GUIZOT
La question de l'indépendance et de l'inamovibilité des professeurs ne peut être impunément foulée aux pieds; 1830, 1848, 1870 l'ont fait revivre d'une manière éclatante ; les envahisseurs de places devenues vacantes en violation du droit sont condamnés à subir la flétrissure imprimée sur les savants qui ont accepté les fauteuils des membres de l'Institut brutalement expulsés en 1816(1),
(1) Un auteur, dont le nom est caché sous le pseudonyme de « Vaunoir, » a écrit (Bibliographie de^ académiciens radiés^ suivie de celles des académiciens élus par l'ordonnance du 21 mars 1816, contresignée Vaublanc. Paris, 1822, p. iv) : « On avoue ingénuement que l'Institut était composé de savants d'une réputation européenne, et c'est pour cette raison qu'on en a exclu dix-huit, du nombre desquels se trouvent l'illustre Monge et l'éloquent Régnault de Saint-Jean-d'Angely (*), que l'on a remplacés par des eunuques littéraires. » Monge était mort le 28 juillet 1818 {Bibliographie universelle, ancienne et moderne, etc., t. XXIX. Paris, 1821, p. 370. — Bibliographie universelle (Michaud), ancienne et moderne, etc., t. XXVIII. Paris, p. 619), et Régnault de Saint-Jeand'Angely, le 12 mars 1819 {Bibliographie bibliographique universelle, etc., par Edouard-Marie Oettinger, t^ II. lîruxelles, 185i). On peut voir, dans les OEuvres de Paul- Louis Courier, sa Lettre à Messieurs de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. {Paris, 1845, p. 298, 299, 311.)
(*) « Jo cite ces deux noms, parce que la terre recouvre aujourd'hui leur dépouille mortclio. On appréciera les motifs c|ui m'empôclieat de pousser n\(!s citations jusqu'aux autres ex-académiciens (sic) encore existants. »
J'ai maintenant à cœur, cher prince, de me justifier du reproche qui m'a été adressé dans le Bidlettino, etc.(l) par M. Thomas Henri Martin, de Rennes, au sujet de Roberval.
En effet, tandis que je gardais le collège de France exposé aux obus des Prussiens, et sur le point d'être incendié pendant la Commune, MM. Martin et Bertrand me décochaient leurs traits acérés dans le Bullettino, etc. , et dans le Journal des Savants. Pourquoi donc mêler •les gros mots à la discussion? Quand il s'agit de l'ouvrage d'Aboul-Wéfâ, là où J.-B. Biot voyait or un équivalent tronqué oîi le document primitif est mutilé de la manière la plus barbare, et défiguré par l'interposition fictive d'observations mensongères, » M. Bertrand signale « une paraphrase confuse, embarrassée, inintelligente du cinquième chapitre du livre V de VAlmageste. » C'est ce que M. Chasles a la bonté d'appeler « être plus indulgent, » et « se servir d'expressions adoucies. » Si M. Biot cite ces paroles d'un écrivain philosophe : « De los Mores no se puede esperar verdad alguna, porqiie todos son embelecadores, falsarios, y chimerisias, » voilà que M. Martin traite à son tour Roberval de faussaire et m'accuse d'avoir faussement attribué un opuscule de sa façon à Aristarque de Samos. Il ne me nomme pas, il est vrai; mais, par un artifice philologique, de l'invention de J.-B. Biot, il renvoie à la page AM du numéro d'octobre 1869 du Bullettino, etc., afin de ne laisser aUcun doute à cet égard, tout en ayant l'air de me ménager.
(1) Bullettino, etc., l. III, p. 299-302, 1870.
Pour justifier cependant une semblable assertion, il aurait fallu, ce me semble, que j'eusse combattu l'opinion des auteurs que cite M. Martin avec complaisance : Ménage, Wallis, Baillet, Fabricius, Weidler, et que j'ignorasse le jugement porté par Delambre en 1821.
