‹ Histoire générale des Arabes; leur empire, leur civilisation, leurs écoles philosophiques, scientifiques et littérairesChapitre 15 sur 28 · II · texte numérisé non relu

II

d'Aboul-Wéfâ (1). M. Chasles avait alors pour lui tous les membres de l'Académie, M. Bertrand lui-même, qui depuis... Mais enfin, M. Bertrand a pu changer d'avis, je ne le conteste pas; mais quelle raison donne-t-il de cette volte-face? J.-B. Biot avait fait faire du chapitre d'Aboul-Wéfâ, par Salomon Munk et Cï^, un mot-à-mot ridicule qui permettait de pécher en eau trouble, et dont un célèbre géomètre, M, Poinsot, avait fait bonne et prompte justice (2). M. Bertrand lui-même n'a pas cru devoir s'y fier; mais il dit (3) ■ « Prenez les lignes 37 et suivantes de l'exposé d'Aboul-Wéfâ, vous avez la construction de Ptolémée... puis les lignes 17, 18 et 29 qui contiennent la variation... Opposez la ligne 23 à la ligne 32, et vous arriverez à cette conclusion, qu'Aboul-Wéfâ, réputé comme étant sans contredit un des astronomes et des géomètres les plus célèbres de son temps, était bien au-dessous du dernier rang entre les derniers ouvriers de la science, un auteur complètement absurde, le plus ignorant des géomètres et le plus léger des astronomes. » Est-il permis de parler ainsi d'un savant que les biographes orientaux s'accordent à présenter comme un mathématicien et un astronome hors ligne, et

(1) Journal des savants^ année 1871, p. 467. — M. Chasles s'était prononcé depuis longtemps sur le fond même de la question. M. Bertrand le reconnaît (Journai des savants, année 1871, p. 459).

(2) Bullettino, etc., t. lit, p. 159. — Comptes-rendus, etc., t. LXVI, 1868. — De la détermination de la troisième inégalité lunaire ou variation, par Aboul-Wéfà et Tycho-Brahé, par M. L.-A. Sédillot, p. 3: « M. Poinsot disait à r\cadémie n'avoir pu comprendre quelque chose de ce raot-à-mot qu'en couvrant de petits morceaux de papier toutes les parenthèses de M. Biot. »

(3) Journal des saiants, 1871, p. 464.

dont Delambre,feuWoepcke, M. Ghasles, etc., ont admiré les travaux?

Celte manière de procéder nous remet en mémoire la parole d'un illustre magistrat : « Donnez -moi deux lignes de l'écriture d'un individu, et je me charge de le faire pendre. » Je suis vraiment surpris qu'on n'ait pas encore demandé que le livre d'Aboul-Wéfâ fût brûlé devant la porte du collège de France, comme cela eut lieu en mars 15M pour les Animadversiones Arislotelicœ de Ramus. Aboul-Wéfà, mort l'an 997 ou 998 de notre ère, est bien heureux d'avoir échappé à ce procès d'outre-tombe.

En traitant si cavalièrement le savant géomètre arabe, M. Bertrand n'épargne pas les épithètes flatteuses à feu Munk, en l'appelant « philologue éminent, judicieux critique, philologue d'un savoir incontesté. » Il ne peut ignorer pourtant que Munk était tout à fait incompétent pour juger la question, et qu'il avait confondu V Aimageste, œuvre originale d'Aboul-Wéfà, avec les versions arabes de YAlmageste de Ptolémée. Munk soutenait à tort, même en 1862, devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres, que les exT^ressïons trine et sextile n'avaient aucun rapport avec les octants; M. Bertrand, se laissant entraîner par cette affirmation, fait encore fausse route. 11 dit en effet :

« Toute la question se porte, on le voit, sur le sens des mots arabes que M. Sédillot traduit par octants.

a Les expressions de trine et de sextile désignent-elles des octants? C'est là, sans contredit, un des points essentiels du débat.

« L'opinion de M. Sédillot est probable assurément,

mais elle ne saurait être opposée à des preuves assurées que nous produirons contre elle (1). »

Nous avons vainement cherché ces preuves dans le reste de l'article, et cela se conçoit, car ces preuves assurées n'existent point. — La dénomination d'octants a été inconnue jusqu'au commencement du XYIII^ siècle ; c'est Tycho-Brahé qui l'emploie le premier, et ses collaborateurs se servaient encore, vingt ans après sa mort, des termes triiie et sextile pour désigner les positions où la lune présente V aspect d'une faucille ; les observations que nous possédons en trine et sextile se rapportent exactement aux octants de Tycho-Brahé (2) ; c'es là un fait matériel qu'il n'est point permis de mettre en doute.

