III. M. Roulin ne voit pas un seul des termes de
(1) Bibliothèque orientale, ^. 141.
(2) Voyez la description que nous avons donnée de l'astrolabe d'Abd-ul-Aïma, dans le tome IX des Annales de l'Observatoire de Paris ; des astrolabes du baron Larrey, du feu duc d'Orléans, de la Bibliottièque nationale, etc., dans nos Matériaux pour servir à l'histoire des sciences mathématiques chez les Grecs et les Orientaux, t. I, p. 341 et suiv.
(3) Lexicon arabico-latinum, 1653.
(4) A Dictionnary persian, arabic and english, London, 1806.
(5) Segondo saggio di voci italiane derivale delV Arabo, 1863, p. 7: Alla, lat. auxilium; gr. nohOsix; Pihan, lo fa derivare da Aida, ar. Il verbo quiesccntc ada, significajwui/, opem tulit.
chasse qui ne puisse trouver son équivalent dans la langue latine: chasse, captare ; meuie, motus ; hisse, laxîis ; cor, cojiiu; fanfare, tarantara; curée viendrait de cuir (le cuir tout sanglant de la bêle), et hallali, des trois interjections ha ! la ! li ! Nous préférons de beaucoup les racines arabes : cascia, chasser (1); mœla, troupe allant et venant, excitant les chevaux (2); lezz, tenir en main; korr, cor de chasse; fanchara, fanfares (3); hiireh, action de dévorer; hallali, chant d'allégresse (qui rappelle V Alléluia des Hébreux), etc. Le public savant sera sans doute de notre avis, et n'admettra pas les trois interjections ha! la! li! A quelle racine latine serait-il possible de rapporter bois, forêt, fourré, etc. ?
IV. Pour les termes de marine, même observation : M. Roulin cite l'opinion de iM. Dozy, qui fait venir felouque de Harraca; je suis un des admirateurs du savant orientaliste de Leyde, mais je ne crois pas à son infaillibilité. M. Roulin, s'il était Espagnol, reconnaîtrait bien vite que l'ouvrage de feu Engelmann, revu par M. Dozy, est encore très-incomplet; on ne peut nier d'ailleurs la parfaite compétence de M. Narducci, qui n'hésite pas à reconnaître l'origine arabe de felouque, corvette, caravelle, câble, calfat, etc. (4j. Estacade, de
(1) Segondo, etc., p. 12 : caccia, lat. venatus, venatio ; gr. y.rjîyly:, 6rî/3K, dal verbo quiescente, cascia : insecutus, prosecutns fuit o dal verbo sordo kazza aggredi. (Catalogo des voces castellanas puramente arabigas, p. 53.) Volgarmente dicesi in arabo casscia, il cacciare.
(2) Golius, p. 2241. — Richardson, p. 949.
(3) Narducci, ibid., p. 17.
(4) Saggio, t. l, p. 42, 48, 50, 52; t. II, p. 18: d'accord avec .JoAO DE SousA {Vestigios da lingoa arabica em Portugal).
même qu'estrade, estrapade^ estafilade, estafette, estaminet, etc., appartient à la dixième forme des verbes arabes, qui indique le lieu où une action se passe, une qualité, le but qu'on se propose d'atteindre. — La remarque de M. Roulin sur l'état de la navigation à Vépoque de la conquête de la Gaule ne change rien à la question : il est bien certain que les Arabes ont dû faire des emprunts aux peuples qui les avaient précédés; mais une fois maîtres de la marine des Alexandrins, en possession des côtes d'Afrique, d'Espagne, des grandes îles de la Méditerranée, ils ont fait de cette mer un lac arabe, à une époque où la France était plongée dans la barbarie. « Au XI^ siècle, dit Sismondi (i), c'était par les ports de mer des Provençaux que toutes les marchandises du Levant et du Midi destinées à la France entraient dans le royaume; Marseille, Arles, Avignon, Montpellier, Toulouse étaient les étapes accoutumées des marchands sarrasins, et les deux peuples n'avaient point conçu l'un pour l'autre l'horreur qu'a inspirée plus tard aux Européens la piraterie universelle des Barbaresques ou le danger de la peste. »
V. Continuons. La plupart des termes de guerre sont arabes, personne ne le conteste; M. Roulin se demande si ces longs développements peuvent trouver place dans les dictionnaires généraux, qui doivent contenir tous les mots de la langue française et sont soumis à la double condition de n'être pas trop volumineux, ni d'un prix très-élevé. Il ajoute : « Je ne vois dans le glossaire de MM. Engelmann et Dozy rien qui ne me
(1) Histoire des Français, t. IV, p. 490.
