HISTOIRE DES ALLEMANDS
Histobt des premiers temps.
A Texception d'un petit sombre de vieilles traditions peu certaines et de quelques monuments d'une antiquité ténébreuse , il ne nous reste point de vestiges de la primitive origine et des premières destinées des peuples de TAllemagne, ni du pays, relativement au temps où rhistoire commence à en parler , de même que pendant toute la période que nous traitons actuellement. Les monuments mêmes , tels que les restes de fortifications, les enceintes de murailles etc. proviennent plutôt des Romains que des Alleman ds, et sans les écrivains grecs et romains l'histoire primitive de notre peuple serait ensevelie dans des ténèbres impénétrables.
Au delà du Uanube et du Rhin (en supposant le point de vue pris de Rome), dans les contrées lointaines que les notions géographiques insuffisantes d'alors désignent comme bornées au nord par la Mer- Glacial e et à l'est par le pays des Sarmates, s'étendait le vaste pays des Germains libres. Sous la désignation de pays des Germains (Allemagne) on comprenait alors les îles Scandinaves (on croyait alors que la Suède et la Norvège étaient des îles) et tout le pays qui s'étend vers l'orient jusqu'au delà de la Vistule et jusqu'aux Monts-Carpathes. On a
même reconnu en masses plus ou moins nombreuses la race germanique dans la Scy thie, jusqu'au Deii (Tanaïs), bien au delà du pays des Daces. Il est possible cependant , que les Germains qui habitaient au mididesMonts-Crapaclcet lelgngduDanube inférieur aient fait partie de colonies venues plus tard dans ces contrées. Du moment où les ténèbres de l'antiquité commencent à se dissiper sur l'horizon historique y nous apercevons des races sarmates (slaves) en deçà de la Vistule, et la partie septentrionale de la grande presqu'île de Scandinavie fut anciennement habitée par des races finlandaises.
C'est en vain que nous chercherions à découvrir l'origine primitive, ou les premières demeures du peuple germain si généralement répandu. I^e dieu Teut, rapporte la tradition , sortit de la terre et engendra Man n , le premier père des Germains. A quelque antiquité que remontent les plus vieilles traditions, elles nous présentent les Germains comme une race indépendante , non mélangée et indigène au pays qu'elle habitait. Malgré leur dispersion, et avant Fexistence d'aucun état policé , les Germains se montrent à l'observateur , par une conformité frappante d'indices caractéristiques , non seulement diins leurs mœurs et leur genre de vie, effets du climat et de la civilisation, mais encore par des caractères génériques et par le -langage, comme une nation destinée parla nature ^ —
que ne pouvons nous dire aussi par la. concorde! — à ne former qu'une famille *).
Nous ne .parlerons ici que de la Geniianie (Allemagne) proprement dite , c'est-à-dire en deçà de la Scandinavie et de la Vistule, et nous nous contenterons de jeter un coup d'œil général sur le mélange varié de diverses hordes qui habitèrent cette étendue de pays et qui ne formèrent un peuple que plus tard par suite de la continuité de leurs relations commerciales. Tacite divise les Germains en Ingaevons, Istaevons et Hermions. Les prepoiers habitaient le nord-ouest, les seconds les contrées qui bordent le Rhin et les derniers l'intérieur de l'Allemagne. Mais PI in e cite encore comme nations principales les Bastarnes au sud-est et les Vin d il es au nord-est.
Les savants ne sont pas d'accord entr eux sur les espèces de peuple dont ces différentes races faisaient partie; mais on reconnaît clairement , que non seulement parmi ces races , mais encore parmi les nations principales (si l'on peut appeler nation un grand nombre de races unies entr'elles seulement par leur position géographique , mais non par des relations politiques)
*) On suppose plusieurs étymologies du nom de Germains, sous lequel les Romains désignaient les Allemands. Sans doute que Wehrmann (homme qui se défend, homme d'annes) en est une; ceUe dénomination flattait Tamour-propre des Allemands. Le nom de Tuisque, Tuiscon, et de Teuton dérÎTC de personnages^ historiques ou fabuleux.
il ivgna constamment , même déjà dès les premiers temps, surtout entre les peuples du nord et ceux du midi de l'Allemagne, une jalousie et une discorde qui devinrent dans la suite une des causes principales de tous les maux qui accablèrent la Germanie.
