences malignes de l'écrit de pure démo* cratie c'était que les patriciens ne fidrmaient plus exclusivement la noblesse *) 9 mais que Ton j oompre* nait aussi les plébéiens revêtus d'emplois publics importants, ou dont les ancêtres avaient possédé de pareilles charges. Ces familles d'Optimates (car la cou*tume , le mérite , l'assistance réciproque contribuaient à maintenir assez généralement dans le cercle exclusif de ces £similles la possession des charges , et ce n'était que par im excès de faveur ou de mérite qu'un homme nouveau (homo no vus) parvenait, en surmontant maint obstacle , à s'introduire dans ce cercle) gouver* naient , pour ainsi dire , la re^mfalique. Les comices par tribus, dans lesquels les clients et les patriciens avaient (les premiers depuis plus long-temps que les der* niers) droit de voter, ne donnaient même plus d'ombrage à ces familles , depuis que le censeur Fabius Maximus (l'an 3679) avait détruit la prépondérance de la multitude du bas-peuple par une nouvelle organisa** tion de tribus , laquelle comprenait toute la dernière classe du peuple en quatre tribus nommées urbaines ^
*) C'est là ce qui explique la diffërence entre le Nobilts, et le Patriclus. La noblesse pouyait s'acquérir; le patrictat se transmettait exclusivement par la descendance.
et classait dans fefrautres, nomméesTUSticâ^, les particuliers plus riches et plus considérés.
Pendant ces mouvements les guerres avec Tétrangel* se continuaient sans interruption. Les Latins , les Volsques, les Etrusques et d'autres peuples devinrent tour-à*-tour le sujet de nouveaux triomphes. Les Oaulois de leur coté obtinrent aussi quelques succès. Nous ne nous arrêterons pas aux détails de ces guerres > ni à ceux des combats singuliers de ManliusTorquatus et de Valérius Corvus, non plus qu*à d'auh*es traits d'histoire ou légendes de ces temps héroïques et barbares. L'Italie-centrale se trouvait alors soumise pour la plus grande partie. Lltalie inférieure devint le prix d'une guerre encore plus sanglante qui dura soixante-dix ans.
Guerre des Samnites et de Pyrrhus.
Capoue, capitale de la Campanie, pressée par les Samnites, se soumit à Rome (3640 pour en être portégée. Telle fut l'origine de la guerre mémorable qui fait époque dans les relations militaires et politiques du peuple romain. Ce ne fut qu'alors que les Romains apprirent à faire la guerre dans les montagnes et à mettre delà régularité dans leur tactique; et leur énergie , réveillée par la liberté qu'ils avaient conquise , se déploya dans cette lutte contre des peuples puissants et aguerris. Le sentiment de leur propre force donna de l'extension à leurs connaissances et à leur ambition. Us médi*
tèrent de soumettre toute Tltalte ; mais le danger pressant fit sortir les peuples de leur léthargie y ils formèrent des alliances en tr'eux y et ceux même qui avaient été les premiers vaincus , rompirent les liens qui les attachaient aux Romains. Rome, entourée de nations ennemies , n'eut plus que Taltemative d'être grande ou de succomber. Dans aucun temps il n'y eut autant de nominations de dictateurs; jamais tant de triomphes ne furent célébrés , ni tant d'exploits n'illustrèrent les £istes de la république. Ce fut vraiment la période des héros.
