‹ Histoire générale des ArabesChapitre 16 sur 51 · de J.-C). - 125-399 (de l'hégire · texte numérisé non relu

de J.-C). - 125-399 (de l'hégire

La lutte des Oramïades et des Abbassides avait eu pour résultat la séparation des Arabes en deux grandes fractions, d'un côté les Arabes d'Orient, de l'autre les Arabes d'Occident. Nous avons exposé les révolutions accomplies dans l'Asie musulmane et dans l'Égypte; nous allons maintenant faire connaître les événements dont l'Espagne et le Magreb avaient été le théâtre pendant la même période; nous pourrons ensuite apprécier d'une manière générale le rôle de la race arabe dans l'histoire du monde, et son influence sur la civilisation.

Des deux contrées occidentales conquises par les successeurs de Mahomet, l'Espagne, plus encore que

le Magreb, souffrait de son éloigneraent de la métropole. Les waiis des provinces, et même les moindres scheiks se considéraient comme des chefs indépendants, sachant bien que le pouvoir central ne pourrait contrôler leurs actes et sanctionnerait toujours les décisions de la force. D'autres causes d'anarchie existaient dans la péninsule. Les tribus hémyarites, irakiennes, syriennes n'avaient pas cessé leurs rivalités et regardaient d'un œil jaloux les tribus africaines; l'ardeur guerrière, l'amour du butin, qui ne pouvaient plus se satisfaire au dehors depuis les victoires de Charles Martel, cherchaient des aliments à l'intérieur, et le désordre était devenu tel, que l'autorité des émirs n'était plus respectée ; les mœurs et les habitudes des Espagnols ne pouvaient d'ailleurs se plier aux exigences rigoureuses d'une multitude de despotes. Au milieu de tous ces tiraillements, un parti considérable résolut de constituer un gouvernement qu'on ne pouvait attendre de l'impuissance des khalifes d'Orient. A la nouvelle qu'un descendant de la famille d'Ommïah avait échappé au massacre commandé par Aboul-Abbas-al-Saffah, et s'était réfugié en Afrique, trois députés vinrent lui offrir une armée et un trône. Abderrahman, qui était petit-fils du khalife^Hescham, n'hésita point un instant. 11 se trouvait alors au miliieu de la tribu berbère des Zenètes, qui lui avait donné une généreuse hospitalité; il obtint du chef de cette tribu, la plus importante de toute l'Afrique, une troupe de sept cent cinquante cavaliers, et suivi des trois envoyés qui s'étaient présentés au nom d'un peuple opprimé, il s'embarqua immédiatement pour l'Espagne. Son arrivée à Alraunecar,

petit port à quinze lieues de Grenade, fut accueillie dans toute l'Andalousie avec enthousiasme. Les Arabes, comme les Maures, se rangèrent autour de son drapeau; il entra à Séville au milieu d'acclamations universelles. Chacun admirait sa bonne mine, sa jeunesse, et rappelait les malheurs qui l'avaient déjà frappé. Les témoignages de sympathie ne suffisaient point pour lui assurer l'autorité suprême. 11 fallait vaincre Yousouf et Samail, les deux chefs qui, avant son arrivée, se disputaient le commandement et qui s'étaient unis contre l'ennemi commun. Cordoue était en leur pouvoir; ils furent contraints de céder au vœu des habitants et de livrer cette ville à Abderrahman ; ils ne devaient pas être plus heureux en rase campagne. La victoire de Musara décida non seulement que le gouvernement de l'Espagne passerait entre les mains de l'Oramiade, mais encore que cette contrée n'appartiendrait plus aux Abbassides, car Yousouf avait été reconnu par Aboul- Abbas comme son délégué. Abderrahman triompha de ses adversaires dans une seconde rencontre et se montra généreux à leur égard, en leur laissant la vie sauve et la possession de leurs biens ; il obtint que toutes les places de la péninsule seraient remises entre ses mains. Le traité fut signé en 756, et, dès cette époque, l'unité du premier khalifatfut rompue (si).

En Afrique, la situation n'était pas la même ; d'un côté les Arabes venus d'Asie s'appuyaieni/le l'autorité des khalifes pour maintenir leur prépondérance sur les populations éparses de la contrée ; de l'autre, les Maures ou Berbè.es, tout en restant fidèles à leur nouvelle religion, cherchaient à s'assurer la liberté po-

litique ; pendant la lutte des Ommïades et des Abbassides (746-752), le gouverneur Abderrabman-ben-Habib sut, par une habile administration, s'attirer l'estime générale; il se fit des partisans dans les deux camps, et comme aucune instruction ne venait de l'Orient, en butte aux dissensions intestines, il avait l'initiative aussi bien que l'honneur de toutes les bonnes mesures, et pouvait se considérer comme chef suprême. Après le triomphe des Abbassides, il reconnut la suzeraineté d'Aboul-Abbas (753); mais, deux ans plus tard, les exigences d'Almanzor l'irritèrent, et il se déclara indépendant, en proclamant, dans la mosquée de Cairowan, que la prière ne serait plus faite qu'en son propre nom (755). Sa conduite ne trouva d'abord aucun opposant, et l'on pouvait croire sa domination solidement établie, lorsque l'ambition de son frère Elyas arma les Arabes contre les Berbères, et réveilla les deux partis qui semblaient avoir abjuré tout sentiment de haine et de rivalité; la lutte fut longue et sanglante, marquée par des assassinats et de terribles représailles; elle se termina, en 770, à l'avantage des Arabes. Leur chef, El-Aglab, fit partout reconnaître l'autorité du khalife Almanzor. Sous les règnes d'Almahadi, et même sous celui d'Haroun-al-Raschid, il y eut, de la part des Berbères, de continuelles révoltes qui imposèrent aux khalifes de Bagdad de grands sacrifices ; Haroun prit enfin le parti de renoncer à son pouvoir temporel en faveur d'Ibrahim, fils d'El-Aglab (800). A la suite d'un acte solennel qui réservait aux Abbassides une souveraineté purement spirituelle, l'Afrique, comme l'Espagne, eut un gouvernement in-

dépendant; seulement, la dynastie des Aglabites ne donna pas le funeste exemple d'une nouvelle scission dans le khalifat.

Un des résultats les plus heureux de l'administration des Aglabites, qui dura plus d'un siècle (800-951), fut la fusion définitive des Arabes et des Berbères. L'identité de mœurs et de religion détruisit la force des souvenirs et fit disparaître les dernières traces de la conquête; les grandes tribus Zenètes, Marmuda, Zanhaga, Rétama, Hohara ne renouvelèrent plus leurs confédérations, se dispersèrent dans tout le Magreb, et payèrent volontiers la faible redevance qui leur était imposée par le Coran, depuis qu'elles étaient converties à l'islamisme. L'autorité d'Ibrahira-ben-Aglab était reconnue de l'Atlantique aux frontières d'Égypte, et son nom prononcé dans les mosquées avec celui du khalife abbasside.

Des divisions partielles ne tardèrent pas à éclater dans les provinces occidentales de l'Afrique. Un personnage de la famille des Alides, Édris, réveilla avec adresse les querelles religieuses, et se fit un parti puissant parmi les tribus de la contrée. Bientôt levant le masque, il parvint à s'emparer de Tlemcen, et fixant sa résidence àValiliresta maître du Magreb- el-Acsa (803). Les prétentions des Alides blessaient autant les khalifes de Bagdad que les Aglabites eux-mêmes : ceux-ci y voyaient une atteinte a leur autorité spirituelle. Aussi chercha-t-on des deux côtés à détruire leur domination ; ce fut en vain. Les Édrissites se maintinrent dans leurs possessions, et subsistèrent même plus longtemps que la dynastie aglabite (803-949). Du reste, le pays qui reconnut leurs lois

leur dut beaucoup pour les immenses travaux qu'ils y firent exécuter. Ils fondèrent Fez, et cette ville, dont la mosquée devint un objet de vénération pour tous les habitants, acquit en peu de temps une haute célébrité. Des écoles et des bibliothèques favorisèrent le mouvement scientifique dont les Abbassides étaient les promoteurs en Orient. Enfin la nouvelle capitale fut l'entrepôt d'un vaste commerce entre les Arabes d'Espagne et ceux d'Afrique (M).

La dynastie desAglabites, réduite au Magreb-el-Àoustba et à l'Afrikia, n'en brilla pas moins du plus vif éclat. A l'intérieur elle protégea, d'une manière remarquable, toutes les branches de l'administration publique; au dehors, elle entreprit d'heureuses expéditions contre les États chrétiens, sur les rivages de la Méditerranée.

Contemporain des Haroun-al-Raschid et des Almamoun, les Aglabites marchèrent sur leurs traces et introduisirent en Afrique tous les éléments de la civilisation qui existaient dans la Syrie et dans l'Irak. Par eux, de nouvelles villes, Casr-El-Cadim et Resada furent fondées; Tunis, Cairowan, Tripoli, où ils fixèrent successivement leur résidence, se couvrirent de monuments magnifiques dont les vestiges existent encore aujourd'hui et frappent d'admiration les voyageurs qui, tout près des débris de l'art romain, voient l'architecture arabe étaler ses arcs aigus et ses riches colonnettes. Des ingénieurs éminents jetèrent des ponts sur des torrents rapides et creusèrent de nouveaux ports. On commença à étudier les sciences auxquelles les Arabes de Bagdad se livraient avec ardeur. Tout ce qui peut aider le commerce, l'industrie, l'agriculture, dans un

pays riche et fertile fut également tenté par les Aglabites; ils facilitèrent les relations entre les habitants du désert et ceux de la côte par la création de nombreux entrepôts; on construisit des routes, on veilla à la sûreté des communications. Une surintendance générale des postes, dont on confia la direction aux principaux personnages du pays, avait pour mission de maintenir un système complet de courriers et de relais depuis les frontières du Magreb jusqu'à l'Égypte. Enfin des chantiers s'élevèrent dans les principaux ports, et les Aglabites eurent à leur disposition une puissante marine qui les rendit les maîtres delà mer (53).

Leurs entreprises maritimes commencèrent par des déprédations et finirent par des conquêtes. Déjà, avant eux, les gouverneurs de l'Afrique avaient organisé contre les chrétiens un terrible système de razzias ; de temps en temps ils faisaient partir de leurs ports de petites flottilles qui, dirigées par des hommes hardis, allaient ravager les côtes de l'Italie, de la France, de la Corse, de la Sardaigne et de la Sicile ; ces expéditions se renouvelèrent surtout au VIIIe siècle et semèrent la terreur dans les provinces du littoral de la Méditerranée. Les chroniques italiennes et françaises sont pleines de récils effrayants, mais souvent exagérés, au sujet des incursions des Sarrasins qui descendaient sur le rivage, au milieu d'une population paisible, entraient dans les villages ouverts, saccageaient l'église, massacraient ceux qui tentaient de faire résistance, et emmenaient les habitants en esclavage. Du reste, les historiens du temps sont peu au fait des événements, et avec leurs seuls écrits, le travail le plus consciencieux

ne peut que donner une idée très-imparfaite des incursions arabes sur les côtes de la Méditerranée. Ils fixent la première apparition des musulmans avant l'époque même où Mahomet répandit sa doctrine, et ne s'accordent point pour la date des invasions. C'est aux écrivains arabes qu'il faut s'adresser pour connaître exactement les faits généraux (54).