Parmi les diverses races allemandes *) nous distinguerons: les F ri son s (dans le voisinage des Bat a ves), les sauvages Bructères (près de l'Eras), à l'est de ceux-ci les Chauques, vivant dans l'indigence, mais passionnés pour la liberté, les Sicambres, race puissante (établie aux bords de la Lippe et de la Sieg), les valeureux Cattcs (Hessois)^ et le peuple de Herrmaon, connu sous le nom de Chérusques, qui habitait les contrées connues aujourd'hui sous le nom de Brunswick. Mais ce furent les Suéves qui acquirent le plus de célébrité. La plupart des tribus qui vivaient entre l'Elbe et la Vistule et plus au loin vers le midi étaient alliées aux Sue ves. Parmi ces tribus les Sennons (dans la Lusace et le Brandebourg) étaient les plus considérées. Les Longobards (à l'ouest des Sennon^, les Angles, les Poses, qui dans la suite se
*) Les Allemands passés stir la rive ga«che du Rhin ne font plus partie de rAlIemagnc ou Germanie libre et sont confondus avec les Gaulois et les Romains dans le cours de l'histoire de ces peuples. Ifout citerons néanmoins parmi eux les Triboqucs dans TAlsace, les Vangions dans le pays de Mayence, les Trc- T irions dans celui de Trêves et plus tard les Tungres (pays de Liège), les fameux Bâta ves et les braves Ncrvicns prèsd« Cambray. Les Ubicns (près de Cologne) ne traversèrent le Rhin que plus tard.
confondirent avec les Saxons^ (ceux-ci s'étendaicut jusqu'aux environs de la Veser), les peuples de la presqu'île cimmérienne (des Cimbres), les Ruges (en Poméranie), leurs voisins les Hérules, les Vandales mêmes (assemblage de diverses tribus sur les côtes de la Baltique), les Burgundiones *) (dans la Prusse occidentale) et beaucoup d'autres sont considérés comme Suévçs. Les Suèves se distinguaient par leur longue chevelure en tresses , mais surtout par une brillante réputation guerrière. Dans les temps postérieurs le nom de Suèves s'appliqua principalement aux tribus qui vinrent s'établir dans le midi de l'Allemagne depuis le Lech jusqu'au Rhin (la Souabe). Les A 1 1 e m a n s , dont l'histoire fa it mention au troisièine siècle y étaient Suèves pour la plupart. Nous citerons encore les Hermondures (entre la Saal et l'Elbe), les Markman (peuple voisin des Suèves, dans les commencements près du Rhin et plus tard dans la Bohème) et les Quades (dans la Moravie et l'Autriche). Nous ferons mention plus tard et plus à propos des Goths qu'on prétend être venus du midi de la Suède, puis de la grande fédération des Francs aux environs du Rhin, et ensuite des autres peuples
*) Les Burgundiones dont sont Issus les Bourguignons; Pline en ÙLÏt mention sous le nom de V i n d î 1 i ( Vondalcs ) ; ils avaient alors pour roi Gundahaire, et s'emparèrent peu-à-peu du pays entre le Rhône et les Alpes.
ou associations de peuples qui figurent plus tard dans l'histoire.
Les Romains n'eurent que fort peu de relations avec les nations germaniques, à compter de l'invasion des Cimbres et des Teutons, époque positive la plus ancienne de l'apparition des Germains jusqu'au temps de César. Mais César, engagé dans la guerre contreArioviste, chef d'armée d'une nation deSuèves qui avaient pénétré à force ouverte , ainsi que par artifice, dans les Gaules, battit Arioviste , le repoussa au delà du Rhin, et traversant ce fleuve, fit , quoique sans succès , deux irruptiqns dans la Germanie proprement dite.
Par la conquête des Gaules Rome eut les Germains pour voisins sur une grande étendue de frontières. Les tribus cis-rhénanes se soumirent bientôt; mais la population au delà du Rhin se composait d'hommes plus sauvages et plus opiniâtres, et le fleuve n'était pas une digue assez forte contre l'ardeur des conquêtes qui animait les Romains , ni contre les brigandages des Germains. Dès lors la guerre se continua presque sans relâche.
