CHEZ LES ORIENTAUX
La question de l'originalité des travaux scientifiques des Hindous et des Chinois préoccupe beaucoup d'esprits; je l'ai traitée avec quelques développements dans le tome second de mes Matériaux pour servir à l'histoire comparée des sciences mathématiques chez les Grecs et les Orientaux, publié en 1849; et si je reprends aujourd'hui la plume, c'est par la crainte que l'opinion des gens instruits ne s'égare à la suite de productions récentes, recomraandables, il est vrai, par le nom de leurs auteurs, mais de nature à soulever de nouvelles contradictions.
Je mets en première ligne la belle édition des ouvrages de Gossali (1), donnée en 4857 par le prince Boncompagni, qui, en Italie, attache son nom à d'excellents travaux. Gossali, dans son mémoire: De l'origine de la numération décimale et de l'algèbre (2), s'appuie, pour
(t) Mort en 1815.
(2) Scritti inedili del P. D. Pietro Gossali, publicali da Baldassare Boncompagni. Roma, 1857, p. 317 et suiv.
les faire venir directement de l'Inde, sur Bailly et Monlucla. Le prince Boncompagni n'a joint à ce mémoire aucune observation critique ni aucune note, et ceux qui sont restés étrangers aux recherches érudites de ces trente dernières années peuvent croire que les idées de Cossali sont encore les idées régnantes.
D'un autre côté, J.-B. Biot, dont la perte récente a causé de très-îégitimes regrets, avait composé, sur la fin de sa vie, une série de mémoires (4) oij il refuse aux Hindous toute originalité, opinion qui n'est pas nouvelle, et où il attribue aux Chinois des procédés scientifiques et même des découvertes dont personne n'avait jusqu'à présent soupçonné l'existence.
Pour ne parler ici que des mansions lunaires, ou nakshatras, J.-B. Biot suppose (2) qu'elles ne sont en réalité que des divisions stellaires adoptées par les anciens astronomes chinois, détournées de leur emploi astronomique, et transportées par les Hindous à des spéculations astrologiques, et il ajoute :
« J'ai tout lieu de présumer que je n'ai persuadé personne, non pas qu'on ait combattu mes arguments, ni même (ju'o?i ait cru nécessaire de les discuter; on a tout bonnement rejeté la conclusion par sentiment, car parfois le sentiment a une grande part dans les inductions des philologues. L'un des plus savants indianistes de notre temps, M. Weber, s'est prononcé sur ce sujet de la façon la plus décidée. Dans un passage de ses esquisses indiennes {Indische Schizzen, p. 76), où il
(I) Réunis et publiés sous ce titre : Etudes sur l'astronomie indienne et chinoise. Paris, 180^2.
{-) Etudes stir l'astronomie indienne et chinoise, p. 105 et suiv.
cherche à découvrir l'origine des mansions lunaires des Hindous : « Vadoption d'une origine chinoise, dit- « il, telle que M. Biot l'a soutenue, doit, je pense, être « simplement rejetée comme impossible.... » Je trouverais juste et profitable que M. Weber m'eût attaqué par des propositions telles que celles-ci :
« 1» M. Biot a mal connu et mal défini les vingt-huit divisions stellaires des Chinois;
« 2° M. Biot a mal connu et mal défini les vingt-huit nakshatras des Hindous;
« 3<* M. Biot a mal comparé les deux systèmes.
« Si M. Weber ou tout autre indianiste peut prouver contre moi ces trois propositions, ou seulement une des trois, je suis battu ; jusque-là, je me tiens pour sain et sauf (1). »
Or, j'ai donné (2), dès l'année IS^G, la démonstration réclamée. Sans être indianiste, j'ai fait voir, je crois, avec évidence, que l'idée des mansions lunaires était commune aux peuples de l'antiquité et surtout aux peuples pasteurs, qui avaient pris les mouvements de la lune pour base de leur calendrier. C'est aussi à cette conclusion que s'est arrêté M. Weber, dans deux nouveaux mémoires (3) où il montre que les Hindous, aussi bien que les Chinois, ont dû emprunter les vingt-huit mansions lunaires à une même source, peut-être à une source chaldéenne.
(1) Éludes mr V astronomie indienne et chinoise, p. 109 et 110.
(2) Matériaux, etc., p. i'iG à 549.
(3) Die vedischen Nachrichlen von den Naœutra {Mondstutionem). Berlin, erster Theil, 1860; zweiter Theil, 1802. — Voyez aussi l'article inséré par M. Hrial dans le Journal asiatique, avril-mai 1862, p. 430.