Jusqu'à l'avènement des Aglabites on compte de nombreuses expéditions en Corse vers 710, 713, 722; en Sardaigne, vers 724, 739 ; en Sicile, vers 720, 724, 728, 743, 747, 773; dans les îles de Lerins, de Malte et de Gozzo, et sur les côtes de la Pouiile et de la Calabre, dans le même temps; mais elles ne furent suivies d'aucun établissement durable. Il s'agit uniquement d'actes de piraterie. Peut-être même ceux qui montaient les flottilles n'étaient-ils déjà qu'un ramassis de juifs et de chrétiens, de renégats de toutes les nations, vivant du trafic des esclaves, ayant des intelligences dans les places qu'ils allaient attaquer, vendant fort cher leurs services aux musulmans, et frappant toujours à coup sûr. Quoi qu'il en soit, ces razzias continuèrent pendant tout le VIIIe siècle dans la Méditerranée. Les Grecs qui, seuls, tenaient la mer, furent forcés d'abandonner à leur destinée les Baléares, la Corse et la Sardaigne, et le pape voyant ces îles sans secours, demanda aux rois francs de les prendre sous leur protection. Charlemagne équipa une flotte considérable qui, sous les ordres de Pépin, roi d'Italie, et du connétable Burchard, préserva quelque temps les places maritimes de nouvelles agressions ; mais à sa mort (814) et au milieu des luttes intérieures qui éclatèrent sous Louis le Dé-

bonnaire, les Arabes reprirent leurs courses aventureuses avec le plus grand succès.

Les Arabes d'Espagne inquiétèrent plus spécialement les côtes de France et la Corse ; ceux d'Afrique, l'Italie, la Sardaigne et la Sicile. L'idée vint même aux Aglabites de conquérir à l'islamisme cette dernière île, et une occasion favorable s'étant présentée, ils s'empressèrent de la saisir.

Un officier grec, Euphémius, ayant reçu une injure grave du gouverneur, arbora le drapeau de la révolte et se fit proclamer chef souverain par les habitants. Bientôt un de ses compagnons d'armes, jaloux de son élévation, parvint à lui opposer un parti redoutable et à lui enlever Palerme et Syracuse. Euphémius se rendit en Afrique et implora le secours de Ziadet-Allah, successeur d'Ibrahim. L'Agtabite organisa aussitôt une expédition dont il confia le commandement à un homme connu par ses talents militaires et par son habileté dans l'administration, le cadi Açad-ben-el-Jirat, auteur de l'ouvrage intitulé: El-Açadkh. La flotte, partie de Sousa (port considérable à quarante lieues sud de Tunis), prit terre àMazzara (827). Le cadi et Euphémius commencèrent immédiatement les hostilités et furent victorieux en rase campagne ; mais les villes refusèrent d'ouvrir leurs portes à des infidèles ; Syracuse, Palerme, Casr-Jani, aujourd'hui Castro Giovanni, l'ancienne Enna, repoussèrent toutes les attaques; Euphémius, jugeant la partie perdue, engagea ses alliés à se retirer. Les Arabes, privés de leur général qui venait de succomber à une maladie épidémique, écoutèrent d'abord les conseils de la prudence. Au moment de mettre à la

voile, ils aperçoivent une flotte grecque prête à leur barrer le passage. Aussitôt, comme les soldats de Tarik et les pirates de Candie, ils brûlent leurs vaisseaux et font serment de mourir sur le sol silicien ou de le soumettre à l'islamisme (828). Leurs premiers efforts les rendent maîtres de Girgenti et de Mazzara, où ils se fortifient et se maintiennent pendant deux ans. Euphémius avait péri en combattant au milieu d'eux, et ils étaient réduits à la dernière extrémité, lorsqu'une flotte de trois cents voiles vint ranimer leur courage. Le nouveau chef qu'on leur envoyait avec le titre, de wali, Mohamraed-ben-Aglab, assiégea Palerme, s'en empara malgré une héroïque défense (831), et accorda aux habitants la vie sauve, avec la faculté d'emporter leurs richesses en Italie. La prise de cette place importante avait décidé du sort de la Sicile; dès ce jour la conquête fut assurée. Les Arabes n'eurent plus que des luttes partielles à supporter. Une armée, envoyée en 836 par l'empereur de Constantinople, fut vaincue sous les murs de Gasr-Jani. Les villes situées dans l'intérieur du pays résistèrent mieux : Casr-Jani mérita le titre d'imprenable et ne se rendit qu'en 859. Noto, Taormine, Calane, imitèrent ce noble exemple; Syracuse ne succomba qu'en 878. Ce n'étaient point les Grecs de Constantinople qui montraient cette opiniâtreté ; les habitants du pays seuls puisèrent dans la haine de la domination musulmane l'énergie du désespoir. La flotte grecque ne leur prêta aucun secours. L'amiral fut mis à mort pour avoir laissé prendre Syracuse sans avoir combattu, et la cour de Byzance ne s'inquiéta plus de la Sicile.

Des dissensions intestines avaient retardé le triomphe des Arabes ; de 871 à 873, sept walis différents s'étaient succédé dans le gouvernement, les uns nommés par les Aglabites, les autres élus par l'armée. Un nouveau chef venu d'Afrique, Abou-Melek, rendit enfin aux armes musulmanes l'unité d'action nécessaire, et jusqu'en 899 sut faire respecter son autorité. Ce n'était, point chose aisée pour les musulmans vainqueurs que de s'établir fortement au milieu d'une population toute chrétienne ; ils étaient trop peu nombreux pour se répandre sur toute la surface du pays: aussi durent-ils se contenter d'occuper les points fortifiée! les villes principales. Sans doute ils cherchèrent à faire des prosélytes, détruisirent des églises, et s'emparèrent des trésors des différentes abbayes; mais ils ne pouvaient songer à faire périr dans les tourments ceux qui refusaient d'aposlasier; c'eût été contraire à la loi de Mahomet et aux habitudes des Arabes qui cherchaient à faire accepter leur domination. Les Siciliens furent soumis à des contributions moins pesantes qu'auparavant et surtout plus régulières; l'impôt une fois déterminé, ne subit plus ces variations continuelles dont les ministres des empereurs grecs profilaient seuls. L'administration fut plus équitable et plus sage. On laissa aux habitants le droit de choisir les stratèges qui devaient connaître de leurs intérêts et s'entendre avec les caïds et les walis arabes. Le pays, partagé depuis les Carthaginois en deux grandes provinces, la Syracusaine et la Panormitane, reçut une nouvelle division plus appropriée à sa situation. Il y eut trois wàls (wâls de Mazzara, de Noio et de Mona). Chacun de ces wâlis eut un gouverneur

placé au-dessus des caïds auxquels était confiée la direction des districts inférieurs.

Outre les bienfaits d'une bonne organisation, les Siciliens durent encore aux Arabes l'importation de nombreux perfectionnements dans l'agriculture, les arts et l'industrie. Il y eut par le fait de la conquête un remarquable élan donné à l'activité nationale ; de nouvelles plantes furent introduites dans l'île : l'arbre à coton de Syrie, la canne à sucre de Tripoli, le frêne, le pistachier s'élevèrent à côté des orangers et des citronniers. Les procédés de culture reçurent de grandes améliorations. Les Arabes firent connaître aux Siciliens ce système si renommé d'aqueducs en siphon, dont ils font usage encore aujourd'hui. L'industrie et le commerce prirent aussi un accroissement considérable. C'est de Sicile, selon les récits les plus probables, que se répandit au XIIe siècle, en Europe, l'art de tisser les étoffes de soie; les richesses naturelles du pays furent mises en œuvre : l'argent, le fer, le cuivre, le soufre, le sel gemme furent exploités ; les marbres, le porphyre, le granit, le jaspe, servirent à la décoration des monuments. La plupart des édifices de l'architecture arabe ont disparu ; cependant il en reste assez pour que nous puissions encore admirer l'élégance du style, et surtout la finesse des détails. On trouve dans les environs de Palerme, dont les Arabes firent leur capitale, un certain nombre de petits châteaux qui donnent une très-haute idée du mérite de leurs architectes. Tels étaient ces barbares dont nos chroniqueurs tracent un si affreux portrait ; tandis qu'on les accusait de se nourrir de chair humaine, ils apportaient avec eux la richesse et la civilisation

LIVKE V, CHAPITRE I. 309

Au reste, ces travaux intérieurs n'empêchaient point les Arabes de s'avancer de plus en plus en Italie qu'ils nommaient la Grande-Terre. Ils avaient déjà ravagé les iles de Ponza et d'Ischia, et pillé les côtes de la Calabre ; ils s'étaient même montrés à l'embouchure du Tibre. Maîtres de Palerme (836), ils profitèrent des démêlés du successeur de Charlemagne avec ses fils, et des Grecs de l'Apulie avec les ducs lombards de Bénévenl, pour s'emparer de Brindes, et quelques années après de Bari (839).

En possession d'un port sur l'Adriatique, ils pouvaient dévaster impunément les côtes de la Dalmatie et celles de l'Italie orientale, menacer le Péloponèse et les îles laissées sans secours par les empereurs de Gonstantinople.

L'esprit d'indépendance locale commençait à agiter les principales villes italiennes; déjà Naples, en 817, avait chassé les Grecs de ses murs et s'était placée sous l'autorité d'un duc électif ; plusieurs places se montraiént disposées à suivre son exemple, et ces divisions favorisaient les progrès des Arabes. Ils enlevèrent Tarente en 844, pénétrèrent dans le duché de Bénévent et ruinèrent même la riche abbaye du mont Cassin. Gaëte, Amalfi, abandonnées à leurs propres ressources, n'échappèrent à une perte presque certaine que par l'héroïque défense de leurs habitants ; Salerne et iNaplcs furent en péril ; les musulmans bâtirent une forteresse à l'embouchure du Garigliano et cherchèrent bientôt à remonter le Tibre. Le pape fit relever les murailles d'Ostie, sans pouvoir arrêter les musulmans; les faubourgs de Rome furent envahis, les

deux églises Saint-Pierre et Saint-Paul saccagées. En se retirant chargés de dépouilles , les vainqueurs détruisirent les fortifications de Civita-Vecchia (846).

Deux ans après, ils renouvelèrent la même tentative ; ils trouvèrent l'entrée du Tibre barrée par des chaînes de fer, et une population tout entière sous les armes, commandée par le pape Léon IV dont la présence excitait le plus grand enthousiasme ; forcés de céder au nombre, ils regagnèrent le Garigliano (848).

