‹ Histoire générale depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'an 1832Chapitre 27 sur 30 · HISTOIRE DES RELIGIONS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES RELIGIONS

Histoire ancienne des religions*

Avant de continuer l'histoire de Coostantin , nous jeterons un coup d'oeil en arrière sur la naissance , la formation et le caractère du Christianisme qui, à compter de cette époque, influe puissamment sur les événements historiques du monde.

La religion donnée à l'homme, aussi ancienne que l'existence du genre humain , peut être présentée à l'esprit comme produite par une révélation communiquée à Adam , premier père des hommes , considéré soit comme un être réel , soit comme un être symbolique. Cette révélation a-t- elle été positive et entière , ou a-t-elle eu besoin de développement et de perfectionnement? La solution probable de cette question hardie sera différente , selon que nous nous représenterons Adam sous les traits de l'humanité toute formée, ou sous ceux de l'enfance et de l'état de nature dans

sa rudesse primitive. Dans Thistoire, tous les peufdes paraissent , au commencement , avec des conc^ions brutes qui ne se dégrossissent ou ne changent de forme que successivement^ ou avec des pressentiments vagues qui , éveillés et développés par des causes ex-* térieureS) se transforment en connaissances intimes plus précises ou en sentiments plus vi&. Mais, malgré toute cette rudesse, malgré cette absence de formes, on ne peut y méconnaître l'élément qui , semblable à une étincelle assoupie , n'a besoin que d'être attisé par quelque souffle propice , pour s'enflammer et répandre la lumière sur le monde entier.

Origine des religions pajrennes.

Il est incontestable, que le premier aliment de cette étincelle provient des objets extérieurs qui firappent 1 e s sens. L'homme, dès l'enfance et dans la conviction de ^ propre faiblesse, sent son attention plus parCiculièretuent entraînée vers les phénomènes qui s^nblent interrompre le cours de la nature, et surtout vers ceux qui l'effraient ou paraissent menacer son existence. Il recherche la cause de ces phénomènes, et son imagination, devançant la raison plus tardive, l'attribue à l'action spontanée de quelque être plus puissant. C'est la crainte (ainsi nous l'apprend la forme de la plupart des cultes divins encore grossiers BX même des cultes divers déjà perfectionnés) , qui a d'abord ému le cœur de l'homme et y a fait naître

cette disposition religieuse qui y dans cette route une fois frayée, se tourna avec amour et gratitude vers les puissances bienfaisantes et avec une anxiété suppliante vers les puissances sinistres de la nature , mais qui , joignant à ces impressions les sentiments qui dans le silence de la vénération s'élevaient du fond du cœur vers ces puissances cachées , reconnut eu elles le do* minateur moral, le souverain de la nature, et fonda sur leur pouvoir mystérieux Fespérance audacieuse de l'immortalité.

Dans toutes les religions anciennes, ce cidte rendu aux objets , aux puissances naturelles , ou aux phénomènes (généralement appelé fétichisme, dénomination générale, mais non assez précise) s'aperçoit comme base, et souvent depuis, dans l'état de perfectionnement , comme forme prédominante ; mais les objets eux-mêmes devaient être différents entr'eux, ainsi que les degrés de vénération qu'on leur portait , selon la différence des pays , des climats , des besoins et des mœurs. Ces objets étaient, les tempêtes et le tonnerre, l'eau et le feu, les éléments en général et les météores ; c'étaient aussi le sol fertile , le fleuve dont les inondations fécondaient ou ravageaient la terre; dans des espaces plus resserrés c'était tantôt quelque source d'eau vive , quelque arbre dont l'ombre ou les fruits étaient salutaires; tantôt de simples plantes, des animaux utiles ou nuisibles, et des masses inanimées ; mais dé préférence à tous ces objets l'on véné-

rait le soleil , source de la lumière , de la fertilité et de la vie^ la lune dont la douce majesté parle au cœur^ et toutes les constellations*

Le culte des astres peut être considéré comme une espèce principale des formes de religion , parce qu'il est par lui-même plus noble que le fétichisme ordinaire ^ et qu'il élève l'ame; et en outre parce qu'au moyen des études astronomiques ^ qu'il occasionne ou auxquelles il tient , il a donné naissance à des systèmes bien plus ingénieux et qu'il a principalement contribué à fixer les dogmes et les usages des peuples les plus importants de l'histoire ; car , lorsqu'on eut commencé à sonder , d'après les règles de la science , le cours des astres et leurs périodes , ce qui vraisemblablement eut lieu d'abord en Egypte ^ et qu'au moyen des révolutions des astres on chercha le moyen le plus sur de mesurer les années et les saisons, on fut obligé de distinguer les diverses étoiles et leurs groupes, ceux surtout au travers desquels se dirige le cours apparent du soleil et des planètes, par des noms particuliers et des figures imaginaires, dont on prit tout natureU lement l'idée dans les travaux de l'agriculture, les phénomènes des saisons ou dans d'autres objets terrestres qui , par une légère liaison d'idées avec la constellation , se rattachaient à sa période ou à sa région* On choisit aussi des expressions figurées pour indiquer les divers phénomènes célestes, de même que les varia* tions dans le rapprochement et l'éloigncment des astres

entreiix et relativement an soleil , par exemple: conjonction et disjonction , amour et haine, puissance et victoire etc. Par le fréquent emploi de ces expressions se perdit presque inévitablement leur signification d*abord simplement figurée y et l'on confondit le signe avec la chose désignée, le terrestre avec le céleste.

Ces expressions , prises pour la plupart de quelque analogie avec les qualités et les relations humaines, firent , comme précédemment dans le fétichisme vulgaire , appliquer aux divinités des idées d'actions et de passions humaines; elles firent considérer une série de thèses symboliques comme une suite d'événements réels, et composer une histoire des dieux à l'instar de celle des hommes ; de là naquit une troisièmeclasse de systèmes religieux.

Cette classe c'est la déification de quelques hommes après leur mort. Car puisqu'on se figurait les dieux descendus à l'espèce humaine et assujettis aux faiblesses , aux passions et aux destinées de l'homme; puisqu'on s'était habitué à se les représenter comme des hommes qui jadis avaient vécu sur terre , il était tout naturel que des hommes réels qui s'étaient distingués par leur sagesse ou leur vertu, par leur bienfaisance ou leur coui^age , et qui , par là , s'étaient élevés au dessus de l'humanité commune, fussent considérés comme des dieux ou issus des dieux, et placés après leur mort dans les cieux , soit par un

sentiment volontaire de reconnaissance , soit par une adulation servile, soit par la volonté suprême des souverains.

Néanmoins le nombre des hommes divinisés (à Tesception des religions grecque et romaine) ne fut jamais fort grand* La saine raison repoussait ces apothéoses, qui ne purent jamais se concilier avec les systèmes de religion qui avaient pour base la philosophie et la méditation; mais par contre l'idolâtrie, dans un sens plus étix)it , se répandit d'autant plus généralement. Nous la trouvons associée au fétichisme aussi bien qu'au culte divin rendu à des hommes déifiés, tantôt dominante presque seule, tantôt mêlée à des religions fondées même sur des bases raisonnables.

Si nous exceptons cependant les êtres naturels ou les produits grossiers de l'art (tels que : les serpents , les pierres, les ouvrages en bois etc.), auxquels les peuples dans leur simplicité rendaient un cidte (non pas absolument divin , mais purement religieux , tels que: les talismans, les amulettes etc.), nous trouverons que nulle part les idoles, d'après les principes d'une religion populaire dominante, n'ont été adorées comme des dieux , mais simplement honorées comme les images de la divinité. Voltaire déjà remarque avec justesse, que la dénomination d'idolâtre n*est qu'une flétrissure injuste , imaginée par les sectateiu^ d'une religion plus piu*e , pour désigner les nations payennes, et que jamais aucune de celles-ci n'aurait avoué la

justesse d'une pareille dénomination dans Tacception entière du terme. I>es dogmes propreiaent dits, ceux, par exemple, qui reconnaissaient un seul Jupiter régnant dans l'Olympe, étaient évidemment en contradiction avec le culte divin qu'on rendait aux mille statues du même nom auxquelles était consacré un nombre égal de temples.

Il est donc évident qu^ les idoles n'étaient pas des dieux, mais qu'elles étaient et devaient être simplement des représentations de la divinité. Ces images étaient vénérées aussi par des hommes sages et éclairés , parce qu'elles avaient une signification sainte et un but religieux. Bientôt la dévotion de la multitude se sentit entraînée à leur attribuer des facultés supérieures et merveilleuses ; les prêtres favorisèrent cette croyance parce qu'elle leur procurait à eux^ comme gardiens de ces images , la considération et les richesses; et c'est ainsi que, par une gradation naturelle de la dévotion et par un aveuglement que les prêtres eurent l'adresse d'entretenir et d'augmenter, le peuple de toutes les classes finit par confondre le signe avec la chose désignée, l'image avec la divinité, confusion que le philosophe se gardera de juger avec trop de sévérité ou de partialité.

Religion natiortale. Prêtres. Mythes,

Toutes les religions de l'ancien paganisme peuvent être rangées dans l'une des trois classes dont il vient

d'être fait mention. Cependant les signes caractéristiques de ces classes ne se trouvent nulle part sans mélange ^ et elles ne peuvent se discerner que par ce qu'elles ont de prédominant. Mais avant qu'un système quelconque de formes positives et durables eût pu s'établir, il fallut qiie la religion cessât d'être une chose personnelle; il fallut qu'elle fût devenue propriété d'une nation entière, et qu^ pour la maintenir il existât une institution sacerdotale. La conformité dans les idées, dans les cultes, parmi des masses d'hommes nombreuses devint la propriété commune la plus précieuse, le lien le plus solide des nations entr'elles. Cette révolution si remarquable dans l'histoire du genre humain naquit de la conformité de l'expérience acquise sur l'influence des mêmes objets naturels par les habitans d'une même contrée ; de la propagation d'anciennes traditions entre tous les membres d'une race qui s'étendait de plus en plus; de l'éloquence et des doctrines de certains hommes d'un génie supérieur, particuUèrement d'étrangers venus de pays civilisés , et surtout , enfin , des efforts de sages légistateurs , et de la classe des prêtres qu'ils avaient instituée et presque toujours favorisée, ou qui quelquefois s'était formée sans la participation de ces législateurs.

Les prêtres forment une époque principale dans l'histoire de la religion et du genre humain. Il est déjà question d'eux dans les temps les plus reculés de l'histoire. Ce ne sont cependant pas eux qui ont fait

la religion , car c'est à elle qu'ils doivent leur existence. Mais ils ont cultivé et fait éclore ce germe ; ils l'ont fait pousser et ont dressé l'arbrisseau. Ce sont eux qui ont donné de la consistance et de la durée à ce qui auparavant était vague et chancelant, qui ont converti le pressentiment en dogme , et le songe en réalité positive; ils ont soutenu la croyance par des formules, la dévotion par des cérémonies ; ils ont substitué la gène des consciences à la liberté, et soumis à leur puissance les pensées les plus secrètes. Faisant donc leur affaire principale dé ce qui , pour les non-initiés , n'était qu'une impression momentanée , ime émotion passagère ) les prêtres, guidés ou séduits par l'intérêt ou par l'imagination , purent aisément allonger le fil de traditions sacrées , convertir en système artificiel la croyance simpk^ de l'enfant de la nature et , selon le degré de leurs lumières ou de leur bonne volonté, porter dans le cœur humain le germe du perfectionnement ou celui de la corruption. Ce ne fut qu'alors que se montrèrent en foule les religions savantes , les symboles et les mythes , qui retinrent les idées religieuses des sectateurs comme sous le charme d'un cercle magique, subordonnèrent le naturel au positif et 1 étouffèrent quelquefois , établirent une ligne de séparation entre les divers systèmes religieux et en multiplièrent le nombre à l'infini.

Mais une observation de la plus haute importance jette ici une lumière aussi étonnante qu'admirable

sur le besoin le plus sacré du cœur humain ; c'est que y malgré toute la variété et les changements de formes du culte, les points principaux sont les mêmes, et ridée fondamentale se montre permanente. Cette remarque fait discerner clairement au philosophe scrutateur le fruit d'avec l'écorçe, la substance d'avec Tenvdoppe, et lui révèle l'important secret de la nature humaine.

Nous voyons d'abord partout Thomme^ quoique confiné pour les actions et les sensations dans le monde sensuel, pressentir et désirer un monde au delà; nous le voyons reconnaître des puissances morales , agissantes, et supérieures aux forces aveugles de la nature; nous le voyons, pendant le triomphe des méchants, fonder ses espérances sur un avenir vengeur , et au milieu des images de la mort croire à une existence au delà du tombeau. '

Mais cette étincelle divine dans l'ame de l'homme, signe d'une origine céleste , est presque toujours mal attisée. Le hasard Ta fait jaillir , son aliment est impur , la stupidité et l'iipposture l'étoufifent Ce sont des formules stériles qui ont succédé aux idées sublime» , aux vifs sentiments de la religion naturelle , le plus précieux des dons départis à l'espèce humaine.