Peu de temps après les succès que les Romains avaient obtenus au commencement de leur guerre contre les . SamniteSy la révolte du pays-latin, opprimé par les premiers, menaça Rome d'un danger inuninent. L'ef^ froi qu'inspirait la sévérité inhumaine de Manlius Torquatus, affermit la discipline dans l'armée des Romains, et le dévouement sublime du plébéien Décius Mus leur fraya le chemin de la victoire (3646). Le La* tiura fiit réduit à l'obéissance , et la guerre recommença dans le raidi. Les Romains pénétrèrent dans la Grande-Grèce et s'emparerait de Parthénopé ou Paléopolis (aujourd'hui la superbe Naples). Mais les Samnites entourèrent dans les défilés de Caudium une armée consulaire (l'an 3663) , et ne la laissèrent aller qu'après lui avoir fait subir un traitement ignominieux. Un tel outrage méritait d'être puni , et il le fut. Les Romains, accablés de confusion et brûlants de se venger ,
rompirent le traité qui avait sauvé leur armée. Post h umius, qui Tavait conclu , demanda lui-même qu'on le livrât aux Samnites comme victime expiatoire delà violation du serment. Papirius Cursor, Tun des plus grands généraux de Rome, écrasa la puissance des Samnites. Fabius Maximus et Curius Dentatus remportèrent également des victoires éclatantes ; ce dernier ^ exemple héroïque des vertus romaines ^ dicta la paix que le Samnium y épuisé par une guerre de cinquante ans , accepta aux plus dures conditions (Fan 3690). Cependant cette puissance abattue s'éleva pour la troisième fois contre la tyrannique Rome , lorsque celle-ci fut attaquée par les Oaulois et tandis que l'opulente Tarente faisait aussi contre elle des préparatifs hostiles (l'an 3704)- Ce ne fut qu'à la défaite de Pyrrhus que les Samnites furent totalement vaincusi ^près une résistance désespérée et après avoir fait éprou* ver aux Romains des pertes considérables.
Tarente, attaquée par Rome pour avoir violé le droit des gens, avait imploré le secours de Pyrrhus qui se présenta sur le territoire de l'Italie à la tête d'une armée nombreuse et l'esprit plein de projets de conquête. Les Romains, conduits par le consul Laevin u s , marchèrent à sa rencontre. Mais la supériorité de Pyrrhus dans l'art militaire et l'intrépidité de sa phalange l'emportèrent dans un combat long et sanglant sur le courage inexpérimenté des Romains.
Cependant la valeur des Romains en imposa telle-
ment à Py rr bus, qu'il résolut d^ faire )a paix et aivoya Cjnéas, son ministre et son favori^ àRome pour ouvrir les négociations.
Cette mission échoua. I^s Romains, fidèles au principe de leurs ayeux , refusèrent dédaigneusement de traiter avant que Pyrrhus eût évacué le territoire de lltalie. On en vint à une seconde bataille près d'Asculum en Âp u lie. Elle dura deux jours , coûta beaucoup de sang des deux côtés et eut à-peu-près le même résultat que la première. Py r rhu s avec son armée considérablement afFaiblie passa alors en Sicile , où la couronne que lui offraient les Syracusains semblait lui présager une destinée moins contraire. Il fut trompé dans son attente et repassa en Italie, pouvant à peine espérer d'y remporter la victoire. Curius Dentatus vengea à Bénévent, dans le pays des Samnites, les échecs que les Romains avaient précédemment essuyés, et défit complètement l'armée du roi d'Epiré (l'an 37 lo). Pyrrhus lui-même ne se sauva qu'à grande peine.
Tous les peuples et toutes les villes grecques et italiennes qui , depuis la Gaule-cisalpine jusqu'au détroit entre le Bruttium *) et la Sicile, avaient jusqu'alors joui de la liberté , furent dès lors soumis sans
*) Aajoardliui la Calabr«. L'ancienne Calabre était la partie méridionale de l'Apulie appelée de nos jours Ter te d'Otrante.
efïbrts. L'orgueilletiseTarente et Brundusium *)y les Picentins , lés Ombriens et les Salentins prêtèrent serment de fidélité. L'Italie fyt conquise.
