‹ Histoire générale des ArabesChapitre 15 sur 51 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

EMPIRE DES TURCS SELDJOUKIDES. — INVASION DES MONGOLS ET DES TURCS ORIENTAUX

La dénomination de Seldjoukides donnée aux Turcs qui, à la suite de Togrul-Beg, prirent part à ses conquêtes, ne doit pas faire illusion sur leur nombre; il ne s'agit pas d'une horde spéciale ; dans les déserts du Turkestan comme dans ceux de l'Arabie, toute tribu qui établissait sur d'autres sa souveraineté leur imposait le nom de ses chefs. Les Turcs appartenaient à la race scylhique, de même que les lluns qui nous ont été présentés par les historiens grecs sous un jour si effrayant, les terribles cavaliers alains qui s'avancèrent jusqu'au détroit de Gibraltar, les Bulgares, les Avares, les Hongrois, les Khozares, les Petschenègues, les Comans et les Mongols, qui plus d'une fois ravagèrent l'Europe et l'Asie occidentale.

Une distinction est cependant nécessaire; tandis qu'à l'extrémité de l'Asie les Tartares et Mongols (Tatares et Mogols) conservent leur caractère primitif et vivent en quelque sorte dans l'état sauvage, ne reconnaissant d'autre dieu qu'un sabre nu planté en terre, les populations qui se rapprochent davantage de l'Occident, et qui paraissent dans l'histoire à partir du

Ve siècle sous le nom de Turcs, se sont modifiées au contact de la civilisation et de la race arabe; ils n'ont déjà plus les traits repoussants des anciens Scythes; ils s'occupent d'agriculture et de commerce; orgueilleux et vains, ils sacrifient tout à l'amour du pouvoir et consentent à devenir esclaves pour s'emparer de l'esprit de leur maître par une sorte d'oppression matérielle qui étouffe l'intelligence. Lorsque les Seldjoukides envahissent la Perse, ils trouvent partout des frères au milieu des rangs ennemis; musulmans et Sonnites, ils demandent aux Abbassides l'investiture de leurs conquêtes. Animés de l'instinct guerrier, pleins d'ardeur et d'enthousiasme, lorsque les Arabes cherchent déjà le repos dans les arts de la paix, ils régnent bientôt sans partage. Vainqueurs des Grecs auxquels ils enlèvent l'Asie Mineure, ils étendent leur domination de l'indus au Bosphore. Mais ils ne savent point s'organiser fortement ; partout se fait sentir l'absence d'une autorité supérieure ; des chefs indépendants rivaux les uns des autres se disputent les lambeaux de la puissance souveraine, et leurs divisions les livreront presque sans défense au fer des Mongols, lorsqu'au commencement du XIII* siècle Gengiskhan se précipitera sur l'Occident.

L'époque la plus brillante de l'histoire des Seldjoukides fut celle de l'invasion de 1055 à 1092; ils ne reconnaissaient alors qu'un seul chef, le dispensateur du butin. Togrul-Beg pouvait distribuer de nombreux gouvernements à ses parents et à ses serviteurs les plus dévoués; reconnu par les khalifes comme sultan suprême, il s'avança jusque dans le

Djezireh et l'Arménie, qui se soumirent à ses lois. La mort le surprit au milieu de ses exploits (1062). Son neveu Alp-Arslan lui succéda et régna avec autant d'éclat. Il envahit la Gilicie ; l'empereur romain Diogône essaya vainement de protéger les conquêtes de Jean Zimiscès; il fut battu complètement et fait prisonnier, mais traité par le vainqueur avec tous les honneurs dus à son rang. Les habitants de la Mecque cessèrent dans la Khotbah de prononcer le nom du khalife falhimite, et le remplacèrent par ceux du khalife [abbasside et du sultan seldjoukide. Ce fut aussi Alp-Arslan qui détruisit l'indépendance des Géorgiens. Il venait d'assaillir le Turkestan lorsqu'il périt frappé du poignard d'un Khowarezmien ; la plus belle partie de l'Asie reconnaissait son autorité; douze cents chefs lui rendaient hommage; deux cent mille soldats marchaient sous sa bannière, et cependant, malgré sa magnificence, son courage et ses brillantes expéditions, il ne fut pas le plus grand prince de sa famille : celte gloire élait réservée à son fils Djelal-eddin-Malck-Schah (ou Malek-Schah) (1072-1092).