L'harmonie de la nature annonce un être suprême qui dirige tout. Mais la raison de l'homme vulgaire ne saurait s'élever à l'idée de la majesté d'un dieu qui se manifeste dans toutes les facultés de la nature et

qui remplit de sa présence le ciel et la terre. C'est pourquoi rhomme se platt à supposer autant de dieux qu'il connaît de facultés dans la nature ^ et il admet par conséquent des dieux bons et des dieux malfai* sants; il en admet de particuliers pour chaque pays, pour chaque ville ^ pour chaque maison* Lors même que les doctrines de quelques sages ou de quelques prêtres éclairés lui ont annoncé une divinité suprême^ il n'abandonne pas sa croyance à des divinités inférieures, et ce sont ces dernières qu'il implore avec le plus de confiance.

Et sous quelle image l'homme se représente-t-il son dieu ? d'abord sous aucune , ou du moins sous aucune forme précise , tant qu'il ne s'en occupe pas particulièrement, et qu'il ne se sent dépendre d'êtres supérieurs que dans des circonstances amenées par le hasard. U éprouve cependant bientôt le besoin de se faire une idée plus claire , une image plus sensible de l'être qu'il vénère. 11 la chercha dans la sphère des sens, parce qu'au delà son e^rît n'a point d'essor; il lui prête donc une enveloppe corporelle, et comme dans tout le domaine de l'expérience il ne trouve point de forme préférable à la forme humaine et qu'il ne saurait imaginer d'emblème plus digne de l'esprit divin , nous ne voyons dans aucune religion populaire l'image de la divinité représentée sous une figure plus noble que sous celle de lliomme perfectionné. Mais bientôt on ne se borna plus à supposer aux dieux les

perfections de la nature humaine , on leur attribua même encore les passions et les vices de l'espèce humaine, et l'on eut alors des dieux entièrement semblables à rhomme. Toutes les religions sont entachées de cet anthropomorphisme. Les idées même des relations des dieux entr'eux furent empruntées des relations humaines , et dans les tableaux de leur hiérarchie et des divers degrés de leur pouvoir nous reconnaissons presque toujours l'empreinte de l'organisation civile des peuples chez lesquels ils étaient révérés.

Pour le ailte de ces divinités , de même que pour la propagation et la conservation des idées religieuses, s'établit partout, soit de son chef, soit par des institutions, une classe de prêtres dont les fonctions exerçaient sur les esprits une puissance bienfaisante d'après le principe , mais pernicieuse par l'abus. Nous voyons presque toujours cette classe mettre en œuvre toutes les ressources d'une politique ambitieuse , pour étendre et consolider cette puissance , aspirer à tenir permanemment les peuples en tutèle, non seulement quant aux questions religieuses , mais aussi quant aux affaires du monde , surcharger à cet effet les dogmes sacrés de suppléments hétérogènes , obstruer l'esprit des peuples par les erreurs de la superstition , substituer l'autorité à la liberté des recherches, la crainte du châtiment à la conviction , usurper le monopole des sciences , et par celles-ci l'administration de l'état;

s'envelopper du prestige de la magie , dépouiller à son gré les peuples avilis et s'approprier avec égoïsme tous les avantages de l'association civile , sans en partager les charges. Cependant les prêtres exercèrent aussi une influence salutaire, surtout dans les premiers temps ; car sans eux les peuples seraient toujours restés dans l'état de barbarie ou du moins n'en seraient sortis que beaucoup plus tard , les relations sociales se seraient établies bien plus difficilement, le commerce ne se serait pas étendu si loin , les arts et les sciences auraient été négligés et les nations auraient inévitablement fini par devenir victimes y les unes de l'anaixîhie , et les autres du despotisme.

Mystères, Oracles.

Outre la religion dominante et le culte en général il existait presque partout une doctrine occulte, commimiquée aussi par les prêtres à un petit nombre d'élus , ou enseignée par quelc^ues philosophes profanes ) comme le résultat de leurs recherches. Ce fait , surtout quant à la doctrine transmise par les prêtres , est constaté par l'histoire d'un grand nombre de peuples. Nous entendons, par cette doctrine, les mystères; il en est déjà fait mention dans les temps de la plus haute antiquité, et ils exerçaient alors la plusimpor* tante influence.

Il y avait plusieurs sortes de mystères distincts entr'eux quant au but et à l'effet. Les uns ne consistaient

que dans des cérémonies du culte dont la célébration mystérieuse semblait un hommage plus profond rendu à la majesté divine ou remplissait Tame d'un effroi religieux. — D'autres mystères consistaient en associations de personnes pieuses qui , par certains actes de dévotion ou par des règles de conduite particulières^ tachaient de s'élever à un plus haut degré de perfection morale. La troisième espèce de mystères était celle dont les initiés, par des études secrètes , avaient acquis la connaissance d'objets qui sont d'un intérêt majeur et étemel , mais dont la révélation est dangereuse aux esprits vulgaires. 11 y avait cependant plusieurs degrés d'initiation. Les degrés inférieurs, où l'on se bornait aux préparations , aux épreuves ou à de vains prestiges tels qu'aux grandes Eleusinies , pouvaient être conférés à un grand nombre d'aspirans, même à des femmes et à des enfans , mais l'entrée du sanctuaire n'était réservée qu'à un petit nombre d'élus. Ceux-ci sui&saient pour empêcher la flamme salutaire de s'éteindre et pour répandre au dehors et dans toute la nation la quantité de lumière qu'exigeaient les conjonctiu*es et l'état général de la civilisation.

L'histoire des religions anciennes fait moins fréquemment mention des mystères que des oracles, dénomination sous laquelle on n'entend pas uniquement les endroits sacrés, où une certaine divinité, i^ l'aide d'un organe quelconque, prononçait ses arrêts ou donnait la solution des questions qu'on lui soumet-

tait , mais qui signifie aussi tous les moyens et les voies que la supei*stition a imaginés pour parvenir à la connaissance de la volonté divine et de. l'avenir. L'homme est sans cesse tourmenté du désir inquiet de soulever le voile qui couvre ses destinées, et son ame éprouve parfois des sensations dont il ne peut se rendre raison et qu'il appelle pressentiments parce qu'il y suppose une connexion secrète entre son ame et quelque évé* nement futur ; car son propre individu-est pour lui le point central d'où il considère le monde entier; il rapporte tout à lui seul et n'hésite pas à s'imaginer que , pour son intérêt personnel , les dieux suspendront la marche de la nature , et que les astres régleront leur cours au gré de sa destinée. Des fourbes adroits surent tirer parti de cette faiblesse, et si Ton nous demande qui fut l'inventeur de l'astrologie, nous répondrons dans le sens de Voltaire, que ce ftit quelque espiègle qui eut affaire à un sot. I^s prêtres reconnurent tout l'avantage qu'ils pouvaient tirer de cette superstition. Des législateurs même, qui y aperçurent \m moyen efficace de diriger l'esprit du peuple, la favorisèrent, et l'art de scruter l'avenir dans les astres, dans les entrailles des animaux, dans le vol des oiseaux, dans les songes etc. , devint une science étal^Iie sur des règles fixes, généralement cultivée et regardée comme sacrée.

C'est ainsi que s'expliquent aussi les oracles proprement dits, tels que ceux d'Ammon en Libye ou

de Delphes en Grèce, qui furent pendant plusieui*s siècles l'objet d'une vénération religieuse et auxquels les plus sages de l'antiquité rendirent hommage par leurs écrits et leurs actions , et dont les prédictions s'accomplirent m souvent.

Il y eut des oracles dont la renommée s'étendit fort loin au delà de leur propre pays et parmi les peuples étrangers. Tel fut celui de Jupiter-Ammon dans l'oasis du désert de Libye > que nous venons de citer. Le culte de cette divinité avait été apporté par Méroé à Thèbes en Egypte et transféré de là à Ammonium, et il parait que l'oracle de Dodone, d'une bien plus haute antiquité, eut la même origine. L'orade de Delphes , quoique d'une origine moins ancienne , fîit bien plus renommé quant à la vénération publique , au crédit et à l'opulence dont il jouissait.

C'était là qu'Apollon par l'organe de la Pythonisse, femme pour l'ordinaire instruite dès l'enÊince par les prêtres et dont l'éducation aVait troublé la raison, donnait aux députés des divers états de la Grèce , aux rois des peuples étrangers et à une multitude innombrable de particuliers des réponses prophétiques qui , plus d'une fois, décidèrent du sort des empires , St influèrent principalement sur celui de la Grèce , en maintenant l'union parmi le peuple et en servant d'appui aux gouvernements. Mais lorsque les gouvernements cessèrent d'être populaires et que les gouvernants en Grèce n'eurent plus besoin du suffrage

de leiir dieu dont rimpt\>batiQn aurait pu leur déplaire, Apollon se borna dès lors à prononcer ses oracles dans les affaires des particuliers et finit par garder le silence.

Des divers systèmes de religion en particulier.

Parmi les divers systènies dereligion, celui de I^Egypte se distingue principalement ^ aussi bien par son antiquité que parce qu'il fut la source de plusieurs autres^ Mais les causes qui jettent sur l'histoire de l'Egypte un voile mystérieux sont, d'après la nature des choses, d'un double effet , et nous sommes réduits à nous en tenir à de simples conjectures.

Le culte divin en Egypte n'était nullement un culte uniquement rendu aux astres, ou fondé sur l'astronomie physique et mathématique (comme le prétendent plusieurs savants) , mais il était bien plus ancien que l'astronomie , et quoique les astres eussent alors déjà part à la vénération publique , ce n'était que parce que, comme plusieurs autres grands corps dans la nature , ils faisaient une impression plus profonde sur les sens. Les eaux bienfaisantes du Nil, la terre fertile , tous les phénomènes de la nature , les animaux et les plantes même dont l'influence était particunè|^ rement salutaire ou importante, étaient les objets d'un culte ; et le caractère distinctif de la religion égyptienne n'est autre que le fétichisme, qui, dans les commencements aussi grossier que chez lès autres

peuples de l-Airique , se perfectionna au moyeu des propriétés particulières du sol et du climat de l'Egypte , s'épura et s'éleva par le» spéculations de la caste éclairée des prêtres ^ se régla d'après les besoins de l'agriculture, de la santé etc., et s'allia aux découvertes qui se firent successivement depuis en physique et en astronomie. Une langue et une écriture symboliques enrichirent cette religion de mythes nouveaux ; la variété des cultes produite par celle des divers noms , les progrès ou la maix:ke rétrograde des sciences dans les collèges des prêtres et enfin le mélange des idées grecques avec l'ancienne religion du pays augmentèrent la confusion , et de là s'établit le système énig* matique et embrouillé que, déjà du temps d'Hérodote-, les prêtres égyptiens ne surent plus expliquer et que les Grecs ) qui partout ne voulaient voir que leurs propres divinités , interprétèrent encore plus mal.

Cette définition de la religion égyptienne suffît au but de l'histoire du monde. Nous abandonnons aux philologues et aux antiquaires l'énumération des mythes ^ et les noms des divers dieux. Les cérémonies du culte chez les Egyptiens étaient solennelles , leurs temples magnifiques^ leurs fêtes nombreuses et brillantes. Celle ^ifon célébrait annuellement à Bubaste en l'honneur de Sémiramis occasionnait un rassemblement de 700000 personnes; quelques indices font présumer qu'on immolait des victimes humaines* Ijes Egyptîâ^s croyaient à l'immortalité de l'ame, aux récompenses et

aux peines après la mort ; nous ne connaissons cependant pas précisément leurs idées quant à c^tte croyance f et nous savons seulement qu'ils prétendaient que Tame continuait d'être intéressée à la conservation du corps, et que c'est par suite de cette idée qu'ils construisaient des tombeaux di.r bl^s et qu'ils embaumaient les corps morts. Nous avons déjà fait mention des prêtres égyptiens et de leur puissance.

Le système religieux des Sabéens et celui des Phéniciens et des Cbaldéens sont moins intéressants et beaucoup moins perfectionnés. Il est néanmoins évident, que le caractère distinctif du système sabéen fut le culte des astres et qu'il régna en Arabie et dans une grande partie de l'Asie antérieure et de l'Asie centrale jusqu'au temps où son domaine fut limité par la doctrine de Zoroàstre.

La base du système phénicien ^ également adopté dans la Syrie et au delà, fut le fétichisme. Plusieurs divinités phéniciennes furent aussi admises dans la mythologie grecque.

Les divinités chaldéennes les plus connues, sont Baai, le plus grand de leurs dieux, être purement spirituel, d'après l'opinion des savants, Mylitha dont le culte est si diffamé, et Turrah, génie malfaisant, dieu de la guerre. La caste des prêtres chaldéens , si renommée pour leurs connaissances et leur pouvoir, est assez généralement regardée comme une tribu ba-

by Ionien ne, qui adopta dans la suite le nom de la horde guerrière chaldéenne.

Pour caractériser la religion grecque on potuTait admettre les hypothèses suivantes.

i.^ La base de ce système était, comme paitout, le culte rendu à des objets corporels et aux forces de la nature.

1,0 A la multitude des divinités indigènes se joignirent encore celles qui furent apportées en Grèce, et surtout d'Egypte et de Phénicie par des émissaires du dehors, par les colons et en général par les relations commerciales avec les nations étrangères. Mais les Grecs n'adoptèrent pas servilement les mythes étrangers; ils les réformèrent d'après leurs propres idées et leur fertile imagination , les entremêlèrent à leurs traditions , les lièrent à l'histoire de leurs héros , et rassemblèrent ainsi des matériaux , confus à la vérité , mais en assez grande abondance pour alimenter la verve des poètes.