D'un autre côté, lorsqu'Aboul-Wéfâ, en présence des deux coefficients de VAlmageste grec, 46' et 1° 26', donne à sa troisième inégalité un maximum de 45', il ne copie évidemment pas Ptolémée ; c'est là encore un fait matériel, contre lequel viendront se briser toutes les hypothèses le plus arlistement combinées.

(1) Journal des savants, 1871, p. 464.

(2) Comptes-rendvs, etc., t. LXXIII, 1871, p. 637. — J.-B. Biot écrivait lui-môme {Journal des savants, 1841, p. 676) : « Les Arabes se sont attachés d'abord à perfectionner les déterminalions qu'on obtenait, dans ces deux seuls points de l'orbite, par les tables de Ptolémée Pour aller plus loin, le premier pas à faire était de comparer les observations aux tables dans des points intermédiaires à ceux-là. Or, on voit, dans Ebn Jounis, que plusieurs astronomes de son temps ont eu cette excellente idée et l'ont même réalisée, pour tous les points de l'orbite, par des séries d'observations longtemps combinées. » {Notices des manuscrits de la Bibliothèque nationale, publiées par l'Académie des inscriptions, t. VII, p. 122-1124, et aussi p. 126-128.)

M. Bertrand se rejette alors sur le sens de certaines expressions ; il ne comprend pas le mot correction, appliqué à la prosneuse de Ptolémée, et il s'en sert luimême dans sa dernière communication à l'Académie.

Un peu plus loin, Aboul-Wéfà dit qu'en établissant le lieu de la lune au moment où les deux premières inégalités sont nulles, il en a trouvé une troisième. M. Bertrand dit : « Comment tenir compte de deux inégalités qui sont nulles? » Il est clair que pour signaler une nouvelle inégalité dans les mouvements de la lune, il idinitenir compte des deux premières et de la prosneuse.

Joignez à cela sa dissertation sur le sens qu'on peut donner aux mots : fait matériel, pure question de style, et cet épilogage .inutile vous prouvera qu'à défaut de bonnes raisons, on substitue des arguties à des conclusions de toute évidence.

Remarquons de plus cette persistance de la part de J.-B. Biot, et de M. Bertrand lui-même, à écarter Tycho-Brahé du débat. Cette simple question : La variation, telle que V astronome danois Va décrite, est-elle^ oui ou non, dans le chapitre v d' Aboul-Wéfà? est toujours restée sans réponse.

L'article que M. Catalan, professeur d'analyse à l'Université de Liège, etc., vient d'insérer dans le Bullettino, etc., vous a montré, cher prince, de quelles armes on s'était servi contre moi, en mêlant l'injure à la critique, et cela dans le Journal des savants. M. Catalan a donc cent fois raison de signaler au public la conduite de contemporains éminents trop âpres à la curée {\),

(1) Bullettino, etc., t. IV, p. 127.

310 Al'PENDICE.

M. Catalan dit : « Je n'ai pas l'honneur de connaître M. Sédillot; je n'ai donc aucun intérêt a le défendre, et d'ailleurs il se défendra bien tout seul! »

M. Catalan a rendu ma réponse facile; je me bornerai pour aujourd'hui à cette simple réflexion : si des professeurs n'ont pas jugé à propos d'imiter leur confrère Lacroix, refusant la place d'un collègue destitué (Laplace), c'est un fait acquis à l'histoire. La lettre suivante, écrite par M. Guizot (1), à son éternel honneur, le 6 septembre 1830, à l'administrateur du collège de France, nous dispense de tout commentaire :

« Monsieur,

« J'ai l'honneur de vous adresser une ampliation de l'ordonnance royale du 31 août 1830, qui rétablit M. Tissot dans la chaire de poésie latine qu'il occupait au collège de France : vous concevez parfaitement les motifs qui m'ont déterminé, dans cette circonstance toute spéciale, à ne point attendre la présentation de MM. les professeurs du collège de France, ainsi que cela se fait ordinairement. Il ne s'agit point ici d'une nomination, mais d'une restitution, et il importait, même dans l'intérêt des professeurs, que la reconnaissance de leurs droits injustement violés fût proclamée par l'autorité. Personne, Monsieur, n'a plus à cœur que moi de respecter et de faire respecter l'indépendance des corps savants, et j'espère que MM. les professeurs du collège de France verront une nouvelle preuve de mes

(1) Revue orientale, journal des orientalistes, etc., 2« série, t. II. I^aris, 1869-1870, p. 1!29.

intentions dans le soin que j'ai niis à faire consacrer formellement leurs prérogatives dans le texte même de l'ordonnance que je vous adresse.

« Agréez, etc.

« Le Ministre de l'intérieur,

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