Après avoir conquis sous Auguste la Yindilicie et le Noricum, les Romains rencontrèrent les Germains aux environs du D a n u b e ; cependant les rives septentrionales de ce fleuve n'étaient guères peuplées;, ce n'était que du coté du Rhin que menaçait l'orage.
La Gaule semblait ne pouvoir être garantie que par une armée permanente , des places fortes et des lignes de fortifications. Mais le vaillant Drusus, beau-fils d'Auguste, crut mettre un terme à la gueri'e en faisant la conquête de l'Allemagne. H fit quatre campagnes en G e r m a n i e avec des forces nombreuses, mettant en usage toutes les ressources de la tactique romaine et de la politique , et menant au combat des Allemands contre des Allemands mêmes. Il s'avança jusqu'à r El b e , mais ses succès furent de peu de durée, et il mourut (l'an 397 5) d'une manière douteuse. Plusieurs villes sur les deux rives du Rhin doivent leur naissance aux lignes et aux citadelles que Drusus avait fait construire.
Ti bère, son frère, seconda les progrès de ses armes par des négociations et des intrigues. Plusieurs tribus se soumirent, ou contractèrent alliance avec lui.
Mais Marbod(Maroboduus), à la tête des Marcomans *) , était passé en Bohème d'où il chassa les Bo ïens. L'accroissement de ses forces alarma Rome; Tibère quitta laPannonie, marcha à sa renconti-e à la tête de douze légions et finit par conclure la paix
*) M. Arnold Sdieffer dans son résumé de lliîstoîrt de l'empire gei-roanique se sert du teimede Markman pour Marco ma n&. Le traducteur de M. de Rotteck a cru devoir adopter cette dernière dénomination comme plus usitée. C'est aussi celle qn*emploie l«bbé Mi Ilot dont l'autorité doit être de quelque poids.
avec lui y parce qu une sédition dangereuse venait d'éclater dans les contrées voisines du Danube. ^
Hetrinann , prince (hs Chéruxqucs.
C'était Quinctilius Var us qui commandait alors dans les contrées entre le Rhin et le Veser. Les Germains semblaient humiliés par les armes des Romains qui, pour affermir leur domination, voulurent les assujettir à leurs lois civiles et à leurs coutumes. Ils virent avec surprise et indignation les verges et les haches des bourreaux , qu'ils regardaient comme l'emblème de la servitude qu'ils détestaient , ils virent les formes d'une administration astucieuse de la justice, et sentirent l'opprobre de la soumission à des lois importées par des étrangers, ainsi que le fardeau inaccoutumé des impôts arbitraires.
Arminius (Herrmann, nom dérivant peut-être de ïleermann, homme ou chef d'armée), prince des Chérusques, attisa l'étincelle qui couvait et fit marcher tout-à-coup contre l'ennemi trop peu sur ses gardes les bandes de combattants qu'il avait rassemblées dans le plus grand secret. Endormi dans une trompeuse sécurité, adroitement attiré dans des forets impénétrables et sans routes, Varus entendit soudain retentir de toutes parts des cris de guerre. Après plusieurs jours de combats sanglants dans la forêt des
Teutoborges *), épuisés de iatm, de fatigues et couverts de blessures, après avoir perdu Va rus et leurs chefs qui s^étaient donné la mort, les débris des légions romaines dans Tengourdissement de la stupeur périrent sous les coups d'un ennemi inexorable. Plusieurs furent immolés en sacrifice aux dieux, d'autres réduits à l'esclavage et vendus; leurs richesses, ainsi que celles que précédemment ils avaient enlevées à leurs ennemis, devinrent la proie du vainqueur. Cette grande armée fut anéantie , et la Germanie reconquit sa liberté **).
Rome, redoutant de plus grands malheurs, implora le secours des dieux , comme dans les temps des dangers les plus imminents ; mais les Germains ne poursuivirent pas leur victoire. Des discordes survenues entre eux et surtout entre Arminius et Ségeste, qui avait enlevé la fille du premier , paralysèrent leurs efforts contre l'ennemi du dehors.