Jitat et constitution de Vltalie*
Le sort des divers peuples de Vltalie fut néanmoins très-différent. Plusieurs d'entr eux , principalement dans les premiers temps , avaient été admis aux droits de citoyens romains pour grossir la masse de la population dominante. Les autres^ comme alliés(socii) ou par soumission volontaire (deditilii), vivaient dans ime condition plus ou moins dépendante. Ces derniers peuples, soumis de fait et de nom, étaient gouvernés par des préfets romains , renouvelés tous les ans, et n'avaient plus d'organisation particulière. Les alliés étaient indépendans de nom et avaient conservé leur constitution particulière , mais une alliance perpétuelle les attachait à Rome à laquelle ils étaient tenus de sacrifier leurs propres intérêts , leurs fortunes et leur sang , sans aucun avantage pour eux-mêmes. Les peuples latins, comme plus anciens alliés et issus d'une origine commune (socii latini nominis), jouissaient des conditions les plus favorables du traité d'alliance ; ces conditions étaient plus onéreuses pour les autres alliés (socii italici nominis). Des colonies ro* main es s'établirent enfin dans toutes les contrées, pour repeupler les villes désertes , ou pour maintenir la do-
* ) AetneUement B r i n d i s i. (Note du tmd,J
minatioD romaine ; c'est pourquoi la plupart fiirent fondées vers les frontières des pays ennemis ou parmi les nations dont la âdélité paraissait douteuse. Les habitansde ces colonies qu'on pouvait appder garnisons ^ jouissaient des droits de citoyens, mais n'assistaient point aux comices et ne pouvaient prétendre aux charges de la magistrature dans la capitale.
L'état dans lequel se trouvait Tltalie après son asservissement, offre un contraste affligeant avec celui dont elle jouissait antérieurement , dans le temps de sa liberté. Une multitude de peuples industrieux , agiles , heureux., pleins de vigueur et pour la plupart civilisés habitaient ce beaux pays. Presque toutes les villes de FEtrurie et de la Grèce formaient, chacune à part, un état puissant et heureux. Les autres contrées de l'Italie jouissaient également d'une existence prospère, quoiqu'un peu moins brillante , comme le constatent les écrits des Romains mêmes et surtout la prodigieuse population de ce pays , et les institutions établies semblaient fonder l'espoir d'un avenir encore plus heureux. Mais quel changement funeste s'opéra sous le joug romain ! Les faibles restes de nations détruites par les guerres habitèrent des contrées désertes , où l'ancienne population ne se rétablit jamais ; les peuples que ce fléau avait épargnés , furent condamnés à des maux perpétuels et à un long dépérissement. D'autres perdirent une partie de leur territoire qu'on distribua à des citoyens romains. Ces derniers firent passer leurs ri-
chesses à Roipe où , par le pouvoir naturel de Tattraction qu'exerçait cette métropole , affluait de toutes parts la fleur de la population de l'Italie. Les guerres continuelles des Romains absorbèrent les trésors et le sang des alliés ; c'est aux depuis de ceux«ci et sans aucun avantage pour eux , que Rome s'arrogea l'empire du monde.
Rome resta dès lors , pendant un assez long temps , exempte de troubles intérieurs. Ce fut la période des grandes guerres puniques , des brillantes conquêtes et des progrès toujours croissants de la domination. La direction des grandes affaires de l'état était concentrée dans les mains du sénat j corps vénérable , dans lequel tous les magistrats supérieurs , en sortant de leurs fonctions , étaient admis à vie , et qui , par conséquent ^ se composait des hommes d'état les plus expérimentés , des généraux les plus illustres et des honunes de mérite les plus distingués dans ces deux classes. Les relations extérieures étaient alors d'un intérêt bien plus puissant que celles qui se traitaient habituellemaat au forum , et l'on reconnut qu'il était plus sage de les confier à un corps permanent , agissant avec persévérance et d'après des principes solides j que de les laisser à la merci de la multitude qui se laisse aveuglément entraîner à l'impulsion du moment.
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Politique des Romains,
Nous allons indiquer ci^ maximes ^ont ^ à la vérité , l'application générale ne se fit que dans la période des guerres puniques , mais <|ui caractérisent cependant la politique romaine dans les premiers temps.