3.0 Car ce furent les poètes et non pas les prêtres , ni les législateurs , ni les savants qui perfectionnèrent et établirent sur des bases fixes la religion des Grecs. Aussi éloignés du fétichisme grossier que des doctrines métaphysiques abstraites , ik ne s'écartèrent pas des idées qu'enfantait l'imagination ardente du peuple, et leur mythologie devint le tableau vivant de la nature et du monde.

4.^ Il y avait déjà long-temps que Timagination féconde des Grecs avait peuplé de divinités le ciel ^ ta terre, les éléments et tous les règnes de la nature. Tout ce qui avait mouvement, ou manifestait quelque faculté, leur donnait l'idée d'une vie, et comme ils rapportaient tout à eux mêmes , c'était l'idée de la vie humaine. L'anthropomorphisme n'a dominé dans aucune religion autant que dans celle des Grecs. Tous les dieux indigènes et étrangers se présentaient à leur imagination sous une figure humaine , tous leui*s dogmes symboliques étaient revêtus des formes de l'histoire, tous les hommes distingués étaient divinisés.

5.^ C'est par une suite de cette pmpriété de l'imagination grecque , prêtant des formes perfectionnées aux images jusqu'alors grossières, que les poètes créèrent cette mythologie dont le charme fut puisé dans les trésors de la nature et de la vie , de l'histoire et de la science , du génie et du cœur. Il règne dans ces fictions une imagination si particulière et si attrayante que, malgré les absurdités qu'elles présentent à la froide raison sous le rapport de la religion et de la pure morale, elles n'en continuent pas moins , quant au bon goût et à la délicatesse des sentiments , à faire les délices de toutes les générations suivantes.

6.<> Un si grand nombre de dieux et d'espèces si différentes nécessitaient aussi une grande diversité de cérémonies , de fêles , de sacrifices et d'offrandes pour

rendre à chacun d'eux le culte qui lui convenait. Le penchant des Grecs à la dévotion les portait, sans qu'ils y fussent positivement contraints, à de fi^uents exercices de piété tant en public quen particulier; presque toutes les actions de la vie étaient accompagnées de cérémonies religieuses j dans toutes les circonstances on consultait les oracles, partout on renconti*ait des présages , des augures , et Ton ne passait guère de jour sans lustration ou sans cérémonie expiatoire. Les principaux personnages de Tétat imprimaient, par des pratiques i*eligieuses, un caractère de sainteté à leurs fonctions, et les institutions politiques, telles que les j eux publics, étaient étroitement liées avec lesfonnes de la religion. Partout on voyait des temples, des bois sacrés, des autels domestiques, partout on voyait s'élever la fumée des victimes offertes en sacrifice. Il y eut même des circonstances où le fanatisme des prêtres exigea des sacrifices humains et où d'illustres victimes arrosèrent de leur sang le pied des autels. Cependant les prêtres grecs ne formaient pas une caste héréditaire, (certaines dignités sacerdotales étaient néanmoins la propriété de quelques familles,) et ne composaient pas non plus une classe exclusive (car Us restaient citoyens, ils étaient admis aux emplois publics y ou les exerçaient conjointement avec le sa* cerdoce) ; les prêtres des divers temples n'étaient pas unis entr'eux par un lien commun et n'avalent par conséquent pas, comme dans l'orient, un intérêt corn-

muii y opposé à celui des laïques; aussi avaient-ils moins dautorité et de pouvoir et par conséquent moins d orgueil et d'arrogance.

Les religions dont nous avons fait mention jusqu'ici, étaient en général basées sur des traditions et des coutimies d'origine divei-se et peu cohérentes entr'elles et sur les opinions et les doctrines qu'y entre*mêlèrent les poètes et les prêtres , lesquelles , bien que respectables pour leur antiquité et leur objet , fixées en partie par les signes hiéroglyphiques ou par l'écriture et confiées à la garde d'une classe de savans, ne se trouvaient cependant pas-contenues dans les livres saints proprement dits , ne formaient pas une collection authentique et par conséquent étaient sujettes à des modifications ou à la latitude des interprétations. Nous allons passer aux systèmes qui sont principalement établis sur les écritures et sur la foi des écritures, qui, d'après l'opinion vulgaii*e, proviennent d'êtres supérieurs à l'homme ou du moins d'hommes inspirés , et qui , à la faveur d'une telle autorité , en imposent plus impérieusement et se sont maintenus dans leur uniformité pendant plusieurs siècles de suite.

Le système de la religion des Chinois doit être compris dans cette classe; mais nous ne le connaissons pas à fond. Car dans leurs livres sacrés (qu'ils ap-> pellent Kings) les passages qui traitent d'objets religieux sont précisément inintelligibles ou énigmatiques, et il est évident que les Jésuites les ont interprétés

avec trpp de partialité. Tout ce qu'on peut en conclure, c'est que cette religion doit, comme les autres , son origine au fétichisme, mais qu'elle fiit perfectionnée de bonne heure par les préceptes de quelques réformateurs, de manière qu'on adora le Grand-Tout (le Tien, nommé dans la suite Schlang-Ti) comme la divinité principale , et les facultés naturelles , ainsi que les parties du Grand-Tout comme des divinités subordonnées. Les Chinois eurent, outre leurs fétiches naturels, des fétiches artificiels, même des idoles , un grand nombre de temples , des cérémonies solennelles et des prêtres. Leurs livres sacrés , dont l'origine est couverte d'un voile impénétrable et qui , dans les temps postérieurs , éprouvèrent mainte altération dans le sens , surtout lors de leur rétablissement k la suite de l'incendie général des livres , contiennent diverses dispositions relatives au culte divin , et renferment , outre différents préceptes et plusieurs narrations fabuleuses , quelques indices d'après lesquels il pai*ait qu'une partie des philosophes de la Chine crurent de bonne heure , sans néanmoins que leur croyance fut adoptée par le peuple, à l'existence d'un dieu créateur , conservateur et entièrement distinct du monde créé. Confucius, le plus grand moraliste des Chinois, et que ce peuple vénère encore de nos jours comme le réformateur de la religion de l'empire, s'était , sans contredit , élevé à cette hauteur quoiqu'il n'ait pu parvenir à y faire atteindre la masse du peuple.

L'influence de ce grand homme se borna à son pays. Zoroastre (ou Zerdus)^ chefde la religion des Mages y opéra au delà des limites du sien. Il ne fut pas non plus le fondateur^ mais seulement le réfor* mateur et le propagateur de la religion des Mèdes (ses compatriotes)^ et il est peut-être. plutôt le rédacteur que l'auteur du Zend-Aveste ou de la parole de vie.

Cène fut pas sous Darius Hystaspe, roi dePerse^ comme on le crut anciennement d'après des conjectures peu fondées 9 mais cent ans plus tôt, sous Gustaspe, roi de Médie et de Bac tria ne (probablement Cyaxare I), que Zoroastre parut au milieu des Mages, ancienne caste sacerdotale dans la Médie septentrionale (Aderbeidschan) où brûle le feu sacré qui, de nos jours encore, est chez les Parses (adorateurs du feu) l'emblème de la divinité. Il piocha dans le pays, et à Bactra, résidence de Gustaspe au delà de la Mer-Caspienne, contre les erreurs dont était entachée la religion des Mages, ainsi que conti*e la corruption générale des mœurs du siècle, et, reiiouve* lant la doctrine qu'Or m uz lui-même avait révélée au grand roi Dsjemschid, il publia sa loi dont la base est la religion , mais dont le but est politique et moral.

D'après cette doctrine il existe un être suprême et purement spirituel appelé Zeruane Akerene (temps sans mesure) qui, conjointement avec IIonover(la

parole créatrice), a produit deux êtres divins ^ Tun bon, Ormuzy et l'autre méchant , Ahriman (Arimase). Ces deux êtres sont les principes des autres esprits et du monde corporel et la source des biens et des maux. Ormuz avec six autres Amschaspands sont les princes de la lumière , et ils forment le premier ordre des esprits célestes. Les Jzèdes, qui président aux éléments et aux parties de la nature, sont surbordonnés aux princes de la lumière et sont les génies du bien. Ahriman avec six autres Dews, princes des ténèbres, et un grand nombre de Dews inférieurs sont les adversaires d'Ormuz. Tous les hommes , les animaux , les plantes et généralement tout ce qui dans le monde corporel est bon , pur , et utile, appartient a Tempire d' Ormuz. Celui d'Ahriman se compose de tout ce qui est méchant, impur et nuisible. Celui qui sert fidèlement Ormuz sera donc pur et bienfaisant ; il fera prospérer l'empire d'Ormuz par la procréation et l'éducation d'enfans dociles et bons, par la culture des productions de la terre, l'amélioration du sol, l'entretien des animaux utiles, et parles atteintes qu il portera à l'empire d' Ahriman, ennemi d'Ormuz , en détruisant tout ce qui est impur ou nuisible. Il maiib tiendra la pureté de son corps par de fréquentes lustrations et celle de son ame par la prière , en implorant l'être suprême pour tous les serviteurs d'Or^ muz. Ce sera sur le sommet des montagnes , entouré d'une atmosphère pure, ou devant le feu sacré, le plus

digne emblème de la divinité, ou du moins en se tournant vers le soleil qu'il pratiquera ces exercices de piété. L'ame de celui qui aura satisfait à tous ces devoirs sera , après la mort , portée sur les ailes de l'air dans le royaume de la lumière, devant Ormuz qui l'accueillera avec le sourire de la bienveillance. L'ame du méchant s'enfuira en frémissant dans le royaume des ténèbres où règne le tenîble Ahriman. Cependant le temps des châtiments aura son terme et tout le mal se changera, en bien, Ahriman même et ses Dews deviendront bons , et il n'y aura plus alors qu'un seul empire, celui d'Orrauz.

Les Mages, ancienne caste des prêtres en Médie, ayant, après quelque résistance, adopté la doctrine de 2k)roastre ^ fiirent rétablis par lui , mais avec quelques réformes , pour être les ministres de ce culte , les médiateurs entre dieu et les hommes , et pour soulager le roi dans les soins pénibles du gouvernement , soit par leurs conseils, soit en administrant la justice. I^ur division en trois classes : les Herbeds (apprentis), les Mobeds (maîtres) et Destur Mobeds (maîtres parfaits), maintenait l'ordre dans l'intérieur de cette classe dont les membres étaient très-nombreux. Ils étaient tous sous la direction d'un Archimage qui résidait à Bactra et qui était considéré comme le successeur de Zoroastre.

Il est vraisemblable que ce fut déjà sous Cyrus que le culte d'Ormuz devint la religion dominante

de la cour de Perse et de la noble race des Pasargades. Il parait que les autres tribus persistèrent dans l'ancienne religion de leur pays, et qu'en général beaucoup de notions et de cérémonies de cette dernière se sont mêlées au système des Mages. C'est par cette conjecture , et aussi par le penichant naturel des Grecs à prêter leurs formes nationales à tout ce qui leuf était étranger, que s'explique la différence qui existe entr'eux , et avec les livres saints des Parses quant à la définition de la religion des Mages et de la doctrine de Zoroastre.

La religion de l'Inde ancienne, ce pays si anciennement peuplé et , selon toute apparence , le pkis anciennement cultivé de tous, pourrait bien , si nous le connaissions plus particulièrement, jeter un grand jour sur l'origine des religions en général et sur la naissance et l'affinité des idées religieuses cbez la plupart des peuples. Mais, à notre grand regret, les Grecs, nos meilleurs guides pour les recherches de l'histoire ancienne , nous abandonnent ici , et nous sommes , à quelques renseignements de peu d'importance près, réduits aux traditions nationales des Indiens et à leurs livres sacrés généralement connus sous le nom de Yedam et dont les quatre principaux, intitulés paroles divines de l'esprit tout-puissant , doivent avoir été traduits de la langue divine en langue shanscrite par Brame lui-même. Mais il s'est glissé tant d'altérations et de variantes entre le texte et les

explications, qu'il n'est guère possible d'en obtenir des résultats positifs.

Voici à*peu-près les principaux points de doctrine qui s y trouvent : un dieu suprême , pur esprit , non créé, et infini est l'être primitif d'où proviennent le ciel, la terre, les dieux, les hommes et généralement tout ce qui existe. D'après les uns cet être s'appelle A char (l'immobile, le permanent, l'éternel), selon d'autres, Karta, Parabrama, Paravastu. Une partie des esprits créés par cet être suprême s^tant révoltée contre lui sous Moisasur et Rhabun, les rebelles furent vaincus et contraints pour châtiment d'aller habiter les corps des hommes et des ani-» maux. En expiant ainsi leur faute, les esprits méchants peuvent redevenir purs et participer de nouveau à la félicité, mais plusieurs persistent dans leur méchanceté et séduisent les hommes. La divinité suprême , impénétrable à notre intelligence, n'est pas en rapport direct avec ces hommes dont la taille et la longévité jadis prodigieuses ont diminué progressivement et même à certaines époques (par la perte de l'innocence et des mœurs) jusqu'aux dimensions actuelles. Mais elle a produit trois autres êtres dont la réunion (Trimurti) compose l'ensemble de toutes les facultés divines ; ce sont Brama, Visnou(Wischnu) etSchiven, puissances célestes dont l'existence mystérieuse fit naître les plus violentes querelles de religion. Ces puissances ont chacune leurs adorateurs particuliers qui se dé-

testent, se persécutent l'écîproquement et se font constamment la guerre. Le mythe attribue aussi à chacune de ces trois divinités des vertus et des actions diverses^ ainsi que des races divines particulières qui sont issues d'elles. Brama, la principale de ces divinités, dont nous venons de parler, a procréé de sa propi'e substance corporelle les premiers pères des différentes castes indiennes. Visnou, la seconde, est descendue dix fois sur la terre, tantôt sous la forme hiunaine, tantôt sous une figure différente, pour le salut des hommes; cette divinité a produit le puissant dieu Indra et a donné à ses prêtres le pouvoir de transformer par la vertu de la consécration en sa propre personne tout corps quelconque sous lequel ils veulent la représenter. Shiven , la troisième de ces divinités, est la plus énigmatique des trois; car, bien qu'elle soit nommée le destructeur (vraisemblablement: parce que la supériorité de son pouvoir l'emporte sur celui de toutes les autres) , elle n'en est pas moins la force qui produit tout, et elle est représentée par le Lingam. Aussi le soleil est-il son emblème^ et un feu perpétuellement entretenu brûle en son honneur sur le sommet d'une des montagnes de l'Inde. Shiven, de même que Brama et Visnou, a produit beaucoup d'autres dieux, et commande à une infinité de dieux inférieurs.