Les dangers qu'avait courus la Ville sainte émurent enfin le roi d'Italie, Louis II, qui prit en mains la cause de la chrétienté. Il descendit dans la Pouille avec une armée, défit les Arabes à Lucera (867) et leur enleva Bari qui résista trois ans (871); avec l'appui d'une flotte, grecque, il fit échouer leurs attaques sur Salerne en 873, et ne leur laissa que la ville de Tarente. Après sa retraite (875), les infidèles s'allièrent aux habitants de Naples, d'Amalfi et de Salerne, et tournèrent leurs efforts contre les États de l'Église. Jean VIII, incapable de leur résister, se voyant menacé jusque dans Rome et dans Ravenne, les éloigna en leur promettant un tribut de vingt-cinq mille marcs d'argent, et se rendit en France, puis en Allemagne, pour chercher des secours (880); mais les Arabes ne reparurent plus, et le pillage de Capoue fut leur dernier exploit jusqu'à la fin du IXe siècle.

C'est pourtant à cette époque que commençait cette longue anarchie au milieu de laquelle les noms de Théodora et de Marozie dominent les événements; les Arabes eux-mêmes étaient divisés; des luttes intestines déchiraient l'Afrique, centre de leur puissance. Béren-

ger I", roi d'Italie, réussit, en 916, à détruire la colonie musulmane du Garigliano. Ce n'est pas seulement au point de vue politique que les établissements des Arabes sur les rives de la Méditerranée doivent attirer l'attention ; ils avaient aussi une très-grande importance commerciale. A côté de la forteresse se trouvait le comptoir ; on y faisait de nombreux échanges avec les marchands lombards dont l'active industrie portait déjà ses fruits; la république d'Amalfi avait obtenu, par un traité spécial, un faubourg de Palerme, et ce privilège lui donnait un avantage marqué sur ses rivales.

Venise avait longtemps souffert de l'inimitié des Arabes ; dès 870, sa flotte, unie à celle des Grecs, avait perdu, non loin de Crotone, une bataille mémorable à la suite de laquelle les musulmans s'étaient présentés devant Grado. Aussi, pendant la dernière moitié du IXe siècle, elle leur avait abandonné l'empire de la mer. Outre la Sicile, les Arabes possédaient les îles de Malte, Gozzo, Camino, Pantellaria ; quelque temps après la prise de Palerme, ils avaient envoyé une flotte en Sardaigne et y avaient fait reconnaître leur domination. Candie avait été conquise par des pirates andalous ; d'autres expéditions, parties des ports d'Espagne, avaient soumis, outre la Corse et les îles Baléares, le poste important de Fraxinet, près Saint-Tropez, qui assurait aux Arabes le libre passage des Alpes. Ain>i, l'islamisme obtenait dans la Méditerranée des triomphes qui rehaussaient la gloire des Arabes d'Afrique et d'Espagne.

Grâce à la popularité dont ils avaient su s'entourer, les Aglabites avaient maintenu leur autorité intacte ; ils

avaient repoussé les invasions des Thoulonides qui, après s'être déclarés indépendants en Égypte, avaient voulu s'agrandir du côté de l'Occident. Mais un de leurs derniers princes, Àbou-Ishac (877-902), sembla prendre à tâche de faire détester, par ses atroces cruautés, le nom de sa famille, et en même temps il rendit méprisable le chef spirituel qui était impuissant à réprimer de tels excès. Le parti des Alides, soutenu par les 1 rissites, avait profité du mécontentement général et fait secrètement de grands progrés. Des dais (nom qu'on donne généralement aux Arabes missionnaires) commencèrent à se répandre et annoncèrent que le pouvoir allait passer aux mains d'un véritable iman, que Mahomet avait prédit pour l'an 300 de l'hégire un nouveau Mahadi, et que le peuple devait se hâter de lui jurer obéissance. Ce prétendu descendant de Falhime et d'Ali, Abou-Obeidollah, vivait depuis quelque temps dans les environs de Sedjelmesse, au milieu de la tribu des Rétama, qui se déclara en sa faveur et lui assura de nombreux partisans.

L'Agi abi te régnant, Abou-Nasr-Ziadet- Allah, ne se doutait point de la révolution qui s'était effectuée dans les esprits. Aussi les mesures qu'il crut devoir prendre ne suffirent point pour comprimer la révolte ; vaincu par les rebelles, chassé de Cairowan par son propre frère qui choisit, pour usurper la couronne, le moment où la dynastie aglabite expirait, il se hâta de fuir en Égypte et de là en Mésopotamie. Abou-Obeidollah, qui s'était jusque-là contenté du titre de mahadi, prit le titre solennel d'émir al-moumenim (commandeur des croyants), d'où l'on a fait par corruption le nom

de Miramolin; à l'exemple des Abbassides, qui avaient fondé Bagdad, les Fathimites résolurent d'abandonner Cairowan et de créer une ville qui fût le siège de leur dynastie; ils en choisirent remplacement à cinquantecinq lieues de Tunis, à quinze du port de Sous, et rappelèrent Mahadia. Cette capitale fut à peine bâtie, qu'ils entreprirent de nouvelles conquêtes. Obeidollah lit reconnaître son autorité des Arabes de Sicile et de Sardaigne, et s'avança du ciiè de l'Égypte ; il ne put dépasser les déserts de Lybie, et son expédition n'eut d'autre résultat que de le rendre maître de Barcah. Du côté de l'Occident, il rendit tributaires et le prince édrissite qui régnait dans le Magreb-el-Acsa, et plusieurs autres familles qui s'étaient constituées d'une manière indépendante, telles que les Mequinez de Miknasa, les Medrarites de Seldjelmesse, les Rostamites de Tahart et les Abdoulouales (56) de Tlemcen (931). Mais la présence de son armée victorieuse pouvait seule les maintenir dans l'obéissance. Dès qu'il se fut éloigné, les divisions recommencèrent. L'émir de Miknasa s'avança contre Fez et en chassa le descendant d'Édris. Les Zenètes, dévoués à ce prince, réclamèrent le secours du khalife Ommïade d'Espagne, qui s'empressa de répondre à leur appel. Des troupes, parties de l'Andalousie, occupèrent d'abord les villes de Tanger et de Ceuta, dont elles réparèrent prompleraent les fortifications pour s'assurer un point d'appui; elles marchèrent ensuite contre Fez où les Fathimites s'étaient retranchés, après en avoir chassé l'émir de Miknasa (933). Fez fut emporté d'assaut, et la suzeraineté des Ommïades reconnue dans tout le Magreb-el-

Acsa. Un prince édrissite devait exercer l'autorité sous la tutelle d'un wali institué par le khalife.

Les Fathimites (57), pendant vingt ans (934-954), ne parurent pas se préoccuper des progrès des Ommïades qui s'étaient avancés jusqu'à Tlemcen, tandis qu'un rie leurs généraux, pour venger l'injure que lui avaient fait éprouver des vaisseaux africains en pillant une galère où se trouvaient des esclaves destinées au khalife deCordoue, pénétrait dans Tunis et imposait une forte contribution aux habitants de cette ville. Moëz-Ledinillah se décide enfin à réprimer ces courses audacieuses. A la tête des vaillantes tribus Ketama et Zanhaga, auxquelles il promet un riche butin, il attaque le wali espagnol dans les environs de Tahart et taille son armée en pièces ^960). Fez et Seldjelmesse ouvrent leurs portes; toutes les villes suivent leur exemple, à l'exception de Ceuta, Tanger et Tlemcen, où s'étaient retirés les débris de l'armée vaincue; mais Moez-Ledinillah, satisfait de l'humiliation de ses ennemis, abandonne bientôt le pays, et le nom du khalife de Cordoue est de nouveau proclamé dans les mosquées.

L'ambition des Fathimites les entraînait du côté de l'Orient; ils voulaient détruire la puissance spirituelle des Abbassides; Obeidollah avait laissé entrevoir que c'était le but principal de sa politique, et ses successeurs avaient poursuivi ce but avec ardeur. Plusieurs expéditions avaient été dirigées contre l'Égypte, mais sans aucun succès, jusqu'au moment où Djauher, général de Moëz, parvint à se rendre maître de cette province tant désirée (969).

Dés lors les Fathimites fondent un troisième khalifat,

celui du Caire, et ils appartiennent à l'histoire d'Orient; ils montrent pour leurs possessions dans le Magreb une complète indifférence. Ils proposent au chef de la tribu des Zanhaga d'exercer toute l'autorité, à la seule condition de reconnaître leur souveraineté (971). Ce chef, Yousouf-Balkin-ben-Zeïri, accepte avec empressement ces propositions et devient le fondateur d'une dynastie nouvelle qui se met en possession de l'héritage des Aglabites, et qui dure plus d'un siècle et demi (58).

L'Afrique tout entière aurait pu se trouver réunie entre les mains des Fathimites; l'avènement des Zéïrites détruisit l'unité qu'on avait pu croire un instant près de se réaliser. L'Égypte fut à jamais séparée des provinces occidentales. Le Magreb continua, malgré les efforts de Balkin, de se gouverner sous la protection des Oramïades. Balkin, au lieu de l'attaquer de vive force comme Moëz, négocia secrètement avec les Édrissites et les Zenètes dont il réveilla l'esprit d'indépendance, et parvint à les soulever contre les khalifes de Cordoue ; cette rébellion amena la chute totale des Édrissites (976- 985), qui se brisèrent contre la puissance des Ommïades. Balkin tenta lui-même la fortune des armes ; elle lui fut contraire, aussi bien qu'à son fils Mansour, et les Zeïrites durent renoncer à leurs projets d'agrandissement (1005). Ils ne furent pas plus heureux dans leurs rapports avec les chrétiens et ne purent conserver les conquêtes des Aglabites dans la Méditerranée. Les rois de Germanie étaient devenus maîtres de la plus grande partie de l'Italie. Pour leur résister, les Arabes eurent l'habileté de s'unir aux Grecs; leurs armées combinées repoussèrent Othon le Grand (972), et

gagnèrent sur Othon II Ja bataille de Basentello (982). Mais Olhon III (1000) ne leur laissa que la ville de Tarente. D'un autre côté, leswalis de Sardaigne voyaient avec effroi s'élever les républiques de Gênes et de Pise, dont la marine faisait de rapides .progrès. Ils essayèrent plusieurs fois de saccager ces deux villes, et d'arrêler leur prospérité dans son principe. Gênes avait -eu en 936 à supporter de leur part un terrible assaut, et depuis ce moment les habitants, sur leurs gardes, avaient su se préserver d'une nouvelle surprise. Pise, que l'expérience n'avait pas éclairée, faillit, en 1005, être entièrement détruite ; toute la jeunesse pisane était absente, et les Arabes allaient franchir les murs et emporter la citadelle, lorsque le courage d'une femme sauva la ville. Les musulmans n'avaient plus cette supériorité maritime qui avait assuré le succès de leurs expéditions; ils devaient bientôt être assaillis sur leur propre territoire.