Malek-Schah était cloué des plus belles qualités, et il fut merveilleusement secondé dans ses projets par son grand vizir Nedham-el-Mulk dont le nom est resté populaire en Orient, comme celui de tous ceux qui ont donné aux sciences et aux lettres une protection efficace. On vit s'élever à Dagdad les collèges appelés medreseh hanifiah et nezamiah ; des mosquées furent construites; des routes et des canaux facilitèrent les communications dans toute l'étendue de l'empire. C'est sous le règne de Malek-Schah qu'Omar-Keïam entreprit

la réforme du calendrier persan, connu sous le nom d'ère djélaléenne, supérieure en exactitude au calendrier grégorien (4S). Pendanl que Nedham-el-Mulk s'occupait des utiles travaux de l'administration, son maître ne cessait de parcourir dans tous les sens ses États et en reculait les frontières. Son nom retentissait dans les prières, à la Mecque, à Médine, à Jérusalem, à Bagdad, à Ispahan, à Reï, à Samarcande, à Bokhara et à Kaschgar; il affermit sa domination dans le Djezireh, la Syrie, la Palestine même, et se rendit maître de l'Asie Mineure. Par ses ordres, un de ses parents, Soliman, entra sur le territoire des Grecs et s'avança jusqu'au Bosphore, après avoir conquis tous les pays situés entre la Grande Arménie, la Géorgie, la mer Noire, la Méditerranée, l'Albanie et la petite Arménie (1081). Ce fut là l'origine de la sultanie d'Iconium ou de Roum, plus tard Turquie d'Asie, qui joua, dans les croisades, un rôle si important. Les Grecs furent chassés de l'Asie par les victoires de Soliman. Antioche et les villes delà Mésopotamie, malgré leur population .toute chrétienne, durent se soumettreau joug des nouveaux conquérants. Malek-Schah, dans une de ces expéditions, fut fait prisonnier; la simplicité de ses vêtements le fit confondre au milieu des captifs, et son ministre, Nedham-el-Mulk, assura sa délivrance par une conduite aussi prudente qu'habile; plus tard, le sultan, trompé par de faux rapports, disgracia cet homme éminent qui avait été la colonne de l'empire et que le glaive des Ismaéliens frappa à l'âge de quatre-vingt-treize ans. Malek-Schah, à l'imitation d'Alp-Arslan, avait pénétré dans le Turkestan et imposé sa souveraineté à plusieurs chefs de cette

contrée; ses frontières s'étendaient du Bosphore à l'Indus. A sa mort (1092), l'empire des Seldjoukides perdit son unité et forma plusieurs principautés indépendantes. Ce fut en vain que le sultan de Perse prétendit exercer une sorte de suprématie sur les autres princes de sa famille; les quatre fils de Malek-Schah, Mahmoud, Barkiarok, Sandgiar et Mohammed, se partagèrent ses États à la suite de longues guerres qui épuisèrent les forces des Seldjoukides, sans aucun résultat ni pour la race turque, ni pour l'islamisme (1092-1154). Les sultanies de Perse, de Kerraan, d'Alep ou de Syrie, de Roum ou de l'Asie Mineure restèrent isolées; les gouverneurs particuliers des villes ou des provinces, les atabeks, les émirs, méconnurent l'autorité des fils de Seldjouk; Atziz le Kharizmien, lieutenant de Malek-Schah, avait porté les armes de son maître jusque sur les bords du Nil ; rejeté en Syrie parles habitants du Caire ralliés autour du khalife Mostanser, il pilla Jérusalem ; dès l'année 1096, l'émir Ortok s'établissait dans cette ville et cherchait à rendre sa puissance héréditaire. Quelques années plus tard, l'atabek Zenghi, maître de Mossoul, préparait la grandeur de son fils Noureddin. Plus loin un gouverneur du Khowaresm, profitant des dissensions intestines des Seldjoukides,^devenait indépendant, malgré les efforts du sultan de Perse Sandgiar, le dernier héros de sa race (1127); et ses successeurs, commençant une série de conquêtes qui devaient comprendre le Mawarannahar, le Khorasan, l'Irak persique et le Kerman, renouvelèrent l'empire des Ghaznévides. Des princes de cette famille avaient conservé les provinces contiguës aux deux rives de l'indus jusqu'au

moment où les G.hourides, descendant de Sam G^ouri , établirent à Lahor (H 83-1 205), puis à Delhi, le siège de la puissance mahométane dans l'Inde, saccagèrent Benarés, soumirent le Bengale et donnèrent naissance à la dynastie patane ou des Afghans, dans l'ancien Paropamisus.

Il y avait déjà vingt-cinq ans que les Ghourides avaient fondé leur domination sur les ruines des derniers Ghaznévides, lorsque Mohammed, sultan du Khowaresm, leur enleva leurs provinces occidentales et se trouva (1208) presque aussi puissant que l'avait été Malek-Schah ; le Turkestan reconnaissait sa souveraineté; mais, au moment de sa plus grande splendeur, il devait succomber devant l'invasion mongole (1208-1218).

•Jious avons vu se développer l'antagonisme de la race turque et de la race arabe, et les progrès incessants des tribus du nord en lutte avec celles du midi; c'est la matière aux prises avec l'intelligence. La barbarie menace de s'étendre sur tous les États musulmans, comme en Europe, quelques siècles auparavant, elle se mêlait aux flots des conquérants germains; cependant, par un juste retour, les Turcs, en faisant prévaloir autour d'eux l'autorité du sabre, subissent l'influence de la civilisation des Arabes ; ils adoptent leur religion, leur langage; ils respectent les savants, protègent les lettres et puisent leurs inspirations auprès de ceux-là mêmes qu'ils ont vaincus. Le tableau de la décadence de l'empire arabe et de l'empire romain offre les plus curieux rapprochements; les sultans renouvellent en Orient les règnes brillants de Théodoric, de Charlemagne, et l'école de Bagdad continuera de rayonner sur toute l'Asie jusqu'à la fin du XVe siècle.