On lit en effet ce qui suit dans la Biographie universelle de Michaud :
« II. Aristarchi Samii de mimdi systemate, partibus et motibus ejusdem libellas cura notis, Paris, 164'l,in-12, réimprimé plus correctement dans le tome III des Cogitaliones physico-metaphys. du P. Mersenne. Si l'on en croit Lalande {Bibliogr. astron., p. 217), l'auteur prétendait avoir rédigé cet ouvrage sur une version latine qu'en avait fait faire M. Brulart, d'après un manuscrit arabe. Mais Roberval ne parle que d'un manuscrit d'un style barbare et presque inintelligible (Delambre, Hist. de V astron. mod., II, 517). Dans ce livre, que plusieurs biographes et Voltaire lui-même [Questions sur VEncycL), trompés par le titre et la préface de Roberval, ont attribué au philosophe de Samos, l'auteur admet une attraction réciproque de toutes les parties de la matière, idée qu'il a empruntée de Keppler. Il avait aussi tiré de Copernic et de Descartes plusieurs points de son bizarre système, un peu moins extravagant (dit Delambre) que celui des tourbillons, et qui fut bientôt oublié. Baillet, qui s'est plaint avec raison des déguisements des auteurs {Jugement des savants, tome VII, p. 322), aurait voulu que Roberval eût imité Viète, qui avait publié V Apollonius français, comme Snellius avait donné ÏErathosthènes batave. Mais la persécution essuyée par Galilée, en 1633, onze ans avant la publication de l'Aristarque,
justifie complètement le soin que Roberval prit de se cacher. Voyez sur ce sujet une note fort détaillée dans VAristarque de Samos, grec et latin, publié par M. de Fortia d'Urban, pag. 233. »
Voilà de la bonne et saine critique. La Nouvelle biographie générale montre la même réserve; j'en dirai autant de Baillet, cité par M. le prince Boncompagni (1), de M. Chasles dans une de ses récentes communications à l'Académie des sciences (2), etc. ; d'ailleurs, M. Martin reconnaît lui-même que Roberval attribuait avec toute raison à Aristarque de Samos l'hypothèse de la rotation diurne de la terre, et de sa révolution annuelle autour du soleil, puisqu'Archimède et d'autres auteurs anciens l'affirment. Pourquoi dire alors que Roberval a été faussaire et que Mersenne, son éditeur, « a été dupe ou complice de la fraude et du mensonge'! » Voilà des expressions bien dures.
Je ne suis pas, du reste, toujours d'accord avec M. Martin. Ses i?ec/ierc/<dS' nouvelles concernant les origines de notre système de numération écrite, et son examen d'un ouvrage de M. Moritz Cantor, publié en 1863, attestent une très-grande érudition; mais que de citations! et comment faire jaillir la lumière de tant d'avis contradictoires? J'ai résolu, je crois, la question : de Vorigine de nos chiffres, en la circonscrivant dans de justes limites, et les faits que j'ai produits se sont trouvés confirmés par l'intéressante publication des œuvres de Gerbert, de M. Olleris. Il ne faudrait pas abuser des arguments négatifs et faire main basse sur toutes les
(1) Bulleltino, etc., t. lll, p. 300.
(2) Comptes-rendus, etc., t. LXXIll, p. U3.
traditions, car, en fin de compte, l'humanité n'a vécu bien longtemps que de traditions.
Déjà, en 1855, j'avais été chargé par la Société de géographie de lui faire un rapport sur Vexameti auque] M. Martin avait soumis un mémoire posthume de Letronne. Dans ce rapport, je disais : « Il y a dans la manière de disserter de M. H. Martin une tendance beaucoup trop marquée à porter sur les questions le plus généralement controversées, un jugement absolu, ou bien à rappeler certaines hypothèses abandonnées depuis longtemps, qu'il lui est bien facile de réfuter, et je crois devoir présenter à ce sujet quelques observations, j) Certes, nous ne partageons pas les idées de Gosselin; mais pourquoi les qualifier de roman, âe tricherie, de tours d'adresse dont Walckenaer a été dupe avec bien d'autres?
Deux autres exemples compléteront ma défense.
Hipparque, qui florissait vers 108 avant Jésus-Christ, est le premier qui ait parlé de la précession des équinoxes ; Ptolémée, vers l'an 130 de l'ère chrétienne, la faisait de 36"; elle est de 50". Les Arabes plaçaient son coefficient entre 49" et 50" 9, en moyenne 50" 3. Nous avons montré qu'en comparant l'année sidérale d'Hipparque à son année tropique, Ptolémée aurait trouvé le mouvement annuel de précession égal à W 8078. J.-B. Biot s'était attribué cette remarque; mais il a reconnu que je la lui avais communiquée, et constaté mon droit de priorité (1).
(1) Journal des savants, 18i3, p. 719. — Études sur l'astronomie indienne et sur l'astronomie chinoise, par J.-B. Biot. Paris, 1862, p. 83.
M. Martin a traité en 1869 cette question déjà résolue : La précesssion des équinoxes a-t-elle été connue des Egyptiens ou de quelque autre peuple avant Hipparque (1)? et il conclut tout naturellement pour la négative.
M. Martin apprécie comme nous l'astronomie des anciens, et il ajoute de nouvelles preuves à celles que nous avons données sur le peu de valeur des travaux historiques de J.-B. Biot; mais il crée un argument contre lui-même en cherchant à démontrer que Proclus et son école, au V^ siècle de notre ère, ne croyaient pas à la précession des équinoxes, car si les ouvrages de Ptolémée n'étaient pas arrivés jusqu'à nous, les Grecs se seraient trouvés dans la même situation que les Egyptiens et les Chaldéens, et l'on aurait pu se demander pour les uns, comme pour les autres, si quelque observateur n'avait pas signalé la précession à une époque inconnue, question en apparence sans intérêt, puisqu'on n'aurait pu la résoudre.