Le dogme qui caractérise particulièrement la religion indienne est celui de la métempsycose, laquelle

purifie les âmes en les faisant séjourner dans les corps des hommes et des animaux divers et en les rapprochant par là de la divinité dont elles émanent. Cette doctrine que le bon sens vulgaire saisît facilement et qui , inspirant l'horreur de Teffusiori du sang , contribue à rendre le caractère plus doux, fut goûtée par la plupart des philosophes de l'antiquité et même des temps modernes et devint vraisemblablement la base du système d'émanation répandu dans une grande partie de l'Asie et même de la Grèce.

Nous avons parlé précédemment des prérogatives immenses et héréditaires des Bramines ou prêtres indiens. Nous nous contenterons de faire observer ici, qu'outre les prêtres proprement dits , dont les fonctions consistent dans l'interprétation des livres sacrés et la pratique des cérémonies du culte, il existe encore dans llnde un grand nombre de moines dont les écrivains grecs ont déjà fait mention , et qui , pat* l'incroyable rigueur des exercices de pénitence et des châtiments corpoi^els qu'ils s'infligeaient eux-mêmes , effaçaient quant à la sainteté ascétique ce que les légendes rapportent des anachorètes les plus renommés.

Nous arrivons enfin à la religion hébraïque qui, comme la plus pure de toutes celles dont Fhistoire ancienne fasse mention , et comme base de la doctrine chrétienne, mérite particulièrement l'attention de l'historien.

Si nous considérons les grands avantages de la relî-

gion bébnoque sur celles de lous les autres peuples , {car ce n'est que par les Hébreux que nous savons que ce peuple reconnaissait aiissi un seul Dieu^ être suprême, créateur, souverain modérateur de Tunivers, d'une nature purement spirituelle et qui , par consé* quent, ne peut être représenté sous aucune image); si nous réfléchissons à la transmission successive et non interi^ompue de ces notions, depuis l'existence primitive de ce peuple jusqu'à ses derniei^ temps ; et si nous jetons un coup d'œil sur Tencbainement des événe* ments merveilleux qui conservèrent à ce peuple son indépendance et la foi intacte de ses pères , nous ne pouvons nous empêcher de penser , que les idées religieuses accordées à l'espèce hiunaine dès son origine, comme le bien le plus précieux , ayant nécessairement du être altérées dans la suite des temps, lors de la dispersion et de la démoralisation des tribus , et par le déraisoimement , les passions et l'imposture , suite des agitations du naturel eiuxire indompté et du défaut d'organisation sociale, la providence, réglant d'après les lois de la nature l'éducation du genre humain ^ a dirigé le cours des événements de manière que ces saintes et antiques traditions se sont conservées pures et se sont transmises dans une seule tribu, pour se reproduire sous des formes plus parfaites et plus su* blimes, dans des conjonctures plus favorables et lorsque l'espèce humaine , devenue plus sage avec le temps , serait mieux disposée à les accueillir de nouveau. Le

but des lois de Mo ise était de maintenir l'indépendance de la nation juive, en conservant dans toute sa pureté le culte de Jehova; c'est pour cette raison que ces lois données au peuple de la part de Dieu , et même celles qui d'âpres leur but plus spécial sont politiques, civiles et diététiques , font toutes partie de la constitution religieuse des Hébreux.' I,.es dogmes étaient peu nombreux, et Moïse, sans recourir aux formules orales qui dégénèrent aisément en vains sons, ni aux images, puisqu'il n'en est point qui puisse dignement représenter la divinité , chercha à conserver l'ancienne doctrine dans toute sa pureté ^ sa dignité et sa force, uniquement par les cérémonies qui an^ nonçaient la mystérieuse majesté d'un dieu invisible et qui inspiraient à l'ame un saint effroi , par des fêtes qui rappelaient aux Israélites les prodiges que Dieu avait opérés eft leur faveur (et qui cimentaient le lien national), et enfin par une caste de prêtres (imitation évidente des Egyptiens), dont les intérêts étaient communs avec ceux de la domination du culte de Jehova.

Il était naturel que, tant que les Israélites furent un peuple nomade 9 ils célébrassent leur culte divin sous une tente (tabernacle), où ils conservaient religieusement les tables de la loi dans l'Arche d'alliance; mais dès qu'ils eurent des établissements fibces^ ainsi que des richesses, Satomon fit construire le célèbre temple de Jérusalem qui (à l'exception des sjmagogues

schismatiques de Dan et de Bethel^fiit le seul pendant toute sa durée et réunit toute la nation par un nouveau lien.

Malgré les diverses modifications que subit la loi de Moïse , malgré le penchant à Fidolâtrie que les Juife manifestèrent souvent, et malgré les changenfients qui survinrent dans les formes politiques , le dogme fondamental resta toujours le même et la captivité de Babylone ne fit qu'augmenter le zèle des Israélites.

Moïse , qui proclama si hautement la majesté d'iui Dieu suprême, qui en prêcha les commandements avec tant d*ardeur,n*a rien dit de l'immortalité de Famé, et ce silence est difiBcile à expliquer. Ce n'est point par l'écriture, mais simplement par la tradition que nous avons connaissance du zèle que les Juifs témoignèrent pour la doctrine après la captivité de Babylone. Il n'y a point de doute que cette tradition ne remonte à la plus haute antiquité ; car la conviction de l'existence d'un Dieu tout-puissant et d*un légtslataur moral semble incompatible avec la croyance décourageante d'un anéantissement total. Peut-on présumer d'ailleurs que dans leurs fréquentes tribulations les Hébreux eussent été privés de cette consolante perspective, dont il est certain que leurs tyrans d'Egypte étaient convaincus et que leurs grossiers voisins , les Cananéens, avaient eux-mêmes selon toute probabilité?

Ia Christianisme,

Les progrès de la philosophie et des sciences en Grèce, de même que ceux de la dissolution et de la perversité chez les Romains, minèrent le fondement des temples y et le culte de leurs dieux impuissants dégénéra en vaines cérémonies qui, dépourvues de tout extérieur de sainteté, ne produisaient aucune impression sur le cœur. Les philosophes , chacun à sa manière , cherchaient dans leur propre raison les consolations qu'ils ne pouvaient trouver dans les fictions d'Hésiode. Sans pouvoir s'accorder entr eux sur les théories qu'ils s'étaient faites eux-mêmes , ils s'accordèrent cependant quant au mépris de la religion populaire dont néanmoins ils continuèi*ent de suivre extérieurement les préceptes et les usages, pour le maintien de l'ordre public.

Peu-à-peu le peuple perdit la confiance que jusqu'alors il avait eue dans ses dieux. Toutes les classes de la société commencèrent à soupçonner leur impuis sance. Pour se distraire de l'affligeante idée d'un avenir sans espérance, les plus sages élevèrent leur ame vers la doctrine de Zenon. Les esprits vulgaires se laissèrent entraîner aux superstitions les plus absurdes. Pour que l'étincelle divine de la religion ne s'éteignît pas entièrement , il lui fallait un nouvel aliment.

Mais ce peuple qui avait conservé dans sa pureté le germe de l'ancienne croyance , éprouvait et sentait lui-même aussi le besoin d'une réforme. La loi de

Moïse avait vieilli peii-à-peu. liC rétablissement de Tindépendance à la suite d'une longue dominadou étrangère, l'extension des relations commerciales avec des états civilisés et puissants , et la fondation de colonies juives au dehors exigeaient indispensablement une marche conforme à l'esprit du temps et la substitution du raffinement dangereux à l'antique simplicité» Il se forma en même temps parmi les Juifs des sectes opposées dont l'animosité réciproque occasionna de fiausses interprétations ou des altérations dans le sens des écritures ou des traditions anciennes. Les Sa maritain s, qui avaient leur temple particulier à Garizim, devinrent I comme hétérodoxes, l'objet de la haine générale des Juifs de la vraie croyance. Ces derniers étaient divisés entr'eux par les dogmes contradictoires des Pharisiens (Pharizira, zélateurs) et des Sadu* céens (Zadikim, modérés); car les Saducéens (cette secte se composait des principaux et des plus riches de la nation) s'en tenaient exclusivement au sens littéral de la loi écrite, remplissaient les devoirs de l'homme et du citoyen , et exerçaient une douce tolérance; mais ils rejetaient lé dogme de l'immortalité de l'ame , des récompenses et des punitions après la mort , des anges et des êtres surnaturels , de la prédestination et d*autres points de doctrine que les Pharisiens avaient ajoutés au texte de la loi, soit sous l'autorité de la tradition , soit comme explication allégorique des écritures. Plusieurs de ces points déri-

vaient des notions religieusesdes Orientaux avec lesquelles les Juifs s'étaient familiarisés lors de leur captivité à Babylone. Os innovations , ainsi que la )ot ancienne et surtout les coutumes et les cérémonies étaient strictement observées (et sans égard au changement des circonstances) par les Pharisiens qui y sous les dehors de la piété , en imposaient au vulgaire et prenaient l'écorce pour le fruit , c'est-à-dire , suivaient la lettré de la loi sans en* suivre l'esprit *).

Le temps approchait où, selon les prédictions de Moïse et des prophètes, il paraîtrait un Sauveur en Israël. Le peuple, n'attachant de prix qu'aux biens terrestres, demandait un Messie temporel qui rétablît le trône de David dans une plus grande splendeur et qui élevât le peuple juif au dessus de toutes les nations de la teri'e. J^es prophéties avaient annoncé que le Messie prêcherait l'ancienne doctrine sainte dévoilée et perfectionnée , non seulement aux Juifs , mais à toutes les nations de la terre qui seraient alors susceptibles de la comprendre.

I^ Messie parut. Jésus-Christ, le Sauveur du monde ) le divin instituteur des hommes, naquit a

*) Les Esséens formaient une secte moins importante que les deux sectes principales dont nous venons de parler. Celaient des visionnaires mystiques qui vlyaient silencieux et retirés dans une entière abn^ation d'eux-mêmes et dans la mortification des sens pour se rendre plus agréables k Dieu.

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Bethlehem en Judée d'une vierge de la race déchue de David y quatre mille ans environ après. la création du inonde(ran 3983) et (selon la supputation ordinaire) ySS ans après la fondation de Rome. Après avoir vécu dans une condition obscure parmi les mortels qu'il éclaira par sa sagesse plus qu'humaine et par la sublimité de sa morale ^ il abandonna aux élus d'entre ses disciples le soin de continuer l'édifice dont il avait jeté les fondements. Ces hommes simples et vidgaires, mais inspirés de l'esprit de leur maître, épandirent les germes qui , se développant successivement , ^ devaient produire ; parmi les peuples de la terre, les plus beaux fruits de l'hiunanité, la vertu et la connaissance de la vérité.

Peu de siècles suffirent pour propager dans tous les pays, depuis les rives du Gange jusqu'à l'Océan atlantique, la religion chrétienne entièrement victorieuse dans la plupart de ces états et commençant du moins à jeter des racines dans les autres. Il en résulta une immensité de conséquences quant à leur nombre et à leur importance. La naissance du Christianisme est un des principaux anneaux de la chaîne des événements postérieurs du monde.

Quelles sont les causes de cette admirable révolution? Comment le Christianisme a-t-il renïporté la victoire dans l'Orient et dans l'Occident, chez les peuples grossiers comme chez les plus civilisés , et

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comment les bases sur lesquelles il est fondé sont-elles devenues à jamais inébranlables ?

Causes de la propagation du Christianisme.

I. Comment ne pas reconnaître la première et la principale cause de la propagation du Christianisme dans l'excellence interne de cette doctrine , avec laquelle le paganisme ne saurait soutenir la comparaison sous aucun rapport?

Il est vrai que quelques-uns de ses avantages , surtout le dogme de l'unité et de la spiritualité de Dieu , créateur et modérateur de l'univers , sont communs aussi à la loi de Moïse. Mais ce dogme dans l'évangile est bien plus pur, plus positif ^ plus sublime , et se concilie plus particulièrement avec les commandements de la morale et leur sanction. Il nous présente de la manière la plus évidente et la plus rassurante l'espoir d'une justice rémunératrice dans une autre vie dont Moïse ne fît aucune mention. Cette croyance détruit l'idée de l'anéantissement, justifie, d'après une autorité positive, les espérances les plus hautes qu'ose concevoir la raison , et console des injustices du sort.