Après l'avènement de Pibère au trône, Germanicus, son neveu , digne fils de Drusus, fit la guerre aux Germains avec autant de gloire que son père ,
*) Cette forêt n'existe plus : quelques-uns la placent dans le pays d'Osnabrucket près de la montagne du Harz.
("Note du trad. )
**) Aucun monument n'indique le terrain où se lîyrn cette mémorable bataille. Quelques savants indiquent diversei provinces de la AVestphalie.
quoiqu'on général sans résultat avantageux. I^s Germains ne pouvaient lui tenir tête en bataille rangée. Il pénétra quatre fois dans l'intérieur de la Germanie; mais la nature du terrain , dont les Germains surent adroitement tirer parti pour leurs opérations militaires, le forcèrent toujours de nouveau à la retraite. Cependant Gemuinicus battit les Cattes, les Marses et nilustre Herrmann, dont il fit prisonnière Tépouse y la magnanime Thusnelde, qu'il fit marcher devant son char lors de son enti*ée triomphale à Rome.
Borne perdit peu*à-peu l'espoir de soumettre la Germanie. Il lui parut suffisant de mettre ses frontières à l'abri de toute atteinte , et elle n'y serait pas même parvenue sans la discorde qui désunit les Germains. Marbod avec les Quades, les Hermondures, les Sennons, les Longobards et d'autres tribus alliées j fit la guerre à Herrmann qui avait pour auxiliaires les Chérusques et plusieurs peuples du nord de l'Allemagne, Herrmann remporta la victoire, à la vérité, mais il périt victime d'une trahison domestique. La gloire des Chérusques s'éteignit avec lui. I^e royaume des Marcomans^ s'affaiblit également après la défaite de Marbod et fut enfin détruit par des guerres intestines , de même que par les intrigues de Rome.
D'autres peuples se levèrent alors , principalement du côté du Rhin , et repoussèrent les Romains. L'empereur Claude retira ses troupes sur la rive gauche
(lu fleuve , et cet aveu tacite de la faiblest»e du mouarque ranima le courage des Germains.
Guerre des Batai^es et des Murcomans,
Peu de temps api^ès la mort de Néroa^ Claude Ci V il is , chef de l'armée des Bâta ves , s'étant soulevé d'an 69) contre l'oppression de Rome, et ses premiers succès ayant entraîné la défection d'un grand nombre de peuples gaulois, les Germains profitèrent de. cette occasion pour s'illustrer et s'enrichir. Pétilius Cé^ réalis, envoyé par Vespasien , arrêta les progrès des Bataves et de leurs alliés: cependant il essuya luimême aussi de grands revers et finît par conclure la paix à des conditions modérées.
A compter de ce temps là les Germains multiplièrent leurs invasions sur le territoire romain. Pldns de défiance et d'animosité contre les Romains, c'était presque toujours avec les ennemis de ces derniers qu'ils se liguaient. Cest ainsi que, seqourant Déceba le en Dacie, iU battirent Domitien (l'an 85) et lui imposèrent un tribut annuel. De^ empereurs pleins d'énergie , tels que Tra j an , suivent les contenir. Celui-ci les i*epoussa même jusqu'au delà du Rhin ; cependant les écrivains romains de ce temps là remarquent, que le salut de l'empire n'avait pour fondements que les divisions intestines entre les barbares.
Lès barbares reconnui*en t alors l'avantage des grandes ligues , et le premier essai de ce genre qu'ils firent ce
fut la guerre îles Marcotnans (laii 166). Toutes les nations depuis le Ha u t-R h i n jusqu'à T 1 1 1 y r i e prirent les armes dans cette guerre désastreuse. I^es peuples sarmates même y prirent part, et il ne fallut pas moins que toute la fermeté du magnanime Marc- Aurèle, après im combat long et douteux, pour conjurer l'orage, plutôt par la voie des négociations que par celle des armes. Les Romains conservèrent quelques places fortes au delà du Danube. Commode se tira avec moins de gloire des embarras de la même guerre qui avait éclaté de nouveau ; il se retira derrière le Danube et acheta la paix à prix d'argent.
