II
on se reporte à la signification d'^o-pi,-, impulsion, action de pénétrer du dedans et du dehors, on a l'explication du phénomène qu'on a voulu représenter; et si l'on fait venir théodolite de Ssw (dimin. de Gsâw, 6£âo|/at, je regarde) et de ^ôlr/,oç, un long espace, c'est bien avec la permutation d'une seule lettre, le théodolite, instrument dont on se sert pour les opérations géodésiques. Feu Alexandre, qui tenait un rang distingué parmi les hellénistes, n'a-t-il pas traduit, dans son dictionnaire, oCi yri)m, Us serres, par signe du Scorpion ; c'était signe de la Balance qu'il aurait dû dire, en évitant de confondre les constellations et les signes du zodiaque (1). N'abusons pas toutefois de l'amour des rectifications ; chaque langue a son génie particulier qu'il faut respecter, même dans quelques-uns de ses écarts; ainsi il est de mode aujourd'hui de restituer les désinences grecques et latines aux noms propres, de dire Plutarchos au heu de Plutarque, Ptolémaios au lieu de Ptolémée, Titus-Livius au lieu de Tite-Live, Quintus-Curlius au lieu de Quinte-Curce, etc. ; c'est vraiment faire de l'érudition à bon marché et sans aucun profit pour la science; pourquoi changer ainsi les usages reçus? On ne voudra pas s'arrêter en si beau chemin, et la recherche des noms assyriens, perses, égyptiens, arabes, offrira une ample moisson ad corrigenda. On sait combien cette prétention étendue à d'autres branches de nos connaissances, à l'histoire naturelle par exemple, et aux dénominations géographiques, a jeté de trouble
(1) Consultez notre Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes, p. 135 et suiv.
dans les nomenclatures adoptées de nos jours. Qu'à côté du terme usité chez tel ou tel peuple, on place entre parenthèses le mot propre ou le nom original, cela se conçoit; mais qu'on se borne à reproduire les désignations nouvelles auxquelles notre oreille n'est pas accoutumée, c'est entrer dans une voie semée de ronces et d'épines. Ce besoin d'innover offre un autre danger : c'est qu'on se trouve parfois entraîné, d'inductions en inductions sur le terrain philologique, à substituer le roman à l'histoire. Bailly avait rêvé l'existence d'un peuple primitif, inventeur des sciences, qui aurait tout appris à l'univers, excepté son nom . Or, ce nom vient d'être trouvé : ce n'est pas celui des Adamites, quoique, suivant Moréri, Adam ait eu une parfaite connaissance des sciences dès le premier jour de sa vie; c'est le nom iVAryas, qu'on peut placer à côté de la dénomination d'mdo-germaniques, appliquée aux langues persicogerraaniques. Depuis longtemps, en effet, on avait remarqué dans le persan et l'allemand les mêmes mots et les mêmes formes; le persan actuel, modifié il est vrai par la conquête arabe, mais dérivé du zend et distingué en parsy et pehlvy, paraît avoir subsisté plus de 1200 ans avant notre ère. Si, prenant les deux points extrêmes, l'on recherche les intermédiaires, on voit clairement que, dans l'hypothèse où l'Inde et la Chine auraient été le berceau des sciences, les Assyriens sous les successeurs de Sémiramis, les Perses sous Darius, les Grecs sous Alexandre, les Arabes sous Mahmoud, auraient emprunté à ces pays les connaissances qui leur faisaient défaut. Or, il faut bien le reconnaître, Aristote et son école ne rencontrèrent chez les Indiens
que les superstitions brahmaniques, et ils ne trouvèrent à admirer dans Calanus qu'un dédain affecté de la vie, qu'ils se gardèrent bien d'imiter. Il est avéré qu'à cette époque, ni les Hindous, ni les Chinois n'avaient la moindre teinture des sciences exactes ; c'est ce que nous nous sommes efforcé à plusieurs reprises de démontrer (1).
Chez les Grecs, au contraire, dix siècles de travaux non interrompus, depuis Anaximène et Pythagore jusqu'à la suppression des écoles d'Athènes et d'Alexandrie sous Juslinien, peuvent être considérés comme les étapes des sciences mathématiques, desservies par des pléiades de savants, au-dessus desquels viennent se grouper les noms de Méton, Euctémon, Pylhéas, Eudoxe, Aristote, Callisthène, Aristille et Timocharis, Euclide, Archimède, Apollonius, Eratosthènes, Hipparque, Posidonius, etc., avant J.-C, et depuis l'ère chrétienne : Ptolémée, Diophante, Hypathie, Pappus, Proelus, etc.
Il est certain que les successeurs d'Alexandre portèrent dans l'Asie la civiHsation grecque; que, plus tard, les néoplatoniciens et les nestoriens, persécutés par les empereurs romains, se répandirent dans l'Inde et jusqu'à la Chine; que les Arabes de Bagdad, puis les peuples d'origine néo-latine, firent connaître à ces pays lointains les conquêtes de la science moderne : on peut suivre aux différentes époques de l'histoire les traces et les progrès de cette influence.