confirme dans l'idée que M. Litlré a été bien renseigné sur les étyraologies arabes. » Je regrette que M. Roulin n'ait pas pu consulter la Revue orientale d'avril 1870, et surtout les auteurs qui y sont mentionnés; il aurait à coup sûr modifié ses impressions premières. On lit au mot garder /picard, warder; wallon, wardé; prov., esp., ital., guardar ; haut. -ail., warten; il n'aurait pas fallu beaucoup de place pour ajouter : ar., vard, qui est très-probablement la véritable étymologie; on peut en dire autant de guet, guetter. Au mot corvada, qu'on rencontre dans un capitulaire de Gharlemagne, on aurait pu indiquer le terme arabe corveh, qui a la même signification (Golius, p. 1899); les Musulmans, qui occupaient la Gaule méridionale depuis près d'un siècle, imposaient aux habitants des corvées que nous appelons aujourd'hui des réquisitions, et il ne serait pas surprenant qu'on leur eût emprunté ce mot. — M. Narducci (1) fait remarquer que marciare (marcher) est arabe ; ce terme,joint à l'interjection A^^t;:îJ^//e5.^(i^^a/i/A^^a/i.O, nous explique comment le verbe irrégulier aller s'est introduit dans notre langue. Quand Froissard {Addit., p. 128; c. 635, p. 214) se sert de ces expressions: « Allez! allez! traître! » et rappelle le grand meschef de la cité de Limoges, il parle arabe (2).
VI. Au point de vue historique, on ne doit pas oublier que la langue française, dont on fait remonter les premières traces au traité de Verdun (843), ne se forma véritablement qu'au commencement du XI^^ siècle.
(1) Segondo, etc., p. 28.
(2) Revue orientale, avril 1870, p. 167.
M. Roulin ne nie pas que l'arrivée à Paris de la reine Constance n'ait introduit à cette époque le beau langage^ partie essentielle de la courtoisie, et les belles manières ; mais je n'ai rien dit, comme il le suppose, de l'adoucissement des mœurs. La reine Constance avait pu recevoir comme un reflet de la magnificence de la cour de Cordoue, mais elle avait toute la férocité des Arabes, qui faisaient bon marché de la vie humaine, lorsqu'elle arrachait les yeux de son père spirituel et le faisait brûler vif. M. Roulin croit que l'influence arabe ne fut pas de longue durée; il ne s'est pas rendu compte assurément des faits compris dans l'exposé historique de notre précédente communication (1). On voyait encore, il y a quelques années, dans le village de Saint-Pierre, sur le grand Saint-Bernard, des inscriptions arabes que la sotte curiosité des touristes a fait disparaître. Un des honorables confrères de M. Roulin, M. E. Blanchard, dans un récent et curieux article sur la Haule-Engadine (2), rapporte qu'au X® siècle, les Sarrasins, maîtres des passages des Alpes, ayant épousé des filles du pays, se fixèrent dans la vallée de l'Inn; qu'on croit en trouver l'indice dans le nom d'une famille, Saraz, et dans le nom de la commune de Pontresina, qu'il faudrait interpréter Pons Sarracenorum,, pont des Sarrasins. Ampère fds (3) reconnaissait que les mots arabes introduits dans la langue française méritaient
(1) Comptes-rendîis, 8 mai 1871.
(2) Reme des Deux-Mondes du 1er décembre 1870, p. 524.
(3) Histoire de la formation de la langue française, p. 355, Paris, 1869 : le mol bazar n'est ni lurc ni arabe, mais bien d'origine persane.
quelque altenlion, mais il ne faisait qu'effleurer la question.
Que résulte-t-il des considérations qui précèdent? qu'il existe dans les grands dictionnaires de la langue française un desideratum regrettable. Je me suis borné à quelques indications, qu'il serait facile de multiplier. De même que l'école de Bagdad a conservé et développé les connaissances des écoles d'Athènes et d'Alexandrie, de même nous avons hérité de la civilisation des Arabes. Je ne suis pas le seul ni le premier qui ait reconnu et proclamé qu'ils ont été en tout nos maîtres. En appelant l'attention de l'Académie sur ce sujet intéressant, nous n'avons déclaré la guerre à personne, et nous protestons contre les expressions d'assertion mal fondée et d'accusation injuste dont on s'est servi à notre égard.