Il y avait d'ailleurs dans la loi de Moïse beaucoup de points qui n'étaient relatifs qu'a des circonstances de temps et de lieux; d'autres qui ne concernaient que les formés extérieures du cldte, et d'autres qui se rappoi-taient à la venue future du Messie. Ce fut Jésus qui enleva cet échafaudage ; il se borna à prêcher les

vérités éternelles et générales , recommanda ranien* dément du cœur et la pratique des devoirs de l'hwmanité *)•

La religion chrétienne est en outre la seule qui soit de nature à devenir universelle; cette doctrine qui ne reconnaît point de divinité locale ^ mais un Dieu unique et pour tous j qui n'enjoint ni l'adoration , ni la destniction de certaines plantes ou de certains animaux , qui ne prescrit point de régime de vie particulier en raison du climat, qui ne tolère point la polygamie, qui n'ordonne point de guerres et ne promet ni triomphes, ni domination, mais qui proclame l'égalité dies hommes et des peuples , qui pi*éche la charité , la paix et la tolérance , cette religion là seule, de même que la raison et l'humanité , peut devenir le lien général de l'espèce humaine.

TI. Cette doctrine divine fut entendue dans son plus pur sens par les premiers Chrétiens, professée avec persévérance et proclamée avec ardeur par la parole et les actions. Le zèle des Chrétiens se manifesta non seulement dans la défense

*) Il n^y a que fort pea de cérémonies religîeases qui aieat été instituces par Jésus-Christ La même simplicité règne dans les préceptes qu'il donna aux apôtres et à ses disciples, comme prêtres de son église. Comme cependant les moti£i les plus purs sont rarement les plus efficaces dans la masse da peuple , raugaentttioa du nombre des cérémonies et Télévation du clergé aux dignités , quoique ces deux circonstances dénaturassent le Christianisme , n'en contribuèrent pas moins à sa propagation.

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dé leur loi , comme lavaient fait les Juifs, nation dont ils étaient sortis, mais encore dans la propagation de cette loi. C'était un devoir de religion de communiquer à tous les hommes ce qui était annoncé pour eux tous. Tout prosélyte devenait apôtre du dogme dans un sens plus ou moins étendu , en proportion de ses relations ou de ses facultés. Plusieurs même se firent de cette obligation générale la princi* pale affaire de leur vie (et les missionnaires des temps les plus récents en fournissent encore la preuve) , portèrent l'évangile aux peuples les plus éloignés, affrontant les fatigues et les dangers , bravant les obstacles de la nature et des hommes.

L'exemple d'ailleiirs donnait du poids au précepte. Le contraste de la conduite vertueuise et irréprochable des premiers Chrétiens avec la perversité du siècle édifiait les payens. Les moeurs pures des Chrétiens , leur union , leur amour réciproque , leur libéralité (ils introduisirent fréquemment parmi eux l'entière communauté des biens), leur vie paisible et innocente parlaiei^t au cœur de l'homme de bien et le dis|K)saient à la conviction.

Mais les empereurs et les magistrats ne virent pas d'un œil aussi favorable les progrès de la nouvelle doctrine ^ et nous noiis étonnons s^vec raison que les Romains ne démentissent qu'à l'égard des Chrétiens les principes de cette tolérance qu'il^ffectaient pour toutes les autres religions ,^*et que non seulement les

tyrans , mais même les empereèrs les pli» clémenls et les plus éclairés persécutassent les sectateurs du Christianisme. Mais les diverses religions qui jouissaient de la protection des Romains exerçaient entr'eUes la même tolérance , et leurs dogmes différents étaient bas^ sur le même principe. » Les Chrétiens au contraire (de même que les Juifs qui , pour cette raison , étaient l'objet d'une haine pareille ) avaient non seulement un culte religieux tout particulier , mais ils manifestaient en outre un mépris insultant et une aversion vraiment haineuse pour toutes les autres religions et surtout pour celle du peuple dominant. Par leurs discours et leurs actions ils étaient en état d'hostilité ouverte avec le pagah^sme. I^e contraste frappant avec les idées reçues et les usages nationaux ne pouvait d'ailleurs que produire une impression défavorable; et même l'opposition évidente du Christianisme aiuc principes qui avaient essentiellement contribué à la prospérité et à la puissance de Rome et qui semblaient alors encore en assurer la durée, justifiait non seulement aux yeux de la politique l'oppression des Chrétiens I mais même la rendait nécessaire.

II s'en faut néanmoins beaucoup que la saine raison puisse admettre un nombre de martyrs aussi grand que le ferait croire l'exagération plus ou moins volontaire de quelques écrivains sur la foi de témoignages aussi récusables qu'eux-mêmes.

T^ première de ces prétendues persécutions fut celle

du sanguinaii'cr Néron, quoiqu'on doute si elle eut en effet pour victimes des Chrétiens ou une secte également réprouvée de Juife, connus aussi sous le nom de Galiléens, laquelle d'ailleurs n'exista que peu de temps et ne se répandit pas au delà du territoire de la capitale. La persécution de Domitien fut tout aussi passagère et les motifs en sopt également douteux. lie généreux Trajan ordonna des procédures régulières à l'égard des Chrétiens , contre lesquels , à en juger d'après les doutes manifestés par Pline le jeune , il n'existait point encore alors de loi générale et positive. Les dispositions prescrites à leur égard par Trajan montrent la clémence avec laquelle il tempérait une sévérité que lui imposaient des raisons d'état. Adrien et les Antonins marchèrent sur ses traces. Mais Commode, gouverné par Marcia sa concubine, protégea les Chrétiens. Sévère les persécuta, mais seulement vers la fin de son règne. Ses successeurs différèrent entr'eux dans leur conduite avec les Chrétiens. Alexandre Sévère et Philippe les favorisèrent particulièrement; Maximin les maltraita de même que les autres citoyens; mais Décius^ dont le règne d'ailleurs est digne d'éloges , renouvela les persécutions. Valérien suivit son exemple. Depuis Gailien jusqu'à Di oc lé tien l'église jouit d'un rçpos presque continuel. Ce dernier, dans les commence* ments, était aussi disposé en faveur des chrétiens; maïs le César Galérius, qui les haïssait personnellement, et

les obsessions des zélateurs payens, à qui Taccroisse* ment du Christianisme inspirait des inquiétudes pour leurs propres autels y déterminèrent Tempereur à prendre contre les Chrétiens des mesures plus rigou-* reuses que toutes les précédentes (l'an 3o3). Elles ne furent cependant pas exercées dans toute l'étendue de l'empire, surtout dans les provinces que gouverna Constance, et Galérius lui-même finit par rendre ses bonnes grâces aux Chrétiens. Après avoir essuyé de nouvelles persécutions sous Maxim in Daza, le Christianisme obtint enfin les mêmes droits que les religions payennes, par l'édit de Constantin et de Licinius publié à Milan (en 3i3), qui proclama la liberté des consciences.

Cependant y quelle qu'ait été la rigueur des persécutions y il n'en est pas moins certain , que non seulement elles n'ont point arrêté les progrès du Christia* nisme, mais qu'au contraire elles tes ont favorisés. La vue des supplices enflammait le zèle plus que les discours les plus éloquents y et c'est avec raison que Von a dit) que le sang des martyrs fut la semence féconde qui multiplia les confesseurs de la foi* La seule persécution qui eût pu devenir vraiment dangereuse pour la doctrine , fut celle de Julien l'Apostat qui employa bien moins la terreur et la violence y que le sarcasme et le mépris; il s'appliquait il sapper les fondements du rempart <{ui bravait Va»-^

saut régulier; mais cette pen^écution réussit tout aussi peu à ébranler la persévérance des Chrétiens.

III. L'état politique du monde à cette époque et toute la suite des événements favorisèrent le Christianisme d'une manière presque miraculeuse.

La caducité intérieure de la religion romaine dans sa vieillesse seconda l'effet de l'attaque extérieure , et le défaut de zélé et d'union chez les prêtres romains facilita la victoire du Christianisme (en Perse ^ par exemple y où la classe des Mages combattit pour le maintien de l'ancienne doctrine , les Chrétiens eurent incomparablement moins de succès). L'immense étendue de l'empire romain j les con\munications bien établies entre les provinces et les relations commerciales réciproques , laissèrent un vaste champ à la doctrine chrétienne et des voies toutes frayées pour sa propagation. La conformité des langues contribua également à la répandre* A l'éloquence des orateurs chrétiens se joignit encore la croyance aux prodiges, laquelle avait de tout temps dominé dans le monde paye'n et qui avait acquis de nouvelles forces , aussi bien par l'état chancelant des consciences que par l'oppression des peuples. On commença dès lors à croire au don des miracles attribué à l'église chrétienne et à ses principaux ministres. L'église elle-même ne dédaigna pas , surtout dans les derniers temps y de tirer parti de ce moyen pour convaincre ceux qui ne

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se rendaient qu a de pareilles raisons, et il eût été dî^ ficile de trouver un champ plus favorable aux faiseurs de miracles j que ce monde romain gouverné par les démons, les visions et les oracles.

Le nombre des prosélytes chrétiens augmenta ainsi sans bruit, mais promptement, et l'église se trouva établie sur des bases solides avant d'attirer sur elle Fattention du gouvernement. Les persécutions qu'elle commença dès lors à éprouver ne servirent qu'à maintenir son zèle, auquel l'oppression qu'elle essuya dans les temps postérieurs prêta de nouvelles forces. Divers empereurs se sentirent , par des circonstances particulières, portés à protéger le Christianisme, et les édits de persécution que publièrent les autres ftirent mitigés soit par la clémence soit par l'indifférence des empereurs mêmes ou des gouverneurs.

Enfin se réveilla le zèle long-temps assoupi des prêtres du paganisme aigris par les humiliations et les outrages ; ils se liguèrent pour une lutte sérieuse. 1a persécution de Dioclétien fut l'orage que ce nuage enfanta; mais l'église déjà devenue puissante brava la tempête. Aussi l'espace de temps qui s'écoula depuis le sévère édit de Nicomède jusqu'à celui de Milan ne fut-il que de dix ans. Plus tard le sage Constantin embrassa entièrement le Christianisme, et depuis cette époque la victoire du Christianisme et la chute de 4a religion payenne furent complettes; car bien que les principes d'une tolérance réciproque continuassent à

être en vigueur jusqu'au règne de Théodose le Grand 9 la faveur ouverte de la cour s'étànt peu-à-peu convertie en zèle religieux donna à la religion chrétienne, au sein d'un peuple d'esclaves, une prépondérance si décisive , que le paganisme ne fut plus en état de soutenir cette lutte inégale.

I^ dernière tempête qui menaça l'église sous Julien fut heureusement bientôt calmée, par la mort de ce redoutable ailversaire y et les espérances que les payens auraient pu fonder sur les dissentions survenues entre les Chrétiens furent déçues par les mesures énergiques prises contre les hérétiques par Théodose, qui porta ainsi immédiatement le dernier coup au paganisme.

L'autorité des empereurs facilita aussi l'introduction de la doctrine chrétienne parmi les peuples étrangers. Les barbares qui servaient en qualité de mercenaires dans les armées romaines , embrassèrent sans répugnance une religion qu'avaient adoptée les légions y et la communiquèrent à leurs nations. Les empereurs protégèrent les travaux des missionnaires* I^s relations du commerce ouvrirent aux propagateurs du christianisme le chemin de l'Ethiopie et de l'Inde, et le monarque de Perse lui-même déféra, du moins pendant la paix , k la médiation de l'empereur en faveur des frères de sa croyance dans l'Asie -centrale.

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Eglise de Jésus- Ckriit,

Vf. L'organisation intérieure de Véglise se perfectionnait et s'afFermissait à mesure que le Chnstianisme se propageait , et Tunion étroite qui régnait entre les Chrétiens sous un gouvernement sagement réglé contribuait infiniment de son côté à £aire prospérer leur doctrine et à en assurer le triomphe.

Cependant nous n'avons que fort peu de notions positives sur l'église dans les premiers temps de son origine ; son organisation , de même que le Christianisme, ne sedéveloppa que dans les ilence et Tobscurité. Les lois étaient superflues dans les premières communautés ' chrétiennes où régnaient la concorde et la charité; et lorsque l'accroissanent de la société fit sentir le besoin d'une législation , l'équité naturelle , les conventions volontaires , les habitudes et le cours des événements généraux conduisirent à ce but. Mais ce ne fut que dans la suite des siècles que s'éleva , non sans de nombreuses contestations et sans plusieurs changements dans le sens et daitô les formes, l'édifice ingénieux de la hiérarchie.

Les écrits desÂpotres et des saints pères démontrent que J^ésus-Christ n'a fait que fixer en général le pouvoir proprement dit de son église et les divers degrés de l'ordre sacerdotal, et qu'il n'a principalem^tit abandonné à ses disciples que l'enseignement de la parole divine, la continuation de son ouvrage, la pratique de l'humanité et de la charité. Ceux-ci fondèrent plu-

sieurs communautés, sur lesquelles ils exerçaient une surveillance paternelle sans les répartir en arrondissements particuliers et sans prétendre à aucune espèce d'autorité qui fut incompatible avec la fraternité la plus égale. I^es plus anciens^ les plus intimes de leurs disciples fiirent agi'éés par les communautés pour succéder aux fondateurs dans les fonctions de l'enseignement et de la surveillance ^ mais chacun uniquement dans sa commune; car la dignité de l'apostolat s'éteignait à la mort de l'apôtre, et les besoins des communes exigeaient qu'elles eussent des surveillants particuliers. Leur dénomination IlQegfivteçot et Emgxonot (qu'on employait assez indistinctement) indique le motif naturel de la considération dont ils jouissaient, la vieillesse qu'il est juste d'honorer j et l'étroite sphère de leurs fonctions simples. Ix)rs de l'agrandissement des communes il fallut augmenter le nombre des ministres de la porole sainte et , pour le maintien dé l'ordre, instituer des surveillants supérieurs. C'est ainsi que dès le premier siècle s'établit la distinction entre les évêques et les anciens.