La première était : «de ne jamais conclure de paix qu'après la victoire»; !a seconde: «de retirer de chaque guerre des ressources pour en faire d'autres.» Oa suivit ce dernier principe de diverses manières; soit en incorporant dans l'armée les troupes battues , soit eii. contractant des alliances avec les nations vaincues, soit en les soumettant entièrement. Le système des alliances fut celui qu'on adopta le plus généralement. . ^ Non seulement les peuples latins (sodi latini nomi-^^ nis)et les autres nations de l'Italie (socii italici norainis), plus ou moins étroitement liées avec Rome (comme nous l'ayons dit dans le paragraphe précédant) qui avaient constamment versé leur sang pour elle, mais encore des nations étrangères participèrent , soit de gré y soit de force , à ce système. Il ne se Êûsait guère de paix qui n'entrainât la nation va'mcue dans quelque coalition avec Rome. Des alliances volontaires non moins importantes furent contractées avec beaucoup d'autres puissances que Rome sut gagner par diverses voies et dont la plupart recherchaient elles-mêmes l'amitié des Romains. Rome se coalisait de préférence avec les états faibles qui , pressés par d'autres plus puissants 9 perdaient de vue le danger éloigné , pour dé-
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tourner le plus immiiieut. Quand à l'aide de ces états elle avait abattu la puissance menaçante , elle les agrandissait du territoire enlevé à la nation vaincue et les rendait par là plus propres à servir d'instruments à rabaissement d'autres grands états. Selon l'occurrence les prétextes ne manquaient pas pour révoquer les concessions précairement faites et pour engloutir finalement les alliés eux-mêmes. En général toute alliance avec Rome était le lien d'une sujétion dont il était impossible de jamais s'affranchir. Tous les alliés de Rome (l'Italie exceptée) finirent , de gré ou de force , par être assujettis.
Leurs pays devenaient alors des provinces. Tel avait été antérieurement le sort détous les pays esnemis que Rome avait conquis et de la possession desquels elle se croyait sûre. Ces provinces n'étaient point gouvernées d'après les principes du droit civil , mais d'après la volonté impérieuse du maître. Elles ne faisaient point partie , mais elles étaient propriété de l'état romain qui disposait à son gré de toutes leurs ressources , soit en argent , soit en hommes. Mais il n'est point de tyrannie plus intolérable que celle d'un peuple entier. De même qu'il est plus difficile de satisfaire toute une nation qu'un ou quelques tyrans, dememelesprovinces romaines devaient être plus opprimées que, par exeniple , celles de la Perse. Il n'y avait d'autre lien entr'elles quelles fers de la servitude qui les enchaînaient toutes; elles étaient abandonnées, sans nul espoir
de salut ^ à la merci de la puissance accablante de Bonie. Il existait, à la vérité, des lois pour Fadministration de ces provinces; mais ce n'était pas envers ces provinces , c'était envers Rome, exerçant le droit de propriété, que leurs gouverneurs étaient engagés par la foi du serment. Rome avait également adopté le principe de confier, par forme dérécompense, aux magistrats sortant de fonctions, le gouvernement de ces provinces sous le titre de proconsuls , propréteurs, questeurs , délégués etc. Communément on envoyait dans ces provinces touslesans, d'après les principes républicains et pour enrichir parles concussions un plus grand nombre d'individus , d'autres gouverneurs revêtus d'une autorité illimitée sur les habitans et accompagnés d'une force militaire imposante. Ils faisaient leur entrée solennelle avec la pompe d'un souverain , pressaient avec une dureté insolente le recouvrement des impositions et des amendes pécuniaires , extorquaient des dons sans pudeur , vendaient la justice , et traînaient à leur suite un cortège nombreux d*amis , de clients , de fonctionnaires en sous-ordre , d'affranchis, et d'esclaves tous avides de rapines et qtii , sous les auspices de leur maître , s'enrichissaient à l'envi d'un coupable trafic. L'effrayante multiplicité de ces vexations en assurait l'impunité. Ce n'était que lorsque l'excès de l'impudence était devenu intolérable , on lorsque les provinces avaient à Rome quelque protecteur puis-
sant , qiie les plaintes osaient éclater ; mais rarement il ftit question de châtiment ou de restitution.