Mais, pour en revenir au sujet qui nous occupe, on sait que dès 1834 nous avons recherché (1) quel cas on devait faire des documents produits jusqu'alors sur les rapports scientifiques de l'Orient et de l'Occident, et nous avons clairement établi qu'à l'origine des sociétés, on pouvait retrouver en Asie, et particulièrement dans rinde et à la Chine, quelques notions (Vaslrognosie, c'est-à-dire les connaissances accessibles à tous les peuples frappés du mouvement régulier des corps célestes et du retour périodique des saisons, mais que, pour la science astronomique proprement dite, il fallait uniquement s'adresser aux Grecs, aux Arabes et à l'école moderne (2). « Les Chaldéens et les Égyptiens, avonsnous ajouté, ont pu faire quelques séries d'observations utiles, mais les Grecs seuls ont eu l'avantage de représenter géométriquement les mouvements des astres et de rechercher les causes des inégalités dont ils étaient affectés. On doit croire que les Indiens et les Chinois ne se sont jamais élevés à la moindre considération spéculative; » et nous avons formulé cette proposition, que « si l'on rencontrait chez eux quelques indices scientifiques, c'était le résultat d'emprunts faits successivement à l'école d'Alexandrie et à l'école arabe. » Passant ensuite aux témoignages de l'histoire, nous avons exposé que, pour ce qui concerne les Hindous, tout ce que les Arabes semblaient avoir tiré de leurs
(1) Lettre au bureau des longitudes, p. 3 et 4.
(2; Matériaux, etc., déjà cités, p. 2 et suiv. — Voyez aussi noire rapport sur le mémoire de M. Reiiuuid : L'Inde avant le XI' siècle, premier et deuxième article, Bulletin de la Société de géographie, décembre 185t.
livres, astronomie, géométrie, arithmétique, algèbre, était d'origine grecque ou latine : les chiffres appelés chiffres indiens par les Arabes, et par nous chiffres arabes, sont une invention des Occidentaux, et sur ce point l'opinion de M. Chasles, que nos propres recherches ont confirmée (1), est décisive. Le cercle indien se retrouve dans
(1) M. Camille Dareste a publié, dans la Revue germanique, 1" avril 1862, p. 357, et 16 mai 1862, p. 224, un Expo&é des travaux modernes sur Vhistoire de la numération. Nos chiffres proviendraient de signes égyptiens et hindous (dévanagaris), plus ou moins modifiés, à une certaine époque, par leur contact avec les signes arabes. — M. Dareste ne connaissait pas ma Deuxième lettre à M. de Humboldt (Paris, 1859, p. 18 et suiv.), où j'ai montré que les chiffres arabes, selon toute apparence, ne sont que les chiffres romains abrégés; qu'on peut suivre leur transformation successive dans les manuscrits des Mores espagnols, et que nos chiffres sont bien les chiffres arabes. On ne saurait donc lire saiiS quelque surprise, dans un travail de M. OUeris {Revue archéologique, décembre 1862, p. 388), le passage suivant : « Ainsi a disparu l'erreur, longtemps accréditée, que l'Europe devait aux Arabes et ses chiffres et son système de numération; le mérite de les avoir répandus dans l'Occident a été rendu à son véritable auteur, à Gerbert. » — Nous admettons parfaitement, avec M. Chasles, que l'origine de notre système de numération est occidentale ; mais il est tout aussi certain que les Arabes l'ont pratiqué avant nous, que nos chiffres sont bien les chiffres arabes, et que Gerbert a pu les vulgariser. (Voyez, à ce sujet, notre rapport sur un travail de M. H. Martin, intitulé : Examen d'un mémoire posthume de M. Letronne, etc., Rulletin de la Société de géographie, janvier-février 1855, p. 5 et 6 du tirage à part, et notre Deuxième lettre à M. de Humboldt, p. 20.) MM. Camille Dareste et Olleris paraissent croire que les Arabes écrivent leurs chiffres dans un sens inverse au nôtre; mais pas du tout : ils les écrivent, comnii; nous, de gauche à droite. C'est, au reste, la meilleure preuve qu'ils les devaient à une importation étrangère, ce qu'ils n'ont, d'ailleurs, jamais nié. « On arrivera probablement, dit M. Renan {Journal asiatique, septembre-octobre 1862, p. 367), à constituer une nu-
Proclus et le système de la trépidation des fixes dans Théon; le zodiaque indien n'est autre chose que le zodiaque grec; enfin, si dans la nomenclature astronomique et dans les procédés algébriques des Hindous on remarque quelques différences ou simplifications, rien ne prouve que ceux qui les ont initiés à ces connaissances nouvelles n'aient pas eux-mêmes puisé dans des ouvrages aujourd'hui perdus de l'école d'Alexandrie ces modifications partielles.