Principaux peuples de r Allemagne»
Depuis Caracalla jusqu'à la chute de Tempire romain la guerre dura constamment entre Rome et les Germains« Elle changea souvent de théâtre et les succès furent variés. U y eut des armistices et quelques traités particuliers , mais la paix ne fut presque jamais générale. Les peuples de la Germanie ressemblaient à im torrent dévastateur qui exerçait partout ses ravages et renversait toutes les digues qu'on lui opposait ou , quand il rencontrait quelque obstacle d'un coté , il n'en débordait de l'autre qu'avec plus de furie.
Mais de nouveaux peuples succédèrent peu-à-peu à ceux qui figurèrent dans les premiers temps de l'histoire} les ims réellement nouveaux, c'est-à-dire.
venus du fond du nord et du nord-est y et s'approchant des frontières du midi; d'autres appartenant aux anciennes races 9 et réunis sous de nouvelles dénominations en associations plus nombreuses. Parmi ceux-ci se distinguent principalement les Allemans et les Francs; parmi ceux-là nous citerons les Goths, les GépideSy les Hérules, les Vandales, les Burgundiones et les Saxons. Il serait superflu de détailler ici toutes les incursions de ces barbares dans les états romains ^ ainsi que les divers combats qui en furent la suite. L'histoire des empereurs romains nous a Ëiit connaître ceux qui ont remporté des avantages, ou éprouvé des revers dans les guerres contre les Germains , et la série de leurs noms indique aussi l'ordre ^chronologique de ces guerres* Mais c'est à compter de l'époque où ces incursions devinrent des projets de conquête et où les débris de l'empire sur son déclin restèrent au pouvoir des barbares, que commence l'histoire particulière de ces peuples que nous réservons pour celle du moyen -âge.
Système de gouvernement des Germains.
Les Germains à cette époque , ainsi que l'exige la théorie dans toute sa pureté, n'avaient réellement fait aux dépens de leur liberté et de leur égalité naturelles que les concessions indispensablement nécessaires pour atteindre le but social , selon l'état de leur civilisation
d'alors. Tout chef de famille , tout jeune homme qui dans rassemblée de sa tribu (commune) avait obtenu le droit de porter le bouclier et la lance (Mann, Wehr-homme *) , défense) était indépendant et pouvait disposer en maître de sa propre personne , de sa propriété et des individus qui composaient sa famille. Mais il y avait entre les hommes de chaque district (Gau) une association dont le but était de faire prospérer ou de défendre le territoire commun. Les terres étaient propriété commune , et n'appartenaient point aux individus, (du moins chez les Suèves; il n'en était pas de même chez les Saxons). On assignait pour une année à ceux-ci la jouissance d'une certaine étendue de terrain, proportionnée au nombre des membres de leur famille. Leur occupation principale était l'entretien du bétail et non pas l'agriculture. Les immeubles n'étaient jamais propriété individuelle; celle-ci ne s'étendait qu'aux objets qui pouvaient être déplacés (le bétail, les armes, les meubles, et peut-être aussi les cabanes transportables **). La défense des propriétés particulières, ainsi que la vengeance des offenses personnelles étaient abandonnées au
*) De là V^ eh rm a o n , homme de défense; défenseur; guerrier,
cl peut-être par corruption : germann, (germain), homme de guerre , porteur de javelot. (Note tlu trad.)
**) Leurs cabanes ou habitations fixes étaient construites des matériaux les plus grossiers et les plus communs, et disposées sans ordre y ni alignement , selon le besoin ou le caprice du propriétaire.
soin des individus ou de leurs proches; les affaires d'un intérêt général étaient seules du ressort de l'assemblée de la commune.
I^s relations des districts (Gau) de tout un pays avec la Nation étaient, proportion gardée, lesraéin^ que celles des chefs de famille avec la commune. Chacun de ces districts était libre, indépendant, et absolu en ce qui le concernait particulièrement, mais il était tenu de faire cause commune avec tous les autres districts, quand il s'agissait d'intérêts généraux et surtout de la défense commune. Telle fut l'origine des Mannies et des Heermannies *), c'est-à-dire, assemblée de la nation pour les affaires de la guerre.
Mais quel lien, malgré l'entière liberté des individus, malgré l'indépendance absolue des membres des communes , unissait entr'elles ces associations communales et ces nations , de manière à former un ensemble cohérent et à ne pas dégénérer en une licencieuse anarchie? c'étaient les nobles, les prêtres et surtout les mœurs.