Rome suivait encore d'autres maximes non moins efficaces pour étendre sa domination sur \m plus grand nombre de provinces et pour affermir de pluà en plus sa puissance.
La politique romaine ne futjamais embarrassée de trouver des prétextes pour faire la guerre. Tantôt c'étaient deux peuples ennemis dans les démêlés desquels Rome pouvait intervenir comme arbitre ou médiatrice j ou comme alliée du plus faible ; tantôt c'étaient des révoltes dans quelque royaume , ou des discordes de £simille dans quelque maison royale , ou des factions dans quelque république. T^ plus faible implorait alors une assistance étrangère ; quelquefois aussi Rome intervenait sans être appelée. D'autrefois elle tombait tour-à-tour sur l'un et l'autre parti , ou vendait même son secours à tous deux. Elle n'avait pas même , comme dit Montesquieu , la probité des brigands qui , jusque dans les crimes , observent entr'eux \ine espèce d'équité. Partout elle s'arrogeait le droit d'intervenir et de décider. Ces fréquentes usurpations d'autorité semblèrent à la longue fonder un droit réel , et les peuples se soumettaient sans savoir pourquoi. Mais lox^u'il n'existait aucun prétexte pour rompre l'alliance , ou aucun motif pour former quelque prétention f Farrogance des ambassadeurs provoquait quelque oiTénse et par là un motif pour déclarer la guerre. On
forgeait aussi des testaments, ou bien Ton abusait de la faiblesse des princes pour se faire léguer leurs états ou des héritages particuliers. On eut finalement l'impudence de décréter la confiscation des pays de Tacquisi^ tion desquels on pouvait espérer quelque avantage. Mais pour déti*uire jusqu'à la possibilité d'une résis^ tance à de tels attentats , ou pour empêcher que les états lésés ne se vengeassent soit isolément , soit au moyen de quelque ligue , on avait porté au plus haut degré de perfection l'art de partager, d'entraver ou d'anéantir les forces de l'ennemi. La politique d'aucun peuple n'a tiré un meilleur parti de la grande maxime: divide et impera. C'est de cette manière que le Pays-Latin et l'Etrurie , et plus tard la Macédoine et la Grèce , l'Asie -mineure et la Syrie succombèrent victimes de l'isolement de leur puissance et de leurs divisions intestines. Il était rare que des ligues se formassent contre Rome ; car le sort effrayant réservé aux vaincus empêchait les princes et les peuples de courir les chances d'une lutte si dangereuse , à moins qu'un péril imminent et extrême nelesy entràinât Si cependant quelque coalition paraissait vouloir se former , la politique clairvoyante et active de Rome savait conjurer l'orage , en mettant en usage ^ selon l'occurrence , les promesses , les menaces ou en incitant les peuples les uns contre les autres. Elle fléchissait alors , relâchait de ses prétentions , faisait de légères concessions, apaisait une puissance pour accabler l'autre «t
revenait ensuite châtier la première. Elle affectait la modération , quoique dévorée de la soif insatiable de dominer. Ce n'était pas pour elle , c'était pour ses alliés 9 pour la liberté des peuples qu'elle avait l'air de combattre et de vaincre. La reconnaissance de la nation protégée ou secourue écartait toute défiance. Nulle entreprise ne se tentait plus sans l'assentiipent de Rome y et l'ascendant de la ville protectrice et tutélaire se cjiangea insensiblement en domination.
Chaque traité de paix contenait à coup sûr les semences d'une nouvelle guerre que Ton commençait quand le moment était propice. Il renfermait aussi toujours des conditions qui ejitrainaient l'affaiblissement de la puissance contractante* Il fallait qu'elle détruisit sa marine, ou qu'elle renonçât à ses alliances , souvent même au droit de faire la guerre j et qu'elle payât des contributions qui épuisaient son trésor. Quand enfin l'instant de l'accabler était arrivé , on l'intimidait , on exigeait la remise des forteresses , le désarmement etc , et après l'avoir réduite à l'impuissance de se défendre , on l'écrasait.