Mais de même que la doctrine chrétienne est basée sur celle de Moïse, de même l'église s'organisa d'après les formes du J u d a ï s m e. On assimila l'évêque au grand-prêtre, les anciens aux prêtres, les ecclésiastiques en sous-ordre aux lévites. Il en résulta un changement essentiel dans l'acception des idées et une distinction jusqu'alors inconnue chez les Romains

et les Grecs, mais en Osagerhez les Orientaux, entre la classe des prêtres et celle des laïques; distinction qui donna naissance aux prétentions arrogantes du clergé (c'est-à-dire de letat ecclésiastique opposé à l'état séculier). Les temps de la persécution laissèrent déjà entrevoir ce désir de supériorité , mais il se manifesta ouvertement peu après l'élévation du Christianisme sur le trône des Romains. Les empereurs euxmêmes négligèrent non seulement leurs anciennes prérogatives en matière de religion , qu'ils avaient maintenues depuis le règne d'Auguste, mais encore ils soumirent leur propre personne, leur conduite publique et privée à la juridiction ecclésiastique et ne dédaignèrent pas de faire exécuter les lois et les commandements de l'église chrétienne. Depuis cette époque le corps des ecclésiastiques en général et les évêques surtout avancèrent rapidement dans la carrière qui se présentait ouverte. Ils obtinrent des privilèges et des immunités^, des honneurs et des richesses, la juridiction sur les points de religion et de conscience (dans le sens le plus étendu de ces deux termes) , le droit positif, qu'ils s'étaient précédemment arrogé de leur propre chef, de se réunir en assemblées plus ou moins nombreuses (conciles), et de publier dans des conciles généraux (le premier fut tenu sous le règne de Ck)nstantin, à Nicée Fan 3a 5) des lois et des décisions en matière de foi, obligatoires pour toute la classe des ecclésiastiques.

L'égalité qui avait anciennement existé entre les évéques cessa dans le même temps. Le gouvernement ecclésiastique s'établit d'après les formes de l'administration civile et particulièrement d'après l'organisation introduite par Constantin le Grand. L'autorité de l'évéque fut presque partout censée égale à celle du chef du gouvernement séculier dans la même ville. Au dessus des évèques ordinaires s'élevèrent successivement léi Métropolitains, les Primats, les Archevêques, les Exarques, et les Patriarches. Cette dernière dignité était la plus haute de la hiérarchie ecclésiastique. Les évêques de Rome, d'Antioche et d'Alexandrie j ensuite ceux de Constantinople et de Jérusalem s'y maintinrent exclusivement. Dès lors déjà se manifestèrent quelques indices des prétentions ambitieuses des évêques de Rome qui aspiraient à un rang encore plus éminent; mais elles étaient alors d'une influence trop feible pour être de quelque intérêt dans l'histoire ecclésiastique ou civile.

Règne de Constantin le Grand après qu'il eut etnbrassé le Christianisme,

L'élévation du Christianisme sur le trône , en décidant le triomphe de cette religion dans l'empire romain et en contribuant à la propager parmi les barbares, exerça en même temps une influence puissante sur toutes les relations politiques et civiles , et amena

un changement complet dans Tordre des choses. L'éiat romain quant à sa ficmdation et à son extension avait ea la religion pour base principale. Les dogmes ^ de même que les pratiques et les institutions religieuses, avaient eu des rapports multipliés et réciproques avec les af&ires publiques et privées , et.par'conséqueni les autorités ecclésiastiques avaient été j sous toutes les formes de l'organisation , étroitement unies aux autorités civiles. Mais maintenant commençait à dominer une religion dont le but n'avait rien de commua avec celui de Tétat^ laquelle d'api^ès ses principes essentiels se détournait des choses terrestres y pour se porter vers le ciel , et qui , pour cette raison même , rendait nécessaire la séparation d'ûo double intérêt commun^ et exigeait une ligne de démarcation entre Fautorité civile et Fautorité ecclésiastique. I^ défaut d'ordre fixe dans les relations et dans la distinction des deux pouvoirs occasionna entr'autres maux Faffaiblissement du gouvernement et la gêne des consciences, et ce ne fut pas sanâ apparence de raison que les payens regrettèrent que le triomphe du Christianisme eût banni de Rome le génie tutélaire de la nation , et que la victoire qui avait si souvent couronné les guerriers dont le courage était soutenu par leur vénération pour leurs dieux eût abandonné les étendards romains,

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Constiiuêion €i organisation ^fe Pempire. En jetant de ce point de vue un coup d'œil en arrière sur l'histoire précédente des empereurs, nous voyons la politique artificieuse* d'Auguste détruire la liberté en conservant les formes républicaines , et accoutumer le peuple au pouvoir monarchique, de manière que Tibère en transférant les élections par comices au sénat alors déjà avili, osa renverser l'écha* faudage de l'ancienne constitution et proclamer la plénitude du pouvoir de l'imperator par la publication de la loi de majesté, en vertu de laquelle lut et les Césars ses successeurs foulèrent aux pieds avec arrogance et sans ménagement toutes les classes du peuple et les droits de la nation et des particuliers, cependant moins systématiquement et moins généralement que par quelques coups d'autorité. qui atteignirent isolément ceux qui les approchaient de plus, près. Il i^esta néanmoins toujours assez de monuments, vde souvenirs, de noms célèbres des temps de la liberté (dans les prétentions du sénat, dans les prérogatives des citoyens romains , dans la sphère d'activité des magistral, dans le mode de gouvernement et dans les mœurs domestiques des gouvernants) pour que les noms des bons princes, tels que Trajan ou Marc- Aurèle, fussent toujours cités comme ceux des chefs révérés d'une république , tandis que la tyrannie d'un Domitien ou d'un Commode fut regardée comme une oppression illégale et passagère ; jusqu'à l'époque

où Sévère, appliquant au gouvernement civil les principes de l'autorité militaire, écrasa, de tout le poids d'un despotisme des camps vigoureusement organisé, le peuple déjà réduit à l'égalité d'abaissement par l'abolition de la différence enti*e les Romains et les provinciaux , et au mépris de toutes les distinctions d'origine républicaine , telles que celles de la naissance , de la condition , des dignités magistrales ou civiles ; après quoi , à la suite de quelque soulagement de courte durée accordée au peuple, Dioclétien et Constantin ajoutèrent encore aux terreurs nées du pouvoir suprême le faste imposant des cours de l'Orient , et consolidèrent l'édifice de la monarchie absolue en établissant ime hiérarchie adroitement calculée, qui annonçait et démontrait l'élévation du rang suprême, au moyen de l'immense échelle des dignités émanées du trône et intermédiaires entre le souverain et le peuple, et qui, en introduisant le système astucieux d'une servitude surchargée de cérémonies obséquieuses effaçait jusqu'à la dernière trace de la dignité personnelle de l'homme et du citoyen.

Parmi les principales institutions du gouvernement de Constantin la division de l'empire en quatre grandes préfectures mérite particulièrement d'être citée- La charge de préfet du prétoire , chef des gaines de l'empereur , avait déjà été , sous les règnes précédents , une des plus importantes de l'empire. Mais l'empereur Sévère, ayant réuni le pouvoir civil à

cette dignité déjà en pos!%ession du plus haut degré du pouvoir suprême , le préfet du prétoire était, à Finstar du grand- visir d'un sultan , le premier personnage de l'état après l'empereur , et aussi redoutable à celuici même qu'au peuple; car l'incertitude de la durée de l'exercice de cette charge était un motif pour se hâter de s'enrichir par la rapine , et il suffisait d'un coup de main haixli pour s'élancer sur le trône. Dioclétien s'étant associé trois collègues, il y eut quatre préfets du prétoire , et Constantin le Grand, quoiqu'il régnât seul , conserva ce nombre de préfets, mais en leur retirant toute l'autorité militaire et en lejj établissant seulement gouverneurs civils dans cliacuuc des quatre grandes pi^fectures de l'empire.

Conformément à cette division, dont les suites furent de longue durée, non seulement quant à la po lit ique, mais encore quant â la religion, il y eut quatre grandes préfectures, l'Orient, l'Illyricum *) , la Gaule et l'Italie, dont chacune avait un certain nombre de diocèses, sous-divisés en provinces. Les diocèses de ïhrace, de Pont, d'Asie, d'Egypte et d'Orient (dans un sens plus restreint) avec leurs capitales Constantinople , Césarée, Ephcse, Alexandrie et Antioche formaient la première préfecture. La seconde se composait des diocèses de Macédoine (dont le chef-lieu était Thes-

*) Illyriciim qu'il ne faut pas confondre avec TI 11 y rie qui n'en faisait qu'une partie. ("Note du tmd,)

salonique) etdeDacie *)* I-a troisième comprenait trois diocèses: la Gaule (Trêves capitale), l'Espagneet l'Angleterre (Bretagne), et la quatrième un pareil nombre, savoir: l'iUyrie **) (Sirmiiim capitale), l'Afrique (Carthage cajHtale), et l'Italie avec Rome sa capitale. Chaque diocèse, en raison de son étendue ou sous d'autres rapports , était subdivisé en 7 à 8, même en la à i4 provinces (l'empire entier en comptait 1 1 7) dont l'énumération serait superflue ici.

La séparation du pouvoir civil d'avec le pouvoir militaire était noti seulement importante pour la sûreté de la cour et celle des provinces, mais elle fut aussi trouvée nécessaire parce que les généraux , ordinairement grossiers et ignorants , issus pour la plupart d'origine obscure et même barbare , uniquement parveniis à ce grade par la force de leur bras , n'étaient guère propres à présider à une administration régulière qui exigeait des connaissances variées et

*) Non pas la Dac'ie proprement dite, située entre le Danube et les monts Cm pack ; mais les pays plus rapprochés, sitiiés au Danube méridional auxquels, après la pertç delà DacU, ce nom fut transféré.

**) Ce nom eut diverses significations. Dans Torigine on n'entendait sous ce nom que In côte orientale de la mer adrîa tique; ensuite on y ajouta la Pannonie et la Norique (diocèse d'Il^ lyrie). Mais le grand Illyricum comprenait en général les contrées au midi du Danube, ou plus précisément — comme préfecture — le pays de Uella jusqu'au Danube à l'exception de de la Th race et de r 111 y rie proprement dite.

surtout l'étude de la jurisprudence- Les écoles de droit 9 principalement celle de Berytus , devinrent la pépinière des hautes et moyennes charges de la magistrature dans tout l'empire.

La haine que Constantin, devenu Chrétien, portait à Rome payenne fut le principal motif de la fondation d'une nouvelle capitale de l'empire. Il fixa son choix sur Bysance, ancienne et célèbre colonie grecque, dont la situation avantageuse la rendait particulièremeat propre à devenir le siège de l'empire du monde. Constantin mit tous ses soins à l'embellissement de cette nouvelle résidence. Constantinople était destinée à devenii* le monument durable de la gloire de son fondateur , la puissante rivale de Rome ^( on lui donnait aussi le nom de nouvelle Rome), et digne par sa magnificence, sa force et sa population d'être le siège de la domination impériale. LT^rdeur impatiente du puissant monarque fit sortii^ de terre, avec une célérité incroyable, des maisons ^ des palais et des temples , qui couvrirent les cinq montagnes les plus proches de la mer; deux autres se couvrirent d'édifices dans le cours du siècle suivant, et finalement de vastes faubourgs , s'étendant au loin , furent construits pour l'accroissement de la population.

I^ capitale d'un état , et surtout d'un état monar* chique , en est le cœur où affluent et d'où découlent tous les sucs. C'est la situation et la consistance de

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cette capitale qui exercent la plus importante influence sur les rapports intérieui's et exténeurs de l'organisation , de la puissance , des moyens de défense , de la prospérité et enfin de la cohérence réciproque de toutes les parties de l'état. Il n'y eut cependant que l'Occident qui souffrit de la secousse inévitable que l'empire, sur le déclin de l'âge, éprouva pailla translation de la résidence impériale de Rome à Constantinople. L'Orient y gagna ; et pendant tout le règne de Constantin sa puissance ne laissa paraître aucun symptôme d'affaiblissement. Il intimida ou rassura, soit par les armes , soit par des traités d'alliance ^ les divers peuples barbares, tels que les Go th s et d'autres peuples de l'Allemagne, ainsi que les Sarmates, et consolida pendant près d'une demi-génération la paix de l'empire dans l'intérieur et au dehors.

Ce fut dans la trente-unième année de son règne et la soixante-quatrième de son âge , quatorze ans après la réunion complète de l'empire par suite de la défaite de Licinius, que mourut Flavius-Valëre-Constantin, proclamé le Grand, vénéré par les Chrétiens , méprisé et diffamé par les payens (l'an 337).

Maison de Constantin, Julien ripostât.