Les corps savants ne peuvent que s'honorer en réparant des injustices qui ont pesé sur plusieurs générations, et l'Académie a droit à notre reconnaissance pour avoir, dans une circonstance récente, accordé à l'histoire des sciences mathématiques un rang qui lui avait été dénié jusqu'à ce jour.
Je crois qu'on ne doute plus aujourd'hui 'de l'importance des emprunts que nous avons faits à la langue et aux écoles arabes ; j'ai fourni un certain nombre d'exemples qu'il m'eijt été facile de multiplier; voici quelques
considérations nouvelles qui pourront intéresser l'Académie.
On lit dans le Lexicon mathematicum, de Vitali (p. 53) : Apogeiim arabicè aux; le mot arabe aux {avodjoiin) est la reproduction exacte du terme grec, et c'est nous qui l'avons défiguré : auges, dit le dictionnaire de Trévoux (t. I, p. 636) est la même chose qiïabsides.
Lacaille nous apprend (1) qu'autrefois les cordes d'un cercle s'appelaient inscriptœ; que leurs moitiés ou semisses inscriptœ se désignaient par s. ms., et qu'on finit par prononcer sinus dans un temps où la plupart des mots se terminaient en us. Sinus est la traduction du mot arabe djib qui signifie pli. — En 1646, on se servait encore des expressions coupantes et touchantes, au lieu de sécantes et tangentes, comme on peut le voir dans la traduction en français des Éléments d'Euclide, par Lemardele, que ni Montucla, ni Lacroix n'ont mentionnée (2).
Si l'on veut se faire une idée des singulièi'es transformations que nos pères ont fait subir aux noms et aux mots arabes, et si les exemples que nous avons cités ne sont pas suffisants, on peut s'édifier en parcourant les traductions de Pierre Vatier, professeur d'arabe au collège de France, de 4658 à 1670; on lui
(1) Leçons de mathématiques, 1784, p. 325.
(2) Lemardele (p. 286) confondait, comme bien d'autres, Euclide le géomètre avec Euclide de Mégare. M. T. -II. Martin, dans le BuUettino, etc., du prince Boncompagni, août 1870, p. 299, signale, au sujet d'Aristarque, de Samos, une erreur typographique de son invention; car Uelambre, Asironomie moderne, t. II, p. 59 et 518, et la Biographie universelle de Michaud, 1. 1, p. 435, et t. XXXVIII, p. 231, ne laissaient pas le moindre doute à cet égard.
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a reproché d'avoir remplacé Ali par Gali, Abdallah par Gahdolle, Émir-al-moumenin par Miramolin, Abbassides par Guebases, etc., etc. ; ajoutons qu'en ne tenant point compte des points diacritiques, il imprimait ce qui suit, dans sa version d'El-Maçin (p. 146) : « Le Mamune{k\mamoun) était bien versé dans la connaissance des vents, et, jusqu'à 'présent^ les maîtres de cette science appellent un certain vent ^e vent du Mamune. » Or, ce vent d'Almamoun {rih) se trouve substitué à zig, table astronomique. Le khalife Almamoun, comme à une autre époque le roi Alphonse X, aimait et cultivait l'astronomie; il avait ordonné que tous les calculs de Ptolémée fussent vérifiés au moyen de nouvelles observations, et nous avons des Tables almamouniennes, de même que des Tables alphonsines. Du reste, les Orientaux eux-mêmes ont été quelquefois coupables de pareilles méprises, puisqu'ils ont fait de la coupole de la terre la coupole d'Arine, d'après une fausse leçon.
C'est de ce mot zig qu'est venue l'expression de zigzag, dont les Tables astronomiques des Arabes nous fournissent la figure exacte. C'est dans ces Tables que nous avons retrouvé les signes dont nous nous servons pour désigner les planètes, et qui ne sont autres que la dernière lettre des noms arabes, traversée par un simple trait (1). C'est également dans ces Tables que nous avons pu suivre la transformation successive des chiffres
(1) Voir noire introduction aux Tables astronomiques d'Oloug- Beg, 1847, t. 1, p. 148, et la Description d'un astrolabe arabe, extraite des Annales de l'Observatoire de Paris, t. IX. — Bailly Histoire de l'astronomie ancienne, p. 518.