A l'intérieur, les Zeïrites étaient loin d'avoir la puissance et l'éclat des Aglabites ; leur domination ne s'étendait réellement que sur la province de Tunis et le littoral, à Alger, à Bougie, etc. Au delà les liens de l'obéissance s'étaient partout relâchés. La • tribu des Ketama, qui avait le plus contribué à la fortune des Fathimiles, s'était refusée à reconnaître l'autorité du chef des Zanhaga; elle s'était établie non loin de Seldjelmesse et de.Tahart, et prenait souvent part à la lutte des Walis d'Espagne contre les tribus Zenètes. A quelque distance de la tribu de Rétama, près de Massalia, au sud des plaines de Bougie, un prince de la famille des Zeïrites, nommé Hamad, avait proclamé son indé-

pendance. Il commandait la ville d'Aschir, que Zeïri avait fondée dans les premiers temps de son élévation. D'autres chefs s'étaient établis dans différentes villes ou gouvernaient les tribus des déserts. Les Zeïrites se trouvaient confinés en quelque sorte dans leur capitale. Ayant un riche trésor à leur disposition, ils s'abandonnaient au luxe du sérail et sacrifiaient tout à leurs passions brutales. Il y avait peu d'espoir qu'avec de tels princes la civilisation se maintint en Afrique au point où elle avait été portée sous les Aglabites; mais le contact de l'Égypte et du Magreb où, sous l'impulsion des Fathimites et des Ommïades, les sciences et les arts continuaient de fleurir, corrigea indirectement ces funestes tendances.

Telle était la situation des Arabes d'Afrique au commencement du XI6 siècle; ils allaient se fractionner de plus en plus et touchaient au temps de la décadence. Le même fait se produisait d'une manière aussi tranchée chez les Arabes d'Espagne, après une période admirable de gloire et de grandeur.

L'histoire de la péninsule nous offre pendant trois cents ans le tableau d'une civilisation qui fait contraste avec l'ignorance et la barbarie des peuples de l'Occident. Tandis que l'abus de la force règne sans partage sur l'Europe chrétienne, les Arabes d'Espagne, tout en conservant l'énergie de caractère que donne l'habitude des combats, comprennent les travaux de la paix et respectent les œuvres de l'intelligence. S'ils cultivent les sciences et les arts, ce n'est point comme les Francs qui obéissent à l'esprit dominateur de Charlemagne ; ils y sont portés par leur nature même ; les khalifes ne font que s'associer au mouvement général de l'opinion ;

les encouragements qu'ils donnent aux lettres, au commerce et à l'industrie, sont accueillis avec reconnaissance par un peuple qui en sent déjà tout le prix.

De 711 à 755, les premiers germes de la civilisation arabe s'étaient manifestés sous l'influence des institutions que la conquête avait apportées ou maintenues. Si la guerre civile avait un instant suspendu l'organisation politique du pays, l'avènement d'Abderrahman Ier et la proclamation du khalifat d'Occident, en mettant un terme à ces tristes luttes, substitua les règles du droit aux caprices de despotes ambitieux ; sous un gouvernement sage et bienveillant, toutes les sources de la prospérité publique se développèrent avec rapidité.

La stabilité du pouvoir, qui ne sortit plus de la famille d'Ommïah, contribua surtout à cet heureux état de choses. Il n'y eut pas en Espagne, comme en Afrique, de ces rivalités sanglantes, substituant tout à coup une dynastie nouvelle à celle qui tenait les rênes de l'administration ; la péninsule ne connut pas non plus les dissensions théologiques. A peine installé sur le trône, Abderrahman voulut faire oublier aux musulmans le pèlerinage de la Mecque. Pour cela, il fit bâtir à Cordoue dont il avait fait sa capitale une mosquée magnifique que la curiosité d'abord, et ensuite la vénération, portèrent les fidèles à venir visiter une fois par an. Observateur exact des règles et des cérémonies imposées par Mahomet, et que ses ancêtres avaient pratiquées eux-mêmes à Damas, Abderrahman associa dans l'esprit de ses sujets le respect de sa race à l'adoration religieuse. Aussi les Abbassides et les Alides ne purent , exciter aucune de ces insurrections que le fanatisme

entretenait, et qui, en Asie, étaient toujours suivies d'une grande effusion de sang; de ce côté les Ommïades n'eurent jamais d'inquiétude. Les sectes qui apparurent restèrent toujours en dehors de la politique, et se renfermèrent dans la morale et la philosophie. Là comme ailleurs il se trouva des hommes pour énoncer des idées nouvelles et hardies, mais les discussions ne sortirent point des limites d'une réserve prudente. Les maîtres de l'Espagne étaient Sonnites ; les querelles se réduisaient à quelques difficultés d'interprétation; les alfaquis ou docteurs de la loi étaient parlagés en deux écoles rivales, l'école de Malek et celle de Baqui, qui eurent parfois des différends assez vifs, notamment vers 852, sans provoquer du reste aucun schisme.

Une aulre cause contribua à l'affermissement de la domination musulmane : la famille d'Ommïah eut le bonheur de produire plusieurs hommes d'un mérite éminent. Abderrahman Ier (755-787), à un coup d'œil juste en politique joignait une grande aménité de caractère. Actif, brave, il fut surnommé le juste par un peuple pour qui l'équité était la première des vertus. Recherchant le luxe et la magnificence, il aimait moins encore les ornements surchargés d'or et de pierreries que les œuvres parlant au sentiment, et les créations de l'intelligence susceptibles d'élever l'esprit. On raconte de lui un trait simple et touchant qui prouva que sur le trône il avait conservé fidèlement les souvenirs de son enfance et un tendre amour pour sa terre natale. Il avait fait planter dans ses jardins de Cordoue un palmier originaire du désert; souvent, assis sous son feuillage, il répétait ces vers bien connus : « Beau pal-

m ier , tu es comme moi étrangér en ces lieux ; mais les vents de l'ouest caressent mollement tes rameaux ; tes racines trouvent un sol fécond, et ta tête s'étale au milieu d'un air pur. Ah! comme moi, tu verserais des larmes, si tu pouvais ressentir les soucis qui me dévorent. Tu n'as rien à craindre de la mauvaise fortune, et moi je suis toujours exposé à ses atteintes. Quand le sort cruel et la fureur d'AI-Abbas me bannirent de ma chère patrie, mes pleurs arrosèrent souvent les palmiers qui croissent sur les bords de l'Euphrale ; ni les palmiers, ni le fleuve n'ont conservé la mémoire de mes douleurs. Toi, beau palmier, tu ne regrettes point la patrie. »

Hesoham Ier, fils et successeur d'Abderrahman (787- 795), avait pour qualités principales la douceur et la charité; elles le firent chérir de ses sujets. Nul prince ne s'inquiéta plus d'assurer le bonheur matériel du peuple. Outre les aumônes qu'il distribuait à profusion, il veillait à la construction de nombreux édifices où les malheureux trouvaient des moyens de travail et une subsistance assurée. Les dernières paroles qu'il adressait en mourant à son fils Alhakem sont empreintes d'une haute sagesse : « Mon fils, lui dit-il, les royaumes appartiennent à Dieu ; il les donne ou les ôte à son gré. Puisqu'il nous a placés sur le trône d'Espagne, rendonslui d'éternelles grâces, et, pour nous conformer à sa volonté sainte, faisons du bien aux hommes. Ce n'est que pour cela qu'il a mis en nous la suprême puissance. Que la justice, toujours égale, protège le riche et le pauvre sans distinction. Traite tes soldats avec bonté; qu'ils soient les défenseurs, non les tyrans du pays. Pro-

tége les laboureurs dont les travaux nous nourrissent; veille sur leurs champs et leurs récoltes. Que le peuple soit heureux à l'ombre du trône, et qu'il jouisse avec sécurité des biens et des plaisirs de la vie. >

Alhakem Ier (795-821) ternit par une arrogance présomptueuse et une sévérité cruelle l'instruction et la bravoure qui le recommandaient à l'estime publique. Il était né pour la vie indépendante ; son caractère sauvage, mêlé quelquefois d'une sombre mélancolie, s'irrita avec l'âge et lui fit commettre des actes d'une vengeance aveugle ; aussi les remords assiégèrent-ils ses derniers moments. Abderrahman II (821-852), contemporain d'Almamoun, fit oublier pendant son long règne les torts de son prédécesseur ; plus rapproché par ses penchants des sentiments de son aïeul Hescham , il avait de plus que lui un ardent amour des lettres et des arts ; toujours entouré de poètes et de musiciens, il contribua plus que .personne à introduire dans les mœurs arabes cette délicatesse et cette élégance qui, plus tard, furent l'apanage de la chevalerie. Tout le monde connaît l'histoire de cette esclave favorite dont il fit murer la porte en pièces d'argent, pour la punir d'un caprice, en lui laissant le soin de démolir elle-même celte barrière de nouvelle espèce.

Les trois princes qui succédèrent immédiatement à Abderrahman II, Muhamad 1« (852-886), Almondhir (886-888) , Abdallah (888-912), occupèrent dignement le trône, sans abuser jamais de l'autorité qui leur était dévolue ; mais des luttes intérieures ne leur permirent pas d'élever de nouveaux monuments à la gloire du

m LIVRE V, CHAPITRE 1.

khalifat. Il n'en fut pas de même d'Abderrahman 111 (912-961). Son règne, qui dura près d'un demi-siècle, est l'époque la plus brillante de la domination des Arabes en Espagne. Tandis qu'un de ses parents, le prince Almudafîar, apaisait les discordes civiles et défendait contre les chrétiens l'intégrité du territoire, tandis qu'un autre général soumettait en Afrique le Magreb-El-Acsa, lui-même renouvelait à Gordoue les efforts de ses ancêtres, embellissait sa capitale et les principales villes de l'Andalousie, introduisait en Espagne les sciences de l'école de Bagdad, et donnait aux lettres et aux arts une plus vive impulsion. C'est lui qui fit bâtir, non loin de Cordoue, pour une de ses favorites, le fameux palais de Zehra, dont la description dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir de plus merveilleux. Ainsi, gloire militaire, connaissances supérieures, richesses, luxe, magnificence, ce prince posséda tous les genres d'illustration, et cependant il fut personnellement malheureux. 11 lui fallut punir de la peine capitale un de ses fils qui, pour arriver au trône, troublait la paix publique par de continuelles conspirations ; la contrainte qu'il s'imposa en cette occasion brisa dans son àme* tous les éléments de bonheur que la fortune lui avait prodigués. On trouva à sa mort, dans ses papiers, les paroles suivantes : « Cinquante ans se sont écoulés depuis que je suis khalife. Trésors, honneurs, plaisirs, j'ai joui de tout, j'ai tout épuisé. Les rois mes rivaux m'estiment, me redoutent et m'envient. Tout ce que les hommes désirent m'a été accordé par le ciel. Dans ce long espace d'apparente félicité, j'ai calculé le nombre de jours où je me suis trouvé heureux : ce

nombre se monte à quatorze. Mortels, appréciez la grandeur, le monde et la vie. »