I. Les nobles. Malgré l'ardeur dont ils brûlaient pour la liberté et leurs mœurs presque sauvages, les
*) Mannie, dérivant éTidemroent de Mann, homme, signifiait probablement réunion d'hommes^ assemblée, etHeer signifiant af>mée, heermannie indiquerait réunion, assemblée d'hommes de l'année , — par conséquent : assemblée de guerriers.
{Note tiu intdj
premiers Allemands avaient entr'eux une classe nobiliaire f distinguée par son crédit et ses honneurs. U est vraisemblable qu*elle dut son origine à la prépondérance naturelle des richesses ; mais ce qu'il y a de certain , c'est que cette noblesse , sans supériorité réelle de pouvoir , jouissait seulement d'un plus haut degré de considération et de confiance que le reste de la nation ; que c'était dans son sein qu'on choisissait toujours les chefs^ et qu'au moyen de cette distinction les nobles en général, plus versés dans la connaissance des affaires, étaient chargés de régler celles qui n'étaient pa^s du ressort des assemblées communales et de pré* parer celles qui étaient d'un intérêt général. Cependant la mesure de cette influence variait selon les circonstances et cette noblesse d'ailleurs n'était ni stricte, ni généralement héréditaire. Les familles nobles redescendaient à la roture lorsqu'elles avaient passé un certain espace de temps sans produire aucun chef distingué , et la confiance du peuple conférait à un brave de la classe vulgaire la dignité de chef et par conséquent la noblesse. Plusieurs nations, et principalement celles d'origine suève, avaient des princes (princeps; le premier, le plus éminent) qui présidaient les tribunaux du district et portaient la porole dans les assemblées du peuple. Ces tribunaux , où siégeaient également les adjoints (compagnons, comités) du prince, où aussi les anciens (dénomination qui selon quelques-uns explique le mot de Grau en,
vieillarU à cheveux blancs) , avaient dans les premiers temps peu dafiaires à traiter. Les crimes envers la nation y ou ceux qu'en raison de leur gra« vite Ion regardait comme tels y se jugeaient dans les assemblées du peuple* La punition des offenses particulières était abandonnée à roffeusé. Mais pour prévenir Tabus ou l'excès des vengeances, le magistrat infligeait au coupable une peine pécuniaire qui ne pouvait être refusée et qui se partageait entre le plaignant et le tribunal.
Le prince avait presque toujours le commandement des troupes dans les guerres nationales, c'est^dire dans celles qui étaient décidées par Tassentiment général du peuple, et pour lesquelles toute la population en état de combattre devait prendre les armes. Dans les contrées où il n'y avait point de prince , on choisissait dans la noblesse les chefs de l'armée. Aux yeux des Romains 9 le chef d'une Heermannie (armée) ne paraissait pas indigue des honneurs de la royauté. Mais ce n'étaient pas les Heermannies qui combattaient dans les guerres offensives, c'étaient des corps de partisans (Comitatus, corps à la suite). Un certain nombre de guerriers entreprenants choisissaient un chef qui les conduisait k une expédition quelconque concertée entr'eux sans la participation de la nation. Souvent aussi quelques notables de la nation , presque toujours des nobles , parfois cependant aussi des roturiers, persuadaient
une troupe de guerriers plus ou moins nombreuse ^ à entrepremlre sous leur conduite quelque expédition militaire ^ les conservaient aussi même en temps de paix et les récompensaient par des libéralités ou par une part du butin. lorsqu'un de ces che£s se* dis* tinguait soit par son habileté, soit par ses succès, il lui était facile, au milieu d'une jeunesse belliqueuse ou parmi des peuples étrangers y de rassembler une forte armée et de se rendre formidable aux Romains mêmes. A r io V ist e le Suève, selon toutes les apparences, n'était que le chef d'un pareil corps de troupes. La fidélité et la soumission à un pareil chef n'étaient point obligatoires avant qu'on fut admis dans le corps, mais après l'admission il n'y avait point de devoir plus sacré. IL Les prêtres. Le Germain, déjà pieux dans l'antiquité ) reconnaissait les prêtres pour les principaux du peuple. C'ét£^ient eux qui dans les assemblées générales maintenaient l'ordre et la tranquillité, qui prévenaient les malheurs de la guerre civile, qui donnaient de la considération aux tribunaux , qui prononçaient les anathêmes et qui faisaient exécuter les sentences de mort , prononcées au nom de Dieu , car les Germains auraient bravé les arrêts simplement humains ; c'étaient eux qui dirigeaient les opérations des che& de l'armée, qui par la cérémonie de l'onction imprimaient à ces derniers un cacactère sacré et qui por>talent à la tête des Heermaunies l'étendard de la divinité. Les Druides, cette classe de prêtres dont
César noiis fait un tableau si effrayant, n'existaient sans doute que chez les Celtes et non pas cfaex les Germains. Mais les uns et les autres avaient des prêtresses auxquelles la croyance superstitieuse du peuple attribuait une sainteté particulière et des dons surnaturels. I^s Bardes aussi , ces chantres de la i*eligion et de la guerre^ étaient prêtres; leurs chants enflammaient l'ardeur du guerrier ^ inspiraient lamour de la liberté et de la patrie.