Dans un second mémoire, M. Martin veut que le passage de Simplicius relatif à l'envoi en Grèce d'observations chaldéennes embrassant un intervalle de 1903 ans soit l'œuvre d'un faussaire moderne. L'ouvrage de Simplicius .aurait été traduit en latin au XIII® siècle par Guillaume de Meerbeke, retraduit du latin en grec (par un imposteur?) pour l'édition des Aides de 1526, et le chiffre de 1903 ans interpolé. C'est possible, mais peu
(1) Mémoires présentés par divers savants à V Académie des inscriptions, etc. ir" série : Sujets divers d'érudition, t. VIII, p. 303-522. — Mémoire sur cette question : La précession des équinoxes, etc., par Th. -Henri Martin.
vraisemblable. Le Morbeto interprète qui se trouve en tête des deux derniers livres de la version latine de Simplicius, dans les éditions de 15'43 à ISS^, n'ajoute rien aux faits connus, et le manuscrit original qui a servi à l'impression peut avoir été l'œuvre d'un copiste ignorant, et non d'un faussaire, d'autant plus que le nombre 1903 se lit dans l'édition que Hieronymus Scotus a donnée à Venise en 1540 de la traduction latine de Guillaume de Meerbeke.
M. Martin aurait pu se contenter du jugement porté par un astronome célèbre et par l'auteur de V Origine des Lois.
Delambre dit : « La certitude de l'anecdote repose donc tout entière sur le témoignage de Porphyre, et sur la fidélité avec laquelle Simplicius a pu le citer. Cet auteur avait composé une Introduction astronomique, Ewaywyviv àc7T|Oovoptoujjt£vwv, en trois livrcs, Hous dit Suidas. Nous avons une introduction au livre des Effets des astres, de Ptolémée, par le philosophe Porphyre; mais cet ouvrage, purement astrologique, ne fait aucune mention des 1903 années d'observations babyloniennes envoyées par Callisthènes. Cette tradition a l'air d'un conte. Comment Ptolémée n'en aurait-il pas dit un seul mot, et comment Aristote, qui aurait donné cette commission, aurait-il négligé d'en parler lui-même et de communiquer ce trésor aux astronomes? ou quels seraient enfin ces astronomes à qui Aristote en aurait fait part, et qui en auraient tiré des hypothèses plus conformes aux phénomènes? »
Antoine-Yves Goguet (né à Paris le 18 janvier 1716 et mort le 2 mai 1758) écrivait : « Il n'est pas surpre-
nant, après ces réflexions, que les Chaldéens aient été mis au rang des plus anciens observateurs. Bélus, un des premiers souverains de Babylone,a même été regardé comme un des inventeurs des méthodes astronomiques(1 ). Mais il ne nous est resté aucun monument de ces anciennes découvertes. On nous parle, il est vrai, d'une suite d'observations astronomiques envoyées, dit-on, de Babylone à Aristote par Callisthènes qui accompagna Alexandre dans son expédition. Elles embrassaient, à ce qu'on prétend, un espace de 1907 ans, à compter depuis le commencement de la monarchie des Babyloniens jusqu'au passage d'Alexandre dans l'Asie (2). Selon ce calcul, les premières observations des Chaldéens dateraient de l'an 415 après le déluge.
« Mais ce récit ne mérite aucune attention ; il n'est débité que par un auteur assez moderne, Simplicius, philosophe péripatéticien, qui vivait dans le sixième siècle de l'ère chrétienne : encore ce commentateur ne dit-il pas avoir lu le fait en question dans aucun écrit d'Aristote; il l'avait tiré de Porphyre, philosophe platonicien, qui n'était lui-même guère plus ancien que Simplicius(3), Ces autorités sont trop récentes pour devoir entraîner notre suffrage. Hipparque et Ptolémée, bien antérieurs à Porphyre et à Simplicius, n'ont point connu ces pré-
(t) Plin., 1. VI, sect. 80, p. 331. — Solin., ch. lvi, init. — Achill. Tat., ad Aral. Phœn., init. — Mart. Capella, 1. VI, De BabyL, p. 225.
(2) Porphyr., apud Simplic, in 1. II. — Arislot., De cœlo, p. 123.
(3) Porphyre vivait dans le llle siècle de l'ère chrétienne. C'est pourquoi je le regarde comme un auteur très-moderne, eu égard au temps dont il s'agit.
tendues observations. Ils avaient cependant recberclié avec beaucoup de soin les écrits des anciens astronomes ; mais ils n'avaient point trouvé d'observations faites par les Babyloniens, qui remontassent au-delà de l'époque de Nabonassar (1). Il doit donc passer pour constant que nous ne sommes point informés de l'état de l'astronomie chez ces peuples avant le règne de ce prince, qui monta sur le trône l'an 747 avant J.-C. Tout ce qui précède cette époque doit être mis au nombre de ces traditions incertaines, sur lesquelles il n'est pas possible d'asseoir aucun jugement (2). »
Ces deux citations suffisent, quant à présent, pour compléter ma défense; on a usé à mon égard d'armes peu courtoises, et j'ai dû protester. La république des lettres gagnerait beaucoup à adopter un langage plus simple et plus réservé.
Vous apprécierez, mieux que personne, le débat qui s'est élevé entre vos deux collaborateurs, et que, certes, je n'ai pas provoqué :
Tuto positus loco Desuper vides omnia.
Agréez, etc.
(1) Voyez Marshara, p. 474..
(2) Voyez les Mém. de Trév., janv. 1706, art. 8.