(1) Matériaux pour servir à l'histoire comparée des sciences mathématiques chez les Grecs et les Orientaux^ t. II, p. 421, 863, etc. — Bulletin de la Société de géographie, 1851, 4o série, . Il, p. 188 et 425, etc.
Le désir d'être regardé comme le plus ancien peuple de la terre et le plus instruit a porté les Hindous, ainsi que les Égyptiens, les Chinois, etc., à s'attribuer des inventions qui ne leur appartenaient pas. Les Hindous, notamment, n'ayant pas de chronologie, pouvaient, à raille ans près, modifier la date de certains faits; Colebrooke a, de notre temps, reconnu qu'il avait été le jouet des pandits avec lesquels il s'était mis en rapport; déjà Wilfort avait été obligé de rétracter les pré' tendues découvertes qu'il devait aux déclarations d'interprètes infidèles ; William Jones n'avait pas été plus heureux; Legentil en disait tout autant à la même époque; 700 ans auparavant, l'Arabe Albirouni déclarait qu'il avait fait pour les indigènes des extraits d'Euclide et de Ptolémée, et qu'aussitôt ils mettaient ces morceaux en slokas, c'est-à-dre en dystiques sanscrits, de manière qu'il était peu facile de s'y reconnaître. Il est probable que la même chose était arrivée aux nestoriens, aux néoplatoniciens, à Plotin au H^ siècle de notre ère, aux Ptolémées, aux Séleucides, aux Antonins, en relations suivies avec l'extrême Orient, et que les connaissances des Occidentaux devenaient pour les Hindous, passés maîtres en fait de ruses et de tromperies, des plagiats commis à leur détriment; M. Woepcke s'y est laissé prendre pour les chiffres et pour Yarénaire (1). Le savant M. Sandou, qui professe le tamije ou tamoul, le plus ancien idiome de l'Inde, nous apprend qu'en effet, au X^ siècle de J.-C, sous le règne de
(1) Lettre au prince Boncompagni sur l'origine de nos chiffres, par L.-Am. Sédillot, extrait des Atli delV Accademia pontificia de' nuovi Lincei, t. XVIII, 2 avril 1865, p. 5 et suiv.
Bhodja II, imitateur du khalife Alraamoun, il existait une académie des sciences, où l'on usait de la même supercherie, pour prouver aux étrangers que leurs communications n'étaient que la reproduction d'inventions ou d'idées d'origine indienne; la ruse fut découverte et l'académie supprimée.
Cette habitude de traduire en slokas les faits scientifiques, en se servant d'ôles ou feuilles de palmier (1), qu'il était facile de remplacer par d'autres, conduit tout naturellement à l'examen d'une question encore pendante, celle de l'origine du sanscrit, qui pourrait bien être moins ancienne qu'on ne pense. Le sanscrit, employé par les traducteurs des védas, qu'on suppose avoir donné naissance aux mots grecs et latins qu'on y trouve semés, n'aurait-il pas, au contraire, offert un droit d'asile à la langue d'Homère, déjà parfaite six siècles auparavant? Les mots arabes qu'on rencontre à une autre époque, dans les slokas des Hindous, ne seraient-ils pas un indice qui viendrait confirmer cette supposition? La tentative faite au X1II« siècle de notre ère par l'empereur mongol Kublaï-Khan, d'appliquer à la langue chinoise une écriture alphabétique, ne ferait-elle pas entrevoir qu'un procédé analogue a pu être employé pour le sanscrit, qui n'a jamais été une langue parlée, mais une écriture sacrée (san-dwm script-iim) ? Nous avons un spécimen des caractères pa sse pa acceptés par Kublaï, et qui sont une simple tranformation des caractères dévanâgaris (2),
(1) liecherches asiatiques, irad. par Labaume, 1. 1, p. 388.
(2) Voyez le mémoire de 31. Pauthier, dans le Journal asiatique de janvier t8G2, p. 15, 21, 33, etc.
Lorsque les Arabes, au Ville siècle, reçurent d'un Indien quelques notions d'astronomie et de mathématiques, ils ne connaissaient pas encore les livres grecs, et ils appelaient indien tout ce qui leur était communiqué d'intéressant; mais nos plus habiles philologues, qui entassent citations sur citations, à la manière allemande et sans aucune critique, et qui accueillent souvent les opinions les plus contradictoires, s'accordent cependant à reconnaître que les mathématiciens hindous sont postérieurs à l'école d'Alexandrie; c'est ce qui explique, nous l'avons répété bien des fois, comment les Arabes ont été amenés à attribuer une origine indienne à des inventions grecques, à appeler cercle indien un instrument décrit par Proclus; chiffres indiens un système de numération dû aux Occidentaux, et même cà faire de VAlmageste de Plolémée un livre indien, et de h géométrie, suivant M. Woepcke, l'art indien.