Les khalifes abbassides qui avaient recouvré l'indépendance par suite de l'affaiblissement des Seldjoukides restèrent sans influence; ils ne sortirent jamais de leur capitale; leur autorité ne s'étendait point au delà. Kaiem, qui avait appelé Togrul-Beg, s'était aperçu bientôt qu'il n'avait fait que changer de maître (1055- 1074). Après lui, ses successeurs, Moctadi (1075-1094) etMostadher (1094-1118), s'étaient contentés d'envoyer aux maîtres d'Ispaban un diadème, un collier, des bracelets et une veste d'honneur, en signe d'investiture. Il n'en fut pas de môme de Moslarched (1118-1135) et de Rasched (1135-1136). Ces deux princes cherchèrent à relever le khalifat. Le premier repoussa un Seldjoukide qui voulait le contraindre à lui donner le titre 4e sultan ; le second périt en défendant Bagdad contre le sultan Massoud dont il avait refusé obstinément de reconnaître la supériorité. Massoud, petit-fils de Malek- Schah par Mohammed, son père, était encore assez fort pour se faire respecter des khalifes; aussi, jusqu'à sa mort, Moctafi II (1136-1160), successeur de Rasched, n'osa faire aucun acte de résistance ; mais la succession de Massoud ayant provoqué des troubles parmi les Seldjoukides, le khalife se posa ouvertement comme prince souverain, triompha des attaques dirigées contre Bagdad, et se fil reconnaître dans l'Irak-Arabi ; seulement il permit que le nom du sultan fut prononcé après le sien dans les prières publiques. Les choses se passèrent ainsi pendant tout un siècle (1152-1258), et Mostanged (1160-1170), Mosthadi (1170-1179) Naser Ledinillah (1180-1225), Dhaher (1225- 1226), Mostanser (1396" 1243), Mostassem (1243-1258) n'eurent pas la honte de

laisser à d'autres le soin du gouvernement; ils purent, par eux-mêmes et selon leur caractère, protéger le commerce et l'industrie, les lettres et les sciences, sans que nul entreprît de censurer leur conduite. Naser fit élever de nouveaux collèges, des hôpitaux, des mosquées, et son régne trop court ne fut pas sans éclat. Bagdad, au milieu des bouleversements qui éclataient de tous les côtés en Asie, semblait une forteresse inaccessible ; à peine quelques luttes sanglantes entre les Sonnites exaltés et les intraitables Schiites, ou les prétentions armées de quelques parents des khalifes régnants, vinrent-elles troubler le repos de la cité.

La puissance des Seldjoukides, si considérable à la fin du XIe siècle, s'était donc au XIIe beaucoup amoindrie dans les provinces orientales de l'empire arabe. Au commencement du XIIIe siècle, les Atabeks «le l'Aderbijan, du Laristan et du Farsistan étaient pour ainsi dire indépendants, et partageaient avec les sultans du Khowaresm et les khalifes de Bagdad l'autorité suprême.

Que s'était-il donc passé dans les provinces occidentales? Malek-Schah avait soumis à sa domination le Djezireh, l'Asie Mineure et la Syrie. A sa mort (1092), trois sultanies s'étaient formées, celles d'Iconium, d'Alep et de Damas, tout à fait distinctes l'une de l'autre, et sans aucun rapport avec les sultanies de la Perse et du Kerman. La première s'étendait sur l'Asie Mineure, pays que les Arabes n'avaient point occupé; les deux autres se disputaient avec acharnement les grandes villes du Djezireh et de la Syrie. C'était une occasion favorable pour les khalifes falhimites du Caire de re-

conquérir leur prépondérance dans ces contrées ; mais ils étaient bien déchus de leur ancienne puissance ; ils avaient laissé, sans aucune opposition, les habitants de l'Hedjaz prononcer dans la prière publique le nom des sultans seldjoukides. Loin de chercher à rallier les Arabes contre les Turcs, Mostali, successeur de Mostanser (1094-1101), n'avait eu d'autre pensée que d'intervenir dans les querelles des princes seldjoukides, pour obtenir d'eux, par l'intrigue, quelques concessions stériles. 11 est vrai qu'un incident imprévu avait détourné les esprits des luttes intérieures et des préoccupations de nationalité. L'arrivée de plusieurs armées chrétiennes venant en Palestine délivrer la ville sainte avait réveillé chez les musulmans le fanatisme religieux. Nul, en présence de la gacie (Ghaza, guerre contre les infidèles), n'aurait songé à prendre les armes pour une autre cause. Les Arabes et les Turcs allaient suspendre leurs rivalités et s'unir contre l'ennemi commun; mais une fois le premier danger disparu, les divisions devaient renaître et favoriser les progrès des chrétiens. Les croisades ont été quelquefois regardées comme une sorte de réaction contre l'Asie, et comme une revanche des invasions arabes sur notre continent. Mais la cause qui les a produites fut ce merveilleux enthousiasme que les pontifes de Rome surent allumer dans les Ames d'un bout à l'autre du monde catholique. La perspective de sauver Constantinople menacée par lesTurcs sel ljoukitJes n'était pour les premiers croisés qu'une question secondaire; on leur avait parlé du tombeau du Rédempteur souillé par des barbares ; on leur avait dit qu'il fallait préserver de la profanation le berceau de leur religion ;