Alhakem II (961-976) était bien digne de succéder à Abderrahman ; moins désireux de gloire, il n'eut d'autre pensée que le bonheur de ses peuples. Satisfait d'une représentation modeste, il trouvait dans uné sage économie les moyens de diminuer les impôts et de multiplier les travaux d'utilité publique. Son équité peut être caractérisée par le fait suivant, qui devait se reproduire, sous une autre forme, dans l'histoire d'un des plus gîands héros des temps modernes. Une pauvre femme possédait un champ contigu aux jardins du khalife. Alhakem, voulant bâtir un pavillon en cet endroit, charge son intendant décacheter, en lui indiquant ce qu'il désire faire. L'intendant court chez cette femme ; sur son refus de vendre, il l'exproprie et construit le pavillon. La pauvre femme s'adresse au cadi de Cordoue et lui expose sa plainte : le cadi Bechir, après l'avoir entendue, lui promet justice. Unjour le khalife, se reposant dans son nouveau pavillon, voit arriver Bechir monté sur un Ane et portant un sac vide. Bechir lé prie de lui permettre de remplir son sac de la terre qu'il foule en ce moment à ses pieds, et quand le sac est plein, il lui demande comme une dernière grâce de vouloir bien l'aider à le charger sur son âne. Alhakem y consent, dans l'espoir de comprendre enfin le but de cette action ; il cherche à soulever le sac, mais ses efforts sont inutiles : < Prince des croyants, lui dit alors Bechii;avec gravité, ce sac que tu trouves si lourd ne contient qu'une petite parcelle du champ que tu as usurpé sur une de tes sujettes ; si tu ne peux la soulever aujourd'hui, corn-

ment supporteras-tu le poids de ce champ tout entier au jour du jugement? > Àlhakem, frappé de ce discours, se fait expliquer l'affaire : il reconnaît sa faute, rend immédiatement le champ à la pauvre femme et lui fait don en même temps du pavillon qu'on avait élevé.

Ce prince si recommandable par ses vertus mourut après quinze ans de règne. Son filsHescham II, destiné à le remplacer, était encore enfant, et l'Espagne musulmane allait devenir le théâtre de la guerre civile, lorsque, près du trône, se révéla un homme de génie, le célèbre Almanzor qui, revêtu de la diginilé dliadjeb, prit en main les rênes de l'administration, et fut khalife de fait juslju'en 1001 (voy. p. 336). A sa mort, son fils Abdelmalec régna sous le même titre et avec la même autorité jusqu'en 1008. Hescham H, réduit alors à gouverner lui-même, ne sut pas résister à ses ennemis, et la dynastie des Ommïades, si puissante jusque-là, trouva la principale cause de sa décadence et de sa chute dans l'incapacité et la faiblesse de ce prince.

Si nous considérons maintenant, d'une manière générale, la politique des khalifes de Gordoue pendant les trois siècles qui viennent de s'écouler, nous rencontrerons dans cette étude de précieux enseignements. Ils eurent la sagesse de ne pas dépenser dans des expéditions lointaines les revenus de l'Espagne; ils étouffèrent au fond de leurs cœurs leur haine contre les Abbassides, bourreaux de leur famille. Après avoir vaincu l'émir Yousouf, qui avait voulu régner au nom des khalifes de l'Irak, ils se contentèrent de repousser son allié le wali de Cairowan, Ali-ben-Mogueith, vers 761, et ne prirent point l'offensive. Plus d'une fois, en 823, 841,

949, les empereurs grecs de Constantinople cherchèrent aies entraîner dans une alliance étroite contre les Arabes d'Orient. Les khalifes de Cordoue accueillirent ces avances froidement et firent des promesses de secours qu'ils ne mirent jamais à exécution.

L'Afrique fut le seul pays où ils songèrent à fonder quelques établissements; encore se bornèrent-ils au Magreb-el-Acsa, où ils pouvaient facilement envoyer des troupes. Cette conquête (931), en montrant les forces dont ils disposaient, eut pour effet d'arrêter les Fathimites, qui auraient pu songer, dans leur ardeur belliqueuse, à envahir l'Espagne et à laisser de côté leurs projets sur l'Egypte; mais la nécessité de soumettre les Zénètes toujours rebelles la rendit onéreuse, en exigeant de continuels sacrifices d'hommes et d'argent.

A l'intérieur, les Ommïades firent respecter leur autorité et réprimèrent avec succès toutes les tentatives de révolte; une tranquillité absolue eût été néanmoins incompatible avec le caractère des Arabes; aussi ne faut-il pas se préoccuper outre mesure des rébellions qui eurent lieu dans ce long espace de temps. Le pouvoir resta constamment concentré dans une seule main, et Cordoue, centre du gouvernement, ne fut point un instant menacée de perdre sa suprématie: aucune ville arabe ne lui disputa le rang de capitale.

Il y eut cependant, dès le VIIIe siècle, une guerre de succession qui menaça de compromettre l'avenir de la nouvelle dynastie, et de créer dans le pays une source inépuisable de dissensions. Abderrahman Ier, en mourant, avait désigné pour héritier du trône le troisième de ses fils, Hescham Ier, dont les vertus justifiaient un

pareil choix. Les deux aînés, Suleiman et Abdallah, supportèrent avec peine cette exclusion blessante, et bien qu'ils eussent contre eux le droit national des Arabes et la coutume de leur propre famille, ils prirent les armes pour déposséder leur frère ou du moins s'assurer une indépendance absolue dans les provinces de Merida et de Tolède (789). Après deux ans d'efforts infructueux, battus à Bulche par le khalife lui-même, à Lorca par sou fils Alhakem, ils se soumirent et obtinrent un généreux pardon.

A la mort d'Hescham, en 796, ils renouvelèrent leurs prétentions, demandant ouvertement le partage de l'Espagne musulmane; un grand nombre de walis et de caïds arborèrent avec eux l'étendard de la révolte. Alhakem fut vainqueur dans les plaines deMurcie ; Suleiman périt en combattant, et Abdallah obtint une seconde fois sa grâce (800). Ce prince incorrigible, ayant appris la mort d'Alhakem (821) à Tanger, où il s'étail retiré, se précipita en Espagne à la tête d'un grand nombre d'Africains qu'il avait soudoyés, et réussit à se fortifier dans Valence. Le nouveau khalife Abderrahman II ne lui laissa pas le temps d'étendre ses relations ; il accourut sous les murs de la ville rebelle et offrit la bataille à son grand-oncle, s'il ne voulait pas reconnaître ses droits. Abdallah qui, avant d'engager l'action, avait prié Allah de lui exprimer sa volonté par un signe, et qu'un accident avait persuadé du mauvais succès de sa cause, se remit entre les mains d'Abderrahman, qui, plein de respect pour son grand âge, l'accueillit honorablement et lui laissa la libre disposition de ses biens (821). Cette guerre de succession fut la

seule qui troubla jusqu'au XIe siècle la dynastie des Ommïades. Abdallah (895) et Abderrahman III (949) eurent, il est vrai, à conjurer deu\ séditions occasionnées par leurs propres fils; mais ces levées de boucliers n'avaient rien de sérieux.

Les walis firent une opposition plus inquiétante au gouvernement des khalifes; en exécutant les ordres qu'ils recevaient de Cordoue, la plupart étaient moins guidés par le sentiment du devoir que par la crainte de se voir enlever l'autorité dont ils disposaient. Dès qu'ils se croyaient assez forts pour jeter le masque, ils aspiraient à l'indépendance. Une prompte répression était nécessaire, car au moindre revers du khalife, dfx gouverneurs étaient prêts à lui refuser leur concours et à se déclarer souverains dans leurs domaines. Après la dispersion des partisans d'Yousouf, les walis qui causèrent à l'islamisme les plus grands embarras furent ceux de Carmona et de Baeza, qui favorisèrent l'expédition d'Ali-ben-Mogueith (761), celui de Tortose* qui prit part aux diverses insurrections de Suleiman et d'Abdallah, et enfin ceux de Saragosse, Merida, Tolède et Huesca qui pendant quarante ans mirent en feu le nord et le centre de l'Espagne, sous la pression de deux personnages dont l'origine et le caractère sont peu connus.

Omar-ben-Hassan et Caleb son fils, c'étaient leurs noms, ont joué pendant près d'un demi-siècle un rôle important dans l'histoire de la péninsule. Placés entre les chrétiens et les musulmans, sans se déclarer complètement ni pour l'un ni pour l'autre parti, ils ont paru vouloir créer entre les deux peuples une sorte de terrain neutre, où les deux religions se seraient trouvées

sur un pied d'égalité parfaite. Soutenu par un grand nombre de walis et de caïds, Oraar-ben-Hassan, après une vie de brigandages, était parvenu à établir sa domination dans la plus grande partie de l' Aragon (863-866) ; battu par Muhamad, il se retira dans les Pyrénées pour organiser une troupe plus brave et mieux disciplinée. Puis, avec le secours du roi de Navarre, il reconquit T Aragon depuis les Pyrénées jusqu'à l'Èbre. Vaincu et tué à la bataille d'A^bar, il eut pour vengeur son fils Caleb, qui se maintint contre les attaques d'Almondhir et acquit môme, par suite de circonstances favorables, une puissance très-étendue. Une révolte lui ouvrit les portes de Tolède, une autre celles de Cuença (886). Il s'approcha de la Guadiana et du Guadalquivir, suscitant partout des ennemis aux khalifes (888-890). Abdallah, forcé de combattre son propre fils, ne put diriger contre Caleb des troupes suffisantes ; il le laissa maître de • tout le bassin du Tage depuis Talavera jusqu'à la source même du fleuve, de l'Aragon, d'une partie de la Catalogne et du littoral de Tortose à Murcie. N'étant plus inquiété par les musulmans, Caleb cessa de ménager les chrétiens, comme il l'avait fait précédemment, et n'hésita pas à les attaquer. Mais il avait trop présumé de ses forces, et il éprouva une terrible déroute dans la journée de Zamora (901). Ce désastre fut le signal de sa ruine ; les rois de Léon et les khalifes s'unirent contre lui. Abderrahman III (913) remporta à Cuença une victoire décisive qui lui rendit toute la partie orientale de l'Espagne ; en un mois, deux cents villes ou villages fortifiés se soumirent sans résistance. Il ne resta bientôt plus à Caleb que Tolède et quelques places en

Aragon ; mais telle était la terreur de son nom, qu'il se maintint dix ans encore dans ces différentes positions. Sa mort seule, causée par un accident, détruisit son parti (922). Tolède résista encore quelque temps et ne reconnut l'autorité du khalife qu'après avoir souffert toutes les horreurs de la famine en 927. .

