‹ Histoire générale des Arabes (volume 3)Chapitre 25 sur 35 · DEUXIÈME LETTRE À M. DE HUMBOLDT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE À M. DE HUMBOLDT

J'ai longtemps hésité à vous adresser cette lettre, dans la pensée qu’on pourrait se méprendre sur sa portée. Ne partageant pas l'opinion de plusieurs de vos confrères de l’Institut de France, je crains toujours qu’on n’attribue aux attaques dont j'ai été l’objet de leur part,

ou au souvenir de mes échecs académiques, la défense parfois un peu vive de mes convictions. Je ne cèderai pas cependant à une fausse susceptibilité, car je me suis, Sur ce dernier point, soumis, sans appel, aux décisions de scrutins déjà loin de nous. N’aurais-je pas, d’ailleurs, quelque droit de me glorifier de ce passé? Après avoir obtenu l'égalité des suffrages dans une élection, échoué d’une seule voix dans une autre, succombé dans une troisième devant la candidature improvisée d’un brillant écrivain, alors ministre de l’instruction publique, puis-je oublier que mon père, savant si distingué, honoré d’un grand prix décennal, n’a pas été de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, ét, certes, ne dois-je pas être fier d’avoir consacré ma vie à la continuation de ses importants travaux, tout en partageant avec lui ce mécompte ou cet ostracisme ?

Je suis sûr aussi, Monsieur, qu’en vous parlant de l’histoire des sciences je m'adresse à un juge peu préoccupé des questions de personnes. Tout le monde connait le zèle avec lequel vous avez toujours cherché à propager le goût de la véritable érudition et la part que vous avez prise aux plus remarquables découvertes. Si vos efforts n’ont pas trouvé beaucoup d’imitateurs, nous ne vous en savons pas moins gré de cette heureuse disposition d'esprit qui vous a toujours porté à encourager les investigations sur une branche aussi précieuse des connaissances humaines ; l’on ne pourra jamais trop louer la bienveillante indulgence dont vous avez constamment fait preuve envers le mérite modeste, et cette loyauté scientifique, si rare de nos jours, dont vous êtes un des plus dignes représentants.

Pourquoi donc votre voix n’a-t-elle pas été entendue? Pourquoi l’histoire de lastronomie et des mathématiques chez les Orientaux est-elle à peine explorée? Quelles peuvent être les causes d’une semblable indifférence ? : |

La première et la plus influente, à mon sens, c’est que l’histoire des sciences exactes n’a sa place marquée ni dans l’enseignement supérieur, ni dans les grands centres d'instruction secondaire. Il eût été au moins à désirer que les diverses classes de l’Institut, qui offrent, par leur organisation, le double avantage de pouvoir exposer et discuter devant elles les faits et les doctrines, ce qu’on ne saurait obtenir d'aucune autre assemblée, accueillissent avec empressement les travaux de ce genre et en devinssent le foyer le plus actif, mais elles ont cédé à la regrettable erreur de cette partie du public qui croit que les recherches historiques ne sont pas du ressort de l’Académie des sciences, et que tout ce qui . touche aux mathématiques doit être répudié par l’Académie des inscriptions et belles-lettres. — Sans doute, si l’on ne donnait le nom d’histoire qu’à des relations de guerres ou d'événements politiques, la plupart suscités par la cupidité, l’ambition, la colère et la haine; s’il n’y avait d’historiques que les noms de ceux qui auraient entrepris de soumettre au même joug un grand nombre d'hommes destinés par leurs mœurs, leur langage et leurs lois à former autant de nationalités distinctes, de tels écrits pourraient paraître s’écarter de la sphère toute pacifique des sciences d’observation; mais l'esprit humain a aussi son histoire, moins sombre et non moins élevée, et la connaissance des découvertes

antérieures fait en quelque sorte partie, intégrante de la science elle-même.

Si, d’un autre côté, les belles-lettres s’isolent de plus en plus, en repoussant tout ce qui présente un caractère scrntifique, ne se condamnent-elles pas à un état d’immobilité voisin de la décadence ? N'est-ce pas avouer son impuissance que de se déclarer complètement étranger à des questions dont le monde entier se préoccupe si vivement ?

C'est surtout en ce qui concerne l’orientalisme que cette ignorance se manifeste. Nous avons eu déjà l’occasion de signaler de singulières méprises de la part d'hommes éminents dans les lettres (1); eh bien! au lieu de remédier à un mal qui frappe tous les yeux, il semble qu'il y ait parti pris de persévérer dans cette voie funeste, et qu’on se fasse même un point d'honneur de cette défaillance intellectuelle, en poursuivant d’un superbe dédain des études qui feraient disparaitre cependant des taches à jamais regrettables pour l’érudition française. |

Il existe encore une cause, plus grave peut-être, du discrédit où sont tombés les travaux relatifs à l'histoire des sciences. exactes, mais qui ne sera fort heureusement que momentanée : c’est le soin avec lequel certaines personnes s’attachent, par des motifs bien différents de ceux que nous venons d’énumérer, à apprécier les recherches qui pourraient renverser des opinions dont elles se sont constitué le monopole. En élouffant la lumière sur des questions d’une grande importance,

(1) Voyez nos Matériaux, etc., p. 648.

elles trouvent moyen de régner sans partage avec une très-petite somme d’idées, et elles apportent à ce procédé, il faut le dire, une adresse des plus remarquables. Dès qu’une hypothèse nouvelle est produite, on la repousse quand on ne réussit pas à s’en emparer; on s'efforce de décourager l’auteur par une indifférence affectée ou par une série de faux-fuyants, de critiques indirectes, de sourdes persécutions, et l’on comprend que ceux qui consacrent leurs veilles à de rudes travaux et qui, au lieu de l'approbation et de l’estime générales, seul prix de tant de peines, ne recueillent que des insultes, déguisées dans le monde académique sous le nom d’aménilés littéraires, se retirent de la lice et laissent le champ libre aux habiles du jour.