Constantin avait diminué lui-même sa nombreuse famille dont il avait fait périr plusieurs membres par les supplices ; cependant ;trois de ses fils , plusieurs frères, sœurs, et neveux lui avaient survécu. A peine

rempcreur eut-il Icrroé les yeux qu'une émeute éclata parmi les soldats contre ses collatéraux et que Constance, récemment accouru de son gouvernement d'Orient , ordonna le supplice de deux oncles , de sept cousins et de plusieurs autres parents, partisans et amis auxquels il avait promis la vie sauve sur la foi du serment. Gallus et Julien seuls, les deux plus jeunes filsdu frère de Constantin le Grand, n'échappèrent qu'avec peine au massacre général. Nous les verrons bientôt paraître sur la scène.

Constance s'appropria la plus grande part des dépouilles des victimes. Conformément au partage concerté entre les trois frères, l'Occident échut k Constantin, l'Orient à Constance, l'Italie, l'Illyrieet l'Afrique à Constans. Cependant Constantinople et la prééminence du rang devait également être le partage de l'aîné des trois frères. Mais ces princes élevés dans la poiu^re ne tardèrent pas à faire voir combien ils en étaient peu dignes. Tandis que Constance faisait aux Perses une guerre longue et presque toujours malheureuse, pendant laquelle les aigles romaines plièrent dans neuf batailles sanglantes, l'Occident était déchiré par des guerres intestines et la révolte. Constantin marcha à la tête d'une armée contre Constance; mais les généraux de celui-ci repoussèrent à Aquilée l'attaque de Constantin qui fut tué dans sa fuite (l'an 34o)* Constans se mit en possession des états de ce dernier. Mais Magnence,

général de Tarmée dans les Gaules ; se revêtît de la pourpre et fit assassiner Constans. L'armée d'Illy rie proclama empereur le faible Vétéranion. Dans cette extrémité Constance créa césar Gai lus, son cousin, qu'il fit sortir de prison , lui conféra le gouvernement de l'Orient , marcha contre les rebelles et les défit. Constantin, aussi barbare de son naturel que par pusillanimité, fit condamner les rebelles aux supplices (l'an 333).

Dans ces entrefaites Gai lus s'était attii^é à Antioche la haine et le mépris public par ses débauches, son arrogance et sa cruauté. Constance, quoique aussi dépourvu de mérite , voyant avec mécontentement et inquiétude l'insolent abus que le césar G ail us faisait de son autorité , sut le bercer d'une fausse sécurité , le fit arrêter et transférer à Pola , où par suite de sa condamnation prononcée par l'eunuque Eusèbe, il périt comme un malfaiteur vulgaire par la main du bourreau (l'an 334).

Ce même eunuque, abusant de la faveur de l'empereur, avait aussi voué à la mort Julien ^ frère de Gallus, seul rejeton restant de la maison de Constantin. Il fut sauvé par l'intprcession de la généreuse impératrice Eusébie, qui lui fit obtenir la dignité de césar avec lé gouvernement des provinces transalpines.

La jeunesse de ce prince, si différent des autres membres de sa famille, s'était passée sous le poids d'une oppression continuelle , avait été constamment

abreuvée d'humiliations et entourée de périls. L'élévation même de Gallus ne fut pour lui qu'un soulagement de peu de durée ^ et la mort de ce césar l'exposa à un nouveau danger. Au milieu de$ contrariétés auxquelles il fut en butte dans sa jeimesse, il avait puisé des consolations dans le silence de la méditation et dans les écrits des philosophes. Après l'élévation de Gallus il jouit d'une liberté moins limitée dans la fréquentation des savants et des sages vers laquelle le portait son penchant naturel , et le séjour qu'il fit à Athènes avait achevé de le former aux sciences , mais l'avait laissé étranger aux connaissances préparatoires du guerrier et de l'homme d'état. Son génie seul suppléa à ce défaut, et monté sur le trône en sortant des écoles il manifesta , pendant les six ans qu'il gouverna les Gaules , la sagesse , l'équité , la bonté d'iui prince père de son peuple et les talents d'un excel* lent capitaine. Les Germains (les Ailemans et les Francs surtout) ayant fait une irruption vers le Haut- Rhin et le Bas-Rhin , détruit quarante-cinq villes gauloises et répandu l'effroi jusqu'au centre des Gaules , furent à leur tour intrépidement attaqués par le jeune césar, encore novice dans les éléments de la tactique, mais doué des qualités essentielles à un général , et furent repoussés cinq fois jusque dans l'intérieur de leur propre pays , fatigués par la vigilance et la persévérance de Julien et vaincus par la supériorité de sa valeur et de son génie.

1^ gloire de pareils faits d'armes et les acclamations du peuple romain qui en furent la récompense réveillèrent Tenvie et les soiipçotïs dans Famé peu élevée deConstance^ quiordonnaà Julien d'envoyer l'élite de ses troupes au secours de l'Orient, qu'on prétendait menacé. Julien devina le vrai motif de cet ordre et le danger auquel il serait exposé par ce désarmement. Ses troupes le sentirent aussi, et se révoltèrent contre Constance à Paris où Julien faisait ordinairement sa résidence en hiver. A la suite d'un festin elles se rendirent en armes et à la clarté des flambeaux devant le palais de Julien et le proclamèrent Auguste. Les refus, les instances, les menaces même de Julien furent sans succès. Ses soldats, échauffés par le vin et furieux, ne lui laissèrent d'option que le trône ou la mort. Il envoya en conséquence une ambassade à Constance pour lui rendre compte des faits, justifier sa conduite, et lui demander son agrément quant à sa nouvelle dignité , en lui proposant l'accommodement le plus équitable* Constance, outré de courroux, se riait en marche d'Antioche vers l'Occident. Julien, ne pouvant espérer de conserver la paix, marcha vers l'IUyricum; mais la mort de son adversaire survenue à propos le sauva des embarras d'une guerre civile (l'an 36j ).

L'armée, depuis long-temps fatiguée de la domination des eunuques , la capitale , tout l'empire se soumirent alors à Julien. Cet excellent prince, «la

gloire de Tempire rotnain> selon l'expression d'im écrivain spirituel, «mais le scandale de la cbré^ tien té pour san apostasies, fut, de même que Constantin le Grand, mais dans un sens tout-à-fait opposé , l'objet des louanges et des censures les plus exagérées. Cependant les panégyristes de Constantin et les censeurs de Julien étaient du parti vainqueur ; leur voix couvrit celle de leurs adversaires et retentit seule dans les siècles suivants, jusqu'à ce qu'enfin dans les temps modernes la philosophie et la saine critique, pesant les allégations dans une juste balance , cessa de juger sur de vaines déclamations et exposa les caractères dans leur vrai jour; d'après ce jugement Julien paraît aux yeux de la postérité comme l'un des plus grands et des plus magnanimes empereurs en tout ce qui n'a point de rapport avec la religion. La sçule faute grave qu'il commit , et c'en était une même en politique, ce fut d'abandonner les étendards victorieiuc du Christianisme , pour se ranger sous ceux du pagar nisme alors déjà suranné , et de persécuter les Chrétiens , sans effusion de sang à la vérité , mais avec rigueur et acharnement. Cependant l'histoire de l'adolescence de Julien et les circonstances du temps donnent la solution de cette démarche qui autrement serait inexplicable. Le tyran Constance, zélateur du Christianisme ^ avait fait périr le père , le frère et les parents de Julien , l'avait condamné lui«méroe à Tem* prismmement et s'était toujours montré comme un

fantôme effrayant pour sa jeune imagination. Par l'enchaînement naturel des sentiments , sa haine confondit le dogme avec la personne du chef des sectar teurs, et ne voyant dans le Christianisme que les ^fets pernicieux de la corruption , sans en concevoir la pu*» reté, il s'habitua à ne considérer cette i^elîgion <{ae comme la source de tous les maux et de la décadence morale et politique. D'ailleurs , les seuls amis qu'il eut au sortir de l'adolescence , les confidents secrets de ses sentiments et de ses peines ^ les seuls avec lesquels il pût soulager son cœur de l'accablante contrainte de son éducation , étaient des philosophes et des prêtres payens. Ce fîirent eux , ainsi que les écrits des anciens, (surtout à Athènes où Julien se livra à l'étude des sciences,) qui attisèrent l'étincelle qui couvait dans son cœur et exaltèrent son ame jusqu'à l'enthousiasme du fanatisme , par les cérémonies adroitement calculées de l'initiation aux mystères, de l'influence desquelles Marc- Aurèle lui-même avait ressenti le pouvoir. C'est ainsi que la prédilection de Julien pour le paganisme devint sa passion dominante et s'accrut par la contrainte de la dissimulation , et lorsque enfin il put la mettre au jour, la résistance audacieuse et opiniâtre des Chrétiens la firent éclater dans toute sa force.

Abstraction faite de ce funeste égarement , Julien peut être considéré comme le modèle des princes éclairés , vertueux et humains. Partout il se montra le

disciple de la sagesse , laquelle fit seule la consolation de sa jeunesse opprimée ; le défenseur de la liberté et de la justice, ayant gémi long-temps sous le poids du pouvoir arbitraire ; Fami de l'humanité ; partout il se montra clément, modeste, sensible^ aimant les hommes et digne d'en être aimé. Mais le destin ne permit pas que Tempire romain jouit long-temps du bonheur de posséder un prince si excellent. Dans la guerre contre les Perses, après avoir déployé les talents d'un capitaine digne des plus beaux jours de Rome , il fut contraint , dans les ùdales conti*ées au delà du Tigre, de se retirer; déploya au milieu des fatigues et des dangers une imperturbable égalité de cai*actère, fut atteint dans la bataille d'un coup mortel et mourut en héros et en sage *).

Histoire Jusqu'à Théodose le Grand, CommeRcement île la transmigmtion des peuples.

L'armée, manquant de chef, élut avec une précipitation inconsidérée pour empereur Jovien, chef des troupes de la maison **), homme d'un caractère faible, adonné aux plaisirs , mais d'un bon naturel et zélé Chrétien. Pour s'affermir sur le trône, il accepta de plein gré les conditions de paix que lui imposa Sapon

*) L'an 363. Son règne ne dura qae irtngt mois et il nt fécut que trente-deux nns.

**) Conies domestlconiin.

Il céda les cinq provinces que Galère avait conquises au delà du Tigre , la ville forte de Nisibe qui avait bravé trois fois la puissance des Perses , ainsi que les places importantes de Singara et de Castra Maurorum , et continua péniblement sa retraite en luttant constamment contre les fatigues et la Êimine. Cependant avant d'arriver à Constantinople il mourut inopinément.

L'armée proclama alors empereur l'intrépide Valentinienly chef des gardes (l'an 394), qui s'associa aussitôt son frère Y aie n s auquel il conttra le titre d'Auguste, et lui abandonna l'Orient j en se réscrvaivt les trois autres préfectures.

Ce ne fut qu'avec bien des efforts et des succès balancés qu'il empêcha les progrès des Germains, surtout des Allemans; et il flétrit sa gloire militaire par sa perfidie et ses cruautés. Il mourut des suites d'un accès de fureur (l'an 376) et eut pour successeurs ses fils Gratien et Valentinien II.

Pendant ces entrefaites le méprisable Valens avait régné en tyran dans l'Orient, avait fait la guerre avec désavantage contre les Perses, mais avec succès contre les Goths et avait vu les premières scènes de terreur de la transmigration des peuples.

A cette époque les Huns (Hiong-Nu), refoulés par des révolutions en Asie depuis les steppes lointains du Mogol jusqu'aux rives du Don (Tanaïs) et de la

Mer-Méotis , déboi-dèrent en Europe avec une impétuosité irrésistible, et ouvrirent par la violence du choc la longue série des bouleversements et des destructions sanglantes parmi les peuples qUi habitaient entre le Tanaïs et le Danube. Les Goths, quoique leur domination s'étendit alors fort au loin, trop faibles pour résister' aux Huns, proposèrent à Va le n s de les accueillir dans son empire comme ses sujets, et promirent de porter les armes à son service (l'an 376). Valensleurpermit de passer le Danube, mais exigeades otages et la remise de leurs armes, I^s chefs militaires romains, aveuglés par leur insatiable avarice, leur laissèrent leurs armes moyennant des rétributions pécuniaires , et se permirent néanmoins les concussions les plus criantes contre ce peuple qu'ils avaient eux-mêmes rendu redoutable. Les Goths alors se soulevèrent et se répandirent comme un torrent dévastateur dans la Thrace et les contrées voisines. Valens rassembla une armée à la hâte et risqua une bataille dans les plaines d'Andrinople (l'an 378); elle fut sanglante et désastreuse. Valens périt témoin de la défaite de son armée. Des ravages et des barbaries réciproques signalèrent la guerre suivante. L'ennemi en fureur pénétra jusqu'aux environs de Constantinople, mais son courage sans expérience échoua contre les murs de cette ville. I-.e pays plat devint le théâtre des plus affreuses dévastations.

Théodose le Grand.

Ce fut Théodose qiii mit fin à tant de maux, Théodose précédemment disgracié à la cour et banni; mais Gratien, sur le trône à dix-neuf ans, connaissant ses talents et sa vertu , l'éleva au rang d'Auguste, l'associa à Tempire, lui donna le gouvernement de rOrient et lui confia le commandement de TarDiée dans la guerre contre les Goths (Tan 379).