Il n'est donc pas exact de dire, comme le fait J.-B. Biot (1), qu'il a été conduit à soutenir, sur l'antiquité et l'originalité de la science astronomique des Hindous, une opinion toute contraire à celle qu'on avait eue jusqu'ici. Il se borne à défendre la même cause que nous, sans produire aucun argument nouveau. Au lieu d'expliquer les divergences des Grecs et des Hindous par une importation étrangère, mais tout occidentale, il suppose que ceux-ci ont modifié volontairement les résultats qui leur étaient communiqués, pour déguiser leurs plagiats (2), ou qu'ils ont emprunté aux Chinois certaines déterminations qui différent des déterminations grecques (3) !!!
De telles considérations ont le double inconvénient de laisser la question au point où elle avait été placée,
niération sémitique analogue à celle qui fut en usage chez les Romains (ctiifTres romains), et dont la première origine pourra être • rapportée à l'Egypte. » Ajoutez : chiffres romains, chiffres arabes, chiffres modernes, la filiation se suit et ne peut plus être contestée, (t) Études sur l'astronomie indienne et chinoise, p. vi de l'avertissement.
(2) Études sur l'astronomie indienne et chinoise, p. 53.
(3) Id.
et de créer des hypothèses qui ne s'appuient sur aucune preuve de quelque valeur.
Si, au contraire, nous détachons du livre de M. Biot les idées principales appuyées sur des faits, nous voyons reparaître toutes nos assertions.
« En général, dit-il (l), d'après tout ce que nous pouvons savoir sur les connaissances des anciens peuples, l'astronomie réellement scientifique est l'œuvre des Grecs. »
« Avec les Grecs, écrivions -nous nous -même en 1845 (2), la science aslronomique est créée; aussi lliistoire de l'astronomie proprement dite doit-elle être divisée en trois périodes : Vécole d'Alexandrie^ l'école arabe et V école moderne. »
On lit plus loin (3), dans l'ouvrage de M. Biot : « Les conquêtes d'Alexandre avaient ouvert des relations immédiates entre la Grèce et l'Inde; elles se continuèrent et devinrent plus intimes sous les Séleucides, dont la puissance s'étendit, avec des chances diverses, depuis Babylone jusqu'à l'Indus. Le fondateur de cette dynastie, Séleucus Nicanor (sic), contracta des alliances avec les rois de l'Inde, limitrophes de ses possessions ; et, après le démembrement des portions orientales de son empire, devenues des satrapies indépendantes, les princes grecs qui les occupèrent entretinrent soigneusement ces rapports, qui ne cessèrent qu'avec l'invasion des Indo- Scytes, moins d'un siècle avant notre ère ; les brahmes purent donc, pendant ce long intervalle de temps^ se
(1) Éludes, etc., p. xxiii de l'avertissement.
(2) Matériaux, etc., t. I, p. 2.
(3) Études, etc., p. 81.
procurer les documents astronomiques de la Grèce et
de la Chaldée. »
« Certainement, avions-nous dit (1), lorsque Alexandre pénétra jusqu'au bord de l'Indus, lorsqu'il reçut, comme on l'assure, des leçons de ces philosophes d'un autre âge, ceux-ci n'auraient pas manqué de faire sentir à ce conquérant barbare leur supériorité intellectuelle, s'ils s'étaient élevés aux plus hautes spéculations de la science; ils auraient cherché à l'étonner par le tableau des progrés qu'ils auraient fait faire aux connaissances humaines ; mais loin de là : Aristote et son école n'empruntent rien d'important aux Indiens; deux siècles s'écoulent; les communications des Séleucides avec les souverains des rives du Gange ne cessent d'être fréquentes, et ce sont les Grecs qui instruisent l'Asie orientale, en y introduisant leur civilisation et leurs idées. »
Enfin M. Biot fait remarquer que le système de trépidation des fixes attribué aux Hindous se trouve dans Théon (2); c'est ce que Lelronne et nous-même avions déjà parfaitement établi (3). Ce qu'il dit du zodiaque indien, en s'appuyant sur les notes si intéressantes de M. Ad. Régnier (4), n'est également que la reproduction des remarques de Letronne (5), et ses considérations sur les longues périodes des Hindous ne changent
(1) Matériaux, etc., t. II, p. 422.
(2) Études, etc., p. 82.
(3) Voyez notre Mémoire sur les instruments astronomiques des Arabes, p. 31, et nos Matériaux, etc., t. II, p. 443 et 444.
(4) J.-B. mot, ÉtPdes, etc., p. 26, 102, etc.
(5) Mélanges d'érudition et de critique historique : De l'origine des zodiaques, p. 38. — Voyez aussi nos Matériaux, etc., t. II, p. 443.
en rien l'état de nos connaissances à cet égard. Il aurait pu même ajouter que le cercle astronomique, appelé cercle indien par les Arabes, avait été décrit par Proclus (1), et que les chiffres indiens, aussi bien que la numération décimale et l'algèbre, devaient avoir une origine occidentale (2); mais il aurait fallu en même temps répondre aux graves objections que M. Chasles a soulevées en comparant les procédés algébriques des Grecs et des Hindous ou en traitant divers autres points, tels que Véqualion du centre, et la question pouvait lui sembler trop embarrassante.