Le système religieux des Germains (ou en général des nations du nord ^ car les principaux traits de ce système dans les contrées les plus reculées du nord et dans une partie de l'occident semblent être les mêmes) porte 9 autant que nous pouvons en juger au travers des ténèbres qui couvrent son origine y les marques caractéristiques du fétichisme, de la déification des hommes, et aussi, mais à un degré inférieur , celles du culte des images. Cette religion , de même que les autres, a ses fêtes, ses sacrifices, ses oracles et sa croyance aux divinités malfaisantes. Alfa dur, la divinité suprême , étant trop au dessus de l'int^îgence d'hommes grossiers qui ne conçoivent que par les sens , parait avoir été moins en vénération que les dieux et les déesses inférieurs et surtout les héros déifiés. Le nom d'Ase donné à ces demi-dieux, aiuhi qu'à Wodan ou Odin, le premier d'entr^oix, a fiait supposer que c'étaient des héros de l'Asie. licous n'apprécierons pas cette conjecture. H est bien plus
important pour nous de ren>arqiier , que les Geraiains étaient pénétrés aussi du sentiment consolant de l'immortalité de Tame , espérance donnée à Thumanité comme son patrimoine le plus précieux; mais, comme toutes les nations, ils ne se formaient de la vie future qu'une idée calquée sur celle crici-bas.
Mœurs ties Germains,
m. Les moeurs. Les Germains vivaient dans l'innocente simplicité de la nature et n'avaient besoin par cette raison ni d'institutions politiques, ni de lois écrites. A peine avaient-ils, les races suèves surtout, des notions de propriété territoriale particulière , ils avaient peu de goiit pour l'agriculture ; les produits de la chasse et du bétail suffisaient à leurs besoins peu nombreux ; la vaste étendue de leur pays , dans les contrées même où ils distribuaient des terres , leur laissait , malgré leur vie vagabonde et ennemie de toute contrainte, plus d'espace qu'il ne leur en fallait pour toutes leurs familles. Us n'avaient ni industrie, ni or, ni argent (sauf celui qu'importait un trafic médiocre aux frontières) , ils étaient par conséquent sans commerce et se passaient aisément d'un code de lois quant au mien et au tien. L'accommodement des différends qui naissaient de relations si peu compliquées devait être abandonné à l'équité naturelle de juges peu savants ou des parties mêmes»
Quant aux autres relations personnelles et surtout aux relations domestiques ^ c'étaient les usages qui tenaient lieu de lois. Le Germain était roi au sein de sa famille^ mais il n'abusait pas de son autorité. Le fils adulte était indépendant, mais la nature lui inspirait le respect filial. La femme était la propriété du mari ( qui parfois l'avait achetée , ou enlevée ) , cependant il la traitait avec des égards ^ ce qui est rare chez les barbares ^ il suivait ses conseils , recherchait son estime et obsei*vait la foi conjugale. Sa femme récompensait sa tendresse par sa fidélité et par des sentiments élevés , mais peut-être trop mâles. I^ loi prononçait contre l'adultère j des peines qu'on était rarement dans le cas d'infliger. Il n'y avait que les principaux qui se permissent d'épouser plus d'une femme) et c'était alors moins pour le plaisir des sens que pour des convenances de famille. Les désirs sensuels ne s'irritaient point avant l'âge ; aussi la vigueur se conservait et se transmettait de père en fils. Les serfs — c'étaient pour la plupart des ennemis faits prisonniers ou des serfs volontaires;-^ étaient traités avec douceur, et leur genre de vie ne différait guère de celui de leurs maîtres. Il n'y avait que le meurtre qui , commis sur la personne d'un serf était puni , moins sévèrement que sur celle d'un homme libre.