et des milliers de voix avaient aussitôt répondu à un appel fait au nom du Dieu des chrétiens. Avant l'arrivée de Godefroy de Bouillon (1097), les armées de Pierre l'Ermite et (le Gautier sans Avoir, déjà décimées en Hongrie et en Bulgarie, avaient péri tout entières dans les États du sultan d'Iconium; les musulmans crurent alors n'avoir rien à craindre des ennemis du dehors et recommencèrent les guerres intestines; aussi lorsque les troupes disciplinées des chefs de la première croisade eurent passé le Bosphore, elles n'eurent à combattre que les Turcs seldjoukides divisés entre eux, et triomphèrent de leurs efforts partiels. Les croisés, après avoir traversé les montagnes de la Cilicie, pris Antioche et négocié avec les émirs de la Syrie, entrèrent dans la Palestine. Ils y trouvèrent pour adversaire le khalife fathimite qui venait de reprendre Jérusalem sur les Turcs ortokides (1099) et le vainquirent. Une fois établis dans la ville sainte et ses environs, les chrétiens firent peu de progrès; Baudoin seul, qui s'était emparé de la ville d'Édesse dans le Djezireli, essaya d'avancer du côté de Bagdad.

Les musulmans restaient fractionnés et sans chef; les khalifes fathimites, Mostali (1094-1101), Amer (1101-1130), Haphed (1130-1149), Daher (1149-1154), Jaieh-ben-Nasrillah (1154-1160), Adhed - Ledinillah (1160-1181), ou plutôt leurs grands vizirs, ne songèrent jamais à s'unir aux princes indépendants de la Syrie, pour rejeter dans la Méditerranée les ennemis de leur commune religion. Il semblait, au contraire, que leurs démêlés avec les émirs turcs fussent le principal objet de leur politique, et que la guerre contre

les Francs ne dût venir qu'en seconde ligne; mais, après la mort de Barkiaroc, et au milieu des déchirements de l'empire seldjoukide, il s'éleva tout à coup un nouveau défenseur de l'islamisme.

Emadeddih-Zenghi (appelé Sanguin par nos chroniqueurs) s'était distingué à la cour des Seldjoukides de Mossoul e' d'Alep. Sous le nom d'Atabek, il se forma d'abord, entre le Djezireh et l'Irak-Arabi, un petit Klat indépendant (1122), et se rendit tellement redoutable aux émirs voisins, que nul n'osa lui refuser obéissance. II fit de Mossoul sa capitale, attaqua le sultan seldjoukide d'Alep, et se rendit maître de cette ville (1127). Réveillant ensuite chez les musulmans la haine du nom chrétien, il commença contre les Francs une guerre d'escarmouches, qui se termina par la prise d'Édesse, et il força les rois de Jérusalem de faire appel à l'Europe. Alors eut lieu la croisade de Louis VII et de l'empereur Conrad III, si désastreuse par ses résultats. Zenghi étant mort avait eu pour successeur ses fils, Seifeddin et Noureddin. Ce dernier se montra le digne continuateur de son père; il fatigua les Francs par des attaques multipliées,* et vit les deux rois s'épuiser en vains efforts contre Damas, soumise encore aux Seldjoukides. Lorsque Louis et Conrad se furent retirés, il assaillit lui-même le sultan de Damas affaibli par une longue et héroïque résistance, lui enleva sa capitale et entra en Palestine qu'il ravagea dans tous les sens. Bientôt une heureuse circonstance lui permit de s'immiscer dans les affaires intérieures de l'Egypte ; il fournit des troupes à un vizir pour opprimer le khalife Adhed, et, n'ayant pas obtenu l'exécution des promesses

échangées, il ouvrit les hostilités, sans se laisser intimider par l'alliance des Francs et des Égyptiens. Les chances de la guerre tournèrent en sa faveur; il défit plusieurs fois le roi de Jérusalem, notamment dans un grand combat près d'Artésie, tandis que son lieutenant Schirkouk devenait maître de l'Egypte et se faisait donner par le khalife la charge de grand vizir : c'était l'arrêt de mort des Fathimites. Le neveu de Schirkouk, Saladin, héritier des secrets desseins de son oncle, n'hésita pas à consommer la révolution. En moins d'un mois la prière fut dite dans toutes les mosquées au nom du khalile de Bagdad Mosthadi, et Adhed, le dernier de sa race, fut déposé sans qu'une voix s'élevât en sa faveur (1171). L'Egypte, deschiite qu'elle était, devint sonnite. Saîadin suivait la doctrine de Schaflfei ; il ne laissa professer dans les écoles que ceux qui se déclarèrent partisans de cette secte, et la génération qui succéda à celle qu'il avait vaincue se trouva imbue des idées religieuses qu'il désirait voir se propager autour de lui.