Quoi qu'il en soit, on ne voit point que J.-B. Biotait rien éclairci; seulement, il était assez naturel qu'adoptant nos conclusions, il s'en tînt aux conjectures que nous avons proposées pour rendre compte des divergences des Hindous et des Grecs. Malheureusement, il était poursuivi par celte idée fixe : la glorification des Chinois^ et l'on ne se douterait guère du rôle qu'il allait leur attribuer dans cette affaire.
Rapportant les déterminations des Indiens sur la durée des révolutions sidérales des cinq planètes (3), J.-B. Biot constate entre le Sourya-Siddhanta et Hipparque des différences presque insensibles, il est vrai, pour Mercure, Mars et Jupiter, mais de 7/10 de jour pour Vénus, et de 7 jours 1/2 pour Saturne. Puisqu'il rappelle lui-même le pasage de l'auteur arabe Albirouni (4'), où l'on voit les brahmes mettre immédiate-
(1) Matériaux, etc., p. 445.
(â) Voyez ci-dessus.
(3) Études, etc., p. 50.
(4) Id., p. 75.
ment en slokas ou en vers techniques les données scientifiques qui leur étaient communiquées, il était bien simple de supposer, comme nous l'avons fait (1), que les slokas du Sourya-Siddhanta comprenaient les indications fournies aux Hindous, à une époque plus ancienne, par quelque savant d'Alexandrie, voyageant dans l'Inde et transmettant aux brahmes de ce temps-là ses idées, ses calculs et les déterminations qu'à tort ou à raison il croyait justes.
Mais cela ne satisfait pas M. Biot : a D'où peut provenir, dit-il, l'inexactitude de la révolution sidérale attribuée à chaque planète? Si l'auteur hindou a voulu s'approprier les évaluations d'Hipparque, pourquoi s'en serait-il écarté? Où aurait-il puisé celles de Vénus et de Saturne? Dans quelque autre source, chez les Chinois par exemple, pour dissimuler le plagiat. » Et il ne craint pas d'ajouter : « Tout cela est possible!!! »
L'heure viendra, écrivions-nous à M. de Humboldt en 1859 (2), où justice sera faite de ces conjectures hasardées qui troublent sans profit les esprits sérieux; cette heure est arrivée : les travaux de M. Biot appartiennent désormais à la postérité, qui n'a pas seulement le droit, mais le devoir d'en discuter la valeur. Certainement personne ne contestera à M. Biot le mérite d'avoir passé soixante ans de sa vie à aimer, à cultiver la science et de s'en être fait l'éloquent interprète ; on l'eût appelé avec raison le Fontenelle de son siècle, s'il n'avait pas mêlé trop souvent la passion à des questions
(1) Voyez ci-dessus.
(2) Deuxième lettre, p. 10.
toutes scientifiques, et s'il n'avait pas eu la prétention d'être inventeur, lorsqu'il devait se contenter du rôle d'historien et de critique. M. de Rougé, dans un Discours la à l'Académie des inscripiions, le l^'" août 1862 (1), cite ces paroles de l'habile écrivain : « Peu de gens savent combien la chasse aux découvertes est remplie d'attraits; si on le savait, on ne voudrait pas faire autre chose. » Mais ce qu'il ne dit pas, c'est qu'à force de s'occuper des découvertes des autres, M. Biol finissait par les croire siennes; c'était presque un décime do guerre qu'il prélevait, comme une chose toute naturelle et qui lui était due ; aussi que de querelles n'a-t-il pas eu à soutenir contre les Poinsot, les Arago et tant d'autres illustres confrères, pour des revendications de priorité! Nous trouvons un nouvel exemple de cette malheureuse disposition d'esprit dans le volume même qui fait l'objet de celte notice : M. Biot rappelle (2) que, « de deux évaluations prises dans Ptolémée, on peut en déduire une valeur de la précession beaucoup plus exacte que celle de l'auteur alexandrin; » et il ajoute en note : « M. le professeur Sèdillol l'avait reconnu avant moi. » Mais on n'a pas oublié avec quel empressement M. Biot déclarait en 1843 (3) que le mémoire où nous avions consigné celle petite découverte se trouvait depuis longtemps dans ses mains, en épreuves, et qu'il n'y avait point fait attention.
En voulant tout embrasser et tout expliquer, J.-B. Biol
(1) Moniteur de 1862, p. 1153. — Voyez aussi Revue contemporaine, livraiion du 130 novembre 1862, p. 275.
(2) Éludes, etc., p. 83.
(3) Journal des savants, 1843, p. 720.