TRAVAUX DES ASTRONOMES ARABES SOUS ALMAMOUN
(Introduction aux Tables astronomiques d’Oloug-Beg, 1839.)
Lorsque l'empire, romain se fut écroulé sous les armes victorieuses des barbares du Nord, les dernières traces de l’ancienne civilisation dispaurent entièrerement, et l’état d'ignorance profonde dans lequel l’Europe resta plongée arrêta pour longtemps tout progrès intellectuel; les sciences, dont les Grecs avaient agrandi le domaine, étaient ignorées ou perdues, et l’on ne pouvait prévoir alors par quelle heureuse révolution les esprits se rallieraient jamais au passé.
Cest d’un pays presque oublié, voisin de l'Égypte, de la Syrie et de la Perse, que devait jaillir la lumière; en 632, des déserts de l’Arabie, un peuple de conquérants s’élançait à la voix de Mahomet, et, maître de la moitié du monde après quatre-vingts ans de combats et de triomphes, il dirigeait ses efforts vers un but plus élevé, en cherchant à renouer la chaîne interrompue des connaissances humaines. — Dès la fin du huitième siècle de notre ère, l'amour des arts et des lettres succéda chez les Arabes à l'enthousiasme guerrier ; non
contents de s'être approprié les travaux des savants d'Athènes et d'Alexandrie, ils les perfectionnèrent, les enrichirent de leurs propres découvertes, et se placèrent ainsi entre les Grecs qu’ils avaient dépassés et les modernes auxquels ils préparaient la route vers de nouveaux progrès. ;
Les sciences et particulièrement l’astronomie, cultivées à Bagdad, se répandirent de bonne heure dans les parties les plus reculées des États musulmans, qui s’'étendaient de l’océan Atlantique à l’Indus ; Cordoue et Tolède, Fez et le Caire, Racca et Samarcande, rivalisérent avec la capitale des khalifes abbassides. — Lorsque les Mongols (1) et plus tard les Turcs orientaux (2) bouleversérent l’Asie de fond en comble, les vainqueurs rendirent un éclatant hommage à la supériorité intellectuelle de ceux qu’ils avaient subjugués, en étudiant leurs livres, en s’éclairant de leurs lumiéres; vers l’année 1437, Oloug Bec (3), petit-fils de Tamerlan, publiait ses Tables, que l’on peut regarder comme le dernier monument de l’école arabe; et à la même époque l’Europe sortait des ténébres du moyen âge; le temps des Copernic était arrivé. |
L'école arabe a donc fleuri pendant plus de six cents ans (de 762 à 1450). — On conçoit aisément combien il importerait de savoir tout ce qu’elle a produit; mais,
(1) Conquêtes de Tchinghiz Khan et de ses fils, de 1218 à 1260.
(2) Conquêtes de Timour ou Tamerlan, de 1370 à 1405. — Nous avons adopté la distinction si judicieusement établie par M. Quatremère entre les Mongols et les Turcs orientaux. Voyez Quatremère, Histoire des Mongols, de Raschild Eldin, t. 1, p. 69, 73, etc., et Mém. hist. sur la vie du sultan Schah Rokh, p. 44, 45, etc.
(3) Oloug-Beg, né en 1393, mort en 1449.
pour y parvenir, il faudrait interroger les originaux arabes et persans, et les recherches de cette nature, qui exigent la réunion des connaissances les plus diverses, sont hérissées de difficultés; aussi, jusqu’à présent, l’histoire de l'astronomie et des mathématiques chez les Orientaux est-elle demeurée fort obscure. Si les amis des sciences et des lettres ont souvent exprimé le désir de voir cette lacune comblée, l’appel fait au zèle de ces laborieux érudits qui consacrent leurs veilles au dépouillement et à l’examen des manuscrits, dans l'espoir de découvrir des notions neuves et utiles, n’a été que rarement entendu. On reste frappé d’un juste sentiment de regret lorsqu'on passe en revue les écrits publiés jusqu'au commencement de ce siècle sur les travaux des Arabes, et que l’on considère l’insuffisance des documents qui nous ont été transmis par nos devanciers. Quelques fragments imprimés çà et là et d’un intérêt secondaire ; un petit nombre d'ouvrages fort inexactement traduits en latin par des hommes qui ne comprenaient pas la plupart du temps les mots techniques, et qui se contentaient d’en rendre uniquement le son; des hypothèses douteuses, quelques résultats généraux indiqués sans preuves à l'appui (1) et dont il a été impossible de retrouver les traces : tels étaient, naguère encore, les seuls éléments d'appréciation qui pouvaient donner une idée de l’état et des progrès des sciences mathématiques pendant cette longue période du moyen La qui sépare l’école d'Alexandrie de l’école moderne.
C’est pourtant d’après ces matériaux incomplets que,
(1) Bernard, Philosophical transactions, vol. XITI, no 158, p. 567- — Jourdain, Mém. sur l’observ. de Meragah, p. 28.
APPENDICE. 239 par une singulière légèreté d’esprit, on avait résolu péremptoirement l’un des problèmes les plus intéressants de l’histoire des sciences. Sans avoir consulté de nouveaux manuscrits, sans s'être entouré des pièces de conviction nécessaires, on avait hautement proclamé que les astronomes arabes, imitateurs scrupuleux des Grecs, avaient conservé toutes leurs hypothèses; qu'ils avaient seulement déterminé avec plus de précision l'obliquité de lécliptique, l’excentricité du soleil, son mouvement moyen, la précession des équinoxes (1); qu'ils avaient, il est vrai, substitué les sinus aux cordes dans les calculs (2), mais qu'ils n'avaient pas été plus loin, et que si nous leur devions de la reconnaissance pour avoir recueilll et préservé de l'oubli quelques livres de la Grèce et de l'Inde, il ne fallait pas songer à chercher dans leurs manuscrits des inventions qui leur appartinssent en propre, attendu que les premières modifications apportées aux théories de Ptolémée et de ses commentateurs avaient été faites par les astronomes européens du seizième siècle.