Théodose justifia la confiance de Gratien par la prudence avec laquelle il vainquit les Goths en semant la discorde entr'eux et les faisant s'entredétruire. Après une guerre de quatre ans il leur accorda une paix équitable (Fan 382). La plus grande partie de la nation des Goths obtint droit de domicile sur le territoire romain comme sujets de Tétat, mais avec la liberté de suivre leurs propres mœurs. Ils fournirent , sous la dénomination de Foederati, une armée permanente de 4O9O00 hommes au service de Tempire d'Orien t, laquelle, favorisée par des prérogatives particulières et joignant à la |discipline romaine la bravoure des peuples barbares , devint redoutable , et le devint en effet bientôt non seulement aux ennemis y mais à leurs propres alliés. -

Le gouvernement de Théodose dans Tintérieur fut également énergique et sage ; cependant ce u'est pas ce geni'e de mérite qui lui valut le surnom de Grand, mais ce fut le zèle religieux qu'il mit a per-

iectionner louvrage de Constantin en assurant non seulement aux Chrétiens la victoire sur les payens , mais encore en faisant triompher l'orthodoxie sur rhérésie. Déjà le paganisme était banni de la cour, des écoles , de la magistrature et des camps ; il s'était réfugié dans les campagnes (Rome seule exceptée), où il dépérissait visiblement; naais Théodose crut de son devoir d'accélérer , par des lois sévères , la chute inévitable de l'ancienne religion. Il fallut que le sénat condamnât par un décret particulier le culte des dieux qu'autrefois il adorait lui-même. Les collèges des prêtres furent dissous j les trésors des temples grossirent celui de l'état et la plupart des idoles furent brisées. Les sacrifices et les cérémonies pay eimes furent défendus par des ordonnances impériales sous des peines très-rigoureuses, et si ces lois s'exécutèrent sans grande efiusion de sang 5 ce n'est pas k la modération des gouvernants , mais c'est à la servile obéissance des payens intimidés qu'est dû ce résultat. Les murs mêmes des temples déserts n'échappèrent pas à la fureur du fanatisme. Dans toutes les provinces les plus beaux chefs-d'œuvre d'architecture, les ornements les plus précieux des villes furent détruits par des essaims de zélateurs forcenés, et souvent les temples s'écroulèrent sur leui's défenseurs désespérés et les ensevelirent sous leurs ruines fumantes. La terreur dès lors fit affluer la plupart des payens dans les églises chrétiennes, et quoiqu'ils conservassent au fond du

cœur leur ancien éloignement pour le nouvcsui culley il n'en naquit |>a$ moins dans la suite une race de Chrétiens de bonne-foi. Dans l'espace d'une génération, après la mort de Tlxéodose le Grand, il ne resta plus dans tout Tempire le moindre vestige de paganisme*

Théodose perséaita avec la même ardeur TArianisme, qui depuis plusieurs générations divisait Tétat aussi bien que l'église, et qui cependant ]( comme le prouvera l'histoire de la période suivante) ne cessa de les diviser après la mort de cet empereur. Ajoutons encore, qu'il édifiait par sa dévotion et qu'il témoignait une soumission filiale aux supérieurs ecclésiastiques qu'il révérait comme les représentants de Dieu sur la terre. C'est pour ces motifs que les qualités du grand Théodose furent prônées avec toute la force de l'éloquence d'alors , qui s'efforça d'ériger ses défauts eu vertus ou du moins de les pallier. Cependant, riiistorieu profane ne refusera pas un juste tribut d'éloges à la mémt>ire d'un prince, qui joignit aux qualités essentielles d'un souverain beaucoup de vertus privées, qui fut sobre, de mœurs pures, heureux au sein de sa famille, juste, affable, qui reconnaissait les services rendus, qui ne se laissa point corrompre par la prospérité, et qui fut même vers<î dans les sciences, aillant que le permirent son éducation et son caractère public. L'intolérance en fait de religion , une aveugle soumission aux volontés dis prêtres, l'abus de l'autorité civile

à Tavantagede la tyrannie ecclésiastique, tels étaient les défauts ordinaires et généraux de son temps. Il appartient sans doute aux grands hommes de s'élever au dessus de ces travei^ , mais c*est un avantage dont Théodose ne fut pas doué.

Le jeune Gratien^ aussi pieux et aussi humain que Théodose , fut cependant moins énergique et moins sage. Le peu de cas qu'il paraissait faire des soldats Tentraina dans sa perte. Maxime, guerrier plein de valeur et d'ambition , fut pix>clamé empereur par les troupes en Angleterre , fit une irruption dans les Gaules et tua Gratien^ lâchement et perfidement abandonné des siens (l'an 383).

Théodose reconnut pour empereur des provinces transalpines ce rebelle redoutable; cependant Valentinien II, frère de Gratîen, devait rester en possession de l'Italie, de l'Afrique et de l'Illyrie occidentale, mais ce prince, que sa jeunesse et le défaut d'expérience rendaient incapable de gouverner un empire, s'attira la haine du peuple par son zèle pour FArianisme. Le vigilant et artificieux Maxime sut mettre à profit ces circonstances, surprit à l'improviste Valentinien à Milan, et s'empara, sans coup férir, des états que ce dernier lui abandonna par sa fuite précipitée.

Théodose alors prit les armes et fut vainqueur. Maxime perdit une bataille décisive en Pan non ie.

fut atteint à Aquilée dans sa fuite et mis à mort (i an 388). Le vainqueur, après avoir^ par de sages di^sitions y Tétabli la tranquillité publique dans les provinces, donna généreusement tous les pays de Maxime à Valentinien , pour les intérêts duquel il avait pris les armes.

Mais Arbogaste, né dans les Gaules, qui dans Farroée romaine s'était élevé au rang de général des armées gauloises, tua ce prince faible et, ne pouvant usurper pour lui-même un trône sur lequel les Romains n'eussent pas souffert un barbare, y 6t monter son secrétaire Eugène, sous le nom duquel il espérait régner.

Le devoir , l'honneur et la politique appelèi'ent de nouveau Théodose aux armes. Une tempête violeate au moment décisif de la bataille parut annoncer que le ciel lui-même embrassait la cause du pieux Théodose. Après la défaite et la dispersion de leur armée Eugène et Arbogaste perdirent tous deux la vie, le premier en lâche sous les coups des ennemis, l'autre comme un vrai soldat en se donnant la mort (l'an 394)-

C'est ainsi que l'empire romain se trouva de nouveau entièrement réuni sous un seul sceptre, sous celui de Théodose; mais ce fut pour la dernièi^ fois. Aussi ne fut-ce que pendant quelques mois. Théodose, à peine âgé de cinquante ans , succomba peu de temps après sa victoire à uae maladie, suite des fatigues de

sa dernière expédition (l'an Sqô). Ses fil» Arcadius et Honorius se partagèrent l'empire conforinéraent à ses dernières volontés. Le premier eut l'Orient, Honorius TOccident. Ces deux empires ne se réunirent plus jamais.

Empire d'Occident, Depuis Honorius jusqu'à Jngustule.

La mort de Théodose le Grand fut suivie du débordement général des barbares dans l'empire romain. C'est ici que se termine l'histoire ancienne et que commence celle du moyen-âge ; nous offrirons cependant /encore auparavant comme appendice un récit succinct de la chute de l'empire d'Occident.

Cet empire fut déjà sous le règne d'IIonorîus ébranlé par les secousses les plus violentes. Ce prince méprisable, que son père avait placé sous la tutèle du vaillant mais artificieux Stilichon, Vandale d'origine, régna ou pour mieux dire dormit dix-huit ans de suite à Ravenne, pendant lesquels l'inimitié réciproque qui divisait Stilichon etKufin, tuteur d'Arcadîus, déchira d'abord l'empire dont le démembrement commença plus tard lors des irruptions des barbares. Nous ferons mention de ces invasions dans l'histoire du moyen-âge.

Pour défendre l'intérieur de l'empire , Stilichon appela les légions qui gardaient les provinces transalpines, et les hordes barbares fondirent de toutes

parts sur les frontières sans défense , tandis que des antî-césars parurent en Angleterre, dans les Gaules et en Afrique. Après la mort de Stilichon^ qui dans les temps antérieurs avait repoussé les Go th s et que Tombrageux Honorius fit mourir, la majesté défaillante de Rome ne trouva plus de défenseur. Alaric se présenta trois fois devant Rome qu*il emporta enfin d'assaut (Fan 4io). Ce fut onze-cent soixantetrois ans après sa fondation que cette ville dominatrice expia les maux qu'elle avait faits au reste de la terre. Le fer des Goths moissonna la population sans défense; le trésor public , les richesses des particuliers, et les chefs-d'œuvre de l'art devinrent la proie du pillage et de la destruction. Une populace abjecte et effrénée et des esclaves ne respirant que la vengeance profitèrent du désordre poiu* commettre impunément toutes les atrocités.

Après la mort d'Alaric, son beau-frère Adolphe *) conduisit les Goths dans les Gaules. Ce fut dans la Gaule méridionale et bientôt après aussi en Espagne que se forma l'empire des Visigoths. Les Francs s'établirent, quelque temps après, au nord de cet empire. Dans quelques contrées isolées de ces pays se conservèrent encore pendant plusieurs générations

"} L'histoire universelle traduite de TAngluis par une société de gens de lettres écrit Ataulphe et non Adolphe. J'ai cru devoir écrire Adolphe pour me conformer au texte de M. de Rotteck.

CNoie du traiL)

de faibles débris avec le nom romain, L' A f r i q u e fui entièrement perdue pour Rome dès le régne suivant; car après la mort d'Honorîus (l'an 4^3), Théodose II, empereur d'Orient , qui avait des droits fondés à la succession y ayant nommé à l'empire d'Occident Y alentinien III ^ neveu d'Honorius ^ encore en âge de minorité sous la tutèle de Placidie^ sa mère, les vices et l'indolence de ce jeune prince accélérèrent la ruine de l'empire. Boniface, comte d'Afrique, séduit par les conseils perfides d'Aetius, son rival, avait imprudemment appelé à son secours en Afrique les Vandales qui étaient en Espagne. Ceux-ci vinrent effectivement sous le commandement de l'arrogant Genseric; cependant ils ne vinrent pa^ comme auxiliaires, mais comme conquiérants, et ce fut en vain que Boniface, qui reconnut trop tard la fourberie d'Aetius, leur opposa le courage du désespoir (l'an 429). Il fut témoin de la dévastation , de la perle irréparable de ce beau pays, ramena en Italie les débris de l'armée, recouvra les bonnes grâces de Plaçidie et fut tué par Aetius en combat singulier. Vers ce temp&-là A 1 1 i l a , roi des Huns, inonda tous les pays depuis la Mer-Noirejusquà la Marne, et laissa partout sur son passage des traces de sang et de dévastation. C'en était fait de l'empire d'Occident, si Aetius, à la tête des forces combinées des Germains et des Romains, n'eut remporté dans les plaines

catalauniqiies *) uoe vktoire glorieuse (Fan 4^i). L'irruption d'Attila en Italie dans le cours de ranuée suivante ne fut qu'un orage passager. Pour récompense de ses exploits Âetius fut tué de la propre main deValentinien (l'an 4^4)' Bientôt après , Valentinien lui-même périt sous le fer, vengeur de Pétronius Maxime dont il avait violé Tépouse (l'an 455).

Son n>eurtrier s'empara du trône de Valentinien et épousa Eudoxie sa veuve : mais cette princesse ven* gea l'assassinat de son époux. Elle fit venir d' Afriq ue Genseric, roi des Vandales, qui accourut, traita Rome avec plus de barbarie encore que n'avait fait Alaric, et en emporta un butin immense. Maxime dans sa fuite fut mis à mort par ses propres gens.

Après sa mort la pourpre fut usurpée par Avitus, commandant en chef de toutes les forces romaines , qui la conserva l'espace d'une année et la perdit (l'an 456) par la révolte de Ricimer, Suève de naissance, homme doué de grands talents et qui gouverna l'empire romain pendant seize ans , quoiqu'il eut successivement conféré le titre d'empereur àJules-Majorien, à Libius-Sé vère, à Anthémius et à Olybrius. Aucun de ces derniers, pas même le digne et sage Majorien n'osa se permettre de gouverner par lui-même. Le courroux du général eût été le signal de leur mort.

*} Les plaines de Ghâlons sur Marne.

Olybrius survécut d'un an à Ricimer et eu^ pour successeur Glycérius (l'an 473)* Ce dernier fut déposé par Jules- Ne pos; celui-ci le fut à son tour par Or es te, général d'armée, qui déclara empereur son propre fils Romulus(Momyllus) Augustule (Tan 475). Mais la véritable force de Tétat résidait dans l'armée des alliés, ramas mélangé de hordes barbares, telles que les Hérules, les Scyrres, les Turcilingiens, les Rugiens et les Alains qui, passés au service de Rome après la mort d'Attila et convaincus de leur propre force , étaient tentés de suivre l'exemple de leurs frères dans les régions transalpines et de s'emparer du pays. Us exigèrent d'Oreste la cession du tiers du territoire de l'Italie, et prirent les armes pour soutenir leurs prétentions; Odoacre, aventurier hardi dont l'origine est inconnue , mais doué de véritables talents , se mit à leur tête, vainquit et tua Ores te, et s'empara du pouvoir en Italie, sans néanmoins prendre le titre d'empereur (l'an 476)- L^ jeunesse et l'impuissance d'Augustule lui firent trouver grâce aux yeux du vainqueur qui lui accorda une pension proportionnée k son rang. Le dernier des successeurs du grand César mourut oublié dans une condition privée. L'empire d'Occident cessa d'exister*

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