Hors de chez lui , le Germain était bienveillant et équitable aussi envers ses compatriotes et les étrangers* L'hospitalité, la bonne-foi, l'amour de la vérité.
le respect pour la vieillesse , pour la vertu et pour les dignités ornaient son caractère.
Finalement y quelque peu resserrés que fussent les liens civils qui unissaient les Germains entr'eux y ils n'en étaient pas moins attachés de tout cœur à la cause commune. Malgré la liberté illimitée des votes, leui-s résolutions étaient pour la plupart imanimes , et ils sacrifiaient avec dévouement leur vie à leur patrie et à la liberté.
Certes y il était impossible qu'une civilisation si peu avancée n'eût pas son côté désavantageux. Que de dispositions naturelles y que de facultés ne i*estent pas enfouies et perdues lorsque l'activité n'est excitée que par les besoins les plus communs et que le domaine des idées est impénétrable à l'esprit ! Le Germain , inactif, abandonné à ses rêveries , passait la plus grande partie de sa vie dans une ennuyeuse oisiveté; mais quoique le travail lui répugnât parce qu'il le regardait comme fait pour la servitude, le sentiment de sa propre force ne lui permettait pas de trouver de la satisfaction dans l'indolence du repos : pressé du besoin de remplir un vide importun, il se livra avec emportement au jeu et à la boisson *).
*) Leur boisson ordinaire était la bière. Ce furent les Romains qui leur firent connatire le vin , auquel les Germains prirent tellement goût, que Domitien défendit de cultiver la vigne dans les contrées du Rhin , parce que le vin excitait les Germains à faire des incursions. Leur passion pour les jeux de hasard (mais aussi leur
Telle fut aussi la source de la passion des Germains pour la chasse et pour la gue rre. La première n'était pas moins ime occupation amusante qu'un moyen de subsistance. La seconde était sans doute la plus noble des chasses. Mais outre Fattrait qu'offrait la guerre comme stimulant l'activité, elle satisfaisait aussi le désir de la gloire, l'ardeur du butin et la àoif de la vengeance. Le Germain , malgré sa probité dans les actions ordinaires de la vie en temps de paix , regardait comme sa propriété légitime tout ce dont il pouvait sVmpàrer par la force hors de son Gau (district) ou au delà des frontières de son pays. Il avait pour principe que, pour être digne de la liberté, il fallait avoir tué un ennemi. C'est pourquoi, lors même que la nation n^était point en guerre , les Allemands n'en combattaient pas moins presque sans cesse , chez eux ou hors de leur pays , soit en attaquant des convois , soit dans des querelles particulières. Ils ne quittaient jamais leurs armes, qui faisaient leur joie et leur gloire. Ils paraissaient en armes aux assemblées du peuple et aux festins. Leurs danses étaient des danses guerrières, et leursarmes, quand ils mouraient, se déposaient dans leurs tombeaux. Cependant la plupart des guerriers n'avaient que des lances pesantes , des haches d'armes
bonne-foi) étoU telle, que lo Germain, quoique brûlant de r«iaou.r de la liberté, entrainc par la fureur du jeu , exposoit sotrrent «a personne à la chance d*uu coup de dé , et que quiuid il Ta vftît per«> duc, il se résignait patiemment à la servitude.
et des flèches. Un mauvais bouclier leur servait de défense. Les plus distingués portaient le casque et la cuirasse ; les simples soldats étaient vêtus d une co*> saque légère; et ce furent ces barbares demi-nus, mal armés y sans discipline et sans tactique, qui battirent les légions , et qui vainquirent les vainqueurs du monde.