A peine eut-il entre ses mains les ressources de l'Égypte, qu'il commença contre les Francs cette série de combats qui ont rendu son nom si célèbre. Lieutenant de Noureddin, il oubliait déjà l'obéissance qu'il devait à son maître, lorsqu'un événement inattendu l' éleva au rang suprême. Nourreddin expira en 1174; son fils fut sacrifié. Les musulmans se rangèrent du côté de Saladin, et le chef de la guerre sainte ne résida plus à Alep, mais au Caire.

Saladin est un personnage très-intéressant dans l'histoire des croisades; et son règne représente pour

nous le plus haut point de la civilisation des Arabes. Kurde de naissance, il n'appartient 'pas précisément à la race turque ; mais il en a l'instinct guerrier, et il y joint une intelligence supérieure. On a personnifié dans Godefroy de Bouillon et Richard Cœur de Lion la foi, la générosité, la bravoure des chevaliers chrétiens ; Saladin est au même titre le héros des musulmans. En lui viennent se résumer leurs plus belles qualités. Courage à toute épreuve, grandeur d'âme, fidélité inébranlable aux traités, piété sincère, esprit de justice, modération dans la victoire, simplicité de mœurs, srunissant quelquefois à toute la magnificence orientale, tels sont les traits principaux de son caractère. Passant sa vie au milieu des combats, il ne nous apparaît pas comme le protecteur des lettres, des arts et des sciences, mais il ne leur est pas étranger ; il possède toutes les connaissances arabes, et il ne néglige aucun moyen de s'élever dans l'estime des peuples (47). Saladin fut le premier qui réunit entre ses mains les forces de l'Egypte et de la Syrie ; là est le secret des revers qu'il fit éprouver aux croisés. A peine eut-il appris la mort de Noureddin, qui le laissait seul maître de TÉgyple, qu'il envahit la Syrie et s'empara de Damas, d'Hems et d'Alep (1174-1182). Ce ne fut qu'après ces conquêtes qu'il songea à réaliser son projet favori, l'expulsion des Francs de la Palestine. Le royaume de Jérusalem était livré à des discordes funestes; au lieu de songer uniquement à se maintenir dans les saints lieux dont la chrétienté leur avait confié la garde, les chefs des croisés se disputaient sans cesse le gouvernement des villes et des places fortes. Une expédition mal conçue

avait diminué leurs ressources. Renaud de Ghâtillon . avait voulu pénétrer, malgré un engagement pris, jusqu'aux villes de la Mecque et de Médine, et s'était avancé dans le désert, où il avait perdu la plus grande partie de ses troupes, sans autre avantage que le pillage d'une caravane.

Telle était la situation des chrétiens quand Saladin entra en Palestine; il remporta la victoire de Tibériade, et se présenta devant Jérusalem qui tomba bientôt en son pouvoir. Les musulmans érigèrent tous les temples en mosquées, et profitant de leurs rapides succès, assiégèrent les places maritimes; un échec devant Tyr rendit le courage aux Francs et leur permit d'attendre l'arrivée de Richard et de Philippe-Auguste. La troisième croisade (1187-1192) releva les cœurs abattus. On ne put cependant rendre à la chrétienté Jérusalem qui, malgré toute la bravoure du roi d'Angleterre, resta aux mains du sullan d'Égypte. On sait avec quelle magnanimité ce prince traitait ses ennemis vaincus. Il rendait la liberté aux chevaliers, en leur imposant pour seule condition de donner son nom à l'un des enfants nés ou à naître.

Quelques mois après le départ de Richard, Saladin mourait à Damas, admiré de ses ennemis et regretté des musulmans qui prévoyaient de nouvelles divisions ; on vit, en effet, s'élever trois Ltats aïoubites (du nom d'Aioub, aïeul de Saladin), l'un en Egypte, l'autre à Damas, à Jérusalem et dans la basse Syrie; le troisième enfin à Alep et dans la haute Syrie. Trois fils de Saladin s'étaient partagé les Etats de leur père; deux d'entre eux furent dépouillés par leur oncle Malek-