Get arrêt sévère porté contre les Arabes, sans que la question eût été suffisamment approfondie, reçut néan- . moins une sorte de sanction tacite; il fut presque généralement admis que l'école arabe avait été appréciée à sa juste valeur, et que des investigations nouvelles, désormais inutiles, ne pourraient rien changer aux opinions définitivement adoptées; mais une découverte inattendue vint réveiller l'attention du monde savant: J.-J. Sédillot, mon père, en compulsant les manuscrits
(1) Voyez notre introduction au Traité d’Aboul Hhassan, t. I, p. 1. (2) Même introduction, loc. cit., et p. 2.
de la Bibliothèque royale, avait trouvé un traité de gnomonique arabe qui révélait des résultats tout à fait nouveaux (1). En le traduisant, il reconnut que les tangentes et les sécantes étaient déjà introduites dans les calculs trigonométriques ; des recherches ultérieures lui apprirent qu’on devait fixer à l’année 975 environ l’époque de cette heureuse innovation (2). C'était sans contredit la plus importante découverte qui eût été faite depuis plus de deux siècles dans l’histoire des sciences mathématiques, car on avait toujours cru que l’emploi des tangentes n'avait eu lieu que cinq cents ans plus lard chez les modernes ; on en faisait honneur à Régiomontan, et longtemps après lui, Copernic l’ignorait encore (3). On commença donc à regarder les Arabes d'un œil plus favorable; on avait déjà compris que leurs observations astronomiques pouvaient servir utilement à la détermination des moyens mouvements; on voulut bien avouer alors qu’ils avaient été au-delà des Grecs en. perfectionnant la trigonométrie d’une manière notable, et qu’ils avaient donné à cette partie de la géométrie sa forme moderne, indispensable pour les progrès de l’astronomie (4). Cette direction nouvelle imprimée
(1) Ce traité de gnomonique est compris dans le manuscrit arabe n° 1147, dont la traduction fut jugée digne de l’un des grands prix décennaux ; c’est l’ouvrage que nous avons publié sous le titre de Traité des instruments astronomiques des Arabes. Paris, 1834-1835, 2 vol. in-4o.
(2) Voyez notre introduction au Traité d’Aboul-Hhassan, t. L p- 9.
(3) Id., loc. cit., et Chasles, Aperçu historique des méthodes en géométrie, p. 495, d’après J.-J. Sédillot, cité par Delambre.
(4) Chasles, Aperçu historique des méthodes en mehr ie, p. 495 et 502, d’après J.-J. Sédillot,
APPENDICE. 237 aux idées jusque-là répandues ranima lintérêt des recherches, et J.-J. Sédillot commença cette série de travaux qui ont jeté tant de lumières sur les points les plus délicats de la science des Arabes, et qui se trouvent consignés dans l’Histoire de l’Astrononne au moyen âge de Delambre, dont ils composent la partie vraiment neuve et originale (1). Doué de cette haute intelligence, de cetle sagacilé, de cette vive pénétration qui saisit admirablement les rapports des diverses branches des connaissances humaines, profondément versé dans l'étude des sciences mathématiques et des dialectes de l'Orient, J.-J. Sédillot ne craignit pas d'affronter les difficultés sans nombre que l’on rencontre inévitablement. lorsque l’on s'engage’ dans une route encore inexplorée ; par un remarquable effort de cet esprit aussi modeste que vigoureux, il sut deviner le sens de cette multitude de termes scientifiques qu'aucun dictionnaire n’explique, laissant à ses successeurs un chemin frayé et rendu par cela même d’un plus facile accès.
Cependant, si les faits nouveaux signalés par J.-J. Sédillot avaient modifié l’opinion que l’on s'était formée des ouvrages scientifiques des Arabes, ils ne l'avaient pas détruite entièrement. « Les Arabes avaient été d'excellents géomètres : » c'était là une concession qu'on ne pouvait leur refuser; élèves des Grecs, ils avaient rendu plus parfaites leurs méthodes de calcul, et, par de précieuses additions dans la trigonométrie, ils avaient donné à l'expression des rapports et de leurs combinaisons plus d’étendue et de simplicité; mais,
(1) Voyez notre introduction au Traité d’Aboul-Hhassan, t. 1, p. 5, et Delambre, Hist. de l'astronomie au moyen âge, passim.
observateurs médiocres, ils n'avaient pas même soupconné le besoin de vérifier l'exactitude des théories de Ptolémée, qu'ils avaient conservées intactes et sans aucun perfectionnement. Sur ce point, Laplace et Delambre étaient irrévocablement fixés (1), et dans leurs écrits ce jugement se trouve à chaque pas reproduit. J.-J, Sédillot avait bien démontré par ses propres découvertes que les connaissances des Arabes étaient plus étendues qu’on ne le supposait généralement ; mais désormais la limite de ces connaissances était déterminée d’une manière très-précise, et l’on ‘était obligé de convenir « qu’il n’y avait jamais eu qu'une astronomie, celle des Grecs (2). » |
Cette décision devait, comme la précédente, se trouver encore infirmée.
Des progrès incontestables en algèbre (3), une perfection rare apportée dans la construction des instruments (4), l'usage du gnomôn à irou (5), et par dessus tout la découverte fait à Bagdad au dixième siècle de la troisième inégalité funaire (6), appelée dans nos
(1) Voyez nos Recherches nouvelles pour servir à l’histoire de l'astronomie chez les Arabes, p. 7.
(2) Delambre, Histoire de l'astronomie au moyen âge, p. 198.
(3) Voyez le mémoire que nous avons inséré dans le t. XIII des Notices et extraits de manuscrits, p. 125 et suiv., et M. Chasles, Apercu historique, etc., p. 496.
(4) Voyez notre Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes et les Comptes-rendus des séances de l’Académie des sciences, du 10 décembre 1838.
(5) Id.