Histoire ^de la Sicile et de Carthage,
Avant de commencer l'histoire àes importantes guerres puniques, il est nécessaire de jet^ un coup d'oeil sur les affaires de la Sicile , qui furent causes de la guerre entre Rome et Carthage , et sur l'histoire de Carthage même.
De toas les pays étrangers dont les Carthaginois ambitionnèrent la possession après rétablissement de leur puissance en Afrique , aucun né tenta plus leur avidité que la Sicile. Depuis très-long-temps les anciennescolonies phéniciennes se trouvaient sous là protection et ^ par conséquent , sous la dépendance de Car t ha g e. L'état de cette ile divisée en plusieurs parties 9 et les troubles intérieurs qui Tagitatent continu-*' ellement ^ facilitaient l'accroissement de la domination étrangère ; mais les colonies grecques , qui tremblaient pour leur liberté , s'y opposaient de tout leur pouvoir , et la Grèce entière y qui regardait les Carthaginois comme des barbares et qui redoutait leur rivalité en fait dé commerce , secondait les efforts de ces colonies. — Lorsque , dans la suite , Carthage fit la guerre , moins pour attenter à la liberté des villes grecques que pour abaisser la grandeur de Syracuse , cette guerre fut d'un intérêt bien plus grand pour l'histoire du monde. Si la ville de Syracuse eût réuni en un seul état toute la Sicile avec la Grande^Grèce , comme c'était le projet de ses princes , Carthage eût succombé et Rome ne se fût jamais élevée ; si Carthage fut devenue maîtresse de la Sicile y sa puissance eût été fondée sur des bases solides , et Rome ne l'eût pas renversée.
Les Carthaginois y alliés de Xerxès, ayant été totalement défaits à Himère (l'an 35o4) par Gélon, roi de Syracuse , restèrent pàodant soixante-dix ans dans l'inaction , n'osant renouveler aucune téhlative fet se
contentant de la posses^on de quelques villes sur les cotes , qui y dans Tétat de dépendance où elles étaient , ne pouvaient rivaliser avec les républiques grecques^ Mais la puissance de Garthage s'accrut dans les autres îles et dans l'Afrique même. Ce fut la race de Magoi^ €{ui, pendant plus de cent ans, à dater du temps de Cambyse, gouverna œtétat pendant la paix comme pendant la guerre, et qui produisit une foule de héros qui , malgré les nombreux revers de leur patrie , n'en sont pas moins regardés comme lea véritables fondateurs de la grandeur de Carthage,
Après la défaite des Athéaietus en Sicile , les Carthaginois entr^rirent de nouvelles expéditions ; ils détruisirent Sélinonte et Himére. Peu après ils s'emparèrent d'Agrigente et mirent le siègedevant Gèle. Dans cette extrémité pressante toute la Sicile jeta les yeux sur Syracuse, qui elle^néme était livrée à des troubles intérieurs. Les lois que le sage Dioclés venait de pubUer étaient impuissantes contre l'esprit de parti dans le peuple et l'ambition féroce des chefs. Hermo crate, vainqueur des ennemis au dehors, perdit la vie en combattant contre ses propres concitoyens , et Deny s , né dans une condition obscure, mais doué de grandes qualités , se fraya par la trahison et la violence le chemin du trône (l'an 3579)..
Ce fut contre ce Denys qui , non content de régner à SyrajCuse, aspirait à dominer sur toute la Sicile et m^mesur l'Italie inté ri eure, queÇarthage combatti):
avec acharnernent et soutint trois guerres avec des succès variés. Denys régna avec gloire et bonheur peu-» dant trente-sept ans , mais , tel puisse être le sort de tous les tyrans ! la satisfaction intérieure naonquait à sa prospérité. Ce prince féroce, souillé de crimes ^ adonné cependant aux sciences (mais par vanité) , continuelle* ment en proie aux soupçons et aux terreurs, périt, à ce que l'on croit, par le poison (l'ah 3617).