Aclhel Seif-eddin-Abou-Bekre, qui resta maître de l'Egypte et de Damas. Malek-Adhel, nommé dans nos • chroniques Saphadin (1200-1218), fut l'ennemi acharné des Francs; il leur enleva la ville de Tripoli, et détermina la cinquième croisade. Le roi de Hongrie, les ducs de Bavière et d'Autriche, chefs des Latins, devaient se porter contre Damiette ; Jean de Brienne et le légat Pélage dirigeaient l'expédition qui fut désastreuse pour les chrétiens. Meledin ou Malek-Camel, fils de Malek-Adhel (1218), venait d'être reconnu sultan d'Egypte, tandis qu'un de ses frères s'emparait de Damas. Les Francs ne surent pas profiter de ces luttes de famille. Ils trouvèrent toutefois dans Meledin un ennemi généreux. Quand Frédéric II, le chef de la sixième croisade, se présenta en Palestine, ce prince accepta ses présents et lui céda gracieusement cette ville de Jérusalem qui avait coûté aux musulmans tant d'efforts et de sang (1228). 11 s'y réserva pourtant une mosquée, ce qui valut à l'empereur d'Allemagne de nouveaux anathèmes de la part de la cour de Rome. Dès ce moment les croisades cessent d'avoir leur premier caractère : celles de saint Louis ne seront plus commandées par l'esprit général de l'Europe ; elles tiendront à des faits particuliers et n'auront de retentissement que sur un théâtre fort restreint. Les sultans aïoubites, après Meledin, regardent les Francs comme des ennemis implacables qu'il faut expulser de l'Asie. Ils ne leur laissent que quelques villes maritimes, Joppée, Acre (Ptolémaï), Césarée, Arsouf et Antioche. Jérusalem retombe aux mains des infidèles et appartient tantôt au sultan d'Egypte, tantôt au sultan de Damas.

Ainsi, au commencement du XIIIe siècle, dans la partie occidentale de l'empire arabe, la famille de Saladin se partage l'obéissance des peuples ; un descendant deNoureddin possède, il est vrai, une partie du Djezireh ; mais elle domine dans la Syrie, une partie de la Palestine et l'Egypte. Certaines provinces de la péninsule arabique ont pour gouverneurs des princes aïoubites, l'Yémen, par exemple, qui, en 1173, avait été soumis par un frère de Saladin, dont les fils régnèrent jusqu'à l'invasion mongole (1258). toutefois le nom des Àbbassides, derniers représentants de la puissance des Arabes, est encore proclamé dans les prières publiques; les Alides ou Fathimites ne forment plus qu'une secte sans unité comme sans influence politique. L'Arménie et la Géorgie sont redevenues chrétiennes; enfin un parti considérable, connu dans l'histoire sous le nom d'Ismaéliens, de Bathéniens ou Assassins, et qui a joué un rôle important pendant toute la durée des croisades, conserve encore une certaine prépondérance.

Vers la fin du XIe siècle, Hassan Sabbah avait commencé à prêcher une nouvelle doctrine qui se rapprochait, selon toute apparence, de celle de Karmath; il s'était déclaré à la fois l'ennemi des chrétiens et des musulmans. Maître de plusieurs forteresses, il avait établi sa principale résidence au château d'Almout (château de la mort), situé sur une hauteur près de Caswin : de là le nom de Scheik-al-Djebel (vieux de la montagne) que lui donnent les anciennes choniques. C'était un homme versé dans les sciences. Il avait beaucoup voyagé et connaissait à fond les sectes de l'islamisme. Comme Abou -Abdallah, le dernier chef des Karmathes,

il avait pris un empire absolu sur l'esprit de ses partisans ; au moindre signe de sa volonté, ils se précipitaient du sommet d'une tour sur la pointe des piques, ou s'enfonçaient un poignard dans le cœur. Il lui suffisait d'ordonner, pour qu'ils allassent frapper ceux qu'il avait désignés à leurs coups, fussent-ils vizirs, rois, sultans ou khalifes. Le nom d'Assissins qui leur a été donné est une corruption du mot assassins, buveurs de kaschich, sorte de boisson enivrante au moyen de laquelle Hassan leur persuadait qu'il pouvait leur faire goûter toutes les joies du paradis ; ces hommes, à moitié abrutis par l'ivresse, étaient prêts à commettre les plus grands forfaits pour revoir ces jardins de délices dont leur imagination avait été frappée. Hassan se posa donc comme une seconde providence chargée de redresser les torts et de punir les parjures ; il autorisa en même temps les brigandages de ses sectaires, et sa dynastie fit trembler l'Asie occidentale pendant près de deux siècles ; on a prétendu qu'il favorisait secrètement les Khalifes fathimites, parce que les meurtres qu'il commanda frappèrent plus souvent les ennemis des souverains de l'Égypte que ces princes euxmêmes. Pourtant les récits contemporains ne confirment point cette hypothèse; il paraît seulement que les Assassins, en faisant une guerre implacable aux Sonnites, firent cause commune avec les Alides. Établis dès l'année 1161 dans l'Irak persique, ils y bravèrent les efforts de Malek-Schah. Nizam, le grand vizir du sultan, périt, dit-on, de la main d'un des fanatiques du château d'Almout. Ils portèrent leurs armes en Syrie, jusqu'aux montagnes du Liban, où ils eurent des postes fortifiés.

Toutes les caravanes qui passaient près de leur territoire étaient pillées; ils ne souffraient pas plus que les Karmathes le pèlerinage de la Mecque ; ils infestaient les routes, et nul n'osait les suivre dans leurs retraites. Ils possédaient encore au commencement du XIIIe siècle un grand nombre de stations dans l'Irak et en Syrie, Cadmous, Mafiat, voisine de Tripoli, et plusieurs autres places non loin de Damas et d'Alep.