(6) Voyez nos Recherches nouvelles pour servir à l'histoire de + l’astronomie chez les Arabes, p.12 à 23, etles Comptes-rendus des séances de l’'Académié des sciences, loc. cit.
tables modernes variation, et qu’on croyait avoir été déterminée pour la première fois par Tycho-Brahé vers 1601, voilà ce que nous avons montré les textes à la main. Dès lors il n’était plus permis de croire que les Arabes avaient été, sous le rapport des hypothèses astronomiques, les copistes serviles des Grecs; aussi comprend-on à présent combien il importerait de réunir et de compulser leurs manuscrits scientifiques. Plusieurs de ceux qui ne nous sont pas encore parvenus renferment peut-être des observations qui serviraient à constater de plus en plus l’exactitude des théories modernes; peut-être apprendrions-nous que ces Arabes, traités de Barbares (1), n’ignoraient pas certaines inventions dont oa attribue tout l'honneur à nos savants de la renaissance; et comme nous l'avons dit ailleurs (2), « avec quel intérêt ne suit-on pas ces recherches actives et fécondes sur des peuples longtemps méconnus, qui reparaissent peu à peu avec leur brillant cortége de conquêtes intellectuelles, et qui reprennent ainsi leur véritable rang dans les annales du monde! »
L'histoire des Arabes, avant Mahomet, n'offre que des traditions incomplètes ou confuses (3), au milieu
(1) Le dédain si souvent exprimé pour les travaux des Arabes était-il une conséquence des luttes acharnées soutenues par les chrétiens contre les peuples qui professaient l’islamisme, ou bien les progrès si remarquables des modernes dans les sciences exactes les ont-ils trop exclusivement portés à faire peu de cas des connaissances acquises par les générations qui les avaient précédés ?
(2) Discours prononcé au collége Saint-Louis en 1838, p. 7.
(3) Pococke, Specimen historiæ Arabum, 1650, p. 33 et suiv. — Quatremère, Mém. sur le Kitab al Agani, p. 8, et Mém. sur les Nabatéens, p. 80 et 81. — S. de Sacy, Mém. sur divers événements
desquelles on distingue à peine quelques notions d’astronomie pratique; le spectacle du ciel avait attiré leur: attention, comme celle de tous les peuples que la douceur du climat et la sérénité de l'air invitent à l’observation des astres, mais sans leur inspirer le désir de déterminer les lois des mouvements célestes (1). Les noms des planètes et de certaines étoiles dont ils faisaient des divinités, une indication assez exacte des maisons de la lune et des croyances purement astrologiques, voilà tout ce qu'ils avaient inventé ou recueilli dans leurs rapports avec les nations qui les environnaient (2). Ils employaient l’année lunaire (3), mais il ne paraît
de l'histoire des Arabes avant Mahomet, extrait des Mém. de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XLVII, p. 484 et suivantes.
(1) Pococke, Specimen historiæ Arabum, p. 6, et p. 164: « Arabum scientiæ quibus præcipuè operam dabant tres erant : scientia genealogiarum, somnia interpretandit peritia, de stellarum in concitandis pluviis vi judicium. » — Ils avaient, dit Montucla, Hist. des mathématiques, t. I, p. 353, une sorte d'astronomie semblable à celle qui était connue des Grecs avant Thalès.
(2) Pococke, Specimen historiæ Arabum, p. 5, 89, 117, 129 et suiv., p. 140, 163 et suiv. — Golius ad Alferganum, p. 63 et 64. — Weiïdler, Historia astronomiæ, p. 204. — Montucla, Hist. des mathématiques, t. 1, p. 354. — Riccioli, dans sa chronologie (Almagestum novum, p. xxix et xxx), cite, d’après Junctinus, les noms de deux astrologues arabes, dont l’un, Albubater, vivait cinq cents ans avant J.-C., et l’autre, Andruzagar, l’an 230 de l’ère chrétienne.
(3) Il paraîtrait que quelques tribus se servaient d’une année luni-solaire, ce qui expliquerait la défense faite par Mahomet (Coran, surate 9) de conserver l’usage de l’intercalation. M. de Sacy a traité ce sujet fort au long dans son Mémoire sur l'histoire des Arabes avant Mahomet, où il examine successivement les opinions émises par Gagnier, Prideaux, Pococke, Golius, Sale, etc. Voyez Mém. de l’Acad. des inscriptions et belles-lettres, t. XLVIHT, . p. 528, 531, 606 et suiv., et plus particulièrement p.612, 625 et 626.
pas qu’ils aient jamais cherché à fixer l'incertitude des
temps par des ères ou époques d’un usage général (1);
— aussi est-il presque impossible d'établir un ordre régulier dans celte longue série de faits jetés au hasard dont se composent les annales des anciens habitants de l'Arabie, jusqu’au moment où une révolution, habilement préparée, vint briser leurs cultes divers, les réunir sous la loi du Coran, et développer chez eux de nouvelles inclinations.
Des guerres d’invasion à peine interrompues par les discordes civiles, des expéditions lointaines et d’éclatants triomphes remplissent tout le prernier siècle de l’hégire ; et même en 7,0, lorsque la dynastie ommiade de Damas fut renversée (2), rien n’annonçait encore qu’au tumulle des armes et à la barbarie des camps allait succéder, pour l'empire des khalifes, une brillante période de civilisation. Plus occupés à étendre leurs conquêtes et à propager leur système religieux qu’à favoriser les lettres et les sciences, auxquelles ils étaient totalement étrangers, les successeurs de Mahomet avaient, jusque-là, ravagé la Syrie, la Perse, jusqu’à l’Indus et à la mer Caspienne, tout le nord de l'Afrique, la majeure partie de l'Espagne, menaçant d’envahir la France, si Charles-Martel n’eût arrêté ce torrent dévastateur en taillant en pièces les troupes d’Abdérame dans les
(1) S. de Sacy, Mém. sur l'hisloire des Arabes avant Mahomet,
(2) Quatremère a publié les détails les plus curieux sur la chute des Ommiades, le mauvais succès des Alides et l'avènement des Abbassides, dans ses Mémoires historiques sur la dynastie des khalifes abbassides, p. 2 et 5, 37 et suiv.
Il, 16
plaines de la Loire (1). Mais sous les Abbassides une noble émulation et, par-dessus tout, l'exemple et la protection du souverain, devaient faire disparaitre l'ignorance et la grossièreté justement reprochées aux nouveaux conquérants; les esprits s’éclairérent, s’ouvrirent à des idées nouvelles, et l’on vit naître alors ce grand nombre d’écrits de tout genre, source. d’une infinité d’autres, qui firent de la langue arabe la langue savante de l'Orient et de tous les États musulmans (2).
Presque tous ces écrits subsistent encore, et leur réunion forme une des plus vastes littératures que l’on connaisse.