Cette ville, il faut le dire, se distingua entre toutes les cités de l'Espagne par une opposition constante à la domination musulmane. Sa population nombreuse était tout entière composée de juifs et de chrétiens ennemis secrets du gouvernement ; c'était avec peine que cette ancienne capitale des Goths s'était vu préférer Cordoue. Les habitants qui, dans l'origine, s'étaient pliés sans regret au joug étranger et qui avaient même reçu dans le pays le nom de Mozarabes, irrités maintenant d'avoir perdu toute influence politique, tâchaient d'en acquérir une nouvelle en se faisant le centre de l'ancien parti vaincu. Déjà, avant le commencement de la guerre de Caleb, Alhakem (800), Abderrahman II (828-838) et Muharaad Ier (853-859) avaient été forcés de les réduire par la force et d'entreprendre contre eux des sièges en règle. Ces khalifes auraient pu détruire leurs fortifications ; ils ne le voulurent point pour ne pas affaiblir leur ligne de défense, sans songer qu'entre les mains d'une population ennemie, elles ne pouvaient leur être d'aucune utilité.

Le grave caractère des révoltes de Tolède ne se retrouve point dans les autres soulèvements que les khalifes eurent à apaiser, comme en 827 celui de Merida, et en 926 celui des montagnards d'Elvira; ils furent causés uniquement par la rigueur excessive qu'on apportait dans le recouvrement de l'impôt ; et bien qu'ils

aient occasionné de longues luttes dans les Alpuxarras et sur les bords du Tage, ils n'eurent jamais une portée bien redoutable. Il en fut de même de l'insurrection de Cordoue sous Alhakem (817). Ce prince, voulant subvenir aux dépenses d'une nombreuse garde qu'il avait instituée auprès de sa personne, établit un droit d'entrée sur les marchandises importées. Il en résulta une fermentation générale dans les esprits; on refusa d'obéir. Alhakem voulut punir les récalcitrants ; alors la population se précipita sur les gardes, en massacra un grand nombre et contraignit le reste à se retirer dans le palais. Outré de colère, le khalife se met à la tête de ses cavaliers et marche contre l'émeute. Les Cordouans fuient devant lui ou essaient vainement de se défendre ; leurs maisons, dans les faubourgs, sont pillées; eux-mêmes sont réduits à s'expatrier avec leurs familles. Une partie de ces exilés alla peupler un faubourg de Fez, où ils furent accueillis par Edris-ben-Edris ; les autres se firent pirates, et en 820, après avoir saccagé Alexandrie, conquirent l'île de Crète où ils fondèrent Candie (843).

Les khalifes eurent toujours le soin de s'entourer d'une milice étrangère ; les premiers successeurs d'Abderrahman Ier en eurent une zenète ; les autres, depuis Abdallah (900), firent venir de Constantinople des esclaves de Slavonie qu'ils élevèrent au maniement des armes et dont ils se firent des satellites dévoués. Grâce à ces soldats, ils surent prévenir toute collision entre les Arabes et les Alabdaris (Africains, Maures ou Berbères), et, de 755 à 1008, ces deux partis n'en vinrent point aux mains, quoiqu'ils eussent conserve l'un contre l'autre les sentiments les plus hostiles. Il faut recon-

naître cependant qu'il y avait clans l'armée de Caleb plus de soixante mille Berbères. Quant à la garde slavonne, la force du pouvoir l'empêcha d'avoir, comme en Orient, une influence nuisible, et son rôle politique n'apparaîtra qu'à partir du XIe siècle, quand la dynastie des Ommïades s'écroulera.

Outre ces embarras intérieurs, les Arabes d'Espagne avaient un sujet de préoccupation bien autrement grave : c'était la lutte contre les chrétiens des Asturies et de la Gaule. D'une part, il leur fallait résister aux Francs qui souffraient vivement 'de les voir établis dans la Septimanie, au delà des Pyrénées ; de l'autre, ils trouvaient dans ces montagnes comme dans celles du royaume d'Oviédo une population belliqueuse contre laquelle venaient se briser tous leurs efforts. Déjà les émirs qui avaient précédé Abderrahman I«r avaient été contraints par le Goth Pélage de laisser se former sur les co/ifîns de la Galice une petite principauté chrétienne : les successeurs de Pélage avaient profité de tous les troubles survenus dans la péninsule pour attirer autour d'eux les chrétiens impatients du joug de l'islamisme. Quand Abderrahman fut définitivement promu au khalifat, il trouva ce petit royaume solidement établi au nord du Minho. Bien plus, les montagnards des Pyrénées, sans posséder aucune organisation politique, refusaient obstinément à tous les corps de troupes le passage de la Catalogne en Septimanie, tandis que les Francs et Pépin le Bref assiégeaient Narbonne privée de tout secours (756). Abderrahman s'adressa d'abord aux rois d'Oviédo, qu'il effraya par ses immenses préparatifs et qui se soumirent à un tribut de dix raille onces d'or, dix mille

livres d'argent, dix raille chevaux et autant de mulets, mille cuirasses, lances et épées (759). Mais à peine avait-il obtenu cet avantage, qu'il apprit la reddition de Narbonne et la perte de la Septimanie loul entière (760). La crainte de ne pouvoir s'ouvrir le passage des Pyrénées lui fit souscrire au triomphe des Francs. Quelques années plus tard (778), Charlemagne, prenant en main la cause du christianisme et cherchant aussi à opérer la fusion des anciens sujets romains avec les races germaniques, en les conduisant contre les infidèles, se jetait sur la Catalogne et l' Aragon. Dans une première expédition, les Francs s'avancèrent jusqu'aux bords de l'Èbre et ravagèrent tout le pays ; mais la trahison des chefs navarrois et vascons unis aux Arabes leur fit éprouver un échec sanglant au moment où ils repassaient les Pyrénées; cette défaite où périt Roland, res-

tée célèbre dans les romans de chevalerie sous le nom de combat de Roncevaux, leur fit perdre leur butin. Abderrahman reprit toutes les villes de la Catalogne et de l'Aragon, à l'exception de Girone, que son fils Hescham ne réduisit qu'en 793. Hescham voulait reconquérir la Septimanie; il envoya dans cette province une armée qui s'empara de Narbonne ; ce ne fut qu'un succès passager. Charlemagne, en apprenant cette incursion, chargea spécialement son fils Louis, roi d'Aquitaine, d'en arrêter les progrès; pendant seize années, de 796 à 812, il y eut sur les frontières des Pyrénées une longue guerre à la suite de laquelle la Navarre et la partie de la Catalogne qui s'étend depuis la Sègre jusqu'à la mer devinrent des marches françaises gouvernées par des comtes relevant de l'Aquitaine.

LlVRti V, CHAPITRE J. 333

Les Francs avaient combiné la plupart de leurs expéditions avec les chrétiens des Asturies qui, sûrs de leur protection, avaient refusé le tribut et pris courageusement les armes. Les musulmans, obligés de diviser leurs forces, affaiblis par l'insubordination des walis et des caïds, étaient réduits à la défensive. Aussi Alphonse II le Chaste, qui régna à Oviédo de 793 à 842, parvint-il à accroître considérablement le territoire de ses ancêtres ; du Minho, en deçà duquel il se trouvait jusqu'alors resserré, il s'avança jusqu'aux rives du Duero, et concentra la lutte autour delà forte ville de Zamora.

La mort de Charlemagne et le démembrement de son empire ne devaient point relever la cause musulmane. Les comtes des marches espagnoles, en se rendant indépendants, devinrent chers aux habitants du pays qui, sous leur conduite, entreprirent bravement de combattre les ennemis de leur religion. Le comte de Navarre, en 835, prit le titre de roi et commença à entamer la Castille et l'Aragon, que le comte de Barcelone attaquait d'un autre côté.

Dès ce moment commença cette croisade acharnée dans laquelle les deux peuples n'abandonnèrent pas un pouce de terrain qui ne fût couvert de leur sang. Malgré les suspensions d'armes signées par les khalifes et les princes chrétiens, il n'y eut jamais de trêve pour les habitants des frontières. Les meilleurs guerriers des deux nations se donnaient rendez-vous sur ces limites, qui variaient selon les chances des combats. En 872 et 878, il se livra deux batailles sanglantes, l'une sur les bords du Sahagon, affluent du Duero, l'autre dans les plaines de Zamora : la première, où les rois de Navarre

m LIVRE V, CHAPITRE I.

et de Léon furent réunis sous les mêmes étendards, resta indécise ; la seconde, gagnée par Alphonse III, dit le Grand, lui assura la possession de Zamora et lui ouvrit le bassin du Tage. Alors s'organisèrent les courses des Galiciens sur Lamego, Viseu, Coirabre, Salamanque et môme Talavera ; alors apparurent pour la première fois les comtes de Castille qui', profitant habilement des révoltes d'Omar-ben-Hassan et deCaleb, accrurent promptement leur puissance (882-900).

Distraits par des querelles intestines, les khalifes ne pouvaient arrêter ces progrès ; mais ils furent heureusement servis par les divisions des chrétiens eux-mêmes : les comtes de Castille, les rois de Navarre et de Léon se disputèrent quelques parcelles de territoire, et ne surent point s'unir contre l'ennemi commun quand l'occasion était favorable.

Dès qu'Abderrahman III eut réduit à l'obéissance les musulmans rebelles, il songea à relever l'honneur de ses armes. Ramireïl, excité par les fils de Caleb, s'était avancé dans l'intérieur du pays jusqu'à Talavera, qu'il avait mise à feu et à sang ; pour se venger de ce désastre, le khalife envoya un corps de troupes considérable dans la Galice et le royaume de Léon, et commanda à ses généraux de ravager les villes ouvertes sans assiéger aucun château fort. Ses ordres furent exécutés ponctuellement; et bien plus, le roi de Léon, ayant voulu s'opposer au retour de cette armée, éprouva une grande défaite sur les bords du Duero (929). Bientôt après les chrétiens, s'étant portés en Lusitanie jusqu'à Badajoz et Lisbonne, furent contraints de rétrograder devant des forces supérieures (934). Enfin, en 938, Abderrahman

proclama l'algebed oa guerre sainle, et passa lui-même le D uero à ]a tête d'une nombreuse armée. H mit d'abord le siège devant Zamora, que l'ennemi avait fortifiée et entourée de sept enceintes de murailles, défendues elles-mêmes par un double fossé rempli d'eau. Ramire II, comptant sur le courage de ses soldats, crut pouvoir surprendre les musulmans et osa les attaquer en rase campagne; il éprouva, à Simancas, une défaite plus sanglante encore que celle du Duero, malgré les exploits du comte de Castille; Ferdinand Gonzalez, et les secours que lui avaient fournis des auxilaires arabes traîtres envers leurs frères et leur patrie. Zaraora, abandonnée à elle-même à la suite de cette défaite, fut prise d'assaut. Après avoir renversé un pan de muraille, les musulmans s'étaient précipités par la brèche, persuadés qu'aucun obstacle ne les séparait plus de l'ennemi. Tout à coup un large fossé s'offre à eux ; dans leur ardeur, ils cherchent à le franchir et tombent par milliers sous les coups des Espagnols. A la lin, ceux qui survivent, se servant comme d'un pont des cadavres de leurs frères, parviennent sur l'autre bord et pénètrent enfin dans la ville.