Telle était la situation de l'Orient, lorsqu'une nouvelle race de conquérants, celle des Mongols ou Mogols, vint s'abattre sur l'Asie tout entière. Les Mongols, comme les Turcs, formaient une horde particulière de la grande famille scy tique; ils avaient conservé au fond de la Tartarie leurs mœurs primitives ; religion, coutumes, vie nomade, législation, gouvernement, organisation en tribus, obéissance à leurs chefs, amour du pillage et de la guerre, c'étaient toujours les mêmes traits distinctifs. Leur arrivée causa une profonde terreur, non seulement chéz les Arabes, mais chez les Turcs eux-mêmes qui, au contact de la civilisalion de leurs devanciers, avaient abandonné une partie de leurs habitudes sauvages.

Gengis-Khan était déjà maître de la Tartarie et de la Chine septentrionale (48) lorsqu'il se dirigea vers l'occident et menaça le Mawarannahar (1219). Cette province appartenait alors au sultan du Khowaresm, Mohammed, qui était en guerre avec le khalife de Bagdad, Naser Ledinillah ; cette lutte avait une cause sérieuse. Nasser, effrayé de la puissance de Mohammed, avait armé contre lui les princes Ghourides. Le sultan voulait se venger; il assembla dans son palais un grand conseil de

jurisconsultes et de docteurs, dont la décision ne pouvait être douteuse, et déclara que les Abbassides, usurpateurs du khalifat sur les descendants d'Hossein, petit-fils d'Ali, avaient cessé de régner. Un descendant d'Ali, nommé Ala-Eddin, qui résidait dans le Mawarannahar, fut proclamé khalife, et une grande expédition fut préparée contre Bagdad. L'arrivée des Mongols sauva Naser Ledinillah; le sultan fut obligé de diriger toutes ses forces vers le Mawarannahar, où elles turent taillées en pièces. Lui-même repassa rapidement le Gihon (Djihoun) et se réfugia dans une île de la mer Caspienne, laissant â son fils Djelal-Eddin le soin de tenir tête aux ennemis (1220). Djelal-Eddin était digne d'une semblable mission. D'un courage à toute épreuve, s'il eût été soutenu par un peuple déterminé à défendre pied à pied ses foyers, il aurait résisté aux Mongols; mais, abandonné et trahi de toutes parts, il eut la douleur de voir les hordes de Genghis-Khan inonder le Mawarannahar, leKhowaresm,le Khorasan,le Ghilan, l'Aderbidjan. Lorsque le vainqueur, maître de dix-sept cents lieues de pays, fut retourné à Caracorum, sa capitale, située près du désert de Chamo (1220-1227), Djelal-Eddin, qui avait cherché un refuge dans l'Inde, revint sur ses pas, et comme sa bravoure était partout célèbre, les peuples non encore soumis se rangèrent sous ses drapeaux. Il forma des débris des possessions de son père Mohammed un nouvel empire qui s'étendait des sources du Gange aux portes de Mossoul, dans le Djezireh, et Bagdad se trouva encore garantie pour quelque temps du contact immédiat des Mongols. Mais Octaï, devenu par la volonté de Gengis

son père, et le consentement de tous les grands, khan suprême de la nation mongole, fit envahir immédiatement les États de Djelal-Eddin qui, réduit de nouveau à prendre la fuite, finit par être assassiné dans le Diarbekir.

Octaï fut moins heureux dans ses tentatives contre le sultan d'Iconium et contre Bagdad, défendue par le khalife Mostanser (1 235-1*241). Gaiouk, son successeur (1241-1251), fit aussi peu de progrès, et se contenta de chasser de sa cour les ambassadeurs du khalife, du Vieux de la montagne et des sultans Seldjoukides ; après lui, Mangou-Khan, animé d'une nouvelle ardeur de conquêtes, chargea ses frères Kublaï et Houlagou d'étendre au loin les frontières de son empire. Tandis que Kublaï allait achever la soumission de la Chine, Houlagou partit de Caracorum à la tête d'une nombreuse armée, et se portant vers l'occident, anéantit en moins de deux ans les dernières traces de la domination des Assassins en Perse. Puis il vint assiéger Bagdad où il entretenait déjà des intelligences. Le khalife Mostasem, instruit de son approche, ne songea point à faire résistance; il voulut négocier, ne fut point écouté, et vit, dans le mois de Sapher 656 de lVgire (1258), sa capitale emportée d'assaut et saccagée sept jours entiers par les Mongols ; les manuscrits les plus précieux, trouvés dans les bibliothèques et les collèges, furent en partie brûlés, en partie jetés dans les eaux du Tigre, qui, selon le récit fort exagéré d'un historien arabe, devinrent toutes noires d'encre. Les Mongols furent étonnés eux-mêmes des prodigieuses richesses que contenait la ville d'Almanzor, et

cependant ils avaient déjà pillé Bokhara, Samarcande, Mérou, Nischabour, Ispahan. Quant à Mostasem, il fut étranglé, sur l'ordre d'Houlagou, et son cadavre sanglant traîné sous les murs de Bagdad, témoins tour à tour de la grandeur des Abbassides, de leur déchéance et de leur ignominie.