L'histoire, dans ses diverses applications, en est pour nous l'une des branches les plus intéressantes, non pas qu’elle nous donne sur les antiquités des Arabes toutes les lumières qu’on pourrait désirer, mais elle nous fait voir, dans une suite d'événements toujours remarquables et quelquefois extraordinaires, l’origine et les progrès de la puissance des khalifes, son extension prodigieuse, sa splendeur, sa décadence, et enfin sa dissolution par l'établissement simultané de plusieurs dynasties nouvelles qui, sans cesser de reconnaître l'autorité spirituelle des vicaires du prophète, s’emparèrent de la Perse et de l'Égypte, de la Mauritanie et de l'Espagne. La succession de ces dynasties s’y trouve
(1) Les divisions qui éclatèrent à cette époque entre les émirs de l’Espagne contribuèrent à suspendre pour longtemps les progrès de la puissance musulmane en Occident. (Reinaud, Invasions des Sarrasins en France, p. 48, 72 et suiv. — Cardonne, Histoire de l'Afrique et de l'Espagne, t. I, p. 124 et suiv.)
(2) J.-J. Sédillot, Notice de la grammaire arabe de S. de Sacy, p. 2 et suiv.
expliquée, aussi bien que les révolutions qui semblent avoir rétabli, après une longue interruption, l’ancienne balance politique de l'Asie, en replaçant dans leurs précédentes limites, quoique sous une forme de gouvernement et avec des institutions bien différentes, l’ancien empire des Perses et celui des souverains de Constantinople. Les circonstances de la vie publique ou privée des hommes qui se sont illustrés, soit dans la carrière militaire ou administrative, soit dans celle des lettres et des sciences, sont développées dans des ouvrages particuliers que l’on consulte toujours avec fruit ; d’autres écrits sont consacrés à l’histoire des opinions religieuses et des sectes de toute nature qui ont inondé l'Orient depuis la naissance du mahométisme; enfin quelquesuns nous ont procuré sur nos expéditions d'outre-mer des éclaircissements jugés dignes d’être insérés dans le recueil des historiens de France que l’Académie des inscritions et belles-lettres est chargée de publier. Il ne faut pas se dissimuler néanmoins que les Arabes n'ont point connu l’art d'écrire l’histoire; mais leurs compilations et leurs chroniques, quoique rédigées sans ordre et sans discernement, et souvent surchargées de traditions obscures et de détails inutiles ou de peu de valeur, peuvent être considérées comme un immense recueil de matériaux historiques, livrés à l’industrieuse activité des Européens, auxquels il semble réservé de les mettre en œuvre. À ces écrits il faut joindre les relations de voyages données par les Arabes, comme une source précieuse de connaissances locales qu’on chercherait en vain dans leurs historiens.
Leurs traités de géographie, également remplis de
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notions curieuses sur les productions du sol et de lindustrie, sur l'administration publique et sur l’économie domestique, ouvrent la partie scientifique de leur littérature; et quoique ce ne soit pas sans raison qu'on ait reproché à quelques géographes orientaux de n'avoir . indiqué ni les longitudes ‘ni les latitudes des lieux, et d’avoir même négligé de fixer l'orthographe et la prononciation des noms propres, il en est plusieurs qui nous ont conservé des déterminations trés-précises dont on s’est avantageusement servi dans la construction de nos principales cartes d'Asie et d'Afrique. Toutefois, l'astronomie, qui réclame à juste titre ce qu'il y a d’assuré dans la géographie positive, est de toutes les sciences celle que les Arabes ont cultivée avec le plus de zèle ; non moins habiles à construire les instruments qu’à en faire usage, ils ont ajouté leurs propres découvertes à celles des Chaldéens et des Grecs, et comblé par leurs observations l'intervalle de plusieurs siècles qui sépare les derniers temps de l’école d'Alexandrie des premiers travaux des Européens, et ils nous ont Jaissé sur leur astronomie pratique et sur leurs méthodes de calcul et de réduction des ouvrages dignes d’une altention très-sérieuse. Il en est de même de ceux qu’ils ont composés sur plusieurs autres sciences physicomathématiques, sur diverses branches de la géométrie pure et sur l'algèbre, que nous tenons d’eux et qui, après l'introduction des signes de Vièête et l'invention du calcul infinitésimal, est devenue, dans les mains des modernes, instrument de leurs plus belles découvertes. On a lieu de regretter, il est vrai, qu’ils se soient livrés avec trop d’ardeur aux vaines spéculations de la philo-
APPENDICE, 245 sophie hermétique et de lastrologie judiciaire; mais on ne peut nier que ce ne soit à la passion qu'ils ont eue de tout temps pour ces fausses sciences que lon doit attribuer, d’un côté, les progrès qu’ils ont pu faire dans la chimie dont 1ls nous ont transmis les premiers éléments (1), et de l’autre la plus grande partie de leurs découvertes astronomiques.
Bagdad venait d’être fondée (2), et le khalife Abou Giafar Almanzor, ie second des Abbassides, avait fixé dans cette ville le siége de son empiré. Protecteur éclairé des lettres, ce prince devait donner une vive impulsion à l'étude de l'astronomie et des mathématiques, qu’il avait cultivées lui-même (3); sous son règne, les livres grecs furent examinés, et, si l’on en croit
(1) On peut voir, sur l’origine du mot alchimie, Examen critique de M. de Humboldt sur l'histoire de la géographie du Nouveau-Monde, t. I, p. 312. — L’alchimie était répandue en Égypte au moins trois siècles avant Mahomet, mais c’est aux Arabes qu’on doit la chimie réelle. (Pauw, Recherches sur les Égyptiens el les Chinois, t. I, p. 314, 317, 320, etc.)
(2) En 762. — El Macin, Hist. saracenica, p. 122. — Voyez Gibbon, The hist. of the decline and fall of the roman empire, 4821, t. VI, p. 479, et les auteurs qu'il cite. — Le géographe de Nubie, p. 204 (voyez le t. II de la traduction d’Edrisi, par M. Am. Jaubert), et Benjamin de Tudèle, Ifinerarium, p. 112-123, sont-ils donc les seuls écrivains qui aient vu Bagdad sous le règne des Abbassides ?
(3) Aboul Pharage, Hist. dyn., p. 160. — Ideler, Untersuchungen über den Ursprung und die Bedeutung der Sternamen, p. xLWI. — Assemani, Globus cœl. cufico arab., p. x1 et xx11. — Reiïske, Dissert. de principibus Muhammed, qui aut ab eruditione aut ab amore lüteraltorum claruerunt, p. 4. — Voyez aussi notre introduction au Traité d’Aboul-Hhassan, p. 1 et 2. — D’Herbelot, Bibliothèque orientale, 1697, p. 5952; il dit, page 39, qu’Abou Sahal Ben Naubakht eut la charge de premier astrologue sous Almanzor.