L'heure viendra sans doute où il sera fait justice de ces tristes iniquités ; mais, en attendant, nous sommes obligé de reconnaître que le terrain est en quelque sorte abandonné. Le temps n’est plus où les Silvestre de Sacy, les Arago, les Letronne, les Jaubert, les Chasles, et vous-même, Monsieur et illustre maître, vous vous préoccupiez si vivement des travaux de l’école arabe, en appelant l’attention du monde savant sur les découvertes que cette école avait pu ajouter à celles des Grecs. Si MM. Morley, en Angleterre, Woepcke, en Allemagne, le prince Boncompagni, en Italie, portent encore de ce côté leurs intéressantes recherches, en France nul ne paraît songer à les imiter. IL semble que le vénérable académicien M. Biot, dont le Journal des Savants insère chaque année les nombreux articles, soit aujourd’hui parmi nous le seul représentant de l'histoire des sciences orientales ; cependant cet illustre écrivain ne

fait que nous ramener par des sentiers frayés à des

hypothèses sur lesquelles la critique a dit son dernier

mot, et lorsqu'il déclare dans une de ses dissertations qu'il a voulu établir une vérité évidente d'elle-même aux yeux de ceux qui ne sont pas absolument étrangers à l'art d'observer (1), il accuse des prétentions si modestes, qu’on ne saurait s’en formaliser. Seulement on n'a pas lu sans quelque surprise dans le Compte-rendu des séances de l’Académie des sciences (2), une réclamation de priorité pour certaines idées émises par l’habile et infatigable rédacteur du Journal des Savanits ; tout en rendant justice à l’incomparable fécondité de sa plume, on a toujours eu à vanter en sa personne l’historien plutôt que l'inventeur. Quels fruits nouveaux pourrions-nous, en effet, tirer de ces notices où l’on constate, à la suite de M. le voyageur Mariette, un fait connu de toute antiquité, l'orientation des Pyramides (3), et cela d’après des déterminations prises, de l’aveu même de l’auteur, dans des conditions défavorables (4)? Serait-ce l'identification d’une étoile nommée par les Arabes du désert El regl, la jambe, avec une des quatre étoiles du Chariot (carré de la Grande-Ourse) (5), parce que les Égyptiens auraient appelé autrefois cette constellation la Cuisse du cel (dont le Chariot aurait formé la partie la plus épaisse)? Le mot regl ou rigel signifie le pied, et non la jambe ; nous l'avons conservé nous-

(1) Journal des savants, juillet 1855, p. 430.

(2) Comptes-rendus, etc., année 1857, 1er semestre, p. 1221, (3) Journal des savants, mai, juin et juillet 1855.

(4) Id., juillet 1845, p. 420 et 427.

(5) Id., août 1855, p. 465 et 466,

même dans l’énumération des étoiles d’Orion, et la langue copte n'aurait pas fourni à l’appui d’une semblable hypothèse (si l’on s’en était rapporté à notre savant et regretté Quatremère) une explication plus satisfaisante.

Ailleurs, à l’occasion de deux mémoires de MM. Brugsch et Ellis, concernant quelques points de l'astronomie égyptienne (1), l'honorable M. Biot décrit tout au long la sphère céleste (2), et il admet sans difficulté qu’en se servant du zodiaque grec, les Égyptiens ont pu garder les noms de Taureau, Cancer, Vierge, Sagittaire, Verseau, Poissons, elc., en substituant au Lion le Couteau, au CAPRICORNE la Vie (3). En présence des contradictions où tombent journellement les égyptologues, il ne s’est pas demandé s'il n'y aurait point là une erreur d'interprétation. Est-ce qu’il ne nous apprend pas luimême que le rapport établi par Champollion entre Sothis et le mois de Thot est aujourd’hui abandonné (4); qu’à la place de Sothis il faut lire Séki (5) ; que le caractère commun aux épagomènes, traduit depuis plus de vingt ans par jours célestes, veut dire tout simplement jours complémentaires (6)? Certes, de tels exemples commandent une sage réserve. :

Dans une seconde série d’articles, M. Biot, après avoir loué sans restriction (7) M. Brugsch de son mé-

(1) Journal des savants, décembre 1856 et janvier 1857. (2) Id., janvier 1857, p. 6-13.

(3) Id., p. 16.

(4) Id., juin 1857, p. 368.

(5) Id., août 1857, p. 485.

(6) Id., avril 1857, p. 226.

(7) Id., décembre 1856 et janvier 1857.

moire sur un éphéméride des cinq planètes principales au temps de Trajan, l’attaque avec violence, en le déclarant étranger à l'astronomie et à la géographie physique (1), pour avoir traduit par.æstas le symbole que Champollion explique par le mot inondation. À cette occasion, il reprend l’exposé de son ancien système, que M. Brugsch connaît assurément, et dont les développements nous ramènent à celte érudition de compas, si commode par la substitution du calcul et d’un globe à pôles mobiles aux traditions historiques et aux monuments écrits. Ainsi, par exemple, en admettant l’usage ‘ d’une année tournante de trois cent soixante jours avec cinq épagomènes, il faut, en raison de l’erreur qu’elle présente en moins sur la révolution solaire, quinze cent cinq ans environ (2). pour que les phénomènes physiques reparaissent aux mêmes dates dont ils s'étaient progressivement écartés; par conséquent, si l'on place le solstice d'été au premier pachon de l’année 275 avant Jésus-Christ, on peut dire que le solstice avait eu lieu à ce même quantième quinze cent cinq ans auparavant, c’est-à-dire en 1780, en 3285, et, comme le dit M. Biot sans trop de déférence pour la Bible, à des époques plus éloignées encore, qui précéderarent de quinze cent cinq ans juliens (3) et nous reporteraient bien au-delà des patriarches.

