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DES EMPRUNTS FAITS PAR LE FRANÇAIS A LA LANGUE ARABE

(Comptes-rendus des séances de l’ Académie des sciences, 8 mai, 149 juin, 24 juillet, 18 septembre 1871, — Revue orientale, avril 1870, p. 164.)

L'intérêt avec lequel l’Académie des sciences a, dans sa séance du 24 avril dernier, accueilli les Observations criiques de M. Egger sur les termes scientifiques empruntés à la langue grecque m'engage à faire quelques réserves en faveur de la langue arabe; car si l’on peut dire qu'avant la renaissance des lettres le français contenait à peine un mot d’origine grecque contre cinq cents mots d’origine latine, il serait juste d'ajouter : et contre presque autant de mots d’origine arabe; encore ces rares expressions étaient-elles venues plutôt par l'intermédiaire de l'arabe que du latin.

On oublie trop, en effet, que les Arabes ont été nos maîtres, aussi bien en sciences que dans les autres branches des connaissances humaines; et nos meilleurs dictionnaires, même celui de M. Littré, ont laissé subsister une lacune très-regrettable en donnant des étymologies que nous ne pouvons admettre pour des termes dérivés directement de l’arabe.

Dès le VIITe siècle, les musulmans étaient en possession de tout le midi de la France. Charles Martel préserva le nord de l'invasion (732-739); mais il laissa aux Sarrasins la Septimanie, où ils formérent des établissements durables, contractant des alliances dans le pays, introduisant, dès cette époque reculée, une foule de mots de leur vocabulaire, pour les usages ordinaires de la vie. La domination des Arabes était même préférée par le clergé à celle des guerriers germains, qui ne se gênaient guère pour disposer des biens ecclésiastiques ; de nombreux liens unissaient déjà chrétiens et mahométans : une fille du duc d'Aquitaine devenait la femme d’un émir arabe. Les villes du Languedoc conservaient leurs comtes particuliers et une administration qui leur était propre; Mauronte, duc de Marseille, était l’allié, fidèle des envahisseurs de la Gaule, et luttait avec acharnement contre les fils de Pépin d’Héristal; et lorsque Pépin le Bref acheva, en 759, la conquête de la Septimanie, les Arabes conservèrent dans la contrée leur résidence et leurs biens.

Sous Charlemagne, des relations d’un autre genre s’établissent entre les deux peuples ; la politique commence à se substituer aux faits de guerre. Les khalifes de Bagdad portent la civilisation arabe au plus haut

APPENDICE. 205 degré de splendeur, et Haroun-al-Raschid recherche l'alliance du puissant empereur des Francs. Les khalifes de Cordoue font de l'Espagne la perle de l'Occident. Les sciences fleurissent des bords de l’Indus aux colonnes d’Hercule; et pendant les temps d’anarchie qui suivent le glorieux règne de Charlemagne, lorsque la barbarie du moyen âge s’appesantit de plus en plus sur la Gaule et la Germanie, les Arabes, maîtres du midi de la France, des Pyrénées jusqu'aux Alpes, partent de leur colonie de Fraxinet (la Garde-Frainet) pour étendre leurs incursions au nord jusqu’en Bourgogne et en Suisse, au sud dans le Tyrol et la Lombardie (888- 979), consolidant la prépondérance arabe dans ces régions, et transmettant à nos pêres les connaissances qu’ils recevaient eux-mêmes des écoles fondées dans le vaste empire des successeurs de Mahomet.

Ici se manifeste un nouveau progrès de l'influence arabe sur les races latines. Les rapports avec l'Espagne sont plus fréquents. Quelles que soient les divergences d'opinions sur le voyage de Gerbert à Barcelone, il n’en est pas moins avéré que l’usage des chiffres arabes et de la numération décimale s’introduit dès cette époque parmi nous. J’ai montré que ces chiffres n'étaient qu'une transformation des chiffres romains avec l’addiüon du zéro; que leurs noms, leurs modifications successives étaient purement arabes. En 956, Abdérame II était en relation directe avec les divers princes chrétiens de l'Espagne, de la France, de l'Allemagne et des États slaves ; Othon III entretenait un ambassadeur auprès de ce grand prince. La cour de Toulouse était comme un reflet de celle de Cordoue. Les concours de poésie,

réorganisés plus tard par Clémence Isaure, rappelaient les moallacät des anciens Arabes, et lorsque la princesse Constance fut appelée par Robert II sur le trône de France, vers 999, les mœurs et la langue subirent à Paris une véritable révolution.

Les croisades (1095-1291) contribuérent puissamment à entretenir ce mouvement social, Surtout celle de saint Louis, qui résida plusieurs années en Orient. Le contemporain de ce prince, Frédéric II, avait une garde arabe ; if recevait les fils d’Averroës ([bn-Roschd) à sa cour ; l'astronomie, les mathématiques, les sciences naturelles étaient étudiées dans les livres arabes. Dés le XIII siècle, Roger Bacon et Raymond Lulle appelaient l'attention sur l'importance des langues orientales, et le concile de Vienne (1311) exprimait le vœu qu’elles fussent enseignées à Rome, à Paris, à Ha et à Oxford. Les Souverains-Pontifes entretenaient à Paris vingt élèves originaires de l’Orient, familiarisés avec l'arabe, l’hébreu et les autres idiomes de l’Asie.