Casiri (1), des tables indiennes, traduites en arabe par Mohammed Ben Ibrahim al Fazari dès l’année 773, servirent de guide jusqu’au temps d’ D à pour l’observation des mouvements célestes.
Les successeurs d’Abou Giafar Almanzor imitèrent son exemple et favorisèrent le développement de toutes les. branches de l’intelligence humaine à une époque où les sciences et les lettres étaient totalement négligées en Europe. Pendant que Charlemagne essayait vainement d'en ranimer le goût, ces khalifes, appelant auprés d'eux les hommes les plus instruits des provinces qu'ils avaient réunies sous leur domination, faisaient traduire du grec les ouvrages les plus estimés et formaient de vastes établissements destinés à de riches bibliothèques
(1) Casiri, Bibl. Arab.-Hisp. Escur., t. 1, p. 428: « Almansoris principatu advenisse tradit Alhosainus ben Mohamad ben Aladami in suis tabulis majoribus quas margaritarum seriem inscripsit, astronomum quemdam Indum, sideralis scientiæ peritissimum, cum tabulis æquationum secundum medii gradus calculum digestis, tum alüis observationibus de duplici eclipsi, signorumque ascensionibus instructum, hasce tabulas Indus ipse retulit se ex tabulis à Phigaro Indorum rege olim confectis excerpsisse. Quamobrem imperator Almanzor hujusmodi librum et arabicè converti et arabibus in iis quæ ad siderum motus pertinent, veluti normam proponi jussit. Provincia hæc Mohamedo Ben Abrahim Alphazari demandata, cujus arabicam versionem astronomi librum sindum indum majorem appellant, quà plerique ad Almaimonis usque tempora usi sunt. » Il est à regretter que ces tables ne nous soient point parvenues ; elles pourraient nous donner une idée de l’importance des emprunts que les Arabes ont faits aux Indiens, emprunts qui n’ont jamais été nettement déterminés. — Assemani, en rapportant ce passage de Casiri (Glob. cœl. cuf. arab., p. xx1), donne la date de 156 pour l’hégire ou 811 de J.-C. Il y a encore là une de ces er reurs impardonnables dont ses citations offrent tant d'exemples.
et à des écoles publiques, où l’on enseignait, concurremment avec le texte et les commentaires du Coran, les livres d’Aristote, Hippocrate, Galien, Dioscoride, Euclide, Archimède, Apollonius, Ptolémée, etc., dont plusieurs nous ont été transmis immédiatement par les Arabes avant qu'on en eût retrouvé les originaux grecs (1). Les mêmes princes instituaient à Bagdad des académies où se discutaient les objets qui ne pouvaient être traités que par d’habiles maîtres, et ils fondaient cette école célèbre qui devait élever les plus beaux monuments de l’astronomie du moyen âge.
Almamoun, septième khalife de la maison d’Abbas, fat, après Abou Giafar Almanzor, celui des souverains de Bagdad qui se rendit le plus recommandable par son instruction et ses efforts constants pour le progrès des sciences (2); mais si ce prince donna son nom au siècle dont il assura la gloire littéraire, il ne faut pas cependant oublier ses prédécesseurs, Mohammed al Mahadi et Haroun al Raschid, qui élevèrent, par leurs vicloires et leur magnificence, le khalifat d'Orient au
(1) J.-J, Sédillot, Notice de la grammaire arabe de S. de Sacy, p. 2. — Jourdain, Recherches critiques sur l’âge et l'origine des traductions latines d'Aristote, p. 89.
(2) Golius, in Alferganum, p. 66 et suiv. — Weidler, Hist. astron., p. 205 et 206. — Fabricius, Bibl. Græc., t. XI, p. 260. — Il ajoute dans ses notes sur le petit traité de Léon l'Africain : « Sub hoc Almamone litteras potissimum floruisse notavit Hottingerus, Hist. eccles., sect. 9, p. 645-654, et in Anulectis, p. 348. Eusebius Renaudotus, epistola de versionibus syriacis et arabicis Hippocratis quam dedi, lb. IT hujus Bibl., cap. 24. Claudius Salmasius, Præf. ad arabicam Tabulæ Cebetis versionem; Simon Ockely, præf. ad librum anglicè editum de Syrià, Persià et Ægypto, occupatis per Sarracenos. Lond., 1708, etc. »
plus haut point de splendeur (1). Les productions des savants et des poëtes qu'ils comblaient de bienfaits ajoutérent à l'éclat de leur rêgne. Plusieurs ouvrages grecs et persans furent traduits en syriaque (2), et les . chrétiens répandus en Asie, Maronites et Nestoriens, secondérent par leurs travaux le zèle de ces khalifes (3); alors fleurirent l’astronome Mashallah, si vanté par Aboul-Pharage (4) ; Ahmed ben Mohammed al Nevahendi,
(1) Weïdler (Hist. astron., p. 204) nomme aussi le khalife AI Amin : « Sub Alamino artium elegantiorum cultum in Persia floruisse colligitur, etc. »
(2) Suivant Aboul Pharage, Hist. dynast., ed. Pococke, p. 148 et 154, Théophile d'Édesse, de la secte des maronites, traduisit en syriaque deux livres d'Homère, et à la même époque Jean, fils de Mesua, chrétien de Svrie, expliquait dans son école les sciences des anciens. — Voyez aussi Fabricius, Bibl. Græc., 1. XII, p. 259, et dans Casiri, Bibl. Arab.-Hisp. Escur., t. I, p. 421 : « Fadhl Ben Nubakht Abu Sahl, origine Persa, ab Haruno Raschidæo regiæ bibliothecæ præfectus est, ubi libros de Persarum scientiis persicè conscriptos in arabicum sermonem convertit. »
(3) Assemani (Bibl. Medic. Laur., p. 16 et suiv.; Bibl. orient. Clem. Vatic., t.1TIT, passim.) — Jourdain, Rech. crit. sur l’âge el l’origine des traductions latines d’Aristote, etc., p. 81, 85, 87, etc. L
(4) Casiri, Bibl. Arab.-Hisp. Esc., t. 1, p. 434 et suiv. — Aboul Pharage, Hist. dyn., p. 161 : « Mashalla Judæus, qui cum tempore Almansoris floreret, ad tempora usque Almamunis vixit, vir eximius et sæculi sui phœnix; eximiè pollens rebus abditis eruendis. » — Riccioli (Almag. novum, p. 30) commet une erreur en disant qu’il florissait en 860 de J.-C. On peut voir ce que Weidler (Hist. astron., p. 209) rapporte des divers ouvrages de Mashallah qui nous sont parvenus ; il faut placer au premier rang son livre Des éléments et des orbes célestes, imprimé à Nuremberg en 1549 par les soins de J. Heller. Plusieurs auteurs rappellent, d’après Regiomontan, l’opinion de Mashallah sur les comèêtes : Tycho-Brahé, Opera, t. 1, p. 513. — Longomontan, De novis cœli Phœnomenis, p. 9, etc.