Les Mongols n'avaient plus qu'un pas à faire pour s'emparer de la Syrie et de l'Egypte ; mais ils y rencontrèrent les Mamlouks et ne purent les vaincre; les Mamlouks, ainsi que leur nom l'indique, étaient des esclaves circassiens pour la plupart, que les successeurs de Saladin avaient introduits dans leur palais et qui renouvelaient au Caire les désordres et les prétentions de la milice turque de Bagdad.

Lorsque les Kharizmiens fuyant devant Gengis-Khan s'étaient précipités sur la Syrie, le sultan de Damas, pour obtenir les secours des Francs, leur avait abandonné Tibériade, Jérusalem et Ascalon; le sultan d'Égypte et ses Mamlouks s'unirent aux Kharizmiens, et après une lutte pendant laquelle Jérusalem fut prise et reprise plusieurs fois, ils finirent par combattre leurs propres alliés et les taillèrent en pièces (1240- 1245); trois ans plus lard, ils repoussaient à la Massoure l'agression de saint Louis qui venait d'envahir l'Egypte. En 1250 une révolution vint changer la face du pays.

Les Mamlouks, peu satisfaits du traité conclu avec le roi de France leur prisonnier, se soulevèrent et proclamèrent sultan un de leurs chefs, Moezzeddin Ibegh ; ils avaient à leur disposition toutes les ressources de l'État; nul ne put s'opposer à leur usurpation;

saint Louis, retiré en Palestine, chercha inutilement à leur susciter des ennemis, en ouvrant des relations avec le khan des Mongols et le Vieux de la montagne ; la Syrie, après avoir été occupée un instant par Houlagou qui mit fin (1258) aux sultanies d'Alep et de Damas, resta définitivement, ainsi que le Dejzireh, au pouvoir des Mamlouks ; les Francs perdirent successivement leurs dernières possessions, et une nouvelle dynastie de khalifes abbassides, pontifes sans autorité, ne servit qu'à donner à la domination des souverains de TÉgypte une sorte de consécration religieuse jusqu'en 4517 (49). À cette époque, les Turcs ottomans, déjà maîtres de Constantinople et de l'Asie Mineure, exterminèrent les Mamelouks et étendirent leur autorité sur toutes les contrées désignées aujourd'hui par le nom de Turquie d'Afie.

Au milieu de ces révolutions incessantes, les Arabes s'effacent devant les barbares du nord, Turcs et Mongols; ils n'ont plus d'existence politique en dehors de la péninsule, et disparaissent pour ainsi dire de l'histoire des peuples de l'Orient; mais le grand mouvement qu'ils ont imprimé à la civilisation se manifeste encore ; les bouleversements de l'Asie ne font que le consacrer de la manière la plus éclatante. Nous avons vu le Sedjoukide Malek-Schah emprunter à l'école de Bagdad la réforme du calendrier persan; avant lui, Mahmoud le Ghaznévide avait appelé à ses conseils un génie universel, Albirouni, qui exerça une si remarquable influence sur son siècle; à son tour le Mongol Houlagou, qui n'a pas su préserver des flammes tant de riches monuments recueillis par un zèle éclairé, cède à l'as-

cendant de Nassir-Eddin-Thousi, et permet à ce célèbre mathématicien de bâtir un magnifique observatoire à Méragah; son frère Kublaï, devenu empereur de la Chine, transporte enfin dans le Céleste Empire les connaissances de l'Occident. Lorsque, deux siècles plus tard, s'élèvera sur la ruine des dynasties mongoles celle de Tamerlan, qui, à la tête des Turcs orientaux, pourra se croire un inslant appelé à régner sur l'Asie tout entière, son fils Sehah-Rokh et son petit-fils Oloug-Beg mériteront d'être regardés comme les derniers représentants de l'école arabe. En outre l'Hindoustan, qui du temps des Ghaznévides s'est éclairé de la science d'Albirouni, recevra de Baber, petit-neveu d'Oloug-Beg et fondateur de l'empire du Grand Mogol, une impulsion féconde (50).

Sous les premiers empereurs ottomans, nous aurons encore à signaler des écrivains illustres faisant usage du dialecte des Abbassides ou du persan moderne qui n'en est plus qu'un dérivé; mais ce seront les derniers rayons de cette longue période de gloire. Le despotisme du sabre régnera sur tout le continent asiatique; à l'est chez les Tartares Mantchous, au nord chez les Usbecks, dans l'Inde au milieu des guerres civiles, dans la Perse chez les Sophis, à l'ouest enfin chez les Turcs ottomans. Sous le rapport intellectuel, l'Orient retombe dans l'immobilité et la barbarie, jusqu'à ce que l'Occident, reprenant en grand l'œuvre des Arabes, développe merveilleusement toutes les sources de la science et de l'industrie humaine, et, réagissant sur l'Asie, pénètre ses vastes contrées d'une vie nouvelle.

Page 1