Cette période devient, comme on l’a maintes fois répété, la période sothiaque, que les Égyptiens supposaient à tort de quatorze cent soixante ans, et tout

(1) Journal des savants, avril 1857, p. 222.

(2) Id., juin 1857, p. 355.

(8) Id., août 1857, p. 488.

s’explique ainsi le plus naturellement du monde. Seulement les textes anciens et les monuments ne confirment point toutes les hypothèses de l'honorable académicien (1), et l’on va voir comment, d’interprétations en interprétations, il est conduit aux inductions historiques les plus inattendues. Après avoir analysé la relation que Vansleb a donnée en 1763 de son voyage en Égypte (2), et les extraits de l’auteur arabe de Makrizi que cette relation renferme, M. Biot s'empare du passage de Georges le Syncelle, qui fixe à l’année 1779 l’introduction des cinq épagomènes ou jours complémentaires dans le calendrier égyptien. À son avis, l'institution des vinq épagomènes remonte à une époque beaucoup plus reculée; mais elle serait tombée en oubli pendant l’invasion des rois pasteurs, qu’il place arbitrairement vers 93220 ans avant Jésus-Christ, et elle aurait été seulement rétablie en 1779 (3). Puis, comme cette date ne coïncide pas exactement avec l’année 1780 dont il a besoin (4), M. Biot suppose que l'erreur vient de Georges le Syncelle ; et quelle preuve apporte-t-il pour justifier cette assertion? wne coïncidence, suivant lui, merveilleuse, à savoir que les pleines lunes, en 1780,

(1) M. Brunet de Presle, Examen critique de la succession des dynasties égyptiennes, 1850, p. 32 et suiv.

(2) Journal des savants, mai 1857, p. 288 et suiv. C’est ce même Vansleb, dont l'ouvrage est dans toutes nos bibliothèques, que Colbert avait envoyé en Orient pour recueillir des manuscrits, et qui nous à rapporté l’Almagesle, et non pas l’Almanach (Dezobry, Dict. de biographie et d'histoire, Paris, 1857, p. 2432, ligne 48) d’Aboul-Wéfà, un des plus curieux débris de la science arabe.

(3) Journal des savants, août 1857, p. 408 et suiv.

(4) Id., p. 490.

sont survenues du 16:au 90, c’est-à-dire presque au milieu de chaque mois (1), et que les Égyptiens, étonnés de ce phénomène, ont dû faire de cette année le point de départ de la réforme de leur calendrier. On ne saurait introduire avec plus d’esprit le roman dans la science; mais n'est-ce pas abuser un peu des libertés de la tribune savante? Si l’on joint à cela l'œil d’'Horus, symbole d’un équinoxe (2), et la fête des bâtons du soleil, qui aurait été instituée parce qu’au solstice d'hiver le soleil a besoin de soulien et de force, ou parce qu’il est alors si vieux qu'il doit mourir deux ou trois jours après (3), on aura le tableau complet des singulières fantaisies auxquelles se livre quelquefois notre imagination. : |

Mais il est temps de nous transporter sur un autre terrain, et de rechercher si, dans un ordre d'idées plus pratiques, quelques travaux récents ont pu imprimer à la science des faits une impulsion favorable.

M. Henri Martin a publié en 1856, dans la Revue archéologique, un nouvel aperçu de notre système de numération (4) où il s'attache à démontrer, en s’appuyant sur le beau travail de M. Chasles : de l’Abacus, que ce système nous vient des Latins. M. Henri Martin a tort de nous comprendre parmi ceux qui n’acceptent pas l'interprétation donnée par cet illustre mathémati-

(1) Journal des savants, année 1857, p. 498.

(4) Recherches nouvelles concernant les origines de notre système de numération écrite (Revue archéologique, 13° année, p. 507-543 et 588-609.)

cien du fameux passage de Boëce; il a le tort plus grave de circonscrire la question en excluant du débat l'influence arabe. Il combat avec un soin tout particulier l’assertion de Guillaume de Malmesbury, seule preuve, dit-il, des rapports de Gerbert avec les savants de Séville ou de Cordoue; il croit que le moine d’Aurillac, devenu archevêque de Reims, puis de Ravennes, et enfin pape sous le nom de Silvestre IT, est disciple de Boëce, et que nos chiffres ne sont en réalité que les chiffres de Boëce lui-même. Cette double proposition peut assurément se soutenir ; mais on se demandera comment les Occidentaux ont attendu si longtemps pour faire usage de cet excellent mode de numération. Pendant les cinq cents ans qui séparent Boëce de Gerbert, à l’époque brillante du règne de Charlemagne, c’est-à-dire d’un réveil littéraire qui a illuminé un instant le monde, on n’en eût pas certainement négiigé l'application. D’un autre côté, les arguments négatifs de M. Henri Martin pourraient être facilement retournés contre lui. Que Gerbert ait puisé ses connaissances dans les écrits des Latins, d'accord; mais cette opinion n’est nullement inconciliable avec quelques emprunts faits aux Arabes d'Espagne. M. Henri Martin reconnaît lui-même que Gerbert se rendit en Catalogne (1), vers l'année 968 de notre ère, auprès de Borel, comte de Barcelone, et qu’il y resta jusqu’en 972 ; il dit en outre qu’il y étudia les mathématiques. Qu’y aurait-il d’étonnant à ce qu'il eût reçu quelque communication des : récentes découvertes des Arabes? Le khalifat de Cordoue

(1) Revue archéologique, 13° année, p. 526.