le plus ancien des observateurs arabes (1), et le mathématicien Hegiah Ben Joussef, le premier traducteur d'Euclide (2). -— Nous n’avons pas besoin de rappeler à quel degré de perfection les arts mécaniques étaient parvenus dés cette époque : l'horloge à eau envoyée par Haroun al Raschid à Charlemagne, et dont la description a été conservée (3), suffirait pour en donner une idée, si les récits des historiens ne faisaient pas connaître en détail toutes les merveilles de ce genre accumulées à la cour de Bagdad. — Mais c’est surtout au fils de Haroun, Almamoun, qui occupa le trône pendant vingt ans (814-833), qu'appartient l'honneur d’avoir achevé l’ouvrage commencé par son aïeul Almanzor; ce prince, entouré de l'élite des savants et des artistes, recueillit à grands frais les écrits de l’école d'Alexandrie, et ses relations avec les empereurs de Constantinople lui permirent de faire rechercher jusque dans Athènes
(1) Suivant Ebn Jounis (Notices et extr. des man., t. VIE, p. 140), cet astronome observa dans la ville Joundishabour, du temps de Jahia ben Khaled ben Barmek, vers l’an 803 de notre ère. Ses tables sont intitulées : A7 Moshtamal.
(2) Casiri, Bibl. Hisp.-Arab., t. 1, p. 339 et suiv. Cette première traduction d’Euclide prit le titre de Haronea ; celle d’Isaac ben Honaï, appelée Mamonea, fut revue successivement par Thebit ben Corrah, Aboul Wefa de Bagdad, al Haïthem, etc.
(3) Weiïdler (Hist. astron., p. 204 et 205). Cette horloge marquait les douze heures et les faisait sonner par le moyen de certaines balles qui tombaient dans un vase d’airain; on y voyait aussi douze cavaliers qui se présentaient à autant de portes qu’ils fermaient, suivant le nombre des heures écoulées. (Voyez Marigny, His. des Arabes, t. IT, p. 127 et 128, et les auteurs qu'il cite. — Eginhart, Vita faroli Magni, ed. Bredow, 1806, p. 69.)
les ouvrages philosophiques des Grecs (1). L’Almagesle de Ptolémée, traduit en arabe (2), fut expliqué dans les écoles, et Almamoun, disciple de Jean, fils de Mesua et du Persan Kessaiï, s’adonna lui-même à l'astronomie (3). Par ses ordres, les plus habiles mathématiciens s’appliquérent à perfectionner cette science, et les résultats
(1) Aboul Pharage, Hist. dyn., p. 160. — Casiri, Bibl. Ar.-Hisp. Esc., t. I, préf., p. x et xj. — Cedrenus (Comp. Hist., 1647, p. 548 et 549) parle du refus que fit Théophile de communiquer les livres grecs à des barbares. — On lit dans Fabricius (Bibl. Græc., t. XIE, p. 261), d’après Léon lAfricain : « Mamon congregavit ingentem numerum doctorum diversarum linguarum êt interrogavit auctorum nomina, atque librorum, quæ scripta fuerunt in artibus, linguà græcà, persicà, chaldæà, atque ægyptià, adeoque multa eorum nominata sunt volumina. Misit tunc multos ex familiaribus suis in Syriam, Armeniam atque Ægyptum, ut illos emerent libros de quibus sarcinas infinitas attulerunt et conduxerunt. »
(2) Montucla, Hist. des mathém., t. 1, p. 355. — Weïdler, Hist. astron., p. 205. — Colebrooke, Miscell. Essays, t. IL, p. 348. — On sait que les Arabes ont fait le mot Al Mageste de n pey on. Isaac ben Honaïn traduisit l’ouvrage de Ptolémée en 827; mais Weiïdler (Hist. astron., p. 205) parle d’une autre traduction faite en 827 : « Ex M. S. Peiresciano probatum dedi interpretes fuisse Alhazenum, filium Josephi, filium Maire, Arithmeticum; et Serium, fiium Elbe Christianum. » — Ideler (Untersuchungen über den Ursprung der Sternamen, p. 45) dit que l’Almageste avait été déjà . traduit sous Haroun al Raschild, et en effet, Casiri nous apprend (Bibl. Arab.-Hisp. Esc., t. 1, p. 349) que du temps d’Iahia ben Khaled ben Barmek, vers 800, Abou Haïan, Salam et Hedjadj ben Mathar travaillèrent à la version arabe; mais ce n'étaient sans doute que des essais de traduction, qui furent revus et complétés par. Isaac ben Honaïn. Plus tard, Al Alnaiziri et Thebit ben Corrah, dont nous aurons occasion de parler, y firent de nouvelles corrections.
(3) Almamoun, comme tous les astronomes arabes, croyait aux rêves de l’astrologie. (Aboul Pharage, Hist. dyn., p.163.) — Voyez aussi Kepler, cité par Weidler (Hist. astron., p. 209).
des observations qu'ils firent à Damas et à Bagdad furent consignés dans la Table vérifiée (1), dont Tahia ben Abi Mansour est considéré comme le principal auteur (2), mais à laquelle travaillérent Al Abbas ben Said al Jauheri, Send Ben Ali, Ebn Ishac Ben Kesouf,
(1) Cette table, que Golius appelle Tabulæ probatæ, d’après Ebn Jounis (Golius, in Alferganum, p. 67), offre probablement l’ensemble des observations faites sous Almamoun, et ce doit être l'ouvrage dont parle Labbe (Bibl.. nov., mss. suppl., 6, p. 256, 40), sous le.titre de : Astronomia elaborata à compluribus D. D. jussu regis Maimon, et que nous retrouvons encore dans El Macin (Hist. sarac., 1. IX, chap. 8, p. 176) sous celui de Tabulæ Mamonicæ. Le traducteur d'El Macin, Erpenius, a lu, au lieu de zig (Table astronomique), le mot rih qui signifie vent, et il rend ainsi le passage de l’auteur arabe: Didicerat egregiè astronomiam et ventorum stationes, undè et inter peritos hujus scientiæ etiam nunc nolus est ventus Almamonis ; conçoit-on que Weiïdler ait pu reproduire une : pareille erreur (Hist. astron., p. 206), et après lui Bailly (Astron. mod., t. 1, p. 225)?