Les hostilités continuèrent deux ans encore, et les musulmans conservèrent l'avantage. Ce fut Ramire H qui demanda le premier une trêve de cinq ans (941) ; cette trêve se prolongea jusqu'à la mort d'Alhakem II, en 976; les chrétiens, affaiblis par des troubles civils que fomentaient dans le royaume de Léon le comte de Castille et le roi de Navarre, n'étaient point en état de reprendre les hostilités ; et Abderrahman, bien que disposé à combattre vaillamment tous les ennemis qui

se présenteraient, aimait mieux jouir des bienfaits de la paix ; plus tard, une étroite amitié l'unit au roi de Castille, Santhe, et celui-ci ne voulut point de son vivant combattre les musulmans.

La lutte recommença à l'avènement d'Hescham; le nouveau khalife, âgé de onze ans, se trouvait sous la tutelle d'une femme, et les musulmans auraient pu craindre des revers si les rênes de l'État n'avaient pas été confiées à Muhamad-ben-Abdallah-ben-Ali, émir dont le courage et les talents étaient déjà appréciés dans toute l'Andalousie. La nation accueillit avec joie cette élévation, que le mérite seul semblait avoir dictée, et quand l'habjeb annonça l'algehed, elle accourut en foule sous ses drapeaux. Mubamad manifesta hautement l'intention de conquérir l'Espagne tout entière, et jura, comme Annibal, haine éternelle aux ennemis de sa religion. S'il ne réussit point dans son projet, du moins il tint son serment. Chaque année, à la tête de ses troupes, il envahissait le Léon, la Galice, la Castille, ou même encore la Navarre et la Catalogne, et après avoir porté au loin ses déprédations, il ramenait son armée dans ses cantonnements jouir de son triomphe et partager un riche butin. En 978, après avoir ravagé la Galice et conquis sur les champs de bataille le nom d'Almanzor (le Victorieux), sous lequel il est plus connu, il se porta en Catalogne et répandit la terreur jusque sous les murs de Barcelone. Les chrétiens étaient obligés de se retirer dans les places fortes ou dans les montagnes; ils n'osaient plus habiter les villes ouvertes ni tenir la campagne. De 978 à 983, ils n'éprouvèrent . que des échecs. Ils perdirent successivement les villes

de Léon et d'Astorga dont les murailles furent détraites. En 984, Almanzor se dirigea sur la Catalogne, où le comte de Barcelone, Borel, relevant des rois de France, avait établi sa suzeraineté sur les comtes d'Ampurias, de Girone, d'Urgel et de Roussillon. Borel essaya vainement de résister à l'invasion des Maures : après avoir subi une première déroute, il chercha à se défendre derrière les murailles de Barcelone et fut forcé de fuir ; les habitants, pour se racheter du pillage, durent se soumettre à l'impôt du sang. De 986 a 994, Almanzor pénétra encore plusieurs fois en Galice ; dans une de ces expéditions il s'avança jusqu'à Compostelle, où il brûla la fameuse église de Saint-Jacques, objet d'une si grande vénération parmi les chrétiens ; il en réserva avec soin les cloches, qui furent placées dâns la grande cour de la mosquée de Cordoue. En 995, il battit dans la Castille le comte Garcie Fernandez. Peut-être, après tous ces exploits, aurait-il songé a étendre encore ses conquêtes s'il n'avait eu à réduire les Zenètes d'Afrique. A peine se fut-il retiré que les chrétiens reprirent l'offensive. Borel, chassé de Barcelone, recouvra ses États avec l'appui des chrétiens de France. Lorsque Almanzor reparut, il fut vainqueur à la journée de Cervera (1000) ; mais les princes chrétiens, irrités de tant de désastres, résolurent d'opposer toutes leurs forces à cet indomptable ennemi. Sanche le Grand, le comte de Castille et le jeune roi de Léon, Alphonse V, ligués ensemble, livrèrent à l'hadjeb une action décisive aux environs de Calat-Annosor. La lutte dura une journée enliére sans aucun résultat; enfin les cavaliers chrétiens, bardés de fer, donnant la mort sans la recevoir,

percèrent les bataillons arabes ; il s'ensuivit un affreux massacre des musulmans, qui ne voulaient point abandonner le champ de bataille. Ce ne fut que le lendemain, à l'approche du jour, qu'Almanzor donna le signal de la retraite, et les chrétiens épuisés ne purent les poursuivre (1001).

C'était la première bataille que perdait Almanzor; aussi, abattu, humilié de cette défaite, il ne voulut point y survivre. Il refusa de soigner les blessures qu'il avait reçues dans le combat, et expira de désespoir, pleurant ses triomphes inutiles et son nom déshonoré. L'armée, à la nouvelle de sa mort, manifesta les plus vifs sentiments de regret; il semblait qu'avec lui la cause des Arabes fût anéantie. Cependant, sous la conduite d'Abdelmalck, fils d'Almanzor, ils vengèrent ce désastre, et pendant sept ans (1001-1008) les plaines de la Catalogne et de Léon furent de nouveau le théâtre d'actions sanglantes. Ce fut le dernier épisode de ces longues hostilités; la guerre civile allait dévorer les plus braves des musulmans et donner aux chrétiens un * avantage décisif. Ceux-ci avaient une supériorité militaire incontestable; les triomphes d'Almanzor n'étaient dus qu'au seul mérité de ce général et â l'ardeur qu'il savait inspirer à ses troupes. Sa force principale résidait dans sa cavalerie, dont l'impétuosité était irrésistible; en-adoptant les armures et les cuirasses de fer, les Espagnols s'étaient aussi donné à eux-mêmes une arme spéciale plus terrible. Leurs chefs passaient leur jeunesse entière à manier la lance et l'épée, dont plus lard ils devaient faire usage contre les infidèles, tandis que ceux-ci n'entendaient point sacrifier aux habitudes

guenières les travaux de l'agriculture ou les jouissances d'une civilisation avancée.

Dans les États chrétiens, chacun devait le service militaire; les seigneurs étaient forcés de suivre leur souverain dans ses expéditions, et entraînaient avec eux leurs vassaux. Chez les Arabes, au contraire, on restait libre de ne point partir. Les khalifes, avec leurs ressources, levaient les troupes dont ils avaient besoin ; les habitants en masse ne venaient sous les drapeaux que quand on proclamait l'algehed ; encore ne pouvaiton les retenir que pendant un temps limité. Les institutions des Espagnols étaient donc toutes militaires, et ils devaient acquérir dans les combats une supériorité plus marquée. Sur mer, à la vérité, ils étaient loin de pouvoir entrer en parallèle avec les Arabes, qui disposaient de forces redoutables ; les khalifes comptaient de nombreux vaisseaux dans les ports de Cadix, Algéziras, Almunecar, Almeria, Tortose, Tarragone. Ces trois dernières villes possédaient, en outre, des arsenaux très-bien approvisionnés, et chaque année de nouveaux navires étaient mis à flot dans les chantiers de construction de Carthagène et de Séville. Beaucoup de particuliers équipaient des bâtiments de commerce et rapportaient en Espagne les marchandises du Levant. D'autres, véritables corsaires, allaient faire des incursions en pays ennemi, et non seulement les chrétiens répandus sur le littoral de la péninsule, mais encore les Francs et les Italiens, étaient sans cesse inquiétés.

Les Arabes s'étaient établis dans les îles Baléares (820). Ils s'emparèrent également de la Corse, qui resta indépendante de 840 à 850 ; les environs d'Arles

et de Marseille furent plus d'une fois ravagés. A la fin du IXe siècle, en 889, les musulmans, trouvant dans les environs de Saint-Tropez un emplacement des plus favorables d'où ils pouvaient s'élancer sur tous les points de la Provence, se fixèrent dans le poste de Fraxinet. Ils s'y maintinrent durant tout le Xe siècle ; et tandis qu'une partie d'entre eux, s'unissant aux femmes du pays, s'adonnait à l'agriculture, les autres cherchaient à étendre l'islamisme par des courses aventureuses dans l'intérieur du continent. C'est ainsi qu'en 935, après avoir intercepté quelque temps le passage de France en Italie, ils pénétrèrent dans la Tarentaise, le Valais et la Suisse, qui était déjà pillée par les Hongrois, et, en 942, ils forcèrent à s'expatrier les populations de Fréjus et de Toulon.

L'Espagne était assaillie de son côté par les barbares Scandinaves. En 843, cinquante-quatre vaisseaux avaient débarqué en Lusitanie une armée de Northmans qui avaient voulu surprendre Lisbonne. Le wali, pour les chasser, avait dû implorer le secours de ses voisins ; et les pirates, obligés de reprendre la mer, avaient été attaquer dans l'Algarbe la ville de Sidonia. L'année suivante (844), ils avaient remonté le Guadalquivir jusqu'à Séville, dont ils ruinèrent les faubourgs ; déjà même ils songeaient à s'y établir, quand les scheiks des environs vinrent les déloger à la tête de leurs tribus. Enfin, en 860, ils avaient abordé non loin de Malaga et de Carthagène, et ne s'étaient retirés qu'en pillant la fameuse mosquée d'Aljjéziras. Tant de ravages avaient excité la vigilance des khalifes ; ils avaient ordonné que des navires stationneraient sur tous les points de la

côte pour les défendre de toute surprise; et une flotte, chargée de donner la chasse aux Norlhmrns, s'avança si loin que, suivant les chroniques bretonnes, on vit un gros vaisseau sarrasin à l'embouchure de la Loire.

Sous le point de vue moral, scientifique, industriel, les Arabes étaient bien supérieurs aux chrétiens ; leur caractère, leurs mœurs avaient quelque chose de généreux, de dévoué, de charitable, qu'on eût vainement cherché ailleurs. On trouvait chez eux ce sentiment de la dignité humaine qui les avait toujours distingués, et dont l'abus devait produire la funeste manie des duels. Un jour le khalife Abdallah se permit de railler la longue barbe d'un de ses capitaines; celui-ci jura de ne plus reparaître devant son souverain et tint parole.

Les rois de Castille et de Navarre avaient tellement confiance dans la loyauté et l'hospitalité arabes, que plusieurs d'entre eux n'hésitèrent pas à se rendre à Cordoue pour consulter les médecins si renommés de cette ville. Le plus pauvre des musulmans tenait autant à conserver intact l'honneur de sa famille que le scheik le plus orgueilleux. L'obscurité de l'origine n'empêchait point d'arriver aux premières dignités ; la noblesse de race ne donnait point seule la considération ; il fallait y joindre le mérite personnel. La religion du Coran * s'était épurée: on appréciait les vertus et les bonnes œuvres; la liberté de l'homme n'était plus écrasée, comme au temps de la conquête, sous la foi religieuse; le travail était encouragé, la propriété respectée; l'obéissance au père de famille, la vénération pour la vieillesse, un vif sentiment de la justice se faisaient partout remarquer ; les cadis se considéraient plutôt comme

des arbitres que comme des juges, et n'abusaient que bien rarement de leur autorité.