La médecine arabe, avant Fernel, formait la base de la science de nos docteurs : Froissart, dans $es Chroniques, se sert souvent de locutions arabes ; Guillaume Postel, nommé professeur de mathématiques ef de langues orientales au collége de France, publiait, en 1538, un Essai de grammaire arabe. Les rapports de la France avec les États Earbaresques inspiraient, en 1587, à Henri III l’idée de créer au Collége royal une chaire d’arabe, et d’y nommer Arnoul Delisle, qui était envoyé à diverses reprises à Fez et à Maroc pour traiter de la délivrance des esclaves français; enfin l’expulsion des Maures de l'Espagne (1493, 1571 et 1609) peuplait

APPENDICE. 207 de rechef la France de tribus arabes, qui y mtroduisaient de nouveaux noms de famille. La conquête de l'Algérie n’a-t-elle pas de nos jours doté la langue française de mots inconnus jusque-là?

On comprend aisément que ces communications, en quelque sorte non interrompues pendant plusieurs siècles, nous aient transmis un grand nombre d’expressions et de locutions orientales ; ce n’est pas ici le lieu de parler des emprunts dus aux relations de la vie communé ou à la politique. Il était tout naturel que les Arabes, maîtres de la Méditerranée depuis le VITE siécle, donnassent à la France et à Pltalie la plupart des termes de marine : amiral, escadre, flotte, frégate, corvette, caravelle, felouque, chaloupe, slocp, barque, chiourme, darse, calfat, estacade, et, en première ligne, la boussole, improprement attribuée aux Chinois ; que dans la formation des armées permanentes on adoptäât les titres donnés aux officiers des armées musulmanes, le cri de guerre des Arabes, Femploi de la poudre à canon, des bombes, des grenades, des obus; que dans Padministration, les termes de syndic, aides, gabelle, taille, tarif, douane, bazar, etc., fussent empruntés aux gouvernements de Bagdad et de Cordoue. Les rois de France de la troisième race les imitaient en tout ; c’est ainsi que la plupart des termes des grandes chasses sont arabes : chasse, meute, laisse, curée, hailali, cor de chasse, fanfares, etc. ; que le mot tournoi, que les lexicographes modernes font venir de éorneamentum, est bien l'arabe tournow, spectacle militaire; mais c’est principalement à la nomenclature scientifique que nous devons nous attacher.

Personne n'ignore que les travaux de l’école d'Athènes et d'Alexandrie nous ont été en grande partie transmis par les Arabes ; on a accusé ces derniers d’avoir dénaturé les termes grecs dont ils s'étaient servis. Ce reproche est mal fondé; car les Arabes reproduisaient consonnes pour consonnes, à l'exception du P remplacé par B, supprimant les voyelles ou leur substituant trois leltres quiescenies que les traducteurs latins lisaient de travers ; c’est ainsi qu'ils ont fait de l'arabe Ibbarchos, Abrachis; d’Aristotélès, Arisiole; d’un adjectif 4 néyon, l’almageste; de Semt (-ai-ras, le côté de la tête) sent ou zénith, etc. On peut voir dans Cesi, Giggei, Schickard, Assemani, à quel point les noms arabes des étoiles ont été défigurés. Il était bien difficile qu’il en fût autrement, quand on songe que les racines arabes donnent naissance à quinze formes de verbes qui ont toutes une signification distincte, et à vengt-huit formes de pluriels irréguliers répondant à une ou plusieurs formes de noms ou d’adjectifs singuliers : aussi faut-il un grand travail de recherche pour découvrir certaines étymologies orientales sous des déguisements dus à l'ignorance ou à des erreurs de copistes. Mais ce que nous pouvons constater avec certitude, c’est que notre astronomie est peuplée d’expressions arabes : almicantharats, azimuts, zénith, nadir, les pièces de l’astrolabe, alidade, alancabuth; les noms d'étoiles : Aldébaran, Rigel, Althair, Wéga, Acarnar, Alghol, etc.; qu'il en est de même pour les mathématiques : chiffres, zéro, algèbre, etc. ; pour la chimie : alchimie, alcool, alcal, alambic, elc.; pour l’histoire naturelle et la médecine : bol, elixir, sirops, juleps, sorbet, mirobolans, etc.,

et ce haschich d’où nous est venu le terme «ssassins.

Que résulte-t-il de ces observations? La nécessité de revoir mot par mot tous nos grands dictionnaires, pour rectifier les fausses étymologies qui y sont multiphées, et de faire pour la langue française, à la suite des essais incomplets tentés jusqu'à ce jour, ce que d’honorables savants, MM. Dozy et Narducci, ont réalisé, dans ces derniers temps, pour l'espagnol et l'italien. |

L’intéressante communication de M. Roulin (1) soulève plusieurs questions sur lesquelles je prends la liberté d'appeler de nouveau l’âttention de l’Académie. Mais, avant tout, je prie M. Roulin d’être bien persuadé que je partage ses sentiments d’admiration pour l’immense travail de M. Littré, et que les preuves à l'appui de mes observations ont élé produites, et surabondamment, à son insu sans doute (2).

En ce qui touche la nomenclature scientifique, je n’associe complètement ‘aux réflexions pleines de sens de M. Egger; peut-être, seulement, s'est-il montré un peu trop sévère pour les mots endosmose, exosmose et théodolite. Si, laissant de côté dou, action de flarrer,

(1) Comptes-rendus, mai 1871, nos 20 et 21, p. 591 et 648. (2) Voyez la Revue orientale d'avril 1870, p. 164 et suiv., et les ouvrages qui s’y trouvent cités.

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