Il ne faut pas confondre la Table vérifiée avec le Canon probatus d’'Habash, dont nous nous occuperons plus loin. Cet astronome avait écrit l’histoire des observations faites à Damas et celle des observations faites à Bagdad, et ce sont sans doute ces dernières observations qui composaient la Table Al Shemasia, que M Caussin (trad. d'Ebn Jounis, p. 156 et 158) suppose la même que la Table vérifiée. — Al Shemasia, ajoute-t-il (p. 148), était une rue ou un quartier de Bagdad où était l'observatoire des astronomes d’Almamoun. — (C'était, suivant Aboul Pharage (Hisi. dyn., p. 161), un lieu situé dans Bagdad, et GCasiri (Bibl. Arab.-Hisp. Esc., t. I, p. 440) dit: In vico Shemasià (editissimo Bagdadi nimirum loco).
(2) Golius (aotæ in Alferganum, p. 66) indique Iahia comme le seul auteur de la Table vérifiée, et deux pages plus loin il dit avec Ebn Jounis : « Les auteurs de la Table vérifiée, etc. » — On ne peut douter qu'Iahia n’ait été l’un des astronomes les plus instruits de son temps; Ebn Jounis le cite très-souvent. (Ebn Jounis, p. 40, 42, 50, 58, 62, 216, etc.) — Casiri, t, 1, p. 425,
Khaled Ben Abdalmelek al Merouroudi (1), etc. Cette table ne nous est point parvenue, et plusieurs changements apportés aux éléments des tables grecques du temps d’Almamoun ont: été faussement attribués à des astronomes arabes du neuvième siècle, jusqu’au moment où Ja traduction de quelques chapitres d'Ebn Jounis (2) permit de rectifier les erreurs commises : c’est ainsi que la découverte du mouvement de l’apogée du soleil, dont on faisait honneur à Albatégni, est due aux auteurs de la Table vérifiée (3); l’obliquité de lécliptique fut déterminée avec soin (4), et des observations d’équinoxes (9) conduisirent à une estimation assez exacte de
(1) Ebn Jounis, p. 40, 42 et 150. — Send ben Ali, après avoir été le collaborateur d’Iahia, fit d’utiles observations en 832 et 833 avec Khaled ben Abdalmelek al Merouroudi. (Ebn Jounis, p. 78, 130 et 150.) — Casiri, Bibl. Arab.-Hisp. Esc., t. I, p. 402, 403, 439 et suiv.; — il parle du fils de Khaled, Mohamad (p. 430), et de son petit-fils Omar Ben Mohamad (p. 434) comme d’observateurs habiles.
() Ebn Jounis, Le livre de la grande table hakhémite ; l'avantpropos et les chap. 4, 5 et 6, trad. par Caussin, ont été insérés dans le t. VII des Notices et extraits des manuscrits.
(3) Ebn Jounis, p. 218. — Il paraîtrait même que les Perses avaient signalé le mouvement de l’apogée du soleil dans les années 470 et 630 de notre ère. — Nous reviendrons sur ce sujet en parlant d’Albategni. — Letronne s’en est occupé dans son si sur le calendrier égyptien, encore inédit.
(4) La première détermination, faite à Bagdad en 20, donna pour résultat 230 33/ et non 35/ comme on lit dans Alfragan, eh. v, et la seconde, faite à Damas en 832, — 930 33/ 52/!. — Ebn Jounis, p. 40 et 150. — Montucla, Hist. des mathém., t. TL, p. 357.
(5) Ebn Jounis rapporte (p. 130 et 142) les observations d’Iahia, et notamment celle de l’équinoxe d’automne de l’année 830. Caussin présente cette observation comme ayant été faite à Damas; mais le texte n’en dit rien. C’est à Bagdad qu'Iahia travaillait aux tables
la longueur de l’année. « Dans la Table vérifiée, dit Laplace, le périgée solaire a la ‘position qu'il devait avoir ; l'équation du centre du soleil, beaucoup trop erande dans Hipparque, est réduite à sa juste valeur; mais cette précision devenait alors une source d'erreurs dans le calcul des éclipses, où l'équation annuelle de la lune corrigeait en partie l’inexactitude de l'équation du centre du soleil adoptée par cet astronome. La durée de l’année tropique est plus exacte que celle d'Hipparque; elle est cependant plus courte d’environ deux minutes ; mais cette erreur vient de ce que les auteurs de la Table vérifiée comparèrent leurs observations à celles de Ptolémée ; l'erreur aurait été presque nulle s'ils eussent employé les observations d'Hipparque ; c’est encore par cette raison qu'ils supposèrent la précession des équinoxes un peu trop grande. »
Les auteurs de la Table vérifiée n’avaient observé que le soleil et la lune ; ce fut Ahmed Ben Abdallah Habash, surnommé:le Calculateur, qui détermina après eux les mouvements des cinq autres planètes (1). Cet astronome
d’Almamounn, et jamais Ebn Jounis ne le nomme parmi ceux qui chservèrent à Damas. Bien plus, en 830, lahia rédigeait ses tables, qui ont cette année pour époque, et il devait être fort âgé et même près de sa fin, puisqu'Ebn Jounis (p. 150) a marqué sa mort en 831. Il est donc, historiquement parlant, très-probable qu’il n’avait point quitté Bagdad. Si l'observation avait été faite à Damas, Ebn Jounis n’aurait pas manqué de l'indiquer, comme il le fait pour toutes celles qui n’ont point eu lieu à Bagdad. — Il ne s’agit pas de savoir si telle ou telle position s’accorde mieux avec nos tables, mais de constater les faits, afin de mettre les lecteurs, astronomes ou érudits, à même de les comparer entre eux, et d’en faire ressortir les conséquences.