On peut aussi se demander pourquoi le buddhisme, qu'on fait remonter au V^ siècle avant J.-C, est resté inconnu aux Grecs. La doctrine du Biidha-gourou {le maître Budha), qu'un savant indianiste identifiait avec Puthagoras, n'aurait-elle pas quelques rapports avec le système d'abstention prêché par le philosophe de Samos ?
Les considérations qui précèdent s'appliquent en partie aux Chinois, qui ont toujours fait un grand étalage des connaissances de leurs ancêtres; ont-elles pu complètement disparaître, comme ils le disent, avec l'incendie des livres ordonné l'an ^13 avant J.-C? Les sciences qui ont acquis un certain développement ne s'effacent plus de la mémoire des hommes. Nous avons
montré que nos missionnaires, par un étrange abus des mots, avaient décoré du titre pompeux de tribunal des mathéma ligues une commission de mandarins qui avaient pour mandat de coordonner les mouvements politiques et les actions de leurs princes, et de prédire jusqu'aux tremblements de terre (i). Les époques de ce qu'on appelle Yastronomie chinoise coïncident avec les communications venues de l'Occident en \M, en 87 avant J.-C, et depuis en 80, en 164 (ambassade de Marc- Aurèle), en 450, en 618 (arrivée du nestorien Olopen), en 718, en 1280 (astronomes arabes de l'observatoire de Méragah, instituteurs du Chinois Cochéou-King), en 1583 (arrivée des missionnaires jésuites) (2).
Une simple observation pour finir : M. Roulin ne nous apprend rien de nouveau en disant qu'astrolabe se compose de deux mots grecs; il ignore donc que le terme dont se servent les Arabes pour désigner une étoile n'a rien de commun avec à'^po-j et Stella; seulement, nous leur devons la connaissance et l'usage de l'astrolabe, et nous avons conservé les noms qu'ils donnent aux différentes pièces de cet instrument : l'alancabuth, l'alidade, l'almuri, l'alhabos, l'alchitot, l'alpherath, etc. (3). Quant à la valeur des étymologies, que nous n'avons pas eu la prétention d'imposer, mais que nous considérons comme acquises à la science, si M. Rou-
(1) Bullettino di Bibliographia e di Storia délie scienze matematiche e fisiche, mai 1868 : De V astronomie et des mathématiques chez les Chinois.
(2) Voyez les pièces justificatives dans nos Matériaux, etc., déjà cités, t. II, p. 007 et suiv.
(3) Voyez notre Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes, p. 155, 156 et l'index.
lin veut prendre la peine de comparer les écrits de MM. Narducci et Dozy, il reconnaîtra sans peine que les termes italiens ou espagnols d'oîi l'on fait dériver bien des mots français sont d'origine purement arabe.
Les nouvelles remarques de M. Roulin prouvent que j'ai frappé juste, en exprimant le vœu qu'une meilleure part fût faite aux étymologies arabes dans nos grands dictionnaires de la langue française.
I. En ce qui concerne la nomenclature scientifique, tout le monde est d'accord : pour l'astronomie, les mathématiques, la médecine, la chimie, etc., nous sommes tributaires des Arabes. M. Roulin insiste sur son observation relative à l'astrolabe; mais personne ne peut supposer que les Arabes en auraient été de toits points les inventeurs, et qu'ils auraient donné à cet instrument un nom pris dans la langue grecque; nous avons nousmême décrit Vastrolabe de Ptolémée, qui se rapprochait beaucoup des armilles (1). En ce qui concerne les Arabes, le dictionnaire de Trévoux, que cite M. Roulin, ne reproduit pas exactement le' passage de Dherbelot, qui s'exprime ainsi : // y en a pourtant parmi eux assez d'ignorants pour damier à V astronomie une origine ara-
(1) Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes (t. I des Mémoires des savants étrangers, imprimés par l'Académie des inscriptions, p. 153).
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bique (1). Ce qui est certain, c'est que les astrolabes grecs ne nous sont pas parvenus et que nous possédons des astrolabes arabes d'une perfection rare (2).
II. En dehors du terrain scientifique, W. Roulin craint qu'on ne se laisse abuser par un faux air de ressemblance, pour rattacher quelques termes « à une racine arabe; » le même écueil peut se produire s'il s'agit de les rattacher « à une racine latim, » Pourquoi faire venir lézine (qu'on écrit lésine, lésinerie, lésiner) du mot italien lésina, alêne de cordonnier, et ne pas indiquer la racine arabe, lezina : se pressit; angusiia et difficullas vitœ (Golius (3), p. 2125); indigence, scarcitij, a life of distress (Richarson (4), p. 812)? Pourquoi l'aire dériver fadeur de fatuus, et ne pas citer le verbe arabe fadar, qui a la même signification? Pourquoi établir une distinction entre aide et aides, qu'on peut, il est vrai, rattacher au latin : adjuvare (adjuhda)?Mais je ne doute pas, avec M. Narducci (5), que le singulier comme le pluriel n'ait été emprunté au verbe arabe Ada, opem tulii.