Ce qui contribua surtout à la grandeur des Arabes d'Espagne, ce fut le haut développement qu'atteignirent, sous leur domination, les lettres, les sciences et les arts, aussi bien que l'agriculture et l'industrie. Le goût des jouissances intellectuelles était descendu dans toutes les classes de la société; la poésie élevait les âmes. Les magistrats devaient avoir une instruction profonde pour conserver l'estime publique dans l'exercice de leurs fonctions. Une noble émulation inspirait les esprits; sur tous les monuments on permettait d'inscrire le nom de ceux qui en avaient ordonné l'érection, et le peuple accordait ses louanges, non seulement au protecteur éclairé, mais encore au véritable artiste.

Les Arabes portèrent à un haut degré de perfection l'architecture, la musique et la danse. On étudie encore aujourd'hui le style particulier qu'ils donnaient à leurs édifices; on admire les ornements dont ils les décoraient. Quant à la musique, Ali-Zériab fonda à Cordoue une école célèbre. Il avait fait une sérieuse étude de la nature des sons et des ressources de la voix humaine; le luth jusqu'alors ne se composait que de quatre cordes; Zériab en ajouta une cinquième.

En fait de poésie, les Arabes cultivaient surtout la romance ou la nouvelle ; un grand nombre d'auteurs, plusieurs femmes même, se distinguèrent et s'acquirent une grande renommée. Nous les trouvons recherchés dans leurs images et leurs sentiments; mais ils s'adressaient à des imaginations ardentes, à des caractères naturellement exaltés.

Les sciences attirèrent aussi l'attention Jes Arabes. On apprenait dans les écoles l'astronomie, la géographie, la dialectique, la médecine, la grammaire, ainsi que des éléments de physique, de chimie et d'histoire naturelle ; les bibliothèques étaient pleines de copies des anciens auteurs grecs et des philosophes alexandrins; les sciences mathématiques, l'algèbre et la géométrie étaient cultivées avec succès. Le fameux Gerbert, qui depuis fut pape à la fin du Xe siècle sous le nom de Sylvestre II, avait puisé en Espagne des connaissances qui étonnaient ses contemporains et le firent accuser de magie.

L'ardeur que les Arabes déployèrent dans les travaux de l'industrie fut plus grande encore : ayant retrouvé les mines dont les Romains et les Phéniciens tiraient leurs métaux, il s'empressèrent de les exploiter; ils en ouvrirent de nouvelles, et l'on a justement vanté leurs raines de mercure près d'Almaden, de rubis près de Malaga et de Beja des Camérès. Du corail fut péché sur les côtes de l'Andalousie, et des perles sur celles de Tarragone. On perfectionna la manière de tanner et de préparer le cuir, de tisser le coton, le lin et le chanvre. La fabrication des étoffes de soie et de laine fut portée à sa dernière perfection. Bientôt l'on ne parla, dans le Levant et sur la côte d'Afrique, que des lames de Tolède, des soies de Grenade, des harnais, des selles et des maroquins de Gordoue. L'Europe tout entière recherchait les draps bleus et verts de Cuença, les épiceries et In sucre de Valence. Ces produits n'étaient pas les seuls objets du commerce; les Maures et les juifs, qui s'occupaient plus spécialement du trafic, envoyaient en-

core en différente pays des huiles, du sucre, de la cochenille, de l'ambre gris, du cristal de roche, du soufre, du safran, du gingembre; déjà peut-être ils se servaient des lettres de change dont l'invention a été attribuée aux Lombards ; et si ce moyen leur manquait, du moins ils y suppléaient déjà par un procédé analogue. Ils avaient dans le Levant des correspondants nombreux et recevaient, en échange de leurs envois, de Tabès, du camphre, des fourrures de martres du Khorasan et des tapis de Perse.

Quant à l'agriculture, les services que les Arabes rendirent à l'Espagne sont incontestables ; ils sont inscrits encore dans la Huesta de Valence et la Véga de Grenade que les travaux d'arrosement portèrent au plus haute degré de fertilité. Rien n'est plus ingénieux que le système d'irrigation qui fut établi dans la Huesta. Cette plaine, admirable du reste par sa fécondité nai turelle, est partagée dans son milieu par le Tuna dont les eaux vont se jeter dans la mer un peu au-dessous de Valence. Les Arabes arrêtèrent d'abord ces eaux par une digue, à deux lieues environ de leur embouchure, puis ils pratiquèrent sept coupures principales, dont trois sur une rive et quatre sur l'autre. La Huesta se trouva ainsi enveloppée par les branches du fleuve qui se déployaient en éventail. Ce n'est pas tout: chaque artère principale fut découpée en sept veines secondaires, de manière que l'eau pénétrait jusqu'au plus petit carré de terre. Pour cela, il fallait que le terrain offrît une gradation de descente géométrique, et comme la plaine ne se présentait pas tout à fait dans ces conditions, on organisa un système de petits canaux (ace-

quias) et de ponts en aqueducs, qui facilita la distribution des eaux du fleuve. Chacune des sept branches était ouverte un jour de la semaine, de façon que les eaux pussent s'élever au niveau nécessaire, et les veines secondaires avaient ensuite leur heure fixe. La Huesta avait mérité le nom de jardin de l'Espagne; ailleurs, où le terrain se prêtait mal à une disposition semblable, les Arabes avaient creusé des puits nombreux ou norias, dont l'eau était tirée par des bêtes de somme et conservée dans des bassins ou des rigoles, pour être utilisée en temps opportun.

Avec de tels procédés, sous le climat fertile de l'An-, dalousie, on obtenait trois récoltes par an ; il suffisait d'ensemencer immédiatement après la moisson. C'était d'Asie, des plaines de la Chaldée et des vallées de la Syrie que les Arabes avaient importé en Espagne leur savante culture; là ne se borna point leur bienfaisante influence dans le pays. Ils y introduisirent le riz, le coton, le mûrier, la canne à sucre, le palmier, le pistachier, le bananier, et, outre ces produits précieux, des fleurs et des légumes qui delà se répandirent plus tard dans toute l'Europe occidentale, la rose du Japon, le camélia rouge et blanc, l'asperge, etc.

Il ne faut point juger, par l'état actuel de l'Andalousie, de son état sous la domination Arabe. La population était alors bien plus considérable. Il y avait dans toute la partie d'Espagne possédée par les musulmans six villes capitales, quatre-vingts cités, trois cents villes du troisième ordre, et un nombre infini de bourgades, de villages et de hameaux. A Cordoue seulement, on comptait deux cent mille maisons, six cents mosquées,

cinquante hospices, quatre-vingts écoles publiques, neuf cents bains publics. La ville contenait un million d'habitants. Dès lors il n'y a plus lieu de s'étonner de l'opulence et du luxe dont les historiens arabes nous apprennent que les khalifes faisaient étalage. Par l'azaque ou dîme sur les produits de la terre, le kharadj ou droit «rentrée et de sortie sur toutes les denrées, et le taadil ou imposition sur les marchands en détail, ils atteignaient toutes les richesses du pays; on conçoit sans peine que les revenus aient monté jusqu'à la somme de douze millions quarante-cinq mille dinars d'or. Nous savons déjà que l'Etat se réservait la cinquième partie du butin, et que les chrétiens et les juifs payaient une capitation à part.

Néanmoins l'esprit reste toujours étonné des richesses que les Arabes ont prodiguées et dans leurs monuments, et dans leurs fêtes publiques. La mosquée de Cordoue, qui subsiste encore aujourd'hui, égale en magnificence à celle de Damas, aussi vénérée que l'alaksa de Jérusalem, a six cents pieds de long sur deux cent cinquante de large. En ce dernier sens, elle a trente-huit nefs et dix-neuf dans le sens opposé; les nefs sont soutenues par mille quatre-vingt-treize colonnes de marbre. On entre du côté du midi par dix-neuf portes couvertes de lames de bronze d'un travail exquis; parmi ces portes, celle du milieu est incrustée de lames d'or. En haut s'élèvent trois boules dorées surmontées d'une grenade d'or. Ce vaste édifice était éclairé la nuit par quatre mille sept cents lampes, pour l'entretien desquelles on dépensait tous les ans vingt-quatre mille livres d'huile et cent vingt livres d'ambre et d'aloès ; la lampe du

mihrab ou du sancluaire était d'or massif. Quant aux fêtes de Cordoue, rien ne pourrait nous donner une idée du luxe qui y régnait et de l'enivrement général. Toute la nuit, la ville était illuminée ; les rues étaient jonchées de fleurs ; partout dans les promenades, les places publiques, le son des instruments retentissait dans les airs, et la population se livrait à des danses joyeuses.

Nous avons parlé de la ville et du palais de Zehra, que fit construire Abderrahman 111, sur les bords du Guadalquivir, à quelques lieues de Cordoue. Il n'en reste aucune trace, mais voici ce que disent les auteurs arabes: les voûtes du palais étaient soutenues par quatre mille trois cents colonnes de marbres divers, élégamment sculptées; les pavés étaient composés de carreaux de marbre de plusieurs couleurs réparties avec goût ; les murailles étaient lambrissées de la même manière, les planchers peints d'azur et d'or. Dans les grands appartements, des fontaines d'eau douce allaient se perdre au milieu de bassins d'albâtre et de jaspe de formes variées au salon du khalife; on voyait sortir, du milieu de la fontaine, un cygne d'or sur la têle duquel était suspendue une grosse perle. Le cygne avait élé fait à Constantinople, et la perle donnée par l'empereur Léon. Autour du palais s'élevaient de vastes jardins au milieu desquels on avait encore construit un pavillon pour que le roi pût se reposer au retour de la chasse. Ce pavillon était supporté par des colonnes de marbre à chapiteaux dorés ; au cenlre jaillissait une gerbe de mercure dans une conque de porphyre.

Toutes les richesses ne se dépensaient point en mo-

m LIVHE V, CHAPITRE I.

numents de luxe ; ils firent aussi construire des édifices très-utiles, surtout Alhakem et Almanzor, qui ne fut pas moins grand administrateur que grand guerrier. Alhakem bâtit des ponts et ouvrit des routes sur lesquelles on établit aussi des hôtelleries pour les voyageurs. Almanzor termina un grand aqueduc qui conduisait à Ecijàles eauxdu Guadalquivir; il fil élever à'Cordoue, par les soins du saheb-xaita, une nouvelle mosquée qui prit son nom. Ce saheb-xaita était le préfet ou directeur de la police ; il avait le commandement de la force armée pour veiller à la sûreté publique. Son autorité était toute différente de celle du wali, qui, d'accord avec les wizirs, ses assesseurs, traitait toutes les questions administratives.

hes Arabes d'Espagne étaient donc réellement, au XIe siècle, à la tête des nations civilisées; ils l'emportaient, à cette époque, sur tous les autres peuples de l'Europe. Mais l'esprit de discorde vint souffler l'incendie parmi eux, et précipiter leur ruine, au moment où, pour résister aux chrétiens, ils n'auraient eu besoin que de se fortifier dans une imposante unité.

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