(1) Ebn Jounis, p. 42. — C’est le même qu’'Almerouzi. — D’Herbelot, Biblioth. orient., p. 340 et 955.
avait composé trois tables, la première d’après la méthode des Indiens, et la seconde connue sous le nom d'Al Shah, selon la méthode des Perses; dans la troisième, appelée Canoun, Table vérifiée et Table arabique (1), il s'était conformé aux observations faites de son temps (2); mais, à ce qu'il paraît, il ne s'était pas donné la peine de vérifier les opérations de ceux qui l’avaient précédé, particuliérement en ce qui concerne l'équation du soleil (3). Habash avait aussi rédigé, comme nous l'avons rapporté plus haut, deux traités séparés des observations faites à Damas et à Bagdad par les auteurs de la Table vérifiée (4), et nous devons regretter vivement la perte de ces livres, qui nous auraient sans aucun doute fourni d’utiles renseignements sur les instruments employés par les Arabes à cette époque. Le quart de cercle d’Ali ben Isa al Astharab et Parmille d’Iahia ben Ali Mansour sont à peine indiqués
(1) Ebn Jounis, p. 84, 146, 148, 150 et 154.
(2) Ebn Jounis, p. 82. — Ce que nous dit à ce sujet M. Caussin, d’après d’Herbelot et Aboul Pharage, n’est pas tout à fait conforme au passage suivant de l'Histoire de l'astronomie, de Weïdler, p. 207: « Habash, ortu merwacensis, Bagdadi incola, calculorum astronomicorum peritià eminuit. Composuit tres tabularum astronomicarum libros; primus regulas, alter experimenta et observationes, ab ipso captas, quibus regulas comprobavit, continet; tertius tabulas minores habet sub titulo Al Sha ; scripsit alios libros et centum annos vixit. » — Casiri, Bibl. Arab.-Hisp. Esc., t. 1, p. 426 et 492.
(3) Ebn Jounis, p. 44 et 48. — Quelques autres erreurs d’Habash sont signalées p. 52 et 54. — Voyez, pour les observations faites par cet astronome, les pages 84, 112, 144, 146 et 148.
(4) Ebn Jounis, p. 50, 80 et 144 pour le premier de ces deux traités, et sur le deuxième, p. 144 et 148, et ci-dessus, p. 251.
par Ebn Jounis (1); et le petit écrit de Mashallah, qui nous a été conservé dans la Margarita Phalosophica de Reisch, est à notre connaissance le seul traité qui puisse donner une idée des astrolabes dont on se servait alors (2). Aboul-Pharage rapporte qu'Almamoun avait fait placer des instruments à Shemasie, quartier de Bagdad, et sur le mont Gasius, près de Damas, et c'était sans doute des gnomons. Montucla! suppose même que l’un de ces gnomons devait avoir jusqu'à cinquante-deux pieds de dimension (3), mais nous en sommes réduits aux conjectures sur ce sujet, et les premiers documents positifs que nous avons pu recueillir sont de la fin du dixième siècle.
Almamoun avait aussi ordonné qu’un degré du méridien fût mesuré avec plus de précision que ne l'avaient fait les anciens (4); en conséquence Send Ben Ah et Khaled Ben Abdalmelck se rendirent dans la plaine de Singiar, accompagnés d’Ali Ben Isa et d’Ali Ben Albahtari; et tandis que ceux-ci se dirigeaient vers le sud, ils marchèrent de leur côté vers le nord, jusqu’à ce que
(1) Ebn Jounis, p. 38, 50 et 82. — Casiri, t. !, p. 400: Ali Ben Isa hispalensis.
(2) Reisch, Margarita philosophica, ab Orontio Finæo locupletata, Basileæ, 1535. — L'édition de 1535, que possède la Bibliothèque nationale, et qui provient de la bibliothèque de M. Falconet (no 2475), est incomplète et ne contient pas l’ouvrage de Mashallah ; mais on le trouve dans l'édition de 4583 (R. no 785), à la fin des Appendices d'Oronce Finée. En voici le titre : De compositione astrolabii Masahalath, p. 1275 à 1304, et Traclatus uiilitatis astrolab, p. 1305 à 1329. — Casiri, t. I, p. 434.
(3) Montucla, Hist. des mathém., t. E, p. 357.
(4) Golius, in Alferganum, p. 72. — Aboul Pharage, Hist. dyn., p. 164.
la hauteur du pôle eût varié d’un degré. Les uns trouvérent pour la valeur du degré terrestre 57 milles, les autres 96 milles un quart (1), chaque mille contenant 4,000 coudées noires; mais cette mesure offre la même incertitude que celle d’Eratosthènes relativement à la longueur du module dont on fit usage. Laplace (2) trouve 200,500 coudées noires; on doit porter ce nombre à 228,000 si l’on adopte la mesure de Send Ben Ali et Khaled, ou 225,000 si l’on adopte celle d’Ali Ben Isa et d’Albahtari. Montucla, en donnant pour résultat 56 milles et 56 milles deux tiers, discute, d'une manière fort judicieuse, quel degré de confiance on doit accorder à celte évaluation (3). Send Ben Ali et Khaled firent leur observation, au rapport de Masoudi (4), entre Racea et Tadmor, tandis que M. Caussin a nommé, d’après Ebn Jounis (5), Tadmor et Wamia, qu'il croit être Apamée. M. Caussin n’a pas pris garde que la ville dont il s’agit doit être sur le méridien de Tadmor, et à un degré de distance au nord ou au sud, et qu'Apamée de Syrie se trouve à prês de deux degrés à l’ouest de Tadmor; il raisonne d’après l’orthographe du mot, au lieu de consulter la position géographique du lieu; le nom est d’ailleurs écrit de telle sorte qu’on peut lire Waset, lieu proche de Racca, qui satisfait aux conditions exigées,
(1) Ebn Jounis, p. 80. — Alfragan, Elem. astr., ch. vin, p. 90.
(2) Laplace, Précis de l’hist. de l’asitron., in-8°, 1821, p. 57.
(3) Montucla, Hist. des mathém., 1. 1, p. 357 et suiv. — Voyez aussi Delambre, Hist. de l’astron. au moyen üge, p. 2.
(4) Ebn Jounis, p. 80.
(5) Notices et extraits des manuscrits, t. 1, p. 51 et 52, éd. de Guignes.