Denys II , son fils, lui succéda. Dion , fvère de la seconde épouse de Denys Vaine , homme pourvu de qualités distinguées^ dirigea dans les commencements la conduite du jeune prince. Platon lui-même fiit appelé à cette cour et eut la faiblesse de s'y rendre. Son bonheur ne fut pas de durée. H devint , ainsi que Dion , suspect au tyran qui exila ce dernier et renvoya Platon. Dion revint cependant, chassaDenys, mais fut assas* siué par Ca lippe. Celui-ci fut expulsé à son tour , et dans les troubles intérieurs qui s'ensuivirent, Denys trouva moyen de remonter sur le trône de Syracuse (l'an 3633). U régna avec plus de despotisme et d'incurie qu'auparavant. Les Carthaginois firent alors une iiTuption dans le pays. Les Syracusains implorèrent le secours de Cor inthe, leur métropole, qui leur envoya le généreux Timoléon à la tête de mille oombattans. Ce grand homme , partisan zélé de la liberté , chassa Denys pour la seconde fois^ donna aux Syracusains une constitution républicaine , délivra plusieurs autres villes siciliennes du joug de la tyrannie et vainquit les
Carthaginois, leurs ennemis communs, dans uneba^ taille décisive aux bords du Crémisse (l'an 3644)- Après tant d'exploits Timoléon entlamagnaïiimitéde refu-» •er le pouvoir suprême que lui ofiraient les Syracnsains. Il trouva une récompense plus digne de lui dans Famour des citoyens qui le vénérèrent le reste de sa vie et pieu* rèrent sa mort (Tan 3646) comme celle d'un père. Lequel des deux fut le pUis heureux, de Timoléon ou deDenys?
Après sa mort se renouvelèrent les horreurs de la tyrannie. Sosisti'ate d'abord, ensuite Agathocle, s'emparèrent du pouvoir (l'an 3667). Le premier était aristoci^te et allié des Carthaginois , te second , dévoué à la populace , était un aventurier hardi et heureux. Il s'engagea dans upe guerre contre les Carthaginois, qui le battirent à Himèreet l'assiégèrent dans Syracuse. Peu s'en fallut que la Sicile ne devint leur conquête. Mais Agathocle , par une tentative pleine d'audace, parvint avec quelques vaisseaux à s'échapper au^ travers de la flotte ennemie ^ aborda en Afrique, et après plusieurs actions brillantes et heureuses , parmi les-, quelles il y en eut aussi quelques-unes d'atroces et de perfides, il Êiillit accabler Carthage. Une nouvelle vicissitude du sort déjoua les projets du tyran qui , après des chances réitérées de la fortune , périt enfin d'une mort funeste.
Divers tyrans, après la mort d' Agathocle, prolon^ gèrent les maux de Syracuse. Pyrrhus entr'autres,
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gendre d'Agatbode , bien qu'il eut combattu TaiUamr* ment et avec succès les Carthaginois qui avaient su profiter des troubles de la Sicile , régna en despote et en barbare. Enfin y après une oppression de près de cent trente ans (à compter de Tinvasion des Athéniens) , Sy^ racuse vit renaître des temps prospères. Hiéron^deia racedeFilhistre Gélon, et digne de son ai^ul, fut élu roi k runanîmité des suffrages (l'an 37 1 5)^ après le départ de Pyrrhus y et régna glorieusement pendant cinquante-* quatre ans. Il réconcilia ou apaisa tous les partis , sut en imposer aux Carthaginois , assuma par de sages dis-> positions le repos et la prospérité de Tétat ^ et contribua éminemment aux progrès des arts et des sciences.
C'est sous ce prince qu'éclata entre Rome et Carthage la désastreuse guerre ^ dont Sicile fut princi«» paiement le théâtre.
Btctxon s^econif.