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jetait alors son plus vif éclat; Abdérame II] venait de mourir ; il avait transplanté dans ses États les sciences de l'école de Bagdad; les princes chrétiens, avec lesquels il s’était efforcé d’entretenir les relations les plus pacifiques, allaient chercher à sa cour des médecins dont la célébrité était universelle et les instituteurs de leurs enfants. 1l n’était point nécessaire que Gerbert sût l’arabe pour être frappé de la supériorité intellectuelle des musulmans et connaître, par ses conversations journalières avec les hommes les plus instruits de Vich et de Barcelone, une pratique d’un mérite incontestable et qui devait être bientôt généralement adoptée. Ajoutons que dans ce temps-là le moindre rapport avec les Arabes était lié à l’idée de sorcellerie, et Gerbert, comme .on le sait, et comme M. Henri Martin le rappelle plusieurs fois, ne fut pas à l'abri de cette accusation. Il est donc naturel que, dans ses écrits, 1l ait évité avec soin de mentionner même leur nom, et qu’en se faisant le promoteur des croisades contre les infidèles, il n’ait pas jugé à propos de parler de leur science, dont la notoriété commençait cependant à se faire jour.

M. Henri Martin rend souvent hommage, il est vrai, au génie arabe. Parlant des astrolabes, il ne paraît pas avoir connu le travail inséré par nous sur ce sujet dans le tome Ier des Mémoires des savants étrangers publiés par l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Qui pourrait toutefois lui en faire un reproche, lorsqu'un membre de cette illustre compagnie, rendant compte de l’ouvrage de M. Morley, où notre dissertation est citée presque à chaque page, vante les planches données

APPENDICE, 387 par le savant anglais, « qu’il eût été impossible, » ditil, « de reproduire par un autre procédé typographique (1), » sans se duuter que ces mêmes planches se trouvent pour la plupart dans lerecueil que nous venons de mentionner, et que l'Imprimerie impériale a su les exécuter avec la plus rare perfection ?

Pour en revenir à notre sujet, il résulterait des conclusions prises par M. Henri Martin que Gerbert aurait remis en lumière l’Abacus de Boëce. Mais on ne voit pas très-clairement comment l'usage de nos chiffres aurait été la conséquence de cette étude nouvelle d’un texte ancien. M. Henri Martin dit que, par suite de erreur qui faisait attribuer à Gerbert des rapports avec les savants de Séville et de Cordoue, on a appelé chiffres arabes des chiffres qui sont ceux de Boëce; mais sur ce point il nous est impossible d’être de son sentiment. Nos chiffres sont bien les chiffres arabes, avec de légères modifications qui tiennent même à un simple changement de position. Il ne s’agit plus que de déterminer à quelle époque et pourquoi ces légères altéralions ont eu lieu, et, si nous pouvons démontrer qu’elles sont dues aux Arabes d'Afrique et d’Espagne eux-mêmes, la question se trouvera bien près d’être résolue. Eh bien! cette preuve, nous la possédons. Le manuscrit arabe de la Biliothèque impériale, no 1205, ancien fonds, contient l'extrait d’un traité d’Arzachel, qui florissait à Cordoue au milieu du XIe siècle, où la

(1) Description of a planispheric astrolabe, constructed for Shah sultan Husain Safawi, king of Persia, etc., by W. Morley, Londres, 4856, in-fol., et Journal asialique, 1856, t. VIIT de la 5° série, p. #1.

forme de nos chiffres apparaît très-distinctement (1) avec le . pour zéro.

L'hypothèse de M. Henri Martin doit donc être abandonnée. Mais il en est une dernière que le savant professeur a mise en avant, et qui, de même, mérite examen. Aprés avoir soutenu que la dénomination de chiffres arabes ne suffit pas pour fixer leur origine, il ne doute pas que les Arabes n'aient emprunté à l'Inde, ce pays si intéressant à tant de titres, les chiffres qu’eux-mêmes appellent chiffres indiens, et il suppose que ces divers signes viennent de l'antique Égypte. Laissant de côté les Pharaons, qu'on est surpris de voir

apparaître dans une semblable question, nous renver-

rons d’abord ceux qui veulent étudier la forme des chiffres à un excellent mémoire lu par M. Jomard à l’Académie des inscriptions, et où il est parfaitement démontré que les chiffres arabes et les chiffres sanscrits n’ont aucune ressemblance. Il nous serait également facile de prouver que les Arabes qui parlent du calcul indien dans leurs traités ont attribué à l’Inde des sciences ou des inventions purement grecques. Nous n’en voulons citer ici d’autres exemples que le cercle indien, tiré de Proclus (2), et le nom d’hendeseh

(1) Manuscrit arabe n° 1205, fol. 44 et suiv.

(2) Voyez notre Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes, p. 98. L’abbé Halma a püblié une traduction des Hypotyposes de Proclus, dans le tome IV de son Plolémée, d'après deux manuscrits de la Bibliothèque nationale, et il cite (p. 9) l’édition de Bâle, 1553, comme étant devenue si rare qu’il n’avait jamais pu se la procurer. Nous avons été assez heureux pour acquérir cet opuscule dans une vente publique faite en Allemagne, par l’entremise de M. le libraire Durand. Le titre porte le millésime 1540,

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APPENDICE. 389 (en persan science de l'Inde), donné à la géométrie des Grecs, et auquel il a été imposible de trouver une étymologie arabe. De plus, l’usage des dix chiffres, aussi bien dans l’Inde qu’en Arabie, est d’une date très-moderne, et peu à peu on arrive à l’opinion que j'ai déjà soutenue, et d’après laquelle notre système de numération écrite, contenu en germe dans les écrits de Boèce et de l’école alexandrine, a pu très-bien pénétrer en Asie sous l'influence de quelque savant nestorien, se développer sous des formes diverses, et, adopté chez les Arabes, nous revenir par leur intermédiaire et dans des conditions nouvelles.

Ce qui confirmerait cette opinion, c’est que les chiffres romains me semblent expliquer très-suffisamment l’origine des chiffres arabes, qui en seraient la représentation abrégée. Nous aurions en même temps la solution de cette énigme des chiffres gobar ou gabour, qui font le désespoir des érudits. Le mot gabour (1), si je ne me trompe, exprime les chiffres que l’on emploie dans l'écriture courante.

Si on ajoute à ces chiffres le point ou le zéro, on a notre système de numération décimale complètement défiguré.

apud Joannem Vualder. La comparaison du texte imprimé avec celui que nous a donné l’abbé Halma offre de si grandes différences qu’une édition nouvelle serait nécessaire. Si nos loisirs nous le permettent, nous nous en occuperons avec notre ancien élève et ami, M. le professeur Estienne. — Le passage relatif au cercle indien se trouve page 82 de la traduction de l’abbé Halma, et page 16 de l’édition de Bâle.

(1) Gabour, Pars residua residens-ve rei. — Gabara (IV) sum mam adhibuit diligentiam in conficiendà re. Comparez le manuscrit arabe, suppl. n° 1912, fol. 22, avec la Grammaire arabe de Silvestre de Sacy, ire édition, p. 72.

Ces ‘diverses hypothèses se trouveront ;traitées avec plus de développement, Monsieur et illustre maître, dans Je:tome Il.de mes Matériaux pour servir à l'histoire des sciences exactes chez les Grecs .et les Arabes, auquel je mets la dernière main. Cet ouvrage terminé servira -de pièces justificatives au livre qui a:été le but.de toute ma:vie : l'Histoire de l'astronomie, et, subsidiairement, des mathématiques et de la géographie chezles Orientaux, dont da rédaction est aujourd’hui trés-avancée.

Et s'il m'est permis de consacrer -encore quelques années à.ces études, je pourrai compléter mon ‘travail sur l’uranographie d’Abderrahman :Soufi,.et montrer, en comparant les observations des. Grecs, des Arabes et desrmodernes, les changements survenus dans l'aspect des étoiles, un des points les plus intéressants de:l’as- ‘tronomie:pratique.

‘Enfin je-prépare une édilion complète: d’Ebn-Jounis, dont les tables ont remplacé. celles de Ptolémée dans tout. l'Orient, et quinous.a transmis «un : monument :$i précieux de la science des :Arabes. Deshauterayes, Caussinde: Percevalet:mon,père en.ont: signalé toute l'importance ; mais; sur, les quatre-vingts. chapitres dont se compose la grande table hakémile, trois seulement ont été publiés intégralement. En comblant cette lacune, nous. espérons rendre. un, nouveau service à Ceux qui, plus heureux que nous,paiseront dans des encouragements éclairés le désir de poursuivre la carrière ingrate où nous nous sommes engagé depuis tant d'années, et de: représenter la France:dans:un ofdre:de connaissances que personne ici ne songe à culliver.

Recevez, etc.

COURTES OBSERVATIONS SUR QUELQUES POINTS DE L’HISTOIRE DE L’ASTRONOMIE ET DES MATHÉMATIQUES CHEZ LES ORIENTAUX

La question de l'originalité des travaux scientifiques des Hindous et des Chinois préoccupe beaucoup d’esprits ; je l’ai traitée avec quelques développements dans le tome second de mes Matériaux pour servir à l'hisloire comparée des sciences mathématiques chez les Grecs et les Orientaux, publié en 1849 ; et si je reprends aujourd’hui la plume, c’est par la crainte que l’opinion des gens instruits ne s’égare à la suite de productions récentes, recommandables, il est vrai, par le nom de leurs auteurs, mais de nature à soulever de nouvelles contradictions.

Je mets en première ligne la belle édition des ouvrages de Cossali (1), donnée en 1857 par le prince Boncompagni, qui, en Îtalie, attache son nom à d'excellents travaux. Cossali, dans son mémoire : De l’origine de la numéralion décimale et de l'algèbre (2), s'appuie, pour

(1) Mort en 1815.

(2) Scritti inediti del P. D. Pietro Cossali, publicati da Baldassare Boncompagni. Roma, 1857, p. 317 et suiv.

les faire venir directement de l'Inde, sur Bailly et Montucla. Le prince Boncompagni n’a joint à ce mémoire aucune observation critique ni aucune note, el ceux qui sont restés étrangers aux recherches érudites de ces trente dernières années peuvent croire que les idées de Cossali sont encore les idées régnantes.

D'un autre côté, J.-B. Biot, dont la perte récente a causé de très-légitimes regrets, avait composé, sur la fin de sa vie, une série de mémoires (1) où il refuse aux Hindous toute originalité, opinion qui n’est pas nouvelle, et où il attribue aux Chinois des procédés scientifiques et même des découvertes dont personne n'avait jusqu’à présent soupçonné l’existence,

Pour ne parler ici que des mansions lunaires, ou nakshatras, J.-B. Biot suppose (2) qu’elles ne sont en réalité que des divisions stellaires adoptées par les anciens astronomes chinois, détournées de leur emploi astronomique, et transportées par les Hindous à des spéculations astrologiques, et il ajoute :

« J'ai tout lieu de présumer que je n'ai persuadé personne, non pas qu’on ait combattu mes arguments, ni même qu'on ait cru nécessaire de les discuter; on a tout bonnement rejeté la conclusion par sentiment, car parfois le sentiment a une grande part dans les inductions des philologues. L'un des plus savants indianistes de notre temps, M. Weber, s’est prononcé sur ce sujet de la façon la plus décidée. Dans un passage de ses esquisses indiennes ({ndische Schizzen, p. 76), où il

(1) Réunis et publiés sous ce üitre : Études sur l'astronomie indienne et chinoise. Paris, 1862.

(2) Études sur l'astronomie indienne et chinoise, p. 105 et suiv.

cherche à découvrir l’origine des mansions lunaires des Hindous : « l'adoption d'une origine chinoise, dit- « il, telle que M. Biot l’a soutenue, doit, je pense, être & simplement rejetée comme impossible. » Je trouverais juste et profitable que M. Weber m’eüût attaqué par des propositions telles que celles-ci : |

« 40 M. Biot a mal connu et mal défini les vingt-huit divisions stellaires des Chinois;

« 20 M. Biot a mal connu et mal défini les. vingt-huit nakshatras des Hindous;

« 3° M. Biot a mal comparé les deux systèmes.

« SiM. Weber ou tout autre indianiste peut prouver contre moi ces trois propositions, ou seulement une des trois, je suis battu ; jusque-là, je me tiens pour sain et sauf (1). »

* Or, j'ai donné (2), dés l’année 1849, la démonstration réclamée. Sans être indianiste, J'ai fait voir, je crois, avec évidence, que l’idée des mansions lunaires était commune aux peuples de l'antiquité et surtout aux peuples pasteurs, qui avaient pris les mouvements de la lune pour base de leur calendrier. C’est aussi à cette conclusion que s’est arrêté M. Weber, dans deux nouveaux mémoires (8) où il montre que les Hindous, aussi bien que les Chinois, ont dû emprunter les vingt-huit mansions lunaires à une même source, peut-être à une source chaldéenne.

(1) Études sur l'astronomie indienne et chinoise, p. 109 et 110.

(2) Matériaux, etc., p. 426 à 549. |

(3) Die vedischen Nachrichten von den Naxatra (Mondstationem). Berlin, erster Theil, 1860 ; zweiter Theiïl, 1862. — Voyez aussi l’article inséré par M. Brial dans le Journal asiatique, avril-mai 1862, p. 430. |

Mais, pour en revenir au sujet qui nous occupe, on sait que dès 1834 nous avons recherché (1 ) quel cas on devait faire des documents produits | jusqu alors sur. les rapports scientifiques de l'Orient et de l'Occident, et nous avons clairement établi qu'à à l’origine des sociétés, on pouvait retrouver en Asie, et particulièrement dans l'Inde et à la Chine, quelques notions d'astrognosie, c'est-à-dire les connaissances accessibles à tous les peuples frappés du mouvement régulier des corps. célestes et du retour périodique des saisons, mais que, pour la science astronomique proprement dite, il fallait uniquement s'adresser aux Grecs, aux Arabes el à l'é école moderne (2). « Les Chaldéens et les Égyptiens, avonsnous ajouté, ont pu faire quelques séries d'observations utiles, mais les Grecs seuls ont eu l’avantage de représenter géométriquement les mouvements des astres el de rechercher les causes des inégalités dont ils étaient affectés. On doit croire que les Indiens et les Chinois ne se sont jamais élevés à la moindre considération spéculative ; » et nous avons formulé cetle proposition, que « si l’on rencontrait chez eux quelques indices scientifiques, c'était le résultat d'emprunts faits succes-. sivement , à l'école d'Alexandrie et .à l’école arabe. » Passant ensuite aux témoignages de l’histoire, nous avons exposé que, pour ce qui concerne les Hindour, tout ce que les Arabes semblaient avoir tiré de de

(1) Lettre au bureau des longitudes, p. 3 et 4.

(2) Matériaux, etc., déjà cités, p. 2 et suiv. — Voyez aussi notre rapport sur le mémoire de M. Reinaud : L'Inde avant le XI: Siècle, premier et deuxième article, Bulleiin de la Société de géographie, décembre 1851,

. APPENDICE. 395 livres, astronomie, géométrie, arithmétique, algèbre, était d’origine grecque ou latine : les chiffres appelés chiffres indiens. par les Arabes, et par nous chiffres arabes, sont une invention des Occidentaux, et sur ce point l'opinion de M. Chasles, que nos propres recherches ont confirmée (1), est décisive. Le cercle indien se retrouve dans

(1) M. Camille Dareste a: publié, dans la Revue germanique, Ler avril 1862, p. 257, et 16 mai 1862, p. 224, un Exposé des travaux modernes sur l’histoire de la numération. Nos chiffres proviendraient de signes. égyptiens et hindous (dévanagaris), plus ou moins modifiés, à une certaine époque, par leur contact avec les signes arabes. — M. Dareste ne connaissait pas ma Deuvième lettre à M. de Humboldt (Paris, 1859, p. 18 et suiv.), où j'ai montré que les chiffres arabes, selon toute apparence, ne sont que les chiffres romains abrégés; qu’on peut suivre leur transformation successive dans les manuscrits des Mores espagnols, et que nos chiffres sont bien les chiffres arabes. On nè saurait donc lire sans quelque surprise, dans un travail de M. Olleris (Revue archéologique, décembre 1862, p. 388), le passage suivant : « Ainsi a disparu l’erreur, longtemps accréditée, que l’Europe devait aux Arabes et ses chiffres et son système de numération; le mérite de les avoir répandus dans l'Occident à été rendu à son véritable auteur, à Gerbert. » — Nous admettons parfaitement, avec M. Chasles, que l’origine de notre système de numération est occidentale ; mais il est tout aussi certain que les Arabes l’ont pratiqué avant nous, que nos chiffres sont bien les chiffres arabes, et que : Gerbert a pu les vulgariser. (Voyez, à ce sujet, notre rapport sur un travail de M. H. Martin, intitulé : Examen d'un mémoire posthume de M. Lelronne, etc., Bulletin de la Société de géographie, janvier-février 1855,.p. 5 et 6 du tirage à part, et notre Deuxième lettre à M. de Humboldt, p.. 20.) MM. Camille Dareste et Olleris paraissent, croire que les Arabes écrivent leurs chiffres dans un sens inverse au nôtre; mais pas du tout : ils les écrivent, comme nous, de gauche à droite. C’est, au reste, la meilleure preuve qu ils les devaient à une importation étrangère, ce qu’ils n’ont, d’ailleurs, jamais nié. € On arrivera probablement, dit M. Renan (Journal asiatique, septembre- octobre 1862, p. 367), à constituer une nu-

Proclus et le système de la trépidation des fixes dans Théon; le zodiaque indien n’est autre chose que le z0diaque grec; enfin, si dans la nomenclature astronomique et dans les procédés algébriques des Hindous on remarque quelques différences ou simplifications, rien ne prouve que ceux qui les ont initiés à ces connaissances nouvelles n'aient pas eux-mêmes puisé dans des ouvrages aujourd’hui perdus de l’école d'Alexandrie ces modifications partielles.

I n’est donc pas exact de dire, comme le fait J.-B. Biot (1), qu’il a été conduit à soutenir, sur l'antiquité et l’originalité de la science astronomique des Hindous, une opinion toute contraire à celle qu'on avail eue jusqu'ici. Il se borne à défendre la même cause que nous, sans produire aucun argument nouveau. Au lieu d'expliquer les divergences des Grecs et des Hindous par une importation étrangère, mais tout occidentale, il suppose que ceux-ci ont modifié volontairement les résultats qui leur étaient communiqués, pour déguiser leurs plagiats (2), ou qu’ils ont emprunté aux Chinois certaines déterminations qui diffèrent des déterminations grecques (3)!!! |

De telles considérations ont le double inconvénient de laisser la question au point où elle avait été placée,

mération sémitique analogue à celle qui fut en usage chez les Romains (chiffres romains), et dont la première origine pourra être rapportée à l'Égypte. » Ajoutez : chiffres romains, chiffres arabes, chiffres modernes, la filiation se suit.et ne peut plus être contestée.

(1) Études sur l'astronomie indienne et chinoise, p. vi de l’avertissement.

(2) Études sur l'astronomie indienne et chinoise, p.58.

(3) Id.

et de créer des hypothèses qui ne s’appuient sur aucune preuve de quelque valeur.

Si, au contraire, nous détachons du livre de M. Biot les idées principales appuyées sur des faits, nous voyons reparaitre toutes nos assertions.

« En général, dit-il (4), d'aprés tout ce que nous pouvons savoir sur les connaissances des anciens peuples, l'astronomie réellement scientifique est l’œuvre des Grecs. » |

« Avec les Grecs, écrivions-nous nous-même en 1845 (2), la science astronomique est créée; aussi l’histoire de l'astronomie proprement dite doit-elle être divisée en trois périodes : l’école d'Alexandri ie, l’école arabe et l’école moderne. »

On lit plus loin (3), dans l’ouvrage de M. Biot : « Les conquêtes d'Alexandre avaient ouvert des relations immédiates entre la Grèce et l'Inde; elles se continuèrent et devinrent plus intimes sous les Séleucides, dont la puissance s’étendit, avec des chances diverses, depuis Babylone jusqu’à l’Indus. Le fondateur de cette dynaslie, Séleucus Mcanor (sic), contracta des alliances avec les rois de l'Inde, linutrophes de ses possessions ; et, après le démembrement des portions orientales de son empire, devenues des satrapies indépendantes, les princes grecs qui les occupèrent entretinrent soigneusement ces rapports, qui ne cessèrent qu'avec l'invasion des Indo- . Scytes, moins d’un siècle avant notre ère; les brahmes purent donc, pendant ce long intervalle de temps, se

(1) Études, ete., p. xx de l'avertissement.

(2) Matériaux, etc., t. [, p. 2. (3) Etudes, etc., p. 81.

procurer les documents astronomiques dé la Grèce et de la Chaldée. »

« Certainement, avions-nous dit (4), lorsque Alexandre pénétra jusqu'au bord dé lIndus, lorsqu'il recut, comme on l’assure, des leçons dé ces philosophes d’un autre âge, ceux-ci n'auraient pas manqué dé faire sentir à ce conquérant barbare leur supériorité intellectuelle, s'ils s'étaient élévés aux plus hautes spéculations de la science; ils auraient cherché à l’étonnér par le tableau des progrès qu’ils auraïent fait faire aux connaissances humaïnes ; mais loin de là : Aristote et son école n’empruntent rien d’important aux Indiens ; deux siècles s’écoulent; les communications des Séleucides avec les souverains des rives du Gange ne cessent d’être . fréquentes, et ce sont les Grecs qui instruisent l'Asie orientale, en y introduisant leur civilisation et leurs idées. »

Enfin M. Biot fait remarquer que le système de trépidation des fixes attribué aux Hindous se trouve dans Théon (2); c’est ce que Letronne et nous-même avions déjà parfaitement établi (3). Ce qu'il dit du zodiaque indien, en s'appuyant sur les notes si intéressantes dé M. Ad. Regniér (4), n’est également que la reproduction des remarques de Letronne (5), ét ses considérations sur les longües périodes des Hindous ne changent

(1) Matériaux, etc., t. Il, p. 422.

(2) Études, etc., p. 82.

(3) Voyez notre Mémoire sur les instruments astronomiques des : Arabes, p. 31, et nos Matériaux, etc., t. I, p. 443 et 444.

(4) J.-B. Biot, Études, etc., p. 26, 102, etc.

(5) Mélanges d’érudition et de critique Mistorique : De l'origine des zodiaques, p. 38. — Voyez aussi nos Matériaux, etc., t. I,

en rien l’état de nos connaissances à cet égard. Il aurait pu même ajouter que le cercle astronomique, appelé cercle indien par les Arabes, avait été décrit par Proclus (1), et que les chiffres indiens, aussi bien que la numération décimale et l'algèbre, devaient avoir une origine occidentale (2); mais il aurait fallu en même temps répondre aux graves objections que M. Chasles

a soulevées en comparant les procédés algébriques des Grecs et des Hindous ou en traitant divers autres points, tels que l'équation du centre, et la question pouvait [ui sembler trop embarrassante.

Quoi qu’il en soit, on ne voit point que J.-B. Biot ait rien éclairci; seulement, il était assez naturel qu’adoptant nos conclusions, il s’en tint aux-.conjectures que nous avons proposées pour rendre compte des divergences des Hindous et des Grecs. Malheureusement, il était poursuivi par celte idée fixe : la glorificahon des Chinois, et l’on ne se douterait guère du rôle qu’il allait leur attribuer dans cette affaire.

Rapportant les déterminations des Indiens sur la durée des révolutions sidérales des cinq planètes (3), J.-B. Biot constate entre le Sourya-Siddhanta et Hipparque des différences presque insensibles, il est vrai, pour Mercure, Mars et Jupiter, mais de 7/10 de jour pour Vénus, et de 7 jours 1/2 pour Saturne. Puisqu'’il rappelle lui-même le pasage de l’auteur arabe Albirouni (4), où l’on voit les brahmes mettre immédiate-

(1) Matériaux, etc., p. 445.

(2) Voyez ci-dessus.

(3) Études, etc., p. 50.

(4) Id., p. 75.

ment en slokas ou en vers techniques les données scientifiques qui leur étaient communiquées, il était bien simple de supposer, comme nous l’avons fait (1), que les slokas du Sourya-Siddhanta comprenaient les indications fournies aux Hindous, à une époque plus ancienne, par quelque savant d'Alexandrie, voyageant dans l'Inde et transmettant aux brahmes de ce temps-là ses idées, ses calculs et les déterminations qu’à tort où à raison 1l croyait justes.

Mais cela ne satisfait pas M. Biot : « D'où peut provenir, dit-il, l’inexactitude de la révolution sidérale attribuée à chaque planète? Si l’auteur hindou a voulu s'approprier les évaluations d’Hipparque, pourquoi s’en serait-il écarté? Où aurait-il puisé celles de Vénus et de Saturne? Dans quelque autre source, chez les Chinois par exemple, pour dissimuler le plagiat. » Et ïl ne craint pas d’ajouter : « Tout cela est possible!!! »

L'heure viendra, écrivions-nous à M. de Humboldt en 1859 (2), où justice sera faite de ces conjectures hasardées qui troublent sans profit les esprits sérieux; cette heure est arrivée : les travaux de M. Biot appartiennent désormais à la postérité, qui n’a pas seulement le droit, mais le devoir d’en discuter la valeur. Certainement personne ne contestera à M. Biot le mérite d’avoir passé soixante ans de sa vie à aimer, à cultiver. la science et de s’en être fait l’éloquent interprète; on l’eùt appelé avec raison le Fontenelle de son siècle, s’il n'avait pas mêlé trop souvent la passion à des questions

(1) Voyez ci-dessus, (2) Deuxième lettre, p.10.

toutes scientifiques, et s’il n’avait pas eu la prétention d’être inventeur, lorsqu'il devait se contenter du rôle d’historien et de critique. M. de Rougé, dans un Dis- . cours lu à l’Académie des inscriptions, le 1er août 18692 (1), cite ces paroles de l’habile écrivain : « Peu de gens savent combien la chasse aux découvertes est remplie d'attraits ; si on le savait, on ne voudrait pas faire autre chose. » Mais ce qu'il ne dit pas, c’est qu'à force de s’occuper des découvertes des autres, M. Biot finissait par les croire siennes; c'était presque un décime de guerre qu’il prélevait, comme une chose toute naturelle et qui lui était due ; aussi que de querelles n’a-t-il pas eu à soutenir contre les Poinsot, les Arago et tant d’autres illustres confrères, pour des revendications de priorité! Nous trouvons un nouvel exemple de cette malheureuse disposition d'esprit dans le volume même qui fait l’objet de cette notice : M. Biot rappelle (2) que, « de deux évaluations prises dans Ptolémée, on peut en déduire une valeur de la précession beaucoup plus exacte que celle de l’auteur alexandrin; » et il ajoute en note : « M. le professeur Sédillot l'avait reconnu avant moi. » Mais on n’a pas oublié avec* quel empressement M. Biot déclarait en 1848 (3) que le mémoire où nous avions consigné cette petite découverte se trouvait depuis longtemps dans ses mains, en épreuves, et qu’il n’y avait point fait attention.

En voulant tout embrasser et tout expliquer, J.-B. Biot

(1) Moniteur de 1862, p. 1153. — Voyez aussi Revue contemporaine, livraison du 30 novembre 1862, p. 275.

(2) Études, etc., p. 83. |

(3) Journal des savants, 